Les 5 fragments - L'éveil
de Ménios

L'aube se levait à peine, teintant l'immense désert de reflets jaune-roux.
Du sable à perte de vue, des dunes gigantesques pour s'abriter du soleil.
Ça et là, des broussailles avaient fait de ce lieu aride leur demeure. Elles pouvaient, prétendait-on proliférer au fin fond de l'enfer. On arrivait aussi à trouver "l'espoir du marcheur", un légume sans pareil, bien utile pour les nomades.
Mis à part ces quelques plantes rescapées d'un univers de désolation, le sable régnait en maître sur ces vastes étendues.

Ils avaient marché toute la nuit, profitant des faveurs de la faible lueur des trois lunes et de la fraîcheur nocturne.

"Y reste combien de gourdes d'eau ?" Demanda Cybella, aux grands yeux resplendissants et à la peau magnifiquement cuivrée par ces trois années passées sous le soleil de Tacksha.

Ses cheveux ondulés coulaient sur ses épaules, précédant un corps fin et élancé. Elle était vêtue d'une combinaison sombre cintrée à la taille, un vêlement bien pratique pour de longues marches.

"Cinq. C'est un bon chiffre non ?" répondit Kéros, cheveux courts et lunettes noires, il avait gardé cette relique de leur ancienne vie. Hormis le fait qu'il n'appréciait guère les premiers rayons du soleil, il en aimait le coté esthétique.

De nombreuses heures d'un entraînement martial intensif avaient parfaitement sculpté chacun de ses muscles. Rien ne s'obtenant sans peine, ils s'étaient tous les deux soumis à une discipline très sévère pour arriver à faire de leur corps un instrument dans lequel ils pouvaient avoir une entière confiance.
Il avait opté pour un pantalon bouffant au niveau des cuisses et serré aux chevilles, agrémenté d'une large chemise croisée à la taille dans le style kimono.

Cybella le toisa du regard. Elle avait toujours été la plus prévoyante. "Oui, c'est un bon chiffre. Et cinq, c'est aussi le nombre de jours qui reste à marcher avant le prochain point d'eau. Et tu pourras toujours lécher tes cinq doigts si tu as soif, parce qu'on va rationner. Alors, c'est toujours un bon chiffre ?"

Kéros, l'air boudeur, rétorqua : "Tout est relatif, comme disait ce bon vieil Einstein."
Sur ces propos, ils rirent.

La situation semblait dramatique, cependant ils évitaient d'assombrir une réalité angoissante contre laquelle on ne pouvait rien changer.
Au fond, mieux valait accepter les événements épineux quand ils se présentaient plutôt que de les vivre comme des épreuves impossibles à surmonter.
"La peur captive l'esprit et n'apporte jamais de solution rationnelle, alors autant garder son sang froid."
Une devise que les deux voyageurs appliquaient en permanence.
Les pensées positives, même en cas de difficulté, étaient devenues une sorte d'instinct.

L'autosuggestion les avait subtilement modifiées.
Ils se répétaient souvent qu'ils étaient habités par une puissance infinie, plus grande que tous les tourments de la vie, le Sannshi.

Le Sannshi ne faisait référence à aucune divinité, cet état d'esprit avait été passé depuis fort longtemps. Ainsi, ils comptaient exclusivement sur leurs capacités pour se sortir des situations délicates.
De plus, ils se ressassaient fréquemment qu'ils étaient naturellement chanceux et, mis à part la fin prématurée de leur existence, rien n'était suffisamment grave pour venir assombrir leur quotidien.
Ils s'imaginaient bien qu'en d'autres lieux, en d'autres temps, cette méthode aurait pu paraître à la limite de l'absurde pour certains. Mais ils avaient décidé que celle-ci devait forcement être bonne si elle fonctionnait, et ce, quel que fut la manière de survoler les vicissitudes de la vie.

S'adressant à Cybella, il reprit : "Plante la tente derrière cette dune. Dans deux heures, il fera trop chaud pour bouger. Moi je vais chasser un gros lézard des sables pour manger. Et on pourra toujours boire son sang.
- Eh! Kéros. C'est à toi aujourd'hui de monter la tente, ça fait deux fois cette semaine que tu essaies d'y échapper, alors fais-le mon amour. Moi, je vais chasser un zachée roux. Sa viande est bien meilleure, et plus désaltérante.
- Bénie soit la nature ! Répondit Kéros ironiquement. D'avoir placé sur notre route de quoi nous repaître, dans ce monde si hostile. OK, je monte la tente, mais fais vite, Baby, j'ai faim.

Resté seul parmi les dunes, Kéros s'attacha à monter le camp.

Leur nécessaire de voyage n'excédait pas les quarante kilos.
A force de parcourir ce monde sans fin, ils avaient appris à emporter le strict minimum ; une tente en peau de bête, plusieurs gourdes confectionnées à même la vessie de grands mammifères herbivores, de la nourriture séchée, viandes et herbes hautement énergétiques et surtout du sel, élément indispensable pour compenser celui perdu par la transpiration et les urines, quelques armes constituées de bois et de métal - deux haches, deux arcs, et deux couteaux- plus quelques ustensiles de cuisine et de premières urgences, dont une corde tressée en tissu local.

Etirant ses rayons matinaux, le soleil apportait un jour nouveau sur le désert qui se réveillait lentement d'une froide et longue nuit.

Mettant à profit la lumière naissante et la faible chaleur matinale, les deux voyageurs s'apprêtaient quant à eux, à se reposer de leur randonnée, chacun vacant aux occupations attribuées par leur code de voyage, même si Kéros tentait toujours d'éviter les tâches qu'il estimait le moins.
Pour lui, c'était toujours plus compliqué pour monter la tente. L'opération prenait cinq minutes à Cybella, mais semblait s'éterniser avec lui.

Plongé dans ses pensées, il montait calmement le camp, observant la chaleur croissante : au travers de cet air surchauffé, il voyait le paysage vaciller à en devenir irréel.
Puis, il s'exclama à haute voix :
"Chiotte ! Pourquoi ces machins ne veulent jamais tenir ensemble du premier coup ? Doit y avoir un truc pour y arriver. Je ne sais pas, de la magie ou une intervention divine.
Ouais ! Ni l'un ni l'autre ne semblent accessible, j'ai intérêt à me grouiller, si je veux pas être mouillé. Ça c'est pour la rime."

Loin de la sueur due à l'aménagement du bivouac, Cybella aux allures souples de féline pistait le Zacchée.
Silencieuse comme la nuit, elle avançait à pas de velours sur le sable, immobile, prenant garde à marcher contre le vent pour ne pas dévoiler sa présence.
Un petit mâle de trente kilos se trouvait écarté d'un troupeau qui paisible, poursuivait sa migration vers des lieux plus riches.

