La défaite de l'amour
de M'Hamed Laabali

 I-           Il l’avait vue grandir. Elle avait presque dix neuf ans. Il en avait vingt six. Chaque soir, en ramenant son troupeau de chèvres à la maison, il la croisait sur son chemin. Elle revenait chez elle avec son lourd fardeau de bois sec sur la tête. Il la saluait. Elle lui rendait son salut en souriant.

Ce soir là, en se retournant pour la voir s’éloigner, il remarqua les longues tresses de  ses cheveux qui se balançaient de droite à gauche, mais ce qui retint le plus son regard, c’étaient surtout ses hanches qui telle une balançoire montaient et descendaient au rythme des pas. Il sentit un frisson qui l’envahissait.  Il continua son chemin tout en pensant à cette ravissante jeune fille et en se faisant des reproches : Comment n’avait-il pas remarqué cette beauté depuis longtemps ? Comment n’avait-il pas essayé de la courtiser pour sonder sa réaction et pour se rapprocher peut-être davantage d’elle ? Et si elle pensait à un autre garçon ? Il chassa de sa tête cette idée qui lui paraissait insensée. Comment pourrait-elle songer à un autre tout en lui envoyant des signes très encourageants chaque fois qu’ils se croisaient ? « Pourquoi se met-elle sur mon chemin chaque soir ? Sa démarche n’est-elle pas préméditée  et savamment chronométrée ? Pourquoi me rend-elle mon salut tout en souriant ? Non, elle doit bien penser à moi ». Il héla quelques chèvres qui trainaient au bord du sentier et entra précipitamment chez lui.

Cette nuit là, il décida d’agir.  Avant de dormir, il apprit par cœur une bonne dizaine de phrases susceptibles de l’aider dans sa mission. Mais il se rendit compte que la parole à elle seule n’était jamais suffisante. Les gestes, les poses, le regard, le sourire… jouent eux aussi des rôles primordiaux dans le domaine de la séduction. Il opta pour certaines attitudes qu’il jugea prometteuses. Le seul point qui le dérangea était le regard. Lors de leur prochaine  rencontre, devrait-il fixer les yeux de la jeune fille, sa bouche, ses seins ou sa taille ? N’ayant pu arrêter son choix, il décida de laisser son regard  agir librement selon les situations et les répliques de la jeune fille.

 II-           Elle l’avait connu depuis sa tendre enfance. Il était un peu plus âgé qu’elle. Chaque soir, au moment où elle rentrait  chez elle avec sa lourde charge de bois sec, elle le croisait sur sa voie. Il ramenait son troupeau de chèvres à la maison. Elle répondait toujours à son salut  en souriant.

Ce soir là, en se retournant pour le voir s’éloigner derrière  ses bêtes, elle distingua ses bras bien musclés ; mais ce qui retint le plus son attention, c’étaient surtout ses fesses bien serrées dans un pantalon très usé. Elle sentit une sorte de fièvre qui l’envahissait. Elle continua son chemin tout en pensant à ce jeune garçon et en se faisant des reproches. Comment n’avait-elle pas remarqué cet athlète depuis longtemps. Comment n’avait-elle pas essayé d’attirer plus son attention pour pouvoir le charmer et  sonder sa réaction?  Et s’il pensait-il à une autre fille ? Elle chassa de son esprit cette idée  saugrenue, voire ridicule. Comment pouvait-il désirer une autre, alors qu’il lui envoyait des signaux très encourageants chaque fois qu’ils se croisaient ? « Pourquoi se met-il alors chaque soir sur mon chemin ? Cette supposée coïncidence n’est-elle pas préméditée et minutieusement préparée ? Pourquoi me salue-t-il à chaque rencontre ? Non, il doit bien penser à moi ». Elle pressa le pas et entra précipitamment chez elle.

Cette nuit là, elle prit la décision d’agir lors de leur prochaine rencontre. Avant de s’endormir, elle apprit par cœur une bonne vingtaine de phrases susceptibles de l’aider dans sa tâche, mais elle se rendit compte que la parole à elle  toute seule n’était jamais suffisante dans des situations pareilles. Les gestes, la posture, le regard, le sourire… jouent eux aussi des rôles décisifs dans le domaine de la séduction. Elle opta donc pour certaines attitudes qu’elle jugea efficaces. Le seul point qui la dérangea  le plus était le regard.  Devrait-elle fixer les yeux du jeune garçon, sa bouche, sa poitrine ou sa taille au moment où ils seraient face à face. Incapable de prendre une décision, elle délégua  à son regard tous les pouvoirs d’agir selon les situations et les répliques qui se présentaient.

