Un rêve désordonné
de M'Hamed Laabali

I -        Blottis contre un rocher, les deux jeunes hommes scrutaient les ténèbres, dans l’espoir de voir surgir une lumière marquant l’arrivée du bateau qui devait les emmener vers l’Europe. Le médiateur à qui ils avaient versé le prix du voyage, les avait conseillés de prendre un bidon de cinq litres d’eau potable et quelques kilos de pois chiche. La seule nourriture durant tout le trajet. Il leur précisa le lieu de l’embarquement. C’était une toute petite plage très prisée par les Européens durant l’été. Un bon présage. Les deux jeunes hommes se rappelèrent les doux moments qu’ils y avaient passés à admirer les superbes jambes de l’européenne aux cheveux blonds.

D’autres candidats à cette immigration étaient là. On percevait difficilement des ombres fantomatiques qui mouvaient dans le noir.

L’embarcation arriva vers minuit. Ce n’était pas un bateau, mais une petite barque très usée à l’arrière de laquelle on avait attaché un moteur Honda susceptible de propulser ces morceaux de bois dangereusement surchargés de passagers illégaux vers les côtes européennes. Les voyageurs, au nombre de vingt-neuf, s’y entassèrent tant bien que mal. Certains commencèrent déjà à râler. Omar et Rachid ne comprenaient pas ce qu’ils disaient. C’étaient des noirs venus des pays subsahariens. Ils avaient traversé les déserts torrides de certains pays africains, parcouru, à pieds, des milliers de kilomètres, vécu des mésaventures indescriptibles.

 Ivres d’un seul rêve : gagner leur Eldorado : l’Europe.

La petite barque s’ébranla lentement cahotée par les vagues du mois d’octobre. L’odeur du mazout remplaça outrageusement celle de la mer. Certains voyageurs se mirent à prier à haute voix. D’autres à vomir par-dessus bord.

Deux jours après ce départ, les grades côtes espagnols parvinrent à repêcher les corps de dix-sept immigrés clandestins. Seuls trois naufragés survécurent miraculeusement à cette tragédie : Keita, Traoré et Omar.

Ils furent pris en charge pendant quinze jours, avant d’être reconduits dans leurs pays respectifs.

En retournant au port, l’heureux rescapé rejoignit directement son conteneur qu’il n’avait pas voulu revendre avant son départ, malgré l’insistance de son ex-ami, feu Rachid. Il se jura qu’il continuerait à tenter le voyage quel que soit le prix et quelles que soient les conséquences, quitte à mourir noyé comme son ami.

Le soir, alors qu’il finissait de décharger des sacs de blé, un gamin de huit ans vint lui demander une pièce de monnaie.

Omar posa quelques questions au petit garçon, avant de le rassurer :

« Ne t’en fais pas, tu peux même dormir chez moi cette nuit. » Et il emmena le gosse au conteneur abandonné dans un terrain mal éclairé.

II -           L’homme, un géant d’une trentaine, portant une large moustache broussailleuse, alluma une bougie et la colla soigneusement sur une pierre plate. La faible lumière dévoila vaguement tous les recoins du cube en métal. Il n’y avait pas grand-chose : une pile de papier cartonné en guise de couchette, quelques vêtements qui trainaient au sol, une mince couverture toute crasseuse, un bidon en plastique plein d’eau potable et une boîte de sardine en métal que le docker utilisait comme cendrier.