Chaque année, à la même époque, les zacchées Tackshans quittaient les vertes prairies où ils avaient passé quelques mois de leur vie à paître tranquillement l'herbe sauvage, loin de leurs prédateurs naturels.
Pour rétablir l'équilibre, la nature les avait dotés d'un instinct de reproduction un peu à l'égale des saumons.
Engraissés par de longs mois de paresse, ils se détachaient de leur éden pour suivre la route susceptible de les mener en un lieu plus fertile encore. Là, ils mettraient au monde leur descendance, servant par la même occasion de repas aux grands fauves qui partageraient leur territoire.
Ainsi, les Zacchées ne proliféraient pas à l'infini.
De plus, ils étaient forcés de traverser le désert pour arriver vers leur lieu de migration : Coïncidence bien pratique pour les deux aventuriers.

Cybella, était arrivée à dix mètres de l'animal insouciant ; elle arma son arc, ajusta son tir, et d'une seule flèche foudroyante atteint sa cible qui n'eut pas le temps de souffrir, du moins l’espérait-elle.
"On a beau être en enfer, on essaye quand même de rester humain, voire humaine en l'occurrence." Se disait-elle à chaque fois.
S'approchant du futur repas, elle s'exclama à haute voix devant sa proie. "Excuses-moi mon pote, mais t'es beaucoup plus appétissant que Kéros."
Elle ramassa l'animal, glissa les pattes de chaque côté de ses épaules et empreinta le chemin qui la ramènerait auprès de celui qu'elle aimait.

De retour au camp, tout était parfaitement monté et rangé comme d'habitude. Le bas de la tente était libre de manière à flotter au vent afin d'augmenter la circulation de l'air pendant la journée.
Kéros étalé sur les deux couvertures en fourrure - très utiles durant les longues nuits froides du désert passées à se reposer quand la marche est rendue impossible - attendait que le feu devienne braise.

"Alors mon amour tu viens juste de finir le rangement ?
- Non ! Répondit Kéros tout fier de sa réponse. Ça fait au moins une heure que j'ai terminé.
- Ah oui ! Et le feu brûle de ses plus belles flammes depuis une heure peut-être... ?
- OK, je viens juste de finir. Mais si on peut plus mentir...
Déposant sa proie devant la tente, elle laissa percer une fausse fierté au travers de sa voix.
- Regarde chéri, trente kilos de viande toute fraîche, livrée à domicile. Et c'est moi qui l'ai eu.
D'un ton snob, Kéros répondit :
- Le service est plutôt long en ce moment, je ressens un certain laisser aller ! Pourrais-je parler à la direction afin de lui faire part de mes récriminations ?
- Bien sûr mon chou. Tu peux ! Mais la prochaine fois tu monteras le camp, et tu iras nous chercher à manger. On n'est jamais mieux servi que par soi-même.
- Mais c'est moins fatigant quand se sont les autres qui le font...
- Ça ne m'étonne pas de toi...
Finit-elle par dire en souriant.

Agenouillée prés de la bête, Cybella commença à la dépecer, prenant garde à ne pas répandre le sang sur le sable.

Jadis, elle n'aurait jamais imaginé pouvoir agir de la sorte.
Elle avait à cette époque une sainte horreur du sang, et mangeait très peu de viande.
Sur Tacksha, pour survivre, il fallait passer outre un certain mode de vie, savoir évoluer avec les circonstances...

Une fois le repas consommé, les os seraient enterrés, pas trop profondément, suivant le rite qu'ils avaient inventé tout en récitant la bénédiction aux animaux ayant fait don de leur corps pour les nourrir.

N'exister que pour te rencontrer.
Avoir un corps pour te sustenter.
Une douce peau pour te vêtir.
Juste une vie pour te servir.
Et creuses une petite fosse.
Pour y enterrer mes os.


Bien qu'étant l'auteur de ces paroles sur la demande expresse de Cybella, Kéros trouvait ce rituel stupide, mais utile pour Cybella.

"Il faut respecter la vie coûte que coûte, disait-elle.
- Et quoi qu'il en coûte. Rétorquait à chaque fois Kéros, étant donné que c'était toujours lui qui creusait.

Dans une gamelle de métal, de fabrication locale, la viande mijotait dans une partie de son sang, plus quelques légumes étranges : "l'espoir du marcheur".
une sorte de longs navets verts produisant une grande quantité d'eau quand on les faisait cuire.

La nature avait bien voulu que ces plantes poussent dans un endroit aussi désolé que désolant.
Elles mettaient, selon les dires, une décennie à croître avant d'être comestibles.

L'odeur du ragoût se glissait insidieusement jusqu'aux narines de Kéros. Même après avoir fait un excellent repas, la simple odeur de nourriture suffisait à lui donner envie de manger. Mais de trop grandes quantités d'eau étaient nécessaires à la digestion pour qu'il se permette un repas gargantuesque.

Pour l'heure, son estomac était vide, et ce n'était qu'au prix d'un effort surhumain, aidé par la peur de la réaction de Cybella, qu'il se retenait de se jeter sur la gamelle.
Cette dernière n'admettait pas le penchant naturel de Kéros pour les denrées en cuisson. Il était, selon elle, beaucoup trop impatient, et lui avait du mal à comprendre une telle discipline, à la limite de la torture.
Finalement, elle y ajouta une pincée d'herbes séchées, du sel et s'exclama :
"A table mon chou !
- Chui pas un chou, mais j'ai une faim de loup Baby. A l'odeur, je dirais qu'on mange du Zacchée aux navets, ce matin.
- Facile. Y a que ça ici...
Le nez penché sur la petite marmite, il lui dit :
- Tu es une cuisinière formidable, avec trois fois rien, tu fais énormément.
- Pas de démagogie mon chou, et bon appétit...

Cybella servit les repas dans des écuelles de bois récupérées lors des premiers temps de leur arrivée sur Tacksha.
La règle voulait que celui qui s'occupait du repas le prenne en charge du début à la fin. Quant à la vaisselle, celle-ci étant une tâche commune.
Assis sous l'ombre de la tente, tout en mangeant, ils se souvenaient de leur arrivée sur ce monde étrange.

Une vie entière sur Terre n'aurait pu les métamorphoser autant. Aujourd'hui, pour survivre, il leur fallait être Cybella et Kéros.
Mais en ce temps là, ils portaient encore leur nom terrestre.
Trois années seulement s'étaient écoulées, mais Sylvia et Khrys semblaient venir d'un passé lointain et insouciant, n'incarnant plus que le souvenir d'un souvenir.
Ils avaient tant changé depuis...

