L'impuissant
de M'Hamed Laabali

I -             A cette époque là, dans la plupart des régions du sud du Maroc, les mariages se célébraient selon un rite immuable. La fête commençait chez la mariée le jour et se poursuivait la nuit chez le futur conjoint. Ce dernier ne connaissait généralement pas la compagne qui lui était destinée. Quelqu’un ou quelqu’une la choisissait pour lui.

Les gens chargés de cette mission étaient sensés lui rapporter en détail ce qu’elle savait faire. On insistait particulièrement sur les tâches primordiales : procréer, faire la cuisine, traire les vaches, faire la lessive, tisser laine…

Bref, on délaissait volontairement tout ce qui n’était ni observable, ni mesurable : savoir- être, savoir- vivre… Hormis la réussite du travail, rien n’était pris en considération.

La demande en mariage n’exigeait aucun document écrit. Quelques témoins, présidés généralement par le fkih- le maître de l’école coranique-, suffisaient à bénir l’union et à la rendre légitime.

La future mariée, quant à elle, n’avait aucun avis à donner sur le destin qu’on lui réservait, et combien même sa maman lui parlait de son mari, elle n’avait en aucune manière le droit de le refuser. Elle devait être adaptable à tous les mâles qu’on lui proposait : veuf, célibataire, vieux, jeune, blanc, noir…

II -             Ce soir là, la jeune Salka   qui remplissait ces conditions, allait rejoindre son domicile conjugal. Et cette nuit même, elle allait accomplir son premier acte sexuel avec un homme qu’elle ne connaissait pas et qu’elle n’avait jamais vu auparavant. On ne connaissait pas son âge vrai, mais apparemment, elle avait une vingtaine d’années. Tôt le matin, on avait fait chauffer deux sceaux d’eau pour le bain de la future mariée. On lui couvrit les mains et les pieds de henné avant de les envelopper dans des bouts de tissu blanc.

Le soir, dans une chambre obscure, deux vieilles femmes tenaient des bougies afin que les coiffeuses effectuent leur travail dans de bonnes conditions. On avait posé le bas d’un âne au beau milieu de la chambre. Salka était assise sur ce pseudo fauteuil inconfortable et déséquilibré. Elle pleurait à chaudes larmes. Elle n’avait rien mangé tellement elle craignait terriblement cette aventure. Les coiffeuses lui enduisaient les cheveux d’un onguent à base de fleurs de roses et de dents de girofle. De temps en temps, un youyou strident lancé par l’une des nombreuses femmes qui formaient un cercle autour du bas de l’âne, couvrait momentanément les sanglots de la future mariée. Une fois cette tâche finie, on l’habilla d’un burnous très ample et on lui couvrit le visage à l’aide du capuchon de ce vêtement réservé strictement aux hommes.

Salka était prête pour le départ. Les moyens de transport qui devaient l’emmener vers l’inconnu étaient déjà là : deux chameaux assis, l’un à côté de l’autre, attendaient, en ruminant paisiblement, l’ordre de leur propriétaire. Sur le premier, on avait accroché ostensiblement, en plus de tout le linge de la jeune épouse, une bonne dizaine de sacs, confectionnés à l’aide de peaux de chèvres et qui renfermaient des denrées alimentaires (orge, mais, blé…). La mariée était tenue de fournir quelque bien à  son époux.

Le jeune homme qui avait pris place sur le second chameau, tint fermement entre ses bras la femme ensachée qu’on lui déposa entre les jambes. C’était lui le vizir. L’unique personne à qui   Mekki,   le futur époux, avait délégué certains de ses pouvoirs et de ses responsabilités. Nul autre n’avait ce droit.

Au coucher du soleil, un cortège formé de quelques hommes et d’une dizaine de femmes s’ébranla lentement vers une autre tribu. Le père de la mariée n’avait pas droit à ce voyage. Par contre, sa femme ouvrait cette marche nuptiale. Le trajet était long et sinueux. En effet, à quelques kilomètres de l’autre côté de la rivière de Tensift se nichait au sommet de l’une des collines dénudées de toutes végétation, une maisonnette toute délabrée qui devait accueillir Salka. La procession traversa sans problème ce qui restait du cours d’eau : un lit de sable parsemé de gigantesques pierres ocres abandonnées par les flots. Le cortège arriva tard dans la nuit. Comme les campagnes n’étaient pas électrifiées, les mariages se célébraient lors des périodes de pleine lune.