           III-            « - C’est lourd ce que tu transportes là ; veux-tu que je t’aide un peu ? »

  Un  préambule parmi tant d’autres auxquelles il avait pensé la veille. Il préféra cette phrase parce qu’elle avait l’air neutre, inoffensif, incolore, inodore et sans saveur. C’était la façon  la plus adéquate pour engager une conversation banale mais qui pourrait devenir intéressante. Son regard se posa  inconsciemment sur les beaux yeux de son interlocutrice. Ceux-ci étaient  pétillants et pleins de charme. De grands yeux noirs qui incitaient à franchir le pas, pour aller plus loin à la découverte du beau, du merveilleux, dans les fins fonds de l’âme.

-       « Non merci ; tu es bien gentil. Mais par contre, peux-tu bien m’aider à déposer cette maudite charge par terre pour pouvoir me reposer un peu ? »

La veille elle avait songé à ce prétexte qui allait certainement faire durer leur première entrevue. Elle avait retenu ce petit service  parmi tant d’autres parce qu’elle était sûre que le jeune homme ne refuserait pas, étant donné qu’il s’agissait d’un coup de main qui avait l’air neutre, inoffensif…

En saisissant la corde qui entourait l’amas de bois sec afin de déposer la charge par terre, l’épaule gauche  du jeune garçon effleura le sein droit de la fille. Ils sursautèrent tous les deux comme s’ils avaient été électrocutés et rougirent sous l’effet de la confusion. Elle laissa échapper un bref « ouille ! » avant de s’éclater de rire.  Ils commencèrent à parler de tout et de rien. Ils évoquèrent ensuite certaines périodes de leurs enfances. Elle avait fait ses études secondaires à Chemmaïa (le village le plus proche de sa tribu). Elle était interne. Elle parla de ses anciennes copines de classe, de leurs tics, de leurs mensonges, de leurs malices. Elle lui raconta comment certaines d’entre elles avaient fait monter des stratagèmes solidement et soigneusement préparés pour pouvoir quitter furtivement leur dortoir la nuit et aller rejoindre leurs petits copains près de l’unique jardin public mal éclairé du village. Elle lui expliqua enfin comment elle avait abandonné sa scolarisation : Son père avait jugé qu’elle avait atteint l’âge où elle devait rejoindre son domicile et attendre docilement l’arrivée d’un mari. Toute la tribu Ouled M’rah avait salué cette  sage décision. Pour meubler son temps, elle aidait sa maman à faire le ménage, lisait un peu quelques vieux livres qu’elle avait achetés avant de quitter définitivement son lycée, et  l’après-midi, elle sortait pour aller chercher près de la source tarie, quelques morceaux de bois secs, indispensables pour cuisiner. Les habitants de sa tribu la surnommaient « l’intellectuelle », car elle était l’une des rares filles qui savaient lire et écrire. Son père qui travaillait comme meunier à Sidi Tijji, ne rejoignait le douar que tard dans la nuit.

L e jeune interlocuteur ne saisissait que quelques bribes de la conversation. Toute son attention était accaparée par les lèvres fines de la ravissante fille. Il admirait cette petite bouche qui laissait paraître, de temps en temps, des dents éclatantes et bien alignées. Il aurait aimé effleuré ces lèvres, les toucher, les presser contre sa bouche, mais il retint son ardeur en laissant s’échapper un long soupir.

La chemise qu’il portait  ce jour là, et à laquelle manquaient trois boutons,  laissait entrevoir une poitrine large et légèrement parsemée de poils noirs. Depuis le début de la conversation, la fille n’avait pas quitté des yeux cette partie du corps qui s’exhibait ostensiblement. Elle aurait aimé caresser cette poitrine solide et très musclée, mais elle  étouffa sa flamme en lui demandant :

-       « Et toi, pourquoi es-tu revenu dans ta tribu ? »

Elle souhaita qu’il lui réponde : « Je suis revenu pour toi. Tu sais très bien que je ne peux pas vivre ailleurs sans que tu sois à mes côtés ».