C'était une matinée ensoleillée de printemps. Ils étaient à Sousse en Tunisie.
Ils portaient des tenues légères, mais pas trop dénudées.
Respectant les coutumes locales, ils essayaient autant que possible de ne pas choquer les natifs des endroits qu'ils visitaient.
"D'autres lieux, d'autres moeurs..." Disait Sylvia, qui tentait avant tout de s'adapter aux règles du pays, en étudiant le comportement des résidants.
Chaque voyage, pour elle, était source d'enseignement. Elle aimait observer et comprendre les différents modes de vie.
Khrys était, au grand dam de Sylvia, un irréductible iconoclaste. Elle se devait de le surveiller sans cesse pour éviter qu'il ne commette des impairs.
Pour lui les voyages étaient seulement synonymes de repos et de Vacances.
Mais Tacksha l'avait profondément changé. Il comprenait maintenant l'importance de connaître et de s'adapter aux coutumes locales, quel que soit l'endroit visité.
Cela prouvait tout d'abord qu'on respectait les gens qui y vivaient, et permettait, sur ce monde, de se garder de bien des problèmes inutiles.

En vacances depuis une semaine, ils déambulaient dans les rues marchandes à la recherche de souvenirs pas trop touristiques.
Ils se trouvaient sous une voûte au coeur de la Médina, bordée des anciens remparts de la ville.
Les petits commerces longeaient l'étroite ruelle, croulant de produits artisanaux.
Du simple jeu d'échec en olivier, jusqu'aux dagues argentées. Les djellabas plus ou moins richement ornées, coloraient la petite artère, sans soucis apparents de l'harmonie des teintes.
Tous ces bruits, ces étalages, enivraient un peu leurs sens.
Comme c'était agréable de se laisser porter aux grès de la foule, en appréciant chaque instant, avec cette insouciance propre aux vacances.
A chaque boutique, les Tunisiens, au sens commercial très développé, tentaient de leur vendre les produits de leurs magasins.
Soudainement, surgit un Tunisien au regard sombre, pauvrement vêtu, qui les invita à pénétrer dans sa boutique, leur promettant des moments inoubliables, et prétendant détenir un univers unique et sans pareil.
Il était plutôt rare de trouver des endroits aussi spacieux dans des rues aussi étroites.
Cela excita leur curiosité.

Désireux de rapporter la pièce rare, ils s'introduirent, dans l'échoppe sombre, basse mais large.
Des objets de toutes sortes s'empilaient sur des étagères trop bondées et poussiéreuses.
Elle ne ressemblait en rien aux autres boutiques déjà visitées. Alors qu'un semblant de rangement demeurait dans la plupart des comptoirs, ici on avait l'impression que la vente aux touristes n'était pas la principale préoccupation de son propriétaire

Une atmosphère pesante et angoissante régnait en ce lieu étrange.
Sylvia sentie un frisson lui parcourir le dos.
Elle n'avait ressenti cette sensation qu'une seule fois auparavant.
C'était lors de la traversée inéluctable d'un cimetière, par une nuit sans lune.
"Khrys, viens on s'en va, je n'aime pas cet endroit.
- Mais non, c'est parce qu'il fait sombre ! Il doit y avoir un interrupteur quelque part. Excusez-moi monsieur, vous pourriez éclairer un peu s'il vous plaît ?
- Bien sûr. Juste derrière cette porte, se trouve "la lumière". Je vous laisse y aller, moi je ne peux pas quitter la caisse.
- Reste là Sylvia, je vais allumer.
- Non ! Attends, je viens avec toi. Je ne veux pas rester toute seule.
- T'es vraiment trop toi. Que veux-tu qu'il t'arrive ?
- Je ne sais pas, j'ai une sensation de malaise.
- Sûrement l'intuition féminine. Bon OK, on y va ensemble."

Ils traversèrent le magasin en direction de l'arrière boutique, passant devant une étagère pleine de petits objets en métal et cuir gravé d'une multitude de dessins insolites. On eut dit des talismans venant d'une lointaine époque.
Arrivés devant la porte, celle-ci résista un peu et décida tout compte fait de céder.

"On ne voit rien du tout là dedans. Je ne trouve pas le bouton. Sylvia, tu veux tenir la porte pendant que je cherche ?"

Khrys entra plus avant dans la pièce obscure, bien qu'avançant à pas prudent, il n'en senti pas moins le plancher céder sous son poids et commença à chuter.
Répondant instinctivement au besoin de se raccrocher, il lança ses bras en avant, et se rattrapa in extremis à une portion du plancher restée en place.
Attendant à la porte, Sylvia s'écria : "Khrys ! Qu'est ce qu'il se passe ? "
- Pas grand chose Baby, je crois que j'ai du rater quelque chose. Tu ne veux pas venir me donner un petit coup de main, s'il te plaît ? Juste le temps que je revienne sur le plancher des vaches et que je sente un monde un peu plus solide sous mes pieds."

Allumant son briquet pour avoir de la lumière, Sylvia s'avança vers Khrys qui commençait à fatiguer. La porte se referma d'un coup, accompagnée par un bruit violent. Sylvia sursauta, et dit : "La porte s'est fermée.
- Et moi je vais lâcher si tu n'arrives pas plus vite. J'ai les mains qui glissent.
- bouge pas, je suis là, donne-moi ta main."

A l'instant où leurs deux mains se lièrent, la pièce entière se mit à vibrer et tout disparut.
Là, dans l'obscurité, "la lumière" d'un soleil jaune apparut.

Ils se retrouvèrent sur une plate-forme dominant une vallée verdoyante. Devant eux, le vide d'une falaise abrupte, derrière, un chemin de terre bordé d'arbres.

"Qu'est ce que c'est que c't'embrouille, bordel ! On est où ici ?
- Khrys qu'est ce qu'il se passe ?
- Ben ma foi, j'en sais autant que toi. Pas de panique chérie, on va réagir d'une manière rationnelle. On était enfermé dans une pièce sombre en terre africaine, et là on est dehors au milieu d'une végétation luxuriante. Tu sais quoi ? C'est pas catho.
- J'avais senti que cet endroit était maléfique, j'ai peur, Khrys.
- Hé ! Cool, ça pourrait être pire. On pourrait se trouver au pôle Nord. Et en petite tenue comme on est, on serait mort de froid.
- Arrête de plaisanter, j'ai vraiment peur.
- Ouais ! Moi aussi. Mais c'est pas comme ça qu'on arrivera à quelque chose.
- Et on fait quoi maintenant ?
- Option A : On prend le chemin derrière nous, et on essaie de trouver une âme vivante. Option B : On crie très fort...
D'accord, j'arrête de débloquer. On va suivre le chemin, c'est la meilleure chose qu'il reste à faire.

Se retournant, ils suivirent le sentier de terre écoutant chaque bruit qui venait de derrière les arbres. Khrys avait sorti de sa sacoche passée en bandoulière, son couteau, treize centimètres de manche, onze de lame affûtées comme un rasoir. Il espérait pouvoir se défendre en cas de danger, ignorant ce qui les attendait.

