Le grand mensonge
de M'Hamed Laabali



I- Il partait pour la capitale. Il allait représenter la tribu Ouled M'rah au parlement. Il était habillé d'une djellaba blanche immaculée. Il portait un tarbouche rouge et des babouches jaunes.
Il avait tenu à ce que toute la tribu l'accompagnât jusqu'au fossé qui barrait la route à tout véhicule. Au-delà de cette tranchée, du côté du souk, une limousine noire attendait le futur représentant. Sa femme y avait déjà pris place. Elle était tellement maquillée que beaucoup de ses voisines avaient du mal à la reconnaître. Certaines l'avaient même prise pour sa secrétaire à cause de son aspect vestimentaire.
L'élu escalada un rocher qui surplombait la piste et sur lequel étaient écrites, en rouge, quelques lettres fraîchement repeintes. Il improvisa un court discours pour remercier les habitants qui l'avaient soutenu, sans condition, depuis son arrivée dans la tribu. Il insista encore une fois sur les démarches qu'il allait entreprendre lorsqu'il rejoignait la capitale pour que les M'rahi puissent enfin jouir de leur richesse minière. Le cheikh applaudit frénétiquement. Sa femme lança un strident youyou. Toute la tribu les imita. Les M'rahi étaient fiers de leur représentant.
Il partit.
Depuis ce jour, seuls quelques villageois affirmaient l'avoir vu, de temps en temps, à la télévision. Il avait pris du poids. Il somnolait tout le temps dans son confortable fauteuil de parlementaire.
Il ne revint plus jamais dans la tribu.


II- A 37 kilomètres au sud-est de la ville de S., la tribu Ouled M'rah vivait repliée sur elle-même. La région, formée de plateaux semi désertiques et frappée d'une sécheresse continue, semblait être oubliée par l'Histoire. Ni les conditions climatiques, ni les décisions politiques n'avaient joué en sa faveur. Ces injustices aux allures d'une malédiction divine n'avaient fait que souder davantage les habitants.
Désabusés, ils comprirent que pour venir à bout de leurs innombrables problèmes, ils ne pouvaient compter que sur leurs propres moyens. Aussi, petits et grands luttaient-ils pour survivre.

Ce monde qui semblait sempiternellement figé fut cependant bouleversé le jour où, par erreur peut-être, les autorités politiques décidèrent d'y faire construire une école, afin de, soi-disant, lutter contre l'analphabétisme et de promouvoir l'instruction dans la campagne.

Ainsi, par une belle journée d'un mois de mai, une petite salle de classe en préfabriqué fut érigée miraculeusement au sommet d'une colline. Durant tout l'été qui suivit cette fausse note gouvernementale, les parents regardèrent avec suspicion cet édifice qui pourrait accaparer leurs progénitures pour de longues années s'ils ne prenaient pas toutes les mesures nécessaires. Vigilants, ils oublièrent leurs querelles internes, serrèrent les rangs et redoublèrent leurs efforts pour faire échouer le projet en question.

III- L'instituteur arriva au début de l'année scolaire. Personne ne sut comment il avait pu atterrir dans cette contrée oubliée. C'était un jeune fraîchement débarqué du Centre de Formation des Instituteurs. Son cartable usé et bourré de schémas méthodologiques, de formules didactiques et de démarches pédagogiques glanés péniblement au cours de son cursus lui procurait un certain prestige et beaucoup d'admiration et de respect. Evidemment, il n'y avait pas d'élèves. Mais le maître reçut d'innombrables variétés de repas envoyés par les familles qui habitaient les alentours de l'école. Conscient des menaces qui pesaient sur lui, le cheikh, l'homme qui représentait les autorités locales, essaya vainement de faire démarrer l'opération anti-analphabétisme. Ne pouvant avouer son cuisant échec, il vint alors voir l'instituteur pour le supplier à rester dans la tribu. Il l'assura qu'il serait bien entretenu et qu'il ne manquerait de rien. Les listes fictives des élèves inscrits seraient déposées par le cheikh en personne auprès du directeur dont relevait le nouvel établissement. Ce dernier avait son bureau à Gzoula, un petit village situé à vingt kilomètres des Ouled M'rah.
Le maître ne demandait pas mieux : il craignait d'être muté dans un coin plus perdu encore. Mais il était quand même un peu inquiet. Et si un inspecteur de l'enseignement venait un jour lui rendre visite ? Hypothèse irréalisable dans le futur vu l'état de la piste. Le directeur qui habitait au village de Gzoula _ faut-il le rappeler _ ne pouvait pas, lui non plus, se lancer dans une aventure très risquée. Il avait décidé fermement de ne jamais se hasarder loin de son village, depuis le jour où, voulant visiter une école qui était aussi loin que celle des M'rahi, il avait pris un taxi. En ces temps là, les directeurs des écoles primaires ne disposaient d'aucun moyen pour accomplir leurs tâches pédagogiques dans de bonnes conditions. Si bien qu'on les voyait souvent faire la tournée des écoles relevant de leurs districts ou de leurs zones, à dos d'ânes ou de mulets.
Un jour donc, Le directeur avait pris un taxi. Ne connaissant pas bien la région, le chauffeur se trompa de piste. Les deux voyageurs passèrent une demi journée à la recherche de l'introuvable école. Fâché, le conducteur abandonna, sans vergogne, le représentant du Ministère de l'Education Nationale de la Formation des Cadres et de l'Enseignement Supérieur (ouf !) dans un magnifique paysage lunaire. Celui-ci mit deux longues journées pour retrouver les siens.