Après avoir mangé, l’homme modela une sorte d’oreiller avec quelques vêtements et le tendit à l’enfant. Epuisé, celui-ci s’allongea à côté de son hôte et sombra rapidement dans un profond sommeil. Le débardeur s’estima très chanceux d’avoir rencontré l’individu qui comblerait certains de ses besoins et oublia les rares filles de joie qui envahissaient le port, de temps en temps, dans l’espoir d’appâter un étranger et qui, faute de client venu d’ailleurs, se rabattaient le plus souvent sur les jeunes ouvriers qui avaient amassé un peu d’argent. Il fuma trois cigarettes et souffla la bougie à moitié consumée. L’obscurité totale qui engloutit les lieux et la présence d’un corps humain qui se collait contre le sien et dont il n’avait pas l’habitude le rendirent plus hardi. Il mit à exécution le plan qu’il mijotait depuis le moment où le jeune garçon avait accepté de passer la nuit chez lui. Il commença par retirer doucement son pantalon. Son énorme sexe qui était déjà en érection souleva légèrement la mince couverture. D’une main tremblante, il déboutonna précautionneusement le pantalon de l’enfant et le baissa d’une vingtaine de centimètres. Il enduisit, ensuite, sa volumineuse verge de sa salive et l’introduisit délicatement entre les cuisses du dormeur. Ce dernier ne réagit pas.

Le long sexe qui glissait facilement entre les jambes du jeune garçon effleurait, de temps en temps, la couverture rugueuse et gênait terriblement le plaisir du moustachu. Alors, de sa main gauche, celui ci protégea son gland des piqures de la toile rêche. Il aurait aimé introduire son sexe dans le cul du petit, mais avait peur que ce dernier ne crie ; ce qui ameutait certainement tous les insomniaques qui épiaient les moindres bruits. Il se contenta donc de ce plaisir inconfortable et finit par jouir. Le filet de sperme qui s’éjecta sur la couverture fut accompagné d’une longue expiration. Le docker alluma une cigarette et attendit que son organe géniteur blotti entre les deux fesses se ramollisse avant de le retirer doucement. Il le pressa une dernière fois. Quelques gouttes visqueuses tombèrent sur le carton. Il remonta, enfin, le pantalon du jeune garçon.

Cette nuit là, le docker dormit profondément.

Le jeune convive qui se retournait sur ses côtés, finit par effacer toutes les traces de luxure déposées par le maître des lieux. Cependant, le matin, en se réveillant, il remarqua qu’il avait les fesses mouillées et comprit alors que son hôte avait récupéré, en nature, le prix de l’hébergement.

Le moustachu engagea le petit garçon à l’aider dans toutes les tâches qu’il entreprenait. Celui-ci se consola et oublia rapidement ce qui lui était arrivé la veille. Il ne prêta même pas attention aux quolibets lancés par les ouvriers qui avaient compris les liens qui l’unissaient au colosse.

N’étant plus battu comme auparavant, le petit finit par s’adapter à sa nouvelle vie. Chaque soir, avant de s’endormir, il déboutonnait lui-même son pantalon, le baissait jusqu’au niveau de ses genoux et collait ses tendres fesses sur le bas ventre de son protecteur.

III -         Un jour, Omar rencontra Rachid. Un adolescent qui avait le même âge que lui : treize ans. Ils sympathisèrent dès les premières minutes et partirent faire un tour dans l’immense port. 

Un monde fascinant. Un monde grouillant. Un monde assourdissant. Un lieu où toutes les nationalités se croisaient. Des tonnes de produits alimentaires. Des montagnes de phosphate. Des dunes de souffre. Des wagons citernes gorgés d’acide sulfurique. Des nuages très épais de poussière jaunâtre. Des grues monstrueuses qui chargeaient ou déchargeaient des minerais.

Au cours de leur promenade, les deux garçons trouvèrent des ouvriers qui étaient en train de décharger une cargaison de bananes. Ils leur proposèrent de les aider. Le travail n’était pas fatigant. Le soir, ils avaient gagné vingt dirhams chacun. Quelques dockers les invitèrent à passer la nuit chez eux .Rachid voulait bien, mais Omar refusa catégoriquement et promit à son ami de lui expliquer pourquoi.

Il ne tint pas sa promesse, et Rachid n’évoqua jamais les causes de ce refus.