Ils marchèrent sans l'ombre d'une embûche jusqu'à une clairière ensoleillée.
Là ils s'arrêtèrent pour faire le point devant un monument en pierre de fabrication artificielle.
Cela ressemblait à un dolmen vu dans les livres d'histoire. Autour du cercle central, le sol était jonché d'ossements humanoïdes.

"Tu vois Baby. Le bon côté des choses avec ce genre de découverte, c'est qu'on peut en tirer deux renseignements immédiats. Le premier, c'est qu'il doit y avoir du monde dans le coin, pour avoir construit ça. Et le second, c'est que ces os doivent appartenir à une race se rapprochant des hommes.
Par contre, le mauvais coté des choses, c'est qu'ils doivent être relativement primitifs et barbares."

Khrys entrepris de gravir un menhir pour s'en servir de tour d'observation. Un enchevêtrement de rocher était à la base de cette construction.
Sylvia émis certaines réserves quant à cette initiative :
"Ne fais pas ça Khrys...
- Pourquoi ? Y a personne ici !
- T'en sais rien. Et puis tu profanes peut-être un lieu sacré...
- Tu as entièrement raison. Mais c'est le seul moyen d'observer les environs, dit-il en continuant son ascension.
Arrivé à hauteur d'homme, son pied se coinça entre deux rochers.
Des bruits de pas très sourds se firent alors entendre dans les bois.
Plusieurs dizaines d'oiseaux s'envolèrent de la cime des arbres.
Même en prêtant l'oreille avec la plus grande attention, on ne pouvait rien entendre, jusqu'à ce qu'un rugissement effrayant vint rompre ce macabre silence .

"C'était quoi ? Demanda Sylvia.
- J'en sais rien, mais j'ai l'impression que ça vient vers nous... Répondit Khrys en tirant de toutes ses forces pour décoincer son pied. Faut se tirer en vitesse...

Les arbres de la clairière furent violemment arrachés, pour laisser apparaître un monstrueux animal d'au moins cinq mètres de hauteur, une sorte d'ours gigantesque, au corps hérissé de poils, une gueule hurlante de colère et aux énormes pattes griffues.

"Khrys, Khrys....
- Vas t'en, vas t'en... Hurla Khrys.
- Non, je ne partirai pas sans toi...
- Tires-toi, bon sang. Il va nous tuer tous les deux...

Attiré par les premiers cris de Sylvia, l'ours commença par se diriger vers elle.
Tétanisée par la peur, celle-ci ne put esquisser le moindre geste.
Khrys, prisonnier du dolmen, sentit leur fin approcher. Dans un ultime sursaut de désespoir, il dégaina son couteau pour le lancer dans la direction de l'horrible animal, espérant ainsi détourner son attention de Sylvia.
La lame ne fit que rebondir sur le corps de l'ours, mais cela suffit à dévier son attention : Sa tête se tourna alors vers Khrys dans un terrible rugissement, et il commença à se rapprocher.
Plus que quelques mètres, et il serait sur lui... Khrys senti ses jambes se dérober sous son corps, et il était proche de l'évanouissement, quand l'ours porta ses deux pattes à ses tempes, en redoublant de hurlements.
Cela ne dura pas même une minute, puis le monstre s'écroula de toute sa fantastique masse sur le sol.

Quand le silence fut revenu, Sylvia, la gorge prise dans un étau demanda :
"Que... Que s'est-il passé ? Pourquoi est-il tombé... ?
- J'en sais autant que toi... Viens vite m'aider à descendre de là, avant qu'il se réveille.
Sylvia aida Khrys à décoincer son pied. Ils étaient tous les deux l'un à coté de l'autre, quand ils remarquèrent un faible "bip bip", sortir de la sacoche de Khrys.
- C'est quoi ? Demanda Sylvia, passablement déboussolée par ces derniers événements.
- Ma montre... Répondit Khrys.
- Tu crois que c'est ça qui l'a mit K.O. ?
- J'en sais strictement rien du tout. Et j'ai vraiment pas envie de vérifier. La seule chose que je veux faire, c'est me tirer rapidement d'ici avant qu'il se réveille...

Sorti des bois, ils virent s'avancer une bande d'hommes à moitié vêtu. Le plus proche d'entre eux, avec une crainte révérencieuse, piqua du bout de sa lance le monstre gisant à terre.
Quand la mort de ce dernier fut indubitable, il se mit à crier en direction de Sylvia et Khrys en se prosternant devant eux :
"Jinmu ! Jinmu ! Jinmu !
Les compagnons de celui-ci firent de même.
"Qu'est-ce qu'ils disent ? Demanda Sylvia.
- J'en sais rien... Apparemment ils ne nous veulent pas de mal...


De retour sous la tente, le soleil commençait à s'élever haut dans le ciel quand Cybella et Kéros eurent fini leur repas. Juste le temps de frotter avec le sable leur vaisselle pour enlever les restes de la nourriture, et ils s'enfermèrent sous la tente pour passer la journée à récupérer de leur longue marche nocturne.

La journée s'écoula sans problème. Les derniers rayons du soleil disparaissaient derrière les grandes dunes, et les premières étoiles commençaient à faire leur apparition.

"Bon Baby, va falloir lever le camp. Je démonte la tente, tu prépares le café."
C'était plutôt un semblant de café. Une boisson forte aux agents excitants permettant un réveil presque instantané. Quant au goût du café, seule l'amertume corsée de ce breuvage pouvait le rappeler.
- Il ne reste pas suffisamment d'eau pour le café, faudra s'en passer, chéri.
A force de vivre en nomade, ils avaient appris à faire des restrictions spontanément.
De plus, à l'inverse du thé, le café accentuait la soif. Et ils ne pouvaient pas se permettre un gaspillage supplémentaire de ce liquide si précieux.

Le camp emballé, ils prirent leur départ automatiquement, conditionnés par cette longue errance, chacun portant son lot de paquetage et évitant de parler.

Deux jours plus tard, alors qu'ils étaient en train de monter le camp, Kéros, en observant les cieux, sentit des grains de sable lui caresser le visage.
"Une tempête va bientôt nous tomber dessus.
- Tu en es sûr Kéros ?
- Tu sens le sable te lécher le visage...?
- Oui...
- Je ne sais pas combien de temps cela va durer. Il va falloir se préparer à passer toute la journée ici, et probablement plus...