III -             Depuis le jour où sa maman avait trouvé la femme qui devait logiquement lui convenir, Mekki ne pensait qu’au mariage. Aussi, la petite maison qu’il avait construite depuis une dizaine d’années fut-elle repeinte à la chaux. Bien qu’il ait encore trois mois devant lui, il se mit à songer calmement aux préparatifs que nécessitait la fête, aidé dans cette tâche par son fidèle ami Mahjoub.

Un jour, ils se rendirent à Sebt Talmest, le souk le plus proche de leur tribu, situé à une vingtaine de kilomètres à l’ouest pour y vendre quelques chèvres, avant de prendre un bus qui les mena à Essaouira.

Une fois en ville, son ami lui choisit une paire de babouches jaunes, un turban long de trois mètres et une djellaba blanche. Un mariage engendre toujours beaucoup de dépenses.

Durant toute la période qui précéda la cérémonie, Mekki était si excité qu’il venait souvent demander conseil à son ami. Ce dernier habitait encore avec ses parents à une centaine de mètres. Les questions que posait Mekki au sujet de la physiologie des femmes montraient clairement qu’il n’avait aucune idée sur le sexe opposé. Mahjoub qui se rendait parfois à Essaouira, chez des filles de joie pour assouvir ses besoins lui répondait vaguement. Mais les réponses de son ami ne le rassuraient nullement.

Il avait l’air inquiet. Il ne dormait pas bien. Des cauchemars troublaient fréquemment son sommeil. Il rapportait ses rêves désordonnés à son ami. Afin de le réconforter, celui-ci les interprétait d’une manière amusante.

IV-             Arriva enfin le jour tant attendu par sa maman. Tous les voisins furent conviés au repas du soir. Le matin, on tua deux chèvres. Mekki prit son bain près d’un puits, mit ses vêtements flambants neufs et se dirigea vers la mosquée où il devait passer toute la journée et une bonne partie de la nuit. Il avait l’air blême. Ses nouveaux habits blancs n’avaient fait qu’accentuer son air maladif.

 Le soir, tous les convives hommes le rejoignirent. L’imam- le fkih- lit quelques versets de Coran. Le thé et les repas furent servis sur place. Mekki était taciturne et n’avait pas d’appétit.

V -             Cette nuit là, Mahjoub, un jeune brun de vingt six ans était au four et au moulin. Bien bâti, ce colosse à la carrure très large était chargé de superviser le déroulement des festivités. Il connaissait Mekki depuis longtemps. Ils avaient grandi et travaillé ensemble. Ils s’occupaient tant bien que mal des maigres récoltes que leurs champs daignaient parfois leur offrir, mais souvent, on les engageait comme ouvriers pour construire des clôtures en pierres ou pour arracher les herbes épineuses qui envahissaient perpétuellement les terres. Mahjoub s’occupait des tâches les plus dures. Les deux amis se racontaient leurs secrets, se concertaient avant de prendre une quelconque décision. D’ailleurs, Mahjoub fut le premier informé du mariage de son ami.

Aucun des deux ne connaissait Salka.

Le jour où Mekki devait nommer son vizir, il choisit tout naturellement son ami le plus proche. Mahjoub accepta cet honneur et promit de lui rendre tous les services possibles.

Le soir du mariage, le vizir fit la navette entre la maison et la mosquée une bonne dizaine de fois. Il ne voulait pas prendre de décision individuelle et tenait à ce que tout se déroule dans des conditions parfaites.