C’était l’été. Il faisait très chaud. Les deux amis décidèrent de passer la nuit à la belle étoile. De crainte d’être gênés par les nombreux noctambules avides d’aventures sensuelles, ils choisirent un coin où une société avait déposé une dizaine de conteneurs. Ils glissèrent facilement dans l’étroit couloir qui séparait les énormes cubes d’acier et y déposèrent quelques morceaux de carton avant d’aller manger quelque chose.

Lorsqu’ils finirent leur repas - un morceau de pain et un vers de thé-, ils se rendirent à l’unique bar du port.

Un sbire chargé de la sécurité se tenait debout devant la porte, prêt à intervenir en cas de pépin. Il laissa les deux adolescents entrer moyennant une somme de deux dirhams.

 Ils n’avaient pas encore l’âge requis pour fréquenter un tel lieu.

Un monde hors du temps. Un monde hors la loi. Un monde en désordre.

 La lumière tamisée et la fumée des cigarettes rendaient la visibilité presque nulle. Pourtant les putes qui étaient plus nombreuses que les clients se faufilaient agilement entre les tables surchargées de bouteilles de vin rouge ou de bière, sans jamais causer le moindre dégât. Par contre, les plus lucides des consommateurs qui désiraient se rendre aux toilettes renversaient honorablement au moins trois tables à l’aller et le même nombre au retour. Le serveur, un chauve au cou de dindon, criait de toute sa voix aigue pour rétablir l’ordre, mais personne ne lui prêtait attention.

 Les deux adolescents optèrent pour la consommation la moins cher mais qui leur coûta, tout de même, cinq dirhams chacun.

Ils rejoignirent tardivement le lieu où ils devaient passer la nuit, évoquèrent certaines scènes du bar, en rigolant, avant de sombrer dans un profond sommeil.           

Depuis quelques années et pour la première nuit, Omar n’avait plus à déboutonner son pantalon ni à se blottir contre le sexe dur d’un adulte.

IV -         Parce qu’il n’avait jamais pu saisir ce que c’est une identité remarquable, n’avait jamais pu vérifier si vraiment deux droites parallèles ne se rencontrent jamais, il abdiqua devant cette science abstraite et laissa à ses camarades de classe le soin de se creuser le cerveau pour démontrer que ces théorèmes étaient justes. En ce qui concernait la langue française, il s’était toujours senti étranger à cette première langue étrangère. Et il avait raison : Son manuel lui parlait d’un certain Monsieur Dupond qui, chaque matin, déposait ses deux enfants devant l’école avant de rejoindre, dans sa luxueuse voiture, sa banque, située en plein cœur de la Défense. Il lui parlait de la femme de Monsieur Dupond qui se rendait dans sa petite BMW à la meilleure salle d’aérobic, près de Bercy, afin de maintenir en forme sa silhouette de mannequin. Il lui parlait enfin de Marie et de Pierre, les deux petits enfants de Monsieur Dupond qui, la nuit, après avoir fait leurs devoirs, rejoignaient calmement leurs chambres et allumaient leurs ordinateurs pour surfer tranquillement pendant un certain temps.