Les prévisions de Kéros se révélèrent exactes. Une tempête de sable s'abattit sur eux, qui fit rage toute la journée et une partie de la nuit suivante.
Les ténèbres avaient enveloppé le désert depuis fort longtemps, quand ils purent enfin sortir de la tente.
Ils désensablèrent le campement.
La tâche fut longue et difficile.
Hormis la fatigue, ils déploraient tous deux la grande perte d'eau.
"Bon, Baby... Va falloir reprendre la route. On va être obligés de marcher une partie de la matinée pour compenser le retard.
- Je prépare les vêtements de jour. On a qu'à les mettre maintenant... Ça évitera qu'on s'arrêtent plus tard.
Des habits très lâches et légers, laissant beaucoup d'air entre la peau et le tissu, vinrent remplacer les vêtements de nuit.
Une coiffure de touareg, le contour des yeux noirci par du charbon afin d'éviter la réverbération et des lunettes de protection, faites d'écorces de bois fendillé pour protéger contre le soleil.
Le seul regret de Kéros dans un moment pareil était l'absence d'un miroir.
Faisant part de sa réflexion à Cybella, celle-ci se moqua gentiment :
"Même dans un moment pareil, faut que tu cultives ton côté narcissique...
- Ben alors là mon Amour, je vois vraiment pas de quoi tu veux parler. J'ai juste dit que j'aimerais bien voir l'allure que j'ai, habillé comme ça.
- Justement, je suis sûre que tu te trouverais beau...
- Faux ! Je ne me trouverais pas beau... Je SUIS beau !
- Pourquoi faut-il que j'endure tout ça ? J'ai pas mérité un sort pareil... Je dois sûrement expier des fautes commises dans une vie antérieure...
D'une voix grave, Kéros répliqua.
- J'ai été envoyé pour te mettre à l'épreuve dans cette vie.
- Comme tu dis mon chou... Et la nouvelle épreuve s'éloigne au fil de nos conversations débiles...
- En gros tu souhaites que j'arrête de délirer et qu'on reprenne la route !?
- Gagné, mon chou... Et tu sais quoi... ?
- Noon...
- J'ai une énorme envie d'être embrassée par le seul homme que j'aime.
Kéros se mit alors à regarder autour de lui à la recherche de quelque chose, ou de quelqu'un.
- Mais oui, Mon Amour. C'est bien de toi que je parle...
- Waou... C'est moi ! Je suis un horrible chanceux...
- Et tu es bien en deçà de la vérité..., finit-elle par dire avant de l'embrasser longuement. Allez, mon héros, en route...

Et c'est d'un coeur léger qu'ils reprirent leur chemin.
Il suffisait parfois de très peu pour écarter l'angoisse générée par certaines situations pas forcement agréables, comme par exemple être obligé de marcher en plein jour, avec, pour ennemi, un soleil de plomb n'épargnant personne.
Pourtant, Cybella et Kéros possédaient ce savoir-là, ce savoir salutaire qui consiste à puiser sa propre force dans l'amour de l'autre. Ce savoir inné et incommensurable de l'amour...
Mais ils avaient aussi appris à être deux entités totalement indépendantes. Ils se savaient parfaitement capable d'extraire cette force dans d'autres vertus que l'amour, si cela s'avérait nécessaire.

Après plusieurs jours. Ils finirent par arriver à l'oasis du Grand Ziryo, maître incontesté de ce territoire jalousement gardé.
Il fallait, pour avoir accès au point d'eau, convaincre le Grand Ziryo de ses intentions pacifiques, et surtout lui faire don de présents.

L'intention était facile à apporter, elle ne pesait pas lourd dans les bagages. Quant aux présents, ils avaient dans leurs paquetages de quoi le convaincre de leur utilité.
Cependant, avec un individu comme Ziryo, il valait mieux se montrer très éloquent. Mais leur réputation les ayant précédée, ils n'auraient pas forcément grand-chose à accomplir.

Arrivés au pied de la haute palissade de bois - véritable barrière entourant toute la ville - ils s'annoncèrent afin qu'on leur ouvre les lourdes portes marquées par toutes ces années à empêcher les tempêtes de détruire la cité.

"O Grand Ziryo, accorde ton hospitalité à d'humbles voyageurs, qui ont tant marché pour te rencontrer." s'exclama Kéros, comme le lui avait indiqué Bolla, celui qui les avait accueilli, juste avant leur traversée du désert.
- Qui réclame le droit de jouir des faveurs du Bon Ziryo ? répondit d'une voix tonitruante le gardien des portes.
- De modestes pèlerins, répondant aux noms de Cybella et Kéros.
- Bien ! Votre venue était prévue. Entrez !
Ces simples mots laissaient supposer un système de renseignements plutôt étendu. Une vague menace était implicitement contenue dans ces paroles. "Nous savons qui vous êtes et d'où vous venez. Méfiez-vous, nos yeux et nos oreilles sont partout."

Une fois à l'intérieur de l'enceinte, Kéros poursuivit :
- Pouvons-nous demander audience au Grand Ziryo ?
- Nous vous préviendrons quand il sera en mesure de vous recevoir.

En attendant d'être reçus par Ziryo, nos deux voyageurs furent emmenés dans la maison qui leurs servirait de logis durant leur séjour, s'ils parvenaient à le convaincre de leur utilité pour la communauté.
Cette fois-ci, il leurs fallait compter sur des éléments plus tangibles que la chance, être en mesure d'anticiper les pensées de Ziryo et répondre au plus juste à ses attentes ; dans le cas contraire, leur vie pourrait bien se terminer ici-même.

Ziryo était arrivé au pouvoir dix-huit années plus tôt.
Avant sa venue, les Oades vivaient dans la décadence. C'était un peuple qui avait perdu toute illusion depuis une demie décennie. Progressivement, les drogues et boissons locales avaient remplacé le désir d'évolution, et la luxure était la seule occupation en ce monde décadent, rongé par le vice et la débauche.

Ce mal de vivre les détruisait lentement et, pour leur malheur, ils jouissaient d'une vie facile, la nature ayant placée dans leur oasis toute la nourriture nécessaire.
Plus de naissances, rien que des morts…

Toute hygiène de vie ayant disparu, la cité se transformait peu à peu en un sordide dépotoir. Toutes sortes d'ordures, de déchets humains et même les cadavres pourrissaient là où ils se trouvaient. Ils se punissaient eux-mêmes de leur paresse de vivre. Inexorablement la malédiction détruisait lentement tout un peuple.

Omission volontaire du passé, ils se sentaient oubliés des dieux, comme s'ils s'étaient voués entièrement à leurs croyances et que celles-ci avaient refusé de le leur rendre.
Tous leurs espoirs, leurs projets, s'étaient éteints quand l'oracle séculaire s'était tu à la mort subite du Maître de Songe, nul apprenti n'ayant été préparé à sa succession.

Ils évoluaient dans une pseudo réalité, lorsqu'un membre de leur communauté, de retour d'un long et mystérieux pèlerinage, s'imposa à ce peuple en véritable messie.
Une période propice à la prise de pouvoir, un charisme considérable, et toute une population se mit à croire au renouveau de la Voix des Dieux.