IV- L'instituteur accepta donc l'offre du cheikh. Et le jour où ce pacte historique fut scellé, le représentant des autorités locales inaugura son premier succès en autorisant le maître à partager la salle de classe à l'aide des planches des bancs et des tables en deux parties égales : Une chambre à coucher, avec en guise de lit, le tableau posé horizontalement sur quelques grosses pierres. L'autre partie fut réservée à la réception. Mais comme l'instituteur ne recevait personne, cette partie de l'ex- salle de classe devint un lieu de rencontre des M'rahi pour y discuter, le soir, de leurs problèmes et pour jouer de temps en temps aux cartes ou aux dames. Les vendredis et les jours de fêtes, elle servait de mosquée. On lui donna le nom simple et modeste de « La Chambre ».
Voulant se débarrasser, une fois pour toutes, de ses craintes, une nuit, l'instituteur prit une pioche qu'il avait achetée auparavant et alla très loin, à une dizaine de kilomètres du douar. Là, il creusa un profond fossé sur toute la largeur de la piste. « Comme ça je serai tranquille », se dit-il, soulagé. Il était tellement rassuré qu'il voulût recopier cette phrase sur le rocher qui surplombait la piste. Malheureusement, il n'y avait pas assez de place. Il se contenta d'en recopier, avec de la peinture rouge, seulement les initiales des mots « Cçjst ».
Le jour suivant, quelques paysans qui se rendaient au marché hebdomadaire (le souk), découvrirent le mystérieux fossé. Etait-ce un signe avant coureur d'une abjecte subversion ? Un complot qui se tramait ? En tout cas, il fallait aviser le cheikh qui à son tour aviserait ses supérieurs, et plus particulièrement le caïd afin de déjouer les plans des adversaires de la Nation. En apprenant la mauvaise nouvelle, le cheikh devint blême, mais il parvint à dissimuler son désarroi. Il se voyait dépassé par les événements, cependant, il ne signala rien au caïd. Comment osait-il le faire, lui, qui était sensé être au courant de tout ce qui se passait dans la région ? Comment sa femme fermerait-elle les yeux sur cette faute professionnelle impardonnable si jamais par hasard, des jacasseuses de la tribu venaient l'informer du mystérieux fossé. Il savait pertinemment que son épouse ne laisserait pas passer cette opportunité pour lui exiger un cadeau hors de portée. Il songea, encore une fois au maître. C'était la seule personne qui pouvait l'aider à sauver le peu de dignité qui lui restait en déchiffrant le mystérieux message. Le soir, il vint voir le Mistrou (de maestro), comme le surnommaient les femmes de la tribu.
Assis sur une grosse pierre, ce dernier était en train de causer avec des campagnards venus chercher de l'eau dans un puits près de l'école. Il était fier de ce public qui formait un demi cercle autour de lui, fier du sujet abordé librement et fier enfin de la participation collective au débat. Heureusement qu'il n'avait plus affaire à des gamins à qui le Ministère de l'Education Nationale de la Formation des Cadres et de l'Enseignement Supérieur (encore Ouf !) avait imposé des sujets à discuter en classe, lors des activités orales, sujets qui n'avaient pratiquement rien de commun avec le monde réel des apprenants.
Le cheikh le prit à part et lui chuchota : « - Le caïd m'a parlé d'une compagnie de prospection qui va venir effectuer des recherches dans la région, mais il a oublié de me parler du message qu'elle a laissé sur un rocher. Peux-tu venir avec moi pour me le lire ? C'est un peu loin, mais nous prendrons les mulets »
Depuis leur première affaire conclue, - le partage de la salle de classe - l'instituteur et le cheikh décidèrent de se tutoyer sans aucun complexe. « Voyons ! Pas de protocole entre amis ».
Le maître réfléchit un moment à la proposition du représentant des autorités locales, mais comme il n'avait rien à faire (pas de préparation de cours pour le jour suivant, pas de copies d'élèves à corriger, pas d'élèves, pas d'école…), il accepta de l'accompagner.