Comment pouvait-il croire toute cette science fiction alors que les sept membres de sa famille, à lui, ne se déplaçaient qu’au moyen de charrettes qui sillonnaient les ruelles tortueuses et couvertes de flaques d’eau nauséabondes que vomissaient, à longueur de journée, les baraques des bidonvilles où ils habitaient ? Sa maman n’avait nul point commun avec la parisienne de son livre. Corps rond, visage tanné, pieds nus, sa maman, à lui, galérait toute la journée pour contribuer, à sa manière, à la survie de la famille. Elle ne pouvait même pas se permettre un déplacement par charrette. A ses yeux, s’offrir un tel moyen de transport équivalait à du gaspillage. Comme son logis n’était constitué que d’une seule et unique chambre, ses frères, à lui, n’avaient, eux non plus, rien de commun avec les enfants Dupond. Ses frères, à lui, squattaient tôt dans la soirée un coin de la chambre où ils pouvaient s’allonger de toute leur longueur sans être trop gênés dans leur sommeil. Seuls son père et son frère aîné étaient dispensés de cette opération quotidienne qui exigeait une dangereuse acrobatie et beaucoup de savoir faire. L’alcoolique et le drogué avaient le droit de fouler toute la maisonnée et de s’écrouler où bon leur semblait. Personne n’osait évoquer les ravages que causait l’invasion de ces deux retardataires. Ses frères, à lui, n’avaient ni ordinateur ni téléviseur, mais souvent en pleine nuit, ils percevaient nettement les ébats amoureux de leurs parents qui s’éternisaient parce que le chef de la famille avait bu quelques vers de trop et que la maman, morte de fatigue, dormait profondément au lieu de collaborer sérieusement à l’aboutissement du plus sacré des actes.

 N’ayant pu concilier son monde réel et le monde fictif de son manuel de français, Rachid décida un jour de quitter et la famille Dupond et sa propre famille. Il se dirigea tout droit vers le port. On lui avait parlé vaguement des petits boulots qu’on pouvait y trouver facilement. C’est là où il rencontra Omar.

 

V -          Avec le temps, les deux amis apprirent comment gagner de l’argent. Parfois en travaillant ; souvent en s’amusant.

En effet, le jour où les affaires allaient mal, les deux adolescents quittaient le port pour se rendre ailleurs. C’était ainsi qu’ils repérèrent certains endroits où l’argent était facile à dépenser ou à gagner. En se rendant, un jour, à l’hippodrome, ils découvrirent pour la première fois la course des chevaux. Comme les paris étaient chers, ils se contentèrent de suivre les épreuves en tant que spectateurs et prirent place sur le dernier rang des gradins.

Un jeune homme bien habillé en compagnie d’une ravissante fille d’une vingtaine d’années.

Une encoignure à l’abri des regards.

Les courses des chevaux n’intéressaient pas le jeune couple. Cependant, ils avaient trouvé une activité beaucoup plus ensorcelante : ils s’adonnaient furtivement à des caresses. Omar et Rachid se postèrent devant eux et firent semblant de suivre de plus près les différentes phases du sport équestre. Mais chaque fois que le jeune homme tentait de cajoler sa compagne ou de la caresser, les deux faux fans de la course se retournaient vers lui pour l’obliger à se tenir sage. Gêné par leur présence, le jeune amoureux leur demanda gentiment d’aller s’installer sur les premiers rangs afin qu’ils puissent poursuivre de plus près les courses. Malheureusement pour lui, les deux jeunes garçons lui firent savoir qu’ils étaient parfaitement à l’aise là où ils se trouvaient. Ils étaient même prêts à tout pour défendre leur cause en tant que citoyens ayant le droit de suivre les courses là où bon il leur plaisait. Embarrassé et irrité à la fois par leur argumentation simple et claire, le jeune amoureux essaya de trouver un terrain neutre pour négocier civilement la situation ; mais il se rappela que dans de pareilles circonstances, une petite somme d’argent était largement suffisante pour endommager le retrait tant désiré. Il leur fila généreusement un billet de cinquante dirhams. Les deux fâcheux adolescents se levèrent. Le jeune homme expliqua à la ravissante fille son infaillible stratégie : Les doux moments qu’il passait à côté d’elle valaient largement plus que cinquante dirhams. Il lui colla un long et langoureux baiser.

En ouvrant les yeux, il trouva les deux importuns face à lui. Tels des policiers ils étaient debout, les bras croisés. Ils hochaient leurs têtes de gauche à droite pour signifier aux deux tourtereaux que le contrat passé était déjà obsolète.

« Que voulez-vous encore ? Ne vous ai-je pas largement indemnisé ? » ; leur demanda le jeune homme.