Aujourd'hui pourtant, toute la nation était lasse de cette absolutisme, et une seule idée préoccupait les Oades : le retour à la liberté. Ils pensaient désormais avoir tiré un enseignement de leur lent déclin et de leur retour à une vie plus saine mais trop austère, totalitaire.


A l'extérieur, les veilleurs de nuit avaient déjà éteint toutes les lampes à huile et regagnaient leur demeure.

La petite ville commençait à renaître, le peuple reprenait le cours de ses activités. En entendant les bruits des ruelles, Kéros trouvait remarquable la façon dont toutes les cités étaient basées sur des principes presque identiques, à quelques exceptions près.

Les commerces de première nécessité ouvraient leurs portes relativement tôt, afin de permettre aux citadins d'effectuer les achats matinaux. Le pain universel, quel que soit sa forme, représentait l'aliment de base de nombreux peuples.

Sur Terre, il avait pris l'habitude de descendre chaque matin, acheter des croissants dorés à peine sortis des fours.
La boulangerie se trouvait au pied de l'immeuble pas trop délabré, les loyers n'étaient pas donnés à l'époque. Ils n'étaient pas spécialement pauvres, mais pas vraiment riches. Ils pensaient que la vie à deux suffisait à surmonter toutes les épreuves.

A présent, le tout était de savoir si un jour ils pourraient connaître à nouveau les saveurs de la Terre.
Pour cela, il leurs fallait réussir à rassembler les cinq fragments du Pérékao, parchemin indiquant la route de la Porte de Tianaco, laquelle, selon la légende, devait les mener en Terre de Genèse.

Le premier fragment, l'Isht, se trouvait être en possession de Ziryo. Ensuite, venait le Huitzil, le Mul, l'Are et enfin le dernier, le Tyre.

Arrivé à la Porte de Tianaco, d'autres épreuves devraient être accomplies. Mais pour l'heure, ils devaient s'emparer de l'Isht, sans éveiller l'attention des quatre autres propriétaires du parchemin disloqué, tâche qui s'avérait bien périlleuse.

Cybella et Kéros, parfaitement conscient du malaise dominant toute la communauté, avaient décidé de profiter de cette opportunité pour s'emparer du premier fragment.

Ils passèrent ainsi la journée à se reposer de leur voyage. La fin du jour approchait, lorsqu'un messager de Ziryo vint leurs annoncer que ce dernier était favorable à leurs accorder une audience.

Ils le suivirent jusqu'à une large bâtisse dont l'entrée démesurée ne présageait rien de très rassurant. Une demie pénombre accablante, laissant à peine entrevoir le très haut plafond, dominait tout le hall. Les murs semblaient exagérément loin. Tout était calculé pour qu'un sentiment d'asthénie s'empare de toute personne pénétrant en ce lieu.

Le chemin à parcourir pour atteindre le trône de Ziryo s'éternisait. Une fois parvenu au pied du maître des lieux, il ne restait aucune force à celui qui s'était aventuré à solliciter une audience.

Prétendant être à l'écoute de ses fidèles, il les laissait s'enfoncer dans des explications devenues incohérentes par la conscience de n'être rien.

Ainsi, Ziryo, à l'image de nombreux dirigeants, pouvait continuer à dominer son peuple, nul n'osant faire part de ses doléances.

Cybella pensait que ces sentiments d'infériorités méritaient d'être combattus avec ferveur. Nul n'avait le droit de brimer un être vivant dans le seul but de conserver sa suprématie.
Ces agissements étaient une insulte à la dignité humaine, et elle venait de se jurer d'aider ce peuple à se libérer de cette servitude despotique.

Toutes ces années passées sur Tacksha n'avaient pas réussi à la déposséder de son amour et de son respect pour l'humanité.
Elle était devenue une grande guerrière, sans pitié pour ses ennemies quand sa propre vie ou celle de Kéros en dépendait, mais elle se refusait de devenir une machine à détruire.
Kéros était beaucoup moins vertueux. Pour lui, l'unique motivation de pousser les Oades à la révolte, serait l'obtention de l'Isht, dans la confusion généralisée.

Malgré leur connaissance approfondie des techniques de manipulation des esprits lors d'entretiens avec les détenteurs du pouvoir, ils étaient susceptibles de subir l'influence de ces manoeuvres d'intimidations.
Pour lutter contre les effets pervers de toute cette mise en scène, Kéros avait mis au point une litanie qu'ils se récitaient jusqu'au moment de la rencontre :

Regarde le monde qui t'entoure.
Aime la terre et la vie autour.
Tu possèdes la force de continuer.
Ne te laisse pas influencer
Par ces âmes torturées
Convoitant ta volonté.

Même le plus petit des vers.
Possède en lui un univers.
Crois fort en ta destinée.
Nul ne doit la dérober.

La litanie inlassablement récitée focalisait l'énergie consciente de Cybella et Kéros, parvenant toujours à les soustraire à la volonté de celui qui souhaitait les asservir.

Arrivés au pied du trône, leurs regards se levèrent en direction du Grand Ziryo. Juché à trois mètres de hauteur, il dominait toute son assemblée.

Un garde s'approcha d'eux d'un pas ferme et leur dit :
"A genoux étrangers. Prosternez-vous devant le maître absolu des morts et des vivants. Ce que le Grand Ziryo veut, il l'obtient. Ce que le Grand Ziryo dit, nous l'exécutons. Ainsi vivent et meurent ses fidèles soldats."

A ce moment précis, Kéros se mit à penser : "Quelle bande d'abrutis ! Il les asservit, il les manipule, ils se tuent pour lui, et les voilà en extase devant un détraqué pareil. Enfin, si on veut récupérer ce bout de peau, va falloir lui faire croire que c'est lui le chef. Allez, une petite tentative, juste pour voir." Et à haute voix, il s'exclama :
- O Grand Ziryo, nous avons tant marché pour venir implorer ta bonté, afin que tu acceptes de recevoir ce modeste présent que nous t'apportons. En plus de l'arroser, faut lui faire croire que c'est lui qui est sympa d'accepter ce qu'on lui apporte, se dit Kéros.

Et Cybella enchaîna.
- Dans une lointaine contrée, existe une substance capable de purifier, de rendre consommable l'eau de la terre. Nous avons été informés des petits désagréments occasionnés par la floraison annuelle de certaines plantes.
Kéros pensa. "Ouais ! Petits désagréments. Tous les mômes de son territoire sont malades pendant plusieurs lunes, et faut surtout pas lui dire que c'est grave. Je ne peux vraiment pas me sentir ce type."