Le jeune homme resta un moment silencieux. Il aurait voulu lui répondre : «  Je suis revenu pour toi. Tu sais très bien que je ne peux pas vivre ailleurs sans que tu sois à mes côtés ». Mais il écarta cette réponse et lui relata à son tour toutes les petites farces que la vie n’avait cessé de lui jouer. Il avait fait ses études secondaires à  Youssoufia. Comme elle, il était interne. Le lycée s’appelait Kachkat. Après avoir décroché son baccalauréat (série sciences expérimentales), il avait rejoint la faculté Abou Chouaib Ed Doukkali à El jadida. Il lui décrivit toutes les souffrances et les problèmes qu’il avait connus  au cours de ses études supérieures. Toutes les disciplines étaient dispensées en français. Il lui expliqua comment l’enseignement en général dans son pays était en chute libre depuis le jour où certains soi-disant nationaux étaient au pouvoir et qu’ils avaient pris la malencontreuse décision d’arabiser toutes les matières scientifiques; alors que dans l’enseignement supérieur on continuait de les prodiguer en français. Depuis cette époque le système éducatif du pays était moribond. Les étudiants ne savaient plus à quel saint se vouer. Un profond gouffre séparait les lycées des universités. Les responsables tentèrent de colmater les brèches mais sans succès. On avait beau essayé de mettre à la tête du ministère de tutelle des médecins, des ingénieurs, des technocrates de toutes sortes pour pouvoir  sortir l’enseignement du coma mais sans résultat. Ayant pris conscience de leur cuisant échec et sachant que le cancer était en train de ronger toutes les parties du système, les  auteurs de cette catastrophe commencèrent à envoyer leurs progénitures dans des instituts privés afin qu’ils poursuivent leur scolarisation dans des conditions plus que normales vues que toutes les disciplines continuaient à y être enseignées en français. Plus tard, les lauréats de ces instituts partaient en France, en Belgique, en Suisse ou au Canada pour poursuivre leurs études supérieures avant de rejoindre la patrie où les meilleurs postes les attendaient. Ceux qui restaient au pays, devenaient comme des pestiférés, des persona non grata. Partout où ils allaient, on les congédiait brutalement.

« Moi aussi, quand j’ai eu ma licence en économie, j’ai commencé à chercher un travail ; mais partout où j’allais, on me demandait de déposer une demande avec mon CV, et d’attendre. J’ai galéré pendant des années et en désespoir de cause, j’ai décidé de rejoindre ma tribu. Mais comme je ne sais rien faire, mon père qui était très déçu, m’a confié ce troupeau pour le surveiller. Toute la tribu Ouled Barka voit en moi le grand perdant, l’échoué. D’ailleurs depuis mon retour, on me surnomme le « raté ». Alors pour tuer mon temps, je surveille  ces bêtes, tout en bouquinant un peu ». Et d’un ton déterminé, il ajouta :   «  Jai l’intention de me marier et de monter un petit commerce comme mon père. »

 Cette dernière phrase fit sursauter l’intellectuelle. Le mot magique venait d’être prononcé : Le raté comptait se marier. Il fallait donc que son interlocuteur développe davantage cette idée de mariage. Devait-elle prendre le devant et lui demander s’il avait déjà trouvé sa deuxième moitié. Elle avait peur d’être déçue par sa réponse. Elle souhaita qu’il fasse le moindre signe d’amour  pour qu’elle saute sur cette occasion et lui révèle à son tour ses  vrais sentiments. Dégageant de ses doigts très fins quelques mèches qui lui tombaient sur  le font, elle resta  cependant muette tout en contemplant les beaux yeux du jeune garçon. Celui-ci était un peu embarrassé par sa dernière phrase, car elle n’avait pas aboutit au résultat escompté. Il aurait aimé que l’intellectuelle  lui demande s’il avait déjà trouvé la jeune fille qui partagerait sa vie, pour sauter sur l’occasion et lui déclarer son amour.

Le soleil allait se coucher derrière les collines arides. A contre cœur, la jeune fille mit fin à la rencontre en disant :

« Il se fait tard. Il faut que rentre à la maison ».

Au moment où il l’aidait à remettre son fardeau sur la tête il frôla à nouveau ses seins proéminents. Il avança son visage tout près de celui  la jeune fille et fixa tendrement du regard les lèvres tremblotantes de celle-ci. Elle sentit sa respiration rapide et saccadée et crut qu’il allait enfin l’embrasser. Le raté fit deux pas en arrière et resta debout ne sachant plus quoi faire.