« Vous, si, mais la jeune fille non » ; lui répondit Rachid calmement.

Il leur tendit un billet de vingt dirhams. C’était insuffisant. Il le changea par un autre de cinquante : égalité des sexes oblige. L’offre fut rejetée une seconde fois.

« Ecoutez monsieur, pour la fille, c’est le double. A prendre ou à laisser » ; lui déclara son interlocuteur.

Sentant que les négociations allaient sûrement s’embourber, l’amoureux, la tête basse, régla silencieusement la facture.

Cette fois là, les deux adolescents quittèrent pour de bon les lieux : ils n’avaient jamais été fans de ce sport. Et ils n’avaient jamais gagné autant d’argent en un temps si court.

Le soir, en rentrant au bar, ils commandèrent deux bières bien glacées.

Ils revinrent deux ou trois fois à l’hippodrome, dans l’espoir de trouver des brebis galeuses, fouillèrent vainement tous les coins susceptibles d’attirer des jeunes en mal d’amour et se dirigèrent enfin vers une petite plage coincée entre deux falaises et fréquentée généralement par des vacanciers venus surtout d’Europe.

Omar et Rachid choisirent un rocher qui surplombait la baie.

Un monde féerique. De très belles filles se baignaient sans soutien gorge. D’autres, allongées sur le sable, fumaient publiquement devant les hommes. Il y avait même certains couples qui se caressaient ou s’embrassaient sans se soucier des autres estivants. Pour contempler de plus près ces nymphes venues de l’autre côté de la méditerranée, les deux adolescents allèrent demander une cigarette à la ravissante fille aux cheveux blonds et aux yeux vert clair qui feuilletait une revue. Elle leur offrit une Marlboro chacun.

Ils revinrent se percher sur leur rocher.

Rachid alluma le premier sa cigarette et déclara :

« Je crois qu’elle est tombée amoureuse de moi »

« Tu parles !», lui répondit son ami.

« Je te le jure. Tu n’as pas remarqué qu’elle m’a souri quand je lui ai dit « Mirci madame ». Tu vas voir, elle va certainement se retourner pour m’inviter à m’asseoir à côté d’elle ».

« Et qu’est ce que tu vas lui dire toi qui n’as jamais appris le français ?»

« C’est vrai que je n’ai jamais fréquenté l’école, mais je suis capable de me débrouiller. Je sais facilement dire « Bojor msiou, Bojor madame, mirci msiou, mirci madame ». Rien qu’avec ces phrases, elle ne me résistera pas ».

VI -          Ils cotisèrent et s’offrirent les services d’une vieille et grosse prostituée qui se déplaçait péniblement en boitant. Ils la rencontrèrent près du bar. Comme elle n’était sollicitée par personne à cause de ses défauts physiques, elle accepta sans se faire prier. Mais elle exigea qu’elle soit payée d’avance.

N’ayant vécu aucune expérience avec une femme, les deux associés ôtèrent, sur le champ, leurs pantalons et ordonnèrent à la poule de se mettre directement à plat ventre. Celle-ci refusa catégoriquement et réclama une explication. Ils lui relatèrent leur polémique au sujet de l’européenne de la plage. Elle accepta finalement et se retourna sur sa bedaine.

« Si c’est rien que pour vérifier… »

Elle découvrit sa croupe extraordinairement large et flasque qui avait l’air d’une pâte levée et écarta un légèrement ses jambes sillonnées de varices. Rachid escalada, le premier, la butte de chair, visa bien et poussa violemment…

  La cible fut atteinte du premier coup. Il avait raison.

L’handicapée le pria d’opérer tout doucement : Elle avait mal partout. Son dernier client l’avait généreusement rossée avant de la mettre à la porte.