V- Ils arrivèrent sur les lieux. Trois petits bergers étaient là face au mystérieux rocher. Le cheikh les congédia autoritairement.
Fronçant les sourcils, l'instituteur contempla avec délectation l'œuvre qu'il avait accomplie la veille. Les lettres, écrites en gros caractères rouge vif, luisaient sous l'effet des derniers rayons du soleil couchant. Le mistrou déclara que ce n'était pas du français. Cette annonce pulvérisa ce qui restait de la mince chance de réussite du cheikh. Et pour l'intriguer davantage, l'instituteur se contenta d'une supputation qu'il drapa habilement dans le jargon d'une vérité générale : « C'est sans doute du pétrole découvert par une société allemande ou russe ».

Du pétrole ! Le mot fit le tour de la tribu, à la vitesse des incendies qui ravageaient souvent ses maigres récoltes. Enfin, les M'rahis allaient devenir riches. Le cheikh qui n'avait, bien entendu, aucune idée sur l'or noir, voyait déjà toutes les collines se transformer en pâturages. Lui-même s'était transformé en président d'une coopérative laitière. Il avait un puissant cheval noir déstiné uniquement à la fantasia lors des nombreux festivals qui se tenaient en été. Toutes les régions avoisinantes viendraient lui solliciter une aide quelconque. L'Etat même le récompenserait sûrement pour ses valeureux services. Le caïd le respecterait. Il ne hausserait plus le ton sur lui. Il le courtiserait en lui disant « S'il vous plait Monsieur… Ayez l'obligeance Monsieur… Si cela ne vous dérange pas Monsieur… ». Et lui, invectivant le pauvre caïd : «Tu ne peux pas faire attention … C'est pas possible !... qu'est-ce que tu fais ici toi ? » Sa femme ne le terroriserait plus. Elle ne lèverait plus la main sur lui. Elle le cajolerait en disant : « Mon amour ! … Chéri… mon cœur… » Et lui, la comblant de cadeaux inestimables.
Le mistrou conseilla les habitants de ne jamais divulguer le secret de leur richesse imminente. L'enjeu était d'une importance telle, que l'Etat pourrait leur confisquer leurs terres. Ils n'avaient le droit d'évoquer ce mot magique que dans La Chambre lors des réunions nocturnes Il insista particulièrement sur la profondeur du fossé et sur les lettres inscrites sur le rocher qui devaient rester à tout prix intacts. Le cheikh rassura la tribu qu'il se chargerait en personne de ces deux points. Il avait déjà mesuré la profondeur du fossé, à l'aide d'un long bâton, et il en gardait secrètement les mesures. Personne ne remit en question la fidélité ni l'incorruptibilité du cheikh.
Aussi, toutes les réunions avaient-elles pour thème : le pétrole. Parler de jeu de cartes ou de dame devint un tabou. On écoutait les analyses de l'instituteur même si on ne comprenait rien. On hochait silencieusement la tête de haut en bas tout en se gardant de parler de peur de dire une bêtise qui trahirait son ignorance dans le domaine de l'or noir.
Plus tard, on voyait le représentant des autorités, chaque soir, son bâton à la main, se diriger vers le fossé pour vérifier si les mesures n'étaient pas altérées ou pour repeindre les lettres du rocher. Parfois, il faisait appel à l'un de ses ouvriers qui, à l'aide d'une pioche et d'une pelle, réajustait les calculs.
Et l'instituteur devint membre de la tribu. Et le directeur à Gzoula reçut les listes fictives mais légales des soi-disant élèves scolarisés. Il reçut en même temps d'autres documents traitant du nombre d'unités didactiques prévues pour chaque semestre, des types d'activités pour les apprenants et certains exemples d'exercices d'évaluation. Avec le temps, cette paperasse devint un rite que le mistrou accomplissait périodiquement au cours de l'année scolaire.