VI-              Contrairement à la sérénité qui baignait la mosquée, une turbulence joyeuse régnait sur la petite maison. Les femmes se vengeaient de toutes leurs frustrations en tapant frénétiquement sur des instruments de cuisine et en chantant à tue-tête. L’exigüité de la chambre ne permettait pas à plus de deux femmes de danser à la fois. Chaque paire attendait impatiemment son tour au milieu de cette cacophonie coupée de temps en temps par un youyou discordant.

Dehors un groupe d’une dizaine de jeune avait pris place au pied d’un mur. Eux aussi chantaient et dansaient. Pourtant, ils étaient presque sûrs qu’ils n’avaient aucune chance de gouter au repas de la nuit. Mais ils espéraient qu’on leur servait au moins un vers de thé. Certains avaient même apporté un morceau de pain dans leurs poches .Le plus âgé des jeunes, un noir qui avait une voix très aigue jouait d’une sorte de guitare confectionnée à l’aide d’un bâton et d’un bidon métallique. D’autres tenaient de petits instruments qu’on distinguait mal dans la lueur timide de la lune. Certains dansaient à pieds nus. En réalité, ils ne dansaient pas mais piétinaient fermement le sol, dégageant ainsi une poussière très dense.

VII-              Salka était toute seule dans une petite chambre qu’on avait partagée en deux parties à l’aide d’un drap : d’un côté le lit conjugal, de l’autre la salle où le vizir devait attendre, prêt à intervenir. On avait débarrassée la jeune fille du lourd burnous qu’elle avait porté le long du voyage. Ses mains et ses pieds furent libérés des torchons qui protégeaient le henné. Une maquilleuse vint la rejoindre avec un tesson en argile qui contenait une teinture rouge. Après avoir craché sur le contenu, la coiffeuse le remua fermement avec son index et commença à étaler cette mixture sur les joues de la jeune mariée qui devint presque méconnaissable. Elle lui tendit avant de sortir le bout d’une écorce d’arbre, lui conseilla de le mastiquer afin que ses lèvres prennent une couleur attrayante. L’air amorphe, Salka s’exécuta en fixant le plafond de la chambre. Des roseaux posés sur des troncs d’arbres. Quelques araignées pendaient à des fils invisibles. La bougie qu’on avait fixée sur une pierre plate près des deux oreillers afin qu’elle mette en relief la beauté de la mariée ne dégageait qu’une lueur très faible.

Allongée sur un tapis très usé couvert d’une peau de mouton, Salka attendait l’arrivée imminente de son futur mari. Elle essayait de s’imaginer son allure, sa voix, son aspect vestimentaire. Mais toutes les images étaient insaisissables.

« Que va-t-il me dire ? Par quoi va-t-il commencer ? Dois-je enlever moi-même mon pantalon blanc et le mettre au dessous de nous pour qu’il puisse récupérer la preuve irréfutable que j’étais vierge jusqu’à cette nuit ? Va-t-il me faire mal en me pénétrant ? Serai-je- capable de retenir mes cris au cas où… ? ». Les questions se bousculaient violentes et en désordre dans son esprit. Elle avait chaud. Elle suffoquait.

La maquilleuse lui apporta un vers d’eau et l’informa que son mari allait venir d’une minute à l’autre.

Le vizir arriva la maison en courant. Essoufflé, il demanda à tous les musiciens de se taire. Le mari allait venir. Il repartit vers la mosquée. Tous les jeunes ramassèrent leurs instruments et le suivirent.

VIII-             Deux rangs d’hommes bien alignés avançaient lentement en direction de la maison. Le mari était au milieu. Le capuchon de son burnous couvrait entièrement son visage. Le fkih qui psalmodiait des versets de Coran à haute voix, tenait fermement le bras de Mekki pour le guider. Celui-ci avait les jambes flageolantes.

Tout le monde franchit le portail. Le fkih livra le marié au vizir. Les deux jeunes hommes entrèrent dans la chambre nuptiale. Mahjoub referma soigneusement la porte derrière lui.

Le chef religieux et quelques invités quittèrent les lieux. Ils étaient fatigués. Les autres tels des hyènes prirent position dans un coin et attendirent le résultat. Ils veulent avoir le cœur net quant à la virginité de la jeune fille. Si les choses se déroulaient normalement, le vizir leur tendrait au bout de quelques instants le pantalon blanc tacheté de sang de la mariée et la fête reprendrait jusqu’au petit matin.