Avant de partir, elle demanda : « j’espère que tu seras ici demain pour continuer notre conversation ».

En réalité, elle ne l’espérait pas, elle le souhaitait de tout son cœur. Elle avait le pressentiment que la rencontre suivante allait lui apporter plus de bonheur.

L’intuition du raté lui cria : « Fonce jeune homme, demain sera le jour de ton bonheur ». Il répondit sans hésiter : « Bien sûr que j’y serai ». Pour la première fois il lui serra la main.

En rentrant chez lui, le jeune homme parla à son père de son projet. Celui-ci réagit favorablement et promit à son fils de l’aider : il vendrait une dizaine de chèvres et lui ouvrirait une petite épicerie à Chemmaia, au centre du village. Le fils sauta de joie, mais il ne put évoquer le deuxième volet de son projet, à savoir le mariage. « Il ne faut pas précipiter les choses !». Il se rappela les délicieux moments passés avec la jeune fille et décida d’être plus hardi au cours de leur prochain rendez-vous. Il fallait à tout prix toucher ou caresser une partie de son corps. Ecarter, par exemple, un cheveu qui trainait sur la joue de  la fille, enlever une brindille imaginaire qui se trainait sur ses seins…

Une fois chez elle, l’intellectuelle continua à penser aux doux moments passés en compagnie du raté et résolut d’être plus entreprenante au cours de leur  rencontre suivante. Elle décida de l’encourager en lui exhibant certaines parties excitantes de son corps. Mettre, par exemple, une longue robe qui laisserait paraitre par ses échancrures latérales ses belles jambes. Trouver un prétexte quelconque pour défaire devant ses yeux ses longs cheveux noirs…

IV                Le jour suivant en aidant l’intellectuelle à déposer sa charge par terre, il fut plus audacieux ; puisqu’il écrasa expressément sa large poitrine contre les deux seins de la jeune fille, déclenchant ainsi une franche et douce intimité. L’intellectuelle se laissa faire tout en faisant semblant de perdre l’équilibre. Le jeune homme la saisit par la taille. « Fais attention, tu vas tomber ! ». Il voulut retenir longtemps cette taille mince et frêle afin de savourer le maximum de plaisir. Il retira cependant ses mains toutes tremblantes et l’invita à s’asseoir au pied d’un rocher pour se protéger du vent chaud qui soufflait très fort ce jour là. Elle s’exécuta avec regret. En effet, au moment où il la tenait par la taille, elle eut un léger vertige et faillit vraiment vaciller. Elle s’attendait à ce qu’il écrasât son corps contre le sien. Elle se serait abandonnée entièrement à lui.  Il s’assit à côté d’elle sur une large pierre plate et commença à lui parler de l’accord conclu avec son père la veille. Une jambe  blanche et lisse qui se dégageait de la coupure de la longue robe noire s’approchait subrepticement du genou droit du jeune homme. La fille voulut savoir plus sur la réaction de son père au sujet du mariage. C’était le seul point qui l’intéressait davantage. En lui posant sa question, elle colla son épaule contre le sien, quant à la jambe, elle sauta ouvertement sur la cuisse musclée du jeune homme. « Aie ! J’ai senti  un insecte qui me chatouillais ». Le raté  saisit la jambe égarée et commença à faire semblant de chercher la bénéfique bestiole tout en caressant de ses longs doigts cette partie de ce corps tant désirée. « Regarde, elle est peut être un peu plus haut ». Elle lui tourna le dos, s’allongea sur son côté droit, souleva légèrement sa robe et lui découvrit ses ravissantes cuisses. Tremblant de joie et de désir, le jeune homme, tel un médecin cherchant le mal, poursuivit ses palpations. Il découvrit un minuscule bouton rouge sur l’une des deux cuisses. La jeune fille fit semblant d’être effrayée. C’était peut être une morsure. Afin d’annihiler toute enflure qui pourrait s’avérer désagréable, elle supplia son compagnon de sucer ce bouton. Ce dernier lui conseilla de se méfier de ces vilaines bestioles et il colla aussitôt ses  lèvres  chaudes sur l’une des cuisses. L’intellectuelle frissonna lorsqu’elle sentit la langue de ce dernier lui glisser délicatement, comme une limace, sur cette partie sensible de son corps. Elle éclata d’un rire embarrassé mais encourageant; et, au lieu de le repousser, elle écarta légèrement ses belles jambes afin que son guérisseur lui prodigue les soins nécessaires et dans les meilleures conditions. «Si quelqu’un nous surprend dans cette position, que va-t-il raconter à nos deux tribus ennemies ?», lui demanda-t-elle, en écartant un peu plus les jambes.