VI- Au début, l'instituteur s'ennuyait un peu surtout quand tout le monde partait aux champs ; mais il finit par s'adapter à sa nouvelle vie, donnant de temps en temps, un petit coup de main aux rares paysans qui travaillaient près de chez lui. Plus tard, sa situation financière s'améliora. Il recevait régulièrement son mandat. Il économisa une bonne somme d'argent, mais il ne sut quoi en faire. Il voulait être riche. Mais comment y parvenir ? Il finit par prendre une décision qui chamboula le mode de vie de la tribu : La salle d'attente fut aménagée en petite épicerie, ce qui plut énormément à la tribu, surtout au cheikh, qui, tyrannisé par le caïd et persécuté par sa femme, il avait l'habitude d'oublier une bonne partie des achats nécessaires. Rudoyé au souk comme chez lui, le représentant des autorités locales voyait donc en cette épicerie une aubaine qui le délivrerait, au moins, d'une petite partie de ses soucis. Finis donc les longs et exténuants déplacements jusqu'au village pour s'approvisionner. Tout était là : sucre, huile, thé, savon, sel, bougies, menthe…
Quelques mois après, le mistrou se rendit compte que les marchés hebdomadaires gênaient terriblement la floraison de son commerce, et qu'il n'y avait pas moyen d'empêcher une bonne partie de ces campagnards d'aller au souk de Gzoula pour vendre ou pour acheter une bête ou, tout simplement, pour faire leurs achats.
Alors le maître changea de stratégie. Il garda la boutique et s'acheta une ancienne grosse voiture diesel et une vielle mule. Il commença à faire du transport en commun.
Les premières semaines furent très dures : N'ayant pas d'autorisation pour exercer son nouveau métier, il se voyait quotidiennement harcelé par les gendarmes. Mais il finit par leur faire comprendre qu'il n'abandonnerait pas. Il avait assimilé les méthodes étonnamment efficaces de la tribu. Il remporta cette bataille contre les hommes en uniformes et fut admis à transporter illégalement les habitants de la tribu, moyennant, bien entendu, un pourcentage de son gain à l'adjudant-chef de la gendarmerie.

VII- Chaque matin, le maître prenait sa mule pour se rendre à Tnine Ghiat, un petit douar sur la route de Gzoula. Là, il attachait sa bête près d'un dispensaire abandonné, lui donnait à manger et faisant chauffer le moteur de sa vieille voiture, il commençait à crier : « Goula ! Gzoula ! Encore une place ». Le soir, il garait son véhicule devant le moulin et reprenait sa mule pour rentrer chez lui. Personne ne pouvait se passer des services de l'instituteur : Femmes malades qui devaient se rendre chez les guérisseurs, vieillards qui ne pouvaient plus supporter les longs déplacements à dos de bêtes, marchands de volailles, de bétails, de grains… La voiture du maître était prête à tout transporter.
Il aimerait bien conduire son engin jusqu'à l'école, ne serait-ce, que pour impressionner davantage les rares M'rahis qui persistaient à utiliser encore leurs moyens de transport traditionnels ; malheureusement, il ne pouvait pas : le fossé qui barrait la piste était tellement profond que toute tentative pourrait s'avérer catastrophique.

VIII- Depuis le jour où la situation socio-économique de l'instituteur avait commencé à évoluer positivement, beaucoup de familles se lancèrent dans des stratégies inextricablement compliquées pour le marier. On n'hésitait pas à lui faire envoyer des repas par des filles légèrement habillées et exagérément maquillées. Toutes les femmes de la tribu, déterminées, quel que soit le prix, à avoir le mistrou comme gendre, exigeaient de leurs filles qu'elles restent avec lui jusqu'à ce qu'il ait fini son repas pour …rapporter les assiettes. Il fallait bien que quelqu'un (ou quelqu'une) lui tînt compagnie afin qu'il puisse manger à son aise.
Mais le maître demeurait insensible à toutes ces offres indirectes et généreuses : la veuve Batoul qui venait chaque soir, vers vingt-et-une heures, chercher sa bougie, comblait largement ses besoins.

IX- Le jour où le pays allait organiser ses premières élections parlementaires, l'instituteur comprit rapidement que son heure de gloire avait sonné. Il ne devait en aucune manière rater cette occasion inespérée. Pour parvenir à son objectif, il demanda à la femme du cheikh la main de sa fille. Le mariage fut célébré dans l'intimité. Le mistrou s'installa avec son épouse chez ses beaux parents. Tous les documents nécessaires pour la constitution de son dossier de candidature parlementaire libre et sans étiquette politique furent produits d'une manière douteuse.
L'instituteur se consacra alors, corps et âme, à sa campagne électorale. Il insista auprès des habitants sur un seul point essentiel et déterminant : il userait de tout son poids auprès du gouvernement pour faire sortir des entrailles de la terre leur richesse tant attendue. Les M'rahis étaient fiers de leur futur représentant.
Le jour du scrutin, il devança largement tous ses adversaires. Il vendit alors tous ses biens, y compris l'école, et s'acheta une somptueuse limousine noire. Sa femme se rendit en ville pour se faire couper les cheveux. Elle en ramena à son retour une grosse boîte de maquillage qui rendit les jeunes filles de la tribu toutes blêmes.
Le départ du maître pour la capitale n'était plus qu'une question de quelques jours.

M. LAABALI


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