Ziryo se mit enfin à parler. D'une voix basse et grave, habitué à de nombreuses années de commandement, il dit :
- Vous errez dans ce monde depuis quelques temps déjà, et nul ne sait d'où vous venez. Quelles garanties de votre bonne foi pouvez-vous m'apporter? Les culiacs ne fleuriront pas avant l'alignement des trois lunes.
Ce qui signifiait pas avant six mois en termes terrestres.
Kéros s'avança à proposer :
- Apportez-nous de l'eau impure. Nous la mélangerons avec nos herbes, et la consommerons. Si nous échouons, nous mourrons empoisonnés par notre propre médecine.
La réplique de Ziryo ne se fit pas attendre.
- Non ! Vous ne mourrez pas. TU mourras ! Car toi seul, le mâle, goûteras de ton breuvage. Si tu meurs ! Alors sache que ta compagne te suivra, mais très lentement.
Cybella faillit s'exprimer tout haut. "Il est vraiment taré ce type. J'aurais réellement aucun scrupule à le faire tomber de son perchoir."
- Apportez le Sourire des Ténèbres ! Ordonna Ziryo.

Des murmures s'élevèrent dans l'assemblée.

Le Sourire des Ténèbres était le plus violent des poisons connus. Depuis de multiples décennies, il avait sévit sur un immense territoire. Aucun antidote n'était jamais arrivé à contrer le mal propagé par cette toxine.
Sa consommation entraînait d'horribles souffrances, qui s'étalaient sur une très bref laps de temps. Ensuite, les yeux se révulsaient, puis plus rien. La vie avait cessé d'être.
Le poison arriva sur un plateau argenté. Dans un gobelet de bois, il se mêlait à une liqueur légère, devenue indécelable.
Cybella prit dans son sac un étui de peau, l'ouvrit, et sortit de l'herbe séchée. Elle la mélangea à la liqueur, tendit le verre à Kéros et lui dit d'un ton amusé dans leur langue maternelle :
- Vas-y mon chou, c'est l'heure du lolo.
- Arrêtes. Il va croire qu'on prépare un mauvais coup.
- Pourquoi ? C'est pas ce qu'on fait.
Un garde frappa Kéros aux côtes, tout en lui demandant de se taire et surtout de boire.
Toujours dans sa langue natale, Kéros leva le verre et s'exclama :
- A la santé des pochtrons !
Et d'une seule traite, il avala toute la boisson. Le goût de la liqueur prédominait maintenant si bien que le poison n'était plus décelable.

L'envie de se rouler par terre lui prit ; juste pour voir les têtes dans l'assistance. Mais dans leur situation, Cybella n'aurait certainement pas apprécié son sens de l'humour.
Et Cybella se mit à penser "Pourvu qu'il ne se décide pas à leurs jouer un tour à sa façon. Il serait bien capable de faire semblant d'avoir été empoisonné, juste pour rigoler."
Elle lui lança un regard sévère pour lui suggérer son inquiétude et l'empêcher de plaisanter dans un pareil moment.
Kéros lui montra qu'il avait bien reçu le message en opinant de la tête.

Les instants s'écoulèrent paisiblement. Tous les regards étaient braqués sur Kéros, il commençait à sentir pesant tous ces yeux rivés sur lui. Il prit l'initiative de la parole.
- Voyez, O Grand Ziryo, le pouvoir offert par cette modeste plante. Elle neutralise tout poison habile à rendre malade.
- Quel est le nom de cette plante, et d'où vient elle ? Demanda le chaman local. Qu'elles en sont les limites ? la nappe d'eau est très étendue. Pourrons-nous transporter suffisamment d'herbes pour purifier tout le lac ?
- La quantité nécessaire à l'assainissement est très faible, dit Cybella.
- Nous sommes contraints de vous retenir jusqu'à la floraison, afin de vérifier la véracité de vos déclarations, intervint Ziryo.

Alors, Kéros pensa qu'ils étaient enfin arrivés au dénouement souhaité : pouvoir rester sur ce territoire une longue période sans être soupçonnés de quoi que ce soit.

Un mouvement furtif, non loin du trône de Ziryo, attira le regard discret de Cybella. Dans la faible lueur des torches, elle aperçut un visage dissimulé derrière un rideau. Les yeux braqués sur eux, il les observait. Sentant l'attention de Cybella se tourner vers lui, l'homme se retira précipitamment, mais trop tard. Cybella avait mémorisé chacun de ses traits, elle aurait été capable de le reconnaître entre mille, grâce à l'entraînement subit lors des premiers temps de leur arrivée sur Tacksha.

Cela faisait bien six mois qu'ils erraient sur cette terre, s'efforçant de maîtriser la langue Tackshane au sein d'une communauté de nomades, quand Ménios, un sage rencontré au cours de leur odyssée, les prit sous son aile protectrice. Il ne cessait de dire que leur destin était lié à ce monde.
A cette époque, leurs noms portaient encore la marque de leur ignorance. Sylvia et Khrys étaient deux nouveaux nés.

Ménios habitait dans un troglodyte en plein coeur des montagnes. L'entrée de sa demeure était gardée par un énorme félin, plus grand qu'un homme, aux crocs incitant n'importe quel individu à passer son chemin.

L'entrée donnait sur une petite pièce très peu meublée et à l'allure austère. Ensuite, la chambre à coucher disposant d'une immense litière aménagée à même le sol par des couvertures de fourrures, et à dix mètres de là, dans la même pièce le garde manger et la cuisine installée prés d'un pan de mur muni d'une cheminée naturelle.
La salle suivante semblait appartenir aux livres de contes fantastiques. Elle était composée de nombreuses étagères longeant les parois de la pièce, remplies d'amphores transparentes aux contenus divers ; une petite marmite était installée sur des pierres protégeant les restes d'un feu. Une épaisse odeur de soufre et d'épices imprégnait ce lieu étrange.

Arrivé dans l'énigmatique salle, Ménios leur demanda de s'asseoir, et leur dit :
- Vos yeux regardent, mais ils ne voient pas.
Sylvia et Khrys se regardèrent interloqués.
- Donnez-moi la couleur des cheveux de vos anciens compagnons de voyage.
- Tous ? Demanda Khrys.
- Non ! Seulement les chauves. Répondit Ménios.
- D'accord, je présume que ça veut dire tous. Tu t'en souviens Sylvia ?
- La tribu était composée de cent vingt-huit membres. Je crois pouvoir me rappeler du nom de chacun d'entre eux, mais seulement de la moitié pour la couleur des cheveux.
- Wouaho ! T'es capable de ça, répondit Khrys. Moi, si je m'en souvient d'une vingtaine, c'est le maximum.
- Tu as toujours été beaucoup trop égocentrique pour t'intéresser à ton entourage. Mais je suis sûre que tu te souviens même de la couleur des yeux de Téria.
- Eh ! Tu vas pas remettre ça quand même ? On a tous ses moments de faiblesse. Et tu portes aussi ta part de responsabilité, si je me souviens bien.
Ménios intervint d'une voix grave et autoritaire.
- Ecoutez, vous deux. Bien que vos vies soient prolongées dans ce monde, vous ne possédez pas l'éternité.
- "Prolongées ..." ? Comment ça "prolongées" ? Demanda Khrys.
- Assez ! Si vous souhaitez survivre, votre comportement doit changer. Vous espérez rentrer chez vous, alors apprenez à vous instruire.