Omar voulut lui aussi prouver sa thèse. Mais c’était peine perdue. Quel que fut son angle de tir, son engin atteignait toujours le même but. Voulant défendre ses arguments à tout prix, il prétendit que la boiteuse avait le sexe anormalement large. Cette dernière fut vexée et propulsa, loin d’elle, le pauvre garçon avant qu’il ne jouisse.

« Va vérifier avec une vierge de ton âge ! », cria-t-elle.

Après avoir fumé une cigarette chacun, Ils voulurent recommencer. La prostituée postula pour sa pose préférée, et s’allongea sur son dos.

Omar eut son premier orgasme avec une femme.

Les deux jeunes garçons tentèrent une troisième fois et mirèrent différentes cibles du corps de la vieille femme.

 Vers une heure du matin, agacée par les bouillants et torrides adolescents qui briguaient des postures largement au dessus de ses capacités physiques, la malheureuse prostituée, les quitta en injuriant.

VII -          Issu lui aussi d’une famille très pauvre qui habitait, elle aussi, dans un des nombreux bidonvilles, Omar avait emprunté un itinéraire plus long et plus sinueux que son ami avant d’atterrir au même endroit.

La condition sociale de ses parents le jeta dans l’enfer du monde de travail alors qu’il n’avait pas encore atteint l’âge de cinq ans. On l’initia à plusieurs métiers en tant qu’apprenti. Mais à la fin de chaque semaine, alors qu’il espérait percevoir un petit salaire pour contribuer aux dépenses de la famille, comme disait son père, il ne recevait de ses patrons qu’une paire de gifles parce que le travail qui lui avait été confié n’était pas bien réussi. A la maison, son père ne croyait pas les dires du môme. Il réagissait automatiquement de la même façon : Il retirait la large et dure ceinture de son pantalon et battait à mort le petit apprenti, avant de le pousser violemment dans les toilettes pour y passer la nuit tout en méditant tranquillement les ordres et les volontés de son père.

Son calvaire dura quelques années.

Mais un jour, Omar ne revint pas à la maison.

Il alla au port et y vagabonda librement le reste de la journée.

Le soir, tiraillé par la faim et mort de fatigue, il vint demander à un docker une pièce pour s’acheter un morceau de pain.

Solidement bâti et portant une large moustache broussailleuse, l’homme d’une trentaine d’années, lui posa d’abord quelques questions avant de le rassurer et de l’inviter à partager son repas.

« Tu peux même passer la nuit chez moi. »

VIII -         Ils passèrent des heures à admirer le corps de la jeune étrangère aux cheveux blonds en espérant qu’elle leur ferait signe. Couchée à plat ventre, les jambes croisées, l’européenne était accaparée par la lecture de sa revue.

Ils ne furent pas invités.

« C’est une femme frigide ! », déclara Omar.

  D’un air songeur, Rachid annonça : « Quand je me marierai, j’aimerai bien faire l’amour à ma femme dans cette pose » 

« Dans cette pose, tu ne peux jamais atteindre son sexe, parce qu’il se trouve de l’autre côté. Sauf bien entendu si tu veux la pénétrer par… » ; lui répondit son ami en éclatant de rire

« Tu parles. Je suis sûr que cette posture te permet d’aller directement à son… ». affirma Rachid en éclatant de rire à son tour.

Omar se rappela les longues nuits où il avait consolé le moustachu et conclut :

« Pour moi, cette position sert uniquement à glisser ton sexe entre ses jambes ! »

N’ayant pu se départager sur le lieu d’atterrissage du sexe masculin quand une femme était prise dans cette position. Ils décidèrent de vérifier avec une prostituée le soir même.

En attendant, ils poursuivirent leur contemplation et finirent par se masturber. Omar poussa même un cri aigu au moment de l’éjaculation : Une petite goutte d’un liquide clair et gluant.

IX -          Les heureux moments qu’ils vivaient devinrent de plus en plus rares. La crise monétaire internationale obligea beaucoup d’investisseurs à mettre la clé sous le paillasson. Le port fut alors envahi par des hordes de jeunes et de moins jeunes qui cherchaient du travail. Personne n’était en sécurité contre cette vague humaine prête à tout pour survivre.