Le monde entier était donc suspendu à cette goûte de sang qui rendrait fiers, en plus des familles des mariés, toutes les tribus avoisinantes. Dans un silence total, toutes les oreilles étaient bien tendues pour saisir les cris de douleur de la mariée. Mêmes les chiens avaient cessé d’aboyer.

Mais si les choses tournaient mal, ce serait le désastre. Le vêtement tant attendu ne réapparaitrait pas. Le désordre régnerait dans la foule et se propagerait dans les familles des mariés avant de dévaster toutes les tribus avoisinantes.

Les uns diraient que Salka n’était pas verge.

 « Non, c’est Mekki qui est impuissant !», affirmeraient d’autres.

La situation était très tendue. L’absence de la goutte de sang sur le pantalon blanc de la mariée pourrait déclencher une mutinerie. Le fil qui retenait le chaos pouvait rompre à tout moment. Tout le monde était sur ses gardes, prêt à réagir.

IX-              Mekki ôta son burnous. Il tremblait en regardant autour de lui comme une bête prise dans un piège.

 «- Mon ami aide- moi », chuchota-t-il.

« - Calme-toi, lui répondit Mahjoub. Est-ce qu’il y a un problème ? »

« - Et quel problème ! Je suis perdu, si tu ne m’aides pas. Je n’arrive pas à…, je n’arrive pas… ».

« - Vas-y parle ! Que puis-je pour toi ? »

« - Ma femme…, ma femme… »

« Qu’est-ce-qu’elle a ta femme ? »

« Non, non. C’est moi qui n’arrive pas… Je n’ai jamais pu te dire ça avant… Je n’ai jamais eu d’érection. Je ne peux pas entrer chez elle. »

A son tour, le vizir devint tout pale. Il n’avait jamais imaginé une situation pareille.

« Comment va-t-on annoncer ça à ta famille et à la famille de la mariée. Que vont dire tous ces fauves qui guettent derrière la porte ? »

« Non, surtout ne dis rien. Ecoute moi bien, si je suis bien ton ami, tu ne vas pas me laisser tomber maintenant .Rends-moi un service, s’il te plait », poursuivit Mekki.

« Quel service ? »

« Veux-tu bien faire le travail à ma place ? Toi au moins tu en es capable et tu as déjà une certaine expérience… »

« Jamais de la vie, lui répondit fermement Mahjoub. Et que feras-tu les jours qui viennent ? »

« Ne t’en fais pas, je m’arrangerai. Je ne veux pas devenir la risée de la tribu. Je te supplie, aide-moi »

Mekki commença à pleurer. Il suscitait de la pitié. Le temps pressait. Il fallait prendre une décision.

Mahjoub réfléchit un instant et accepta malgré lui ce droit de cuissage. Il enfila rapidement les vêtements de son ami et entra chez la jeune fille. Il éteignit la bougie.

L’opération ne dura qu’une quinzaine de minutes. Il sortit avec le pantalon tacheté de sang, enfila ses propres habits et tendit le vêtement à deux femmes qui attendaient devant la porte.

La cacophonie reprit plus assourdissante.

Soulagés ou déçus, les curieux quittèrent enfin les lieux en faisant les louanges d’une jeune femme qu’ils ne connaissaient pas.

Mahjoub retourna chez lui. Sa mission était finie.

Salka passa la nuit toute seule.

Mekki dormit sur un tas de foin près de ses deux vaches.

X-              Le jour suivant, il se leva tôt et alla faire un tour près de la maison de Mahjoub. Quand les derniers invités le virent se promener, ils conclurent que c’était tout à fait normal : La nuit était exténuante, et le nouveau marié avait besoin d’air frais.

Et la fête prit fin.

 Salka découvrit en plein jour son mari. Il ne ressemblait pas à celui qui l’avait pénétré la veille. 