En effet, sur des collines désertiques, balayées le long de l’année par des vents violents et chauds, à une dizaine de kilomètres au sud-est de Sidi Tiji et à des années lumières de toute sorte de civilisation, vivaient Ouled Barka et Ouled M’rah. Deux tribus dont la seule et unique ressource était l’élevage des chèvres. Deux tribus qui étaient constamment en guerre à cause des rares et maigres pâturages. Le seul no man’s land où pouvaient évoluer les deux clans sans entrer en conflit était la source d’eau qui servait à désaltérer les bêtes et quelques pistes rocailleuses que les habitants utilisaient comme voies de communication. L’intellectuelle et   le jeune homme appartenaient chacun à une de ces tribus.

 Le raté releva la tête à son grand déplaisir et lui déclara tendrement : « Il leur dira qu’un garçon et une fille  issus de deux tribus ennemies s’aiment follement et qu’ils comptent réconcilier ces deux belligérants par leur amour ». En entendant cette phrase, la jeune fille se mit rapidement sur son côté gauche. Elle était souriante. Ses grands yeux luisaient de joie et de désir.

« Répète ce que tu viens de dire. Est-ce vrai que tu m’aimes ? ». Elle voulait s’assurer que ce qu’elle était en train de vivre n’était pas un rêve.

En guise de réponse, elle reçut un long et langoureux baiser sur les lèvres. Elle se colla contre lui en offrant volontairement sa poitrine pour qu’il puisse caresser enfin ses seins. Elle défit ses longs cheveux noirs qui se répandirent comme un éventail autour de son visage rayonnant. Toutes les guéguerres, toutes les querelles qui opposaient leurs tribus s’anéantirent. Seul leur amour dominait la région entière. Soulagés, ils se quittèrent et prirent rendez-vous pour le jour suivant.

V -             Ils se rencontrèrent quotidiennement à la même place. Ils avaient aménagé ce qu’ils appelaient  leur petit nid en l’entourant de quelques grosses pierres et en y mettant de l’herbe sèche afin qu’ils puissent s’y aimer confortablement. Chaque soir, allongés l’un à côté de l’autre, ils pensaient à leur amour qui  paraissait impossible vus les problèmes qui opposaient leurs deux tribus. Ce serait vraiment un miracle si les habitants bénissaient leur relation. Les plus récalcitrants étaient les chefs religieux des deux tribus. Que d’armistices étaient sur le point d’être signées, mais elles furent avortées à cause de ces deux barbus fanatiques. Leur devise « œil pour œil et dent pour dent » demeurait scrupuleusement respectée par les habitants des deux tribus. La fille le rassura qu’elle était prête à fuir sa famille pour le rejoindre où qu’il soit, si jamais par hasard les deux clans tentaient de mettre fin à leur amour. Il lui promit à son tour qu’il l’aiderait à s’évader : il louerait une chambre au village où ils vivraient librement. En l’entendant parler ainsi, elle mit ses deux bras autour du cou du jeune homme et apposa un chaleureux baiser sur sa large poitrine.

Un jour, il lui parla de son projet qui allait bientôt se réaliser. Son père l’informa qu’il comptait vendre quelques chèvres la semaine suivante au marché hebdomadaire  Khmis Zima, qui se tenait tout près du village Chemmaia, afin qu’il puisse lui dénicher une épicerie comme il l’avait promis. L’intellectuelle était aux anges. Elle se voyait déjà vivre heureusement le reste de son âge à côté de son bien aimé. Toutefois, elle lui demanda s’il avait parlé à son père de leur mariage. Il lui répondit qu’il ne voulait pas précipiter les choses et qu’il serait plus raisonnable d’assurer d’abord la boutique avant de décider autre chose. La jeune fille trouva cette réponse très sensée. Les caresses magiques qui  inondèrent le torse nu du jeune homme le mirent en flammes. Ils s’enlacèrent vigoureusement et comblèrent mutuellement  leurs désirs ardents.