Vols. Bagarres. Crimes.

Devenus assez grands, Omar et Rachid achetèrent un conteneur rongé par la rouille. Le propriétaire, un vieux moustachu, leur avoua qu’il occupait ce cube métallique depuis plus de vingt cinq ans. Il les informa qu’il avait hébergé beaucoup de jeunes garçons avant que ces derniers ne s’envolent de leurs propres ailes.

Omar reconnut le docker qui l’avait recueilli le jour de son arrivée au port. Il se souvint de tous les sévices nocturnes qu’il lui avait fait subir. Son cœur commença à battre très rapidement. Une fureur volcanique grondait en son for intérieur. Il aurait aimé étrangler ce pédophile sans scrupule qui avait exploité abusivement son innocence et sa faiblesse. Il résista cependant à ce sentiment de vengeance qui rongeait ses entrailles. 

« A quoi ça va servir ? », se dit-il.

En effet, du colosse qu’il avait connu autrefois, il ne restait qu’un corps osseux couvert de loques. Un spectre qui déambulait toute la journée à la recherche d’un morceau de pain. L’alcool et la drogue l’avaient complètement rongé. Cheveux gris, yeux larmoyant, il marchait en titubant et en crachant par terre.

L’ex-docker prit les quelques dirhams que Rachid lui tendit et partit vers une destination inconnue. Personne ne l’avait jamais revu.

Le local qu’ils venaient d’acquérir n’arrangea en rien leur situation. Pour faire face aux innombrables difficultés auxquelles ils s’exposaient quotidiennement, les deux jeunes hommes pratiquèrent beaucoup de petits métiers, légaux et illégaux. Ils connurent ainsi les commissariats de police, les tribunaux et la prison.

La seule période de l’année où ils pouvaient manger à leur faim était l’été. Beaucoup de jeunes de leur âge qui avaient la chance de travailler en Europe, regagnaient le pays pour y passer les vacances. Ils roulaient dans de très belles voitures et s’amusaient comme des fous. Certains d’entre eux étaient même mariés à des blondes qui ne parlaient pas la langue nationale.

Le soir, quand Omar et Rachid rejoignaient leur cube métallique pour y dormir, ils reparlaient de ces jeunes vacanciers à qui l’argent ne manquait jamais.

« Et attention, même en Europe, ces chanceux vivent comme des princes », déclara Rachid.

« Je ne pense pas », répliqua son ami.

«C’est sûr, crois moi. Un de mes amis m’a raconté que son frère qui travaillait en France passait toute l’année à s’amuser avec les petites françaises. Il paraît qu’il ne va à l’usine que deux ou trois heures par jour. Et tu sais, il gagne des millions par chaque mois.  Tu sais, là-bas, la vie est facile. Les voitures et les maisons ne coûtent pas plus chères que deux ou trois bières. » Rachid parlait avec enthousiasme de ces contrées lointaines. Ayant épuisé tous les qualificatifs positifs sur l’Europe et ses habitants, il se retourna vers son ami et lui proposa.

« Et pourquoi n’irons pas nous aussi, là-bas ? »

« Comment veux-tu y aller ? Tu n’as même pas une carte d’identité, que dire alors du passeport ? », rétorqua Omar.

« Nous n’en aurons pas besoin. Il y a des gens qui nous feront passer, par bateau, de l’autre côté de la méditerranée. Mais il faut leur payer le prix du voyage. Et ça coûte cher ».

« Nous ramasserons le prix de ce voyage », cria Omar avec exaltation.

Ils travaillèrent.

Ils ramassèrent le prix du voyage.

Ils payèrent leurs billets.

Le jour « J », ils prirent leurs sacs et se dirigèrent joyeusement vers la plage.

Mhamed LAABALI

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