« Non, non, c’est bien lui. J’étais tellement fatiguée et effrayée que je n’ai pas pu le dévisager longtemps. Surtout qu’il m’a quitté très vite. » ,se disait-elle.

Le soir en éteignant la bougie, Mekki commença à caresser maladroitement sa femme. Celle-ci croyait qu’il allait lui faire l’amour, comme la veille. Malheureusement au bout de quelques secondes, il lui tourna le dos et prétexta qu’il avait terriblement mal à la tête. La jeune mariée fut un peu désappointée.

XI-               Le jour où Salka rencontra Mahjoub, elle faillit s’évanouir. C’était bien lui l’homme qui l’avait possédée la nuit des noces. Elle en était sûre. Elle ne comprit rien pour l’instant, mais elle commençait à avoir quelques soupçons.

Mekki invitait fréquemment son ami chez lui. Salka mangeait toujours avec eux. Ils parlaient tous les trois de tout et de rien. Chose très rare, il arrivait même que la jeune épouse donnait son avis sur un problème ou une situation donnée. Mahjoub commençait à la trouver bien organisée et très belle. C’était bien dommage que son ami ne puisse pas tirer profit de ce joyau. Bien au contraire, Mekki trouvait toujours un prétexte pour sortir et laisser sa femme et son ami tous seuls. Afin qu’il ne se sente pas gêné en restant tête à tête avec la jeune femme, Mahjoub se levait lui aussi pour sortir en même temps que son ami. Mais ce dernier l’obligeait toujours à rester.

« Mets-toi à l’aise, je vais revenir dans une minute ».

Mais la minute se transformait en longues heures.

XII-              Jugeant que cette situation ne pouvait pas durer éternellement, un soir, Mekki supplia encore une fois son ami.

« Ecoute moi bien, je ne peux pas répudier ma femme. J’ai peur qu’elle ne dévoile mon impuissance. Je suis donc obligé de la garder ; mais je ne peux pas la satisfaire. Si je te laisse souvent avec elle, c’est tout simplement dans l’espoir de la réconforter un peu. Sois plus audacieux et oublie moi quand tu es tout seul avec elle ».

« Je ne peux pas. Ta femme est gentille et belle et je ne veux pas souiller l’image qu’elle a de moi… »

Mekki l’interrompit.

« Aucun soucis de ce côté. Je lui ai déjà parlé de mon problème. Et tu sais ce qu’elle m’a dit : « Trouve moi quelqu’un qui te remplace ». Elle aussi ne tient pas à être répudiée. Je lui ai donc parlé de toi. Elle m’a même juré que personne ne serait au courant de cette union. Mon ami, maintenant la balle est dans ton camp ».

Une certaine assurance se dégageait du discours Mekki. On sentait qu’il était heureux d’avoir trouvé cette issue.

Fier de sa virilité, Mahjoub se rappelait les longs moments qu’il avait passé avec Salka. Certaines questions, certaines réponses, certaines suggestions de la jeune femme commencèrent à prendre un sens dans son esprit. Ne lui avait-elle pas demandé si son ami fréquentait des femmes avant son mariage.

Lors de leurs discussions en tête à tête, elle ne cessait de lui poser des questions parfois dérangeantes. Elle voulait savoir s’ils avaient déjà fréquenté des filles, comment elles étaient, ce qui leur plaisait chez elles.

Mahjoub se sentait gêné, mais elle le suppliait de lui raconter tout. Avec le temps, elle voulut savoir plus sur sa vie personnelle. Elle riait en lui parlant, gesticulait, s’approcher de lui jusqu’à se coller à son corps.

Un jour, elle lui demanda s’il avait couché avec une fille vierge. Le jeune homme eut chaud. Il voulait partir. Salka le retint par sa chemise.

« Je ne te laisserai pas sortir avant que tu ne répondes à ma question ».

Mahjoub hésita un moment, puis il déclara :

« Oui ; une seule fois »

La digue qui retenait d’autres questions céda. La femme voulut savoir comment elle était, si elle avait le même âge qu’elle, comment il l’avait prise, à quel moment, et enfin où.