VI-        Le père  finit par trouver une  large boutique  tout prés d’un collège et commença à l’équiper. Son fils continua à voir chaque jour sa bien aimée.

 Un jour, une vieille femme, de la tribu Ouled M’rah, qui cherchait une bête égarée, découvrit le jeune couple dans une posture idyllique. Insoucieux, les deux amoureux voguaient dans les espaces infinis de leur amour. Ils étaient si enivrés par le bonheur qu’ils n’avaient pas vu la curieuse femme s’approcher pour contempler à sa guise ce tableau exquis  qui lui rappela quelques heureux moments de sa jeunesse. Souriante et étonnée à la fois, elle reconnut les deux partenaires avant de s’en aller silencieusement, mais toute émue, à la recherche de sa maudite bête.

Essoufflés par leurs mouvements frénétiques, les corps un peu humides sous l’effet des étreintes énergiques, la jeune fille et son bienaimé restèrent immobiles pendant un certain temps. Ils respirèrent longuement en silence avant de  reprendre  la conversation au sujet de leurs projets. Le jeune homme promit qu’il parlerait bientôt à son père de son mariage. L’intellectuelle pria le bon Dieu pour qu’il leur vienne en aide. Elle sortit un petit mouchoir de soie et essuya le visage du raté. Elle s’assit ensuite, étala ce bout de tissu sur ses cuisses, le lissa de ses deux mains avant de l’enfouir sous sa robe, entre ses deux seins.

VII-     Le médecin légiste de l’hôpital provincial de la ville de Safi fit l’autopsie des deux corps défigurés. Les victimes, un jeune homme et une ravissante fille découverts morts dans les environs de Sidi Tijji, avaient les gorges tranchées. La jeune fille était enceinte de deux mois.

Deux ambulances ramenèrent séparément les corps à leurs tribus respectives pour y être enterrés. Les habitants de chaque clan commencèrent à crier vengeance. Pour les M’rahi, il s’agissait sans nul doute d’un viol ignoble. Le bourreau avait attaqué la défunte parce qu’elle était le modèle même de la pureté, la beauté et la gentillesse. Par contre, tous les jeunes de la tribu Ouled Barka n’étaient, à leurs yeux, que des psychopathes, des pervers, des névrosés ; et le raté, comme son nom l’indiquait, personnifiait l’exemple même de la dépravation. C’était donc un acte délibéré. Les Berkaoui visaient la jeune fille parce qu’ils n’avaient pas parmi toute leur junte féminine une intellectuelle de son envergure.

Du jour au lendemain, des scénarios sur ce  soi disant viol abject furent montés de toute pièce : On répandit parmi les habitants celui qui paraissait le plus plausible. Le raté s’était caché derrière un rocher. Quand la fille s’était approchée, il lui sauta dessus, la retint par les cheveux et l’obligea, sous les menaces d’une arme blanche, à coucher avec lui. Personne ne chercha à savoir qui les avait tués tous les deux. Personne ne parla du fœtus découvert dans le ventre de la jeune fille.

La tribu Ouled Barka, par contre, mettait en exergue la virilité de leurs jeunes garçons, chaque fois qu’ils évoquaient ce triste événement. Comme toutes les filles du clan adverse étaient vicieuses, l’intellectuelle était venue sans nul doute harceler l’innocent jeune défunt pour le dévier du droit chemin.

VIII-     Deux hommes âgés, barbus,  aux esprits obtus, voyaient les choses autrement. L’un appartenait à la tribu Ouled M’rah, l’autre à la tribu Ouled Barka. Tous deux étaient des imams de mosquées. Des chefs religieux. Des Ayatollah qui nourrissaient cette haine absurde entre les deux clans. Tous deux étaient unanimes : ces deux fils de Satan n’eurent que ce qu’ils méritaient. Les deux morts avaient fréquenté des écoles chrétiennes, ils étaient automatiquement imprégnés de culture juive et dans ce cas là, le djihad s’imposait. « Même s’ils avaient été attrapés vivants, ils auraient été lapidés », répétaient-ils au cours des prêches des vendredis. Ils conseillèrent  la foule  d’être vigilante et de se méfier des communistes et des terroristes du genre des deux jeunes qui venaient, grâce à Dieu, d’être liquidés.

 Et l’amour essuya une nouvelle défaite face à la haine et à l’intolérance.

                 M’hamed    LAABALI

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