Incapable de répondre, le jeune homme mit fin à la conversation et quitta de force son interlocutrice.

En revenant à la maison, son mari voulait savoir pourquoi son ami ne l’avait pas attendu. Sa femme lui répondit calmement.

« Il vient juste de partir. Il a avoué toutes vos combines».

Mekki craqua. Il avait le vertige. Il lui raconta toute l’histoire. Il commença à pleurer. Elle le consola en répétant que ce n’était pas grave. Et le lendemain, ils invitèrent Mahjoub à diner avec eux.

Celui-ci hésita un peu. Il savait qu’il allait être harcelé par les questions de la femme de son ami. Toutefois, il accepta en se disant. « En tout cas, je ne lui dirai rien sur la nuit du mariage. Elle peut toujours poser des questions ! »

Il vint chez son ami le soir. Le diner ne fut servi que tard dans la nuit.

Salka demanda à son mari s’il avait fermé la porte à clé.

« Avec cette obscurité, il vaut mieux être en sécurité », ajouta-t-elle.

Le mari répondit qu’il avait bien fermé. Quelques instants après, il prétendit qu’il allait se soulager. Comme il n’y avait pas de toilettes, il quitta la maison, en prenant soin de bien fermer à clé derrière lui.

Restés seuls, Salka alla droit au but.

« Ecoute Mahjoub, ton ami m’a tout avoué »

L’invité ne réagit pas. Il croyait qu’elle était en train de forger une histoire afin de le faire parler davantage. Mais lorsqu’il entendit la suite du discours très détaillé de la jeune femme, il fut vraiment accablé. Aucune échappatoire. Il passa à table. La descente de la pente fut vertigineuse. Il lui confirma tout en soulignant d’autres détails.

Et avant de se taire il lui livra le dernier aveu :

« Tu es très belle et tu me plait beaucoup ! »

Salka aussi le trouvait très beau. Depuis la première fois où elle l’avait vu, elle était tombée sous son charme. Chaque nuit, elle pensait à lui. Elle rêvait qu’il la prenait entre ses bras, qu’il la caressait, qu’il l’embrassait.

Cette nuit là, il était à côté d’elle en train de lui révéler ses vrais sentiments. Pour l’encourager à continuer à parler, la jeune femme lui caressa la main en souriant. Il sursauta.

« - Qu’est-ce que tu as ? Tu ne te sens pas bien ? », lui demanda-t-elle

« - Non, ce n’est rien. J’ai un peu chaud ».

« - Détends-toi, et laisse moi faire »

Les caresses reprirent ouvertement, n’épargnant aucune partie du corps. Mahjoub ne pouvait plus résister. Ses grosses mains tremblaient.

Ils se regardèrent un instant sans parler. Il la prit enfin entre ses bras et lui colla un long baiser sur les lèvres. Elle s’allongea sur le tapis usé et souffla la bougie.

Il revint chaque nuit, sans qu’il soit invité.

« Entre, tu es chez toi » ; lui répétait Mekki, et il disparaissait.

Radieuse, Salka sautillait de joie. Elle préparait à manger à son invité, le dorlotait, lui demandait s’il avait besoin de quelque chose. Son amant baignait lui aussi dans le bonheur.

Quatre mois après le début de cette liaison originale, la jeune femme tomba enceinte. La situation devenait de plus en plus délicate. Mahjoub savait que c’était son enfant et il n’était pas près à le renier ni à l’abandonner.

XIII-              Le jour où on découvrit, le corps de Mekki, la tête fracassée contre une grosse pierre de la rivière Tensift, toute la tribu accourut pour présenter ses condoléances aux deux êtres qui lui étaient chers : Sa femme Salka et son fidèle ami Mahjoub.

Après l’enterrement, l’amant déclara aux gens présents :

« Vous savez, mon ami pressentait certainement cette mort tragique. Il m’a toujours prié de prendre soin de sa femme si jamais par hasard il lui arrivait un malheur ».

Quelques mois après, Mahjoub épousa Salka.

Elle lui donna une petite fille qui ressemblait étrangement à Mekki.

M’hamed  LAABALI

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