Ainsi commença l'enseignement de Ménios. Il leur apporta une nouvelle manière de regarder, d'écouter, de comprendre, ainsi que l'art de combattre.


En sortant, Cybella se tourna vers Kéros pour lui demander :
- Tu as remarqué le type derrière les rideaux ?
- J'ai failli ne pas le voir, mais le vacillement de la torche a trahi sa présence.
- Qu'en penses-tu Kéros ?
- La même chose que toi. S'il se cachait, c'est que nous serons amenés à le rencontrer à nouveau.
- Je n'ai vu que son visage, mais je pense qu'il doit être de stature imposante, vu l'épaisseur de ses traits et la hauteur de sa tête.
- Ouais ! Et travailler dans l'ombre pour ce taré de Ziryo.

Parvenus dans leur demeure, nos deux compagnons se munirent de leurs armes de proximité, et partirent déambuler dans les rues chacun de leur coté. Ils espéraient obtenir des renseignements sur les différents groupes ayant pu être constitués afin de lutter contre le Régime en place.

Kéros décida que la journée était trop ensoleillée pour marcher de longues heures dans ces rues bondées. Sans se presser, il se dirigea vers une taverne possédant une grande terrasse à l'ombre des arbres, donnant sur la place.
Les conversations d'ivrognes sont une source de renseignements inestimables.
Ainsi avait-il une réplique toute prête pour expliquer sa paresse au cas où Cybella lui demanderait pourquoi il avait passé la journée assis à la terrasse d'une gargote.

A la recherche d'indications susceptibles de les introduire au sein d'une machination, Cybella prit la direction du marché local, à l'autre bout de la cité.
Elle arpentait tranquillement les ruelles étriquées quand la sensation d'être observée s'imposa à son esprit. Elle poursuivit pourtant son chemin calmement jusqu'à une rue donnant sur un cul de sac, qu'elle emprunta.
Elle se souvenait qu'une des approches possible lors d'une confrontation était de mettre son adversaire en confiance. Celui-ci, pensant maîtriser la situation, devenait plus vulnérable.

- Alors vagabonde, on s'est perdue ? lui dit un de ses trois poursuivants.
- Je ne connais pas votre ville, et j'aimerais retrouver mon chemin.
- Regardez-la cette poupée. Elle se promène sans savoir où elle va. Tu sais que c'est pas prudent d'être seule ici.
- Pourquoi ? Demanda innocemment Cybella. Les rues ne sont pas sûres, même en plein jour.
- Ecoutez-la cette fillette. Elle croit que des gens viendraient l'aider si elle se faisait attaquer. Tu sais que tu as de la chance de nous avoir rencontré. Nous allons veiller sur toi.
- C'est bien aimable de votre part, jeunes gens.
- Mais pour cela, tu devras nous céder tes faveurs.
- Ah oui ? Il me semblait bien que cette proposition n'était pas complètement désintéressée. Et qui va veiller sur vous ?
- Quoi ? Répondit le premier homme, et s'adressant à ses compagnons. Attrapez-la.

Sur ce, les deux autres se précipitèrent sur Cybella.
Le premier, les bras en avant, voulut la ceinturer. Cybella, esquivant son approche, se déplaça sur le côté de manière à le laisser passer sur sa droite ; là, elle positionna son pied sur son passage, et au moment où celui-ci tombait, elle lui décocha violemment un coup sur la nuque ce qui l'assomma net.

Le deuxième, fort surpris de voir son adversaire si peu docile, avança plus prudemment. Les règles de courtoisie ayant été légèrement omises, il prépara un crochet à la mâchoire. Lui faisant face, il lança son poing gauche.
"Tiens, un gaucher !." Se dit Cybella. Elle se baissa sur ses deux jambes tout en le surveillant du regard, laissant passer le poing au dessus de sa tête. L'autre très surpris de ne trouver personne pour recevoir son attaque se retrouva momentanément déséquilibré.
Cybella en profita pour lui envoyer, dans un déhanché impeccable, la paume de sa main gauche, en plein plexus. Ce qui eut pour effet de lui couper le souffle, tout en le vidant de son énergie.
Plié en deux, il avait du mal à réitérer son assaut, quand Cybella, se déplaçant sur sa droite, lui fit un balayage aux jambes et, sa main droite toujours ouverte, vint heurter brutalement pendant la chute la mâchoire de ce dernier. Cela eut pour conséquence de lui offrir quelques instants de sommeil pas vraiment mérité.
S'adressant à son adversaire allongé au sol, elle lui dit.
"Décidément, vous ne connaissez qu'un seul coup. Pourquoi toujours viser les endroits les mieux défendus ; Le visage, les parties. Alors qu'on possède d'autres points faibles comme le plexus, le foie ?"

Le dernier, celui qui paraissait être le chef, s'empressa de sortir un long couteau en lui disant.
- Tu as eu tort, de ne pas t'être laissée faire. Je ne commettrai pas la même erreur que les deux autres.
- Mon dieu ! Un couteau, s'exclama Cybella, prenant pour l'occasion un visage apeuré afin de dissimuler son amusement.
- Tu as raison de prier, étrangère. Te voilà déjà morte, et je te violerai juste avant.
- Comment un gentil garçon comme vous peut dire des choses aussi vilaines ? Lui répondit Cybella, consciente qu'un adversaire en colère peut être aussi vulnérable qu'un adversaire trop confiant.

La lame en avant, il se rua vers elle. Cybella se positionna à sa droite, attrapa la main détenant l'arme et, d'une clé paralysante, récupéra le couteau tout en couchant son rival par terre.

S'agenouillant sur ses épaules, la lame de couteau placée sur sa gorge, elle lui dit.
- Alors, mon mignon. Qui t'envoie ?
- Personne !
- C'est pas joli de mentir. Ta maman te l'a jamais dit ?
- De toute façon, vous ne me ferez rien.
- En es-tu sûre ? Crois-tu que j'aurai pitié, ou que je suis trop sensible ?
- Vous êtes une femme !
- Bravo. Voilà une observation pertinente. J'ai failli croire que vous ne l'aviez pas remarqué.
Et durcissant le ton, elle enfonça la lame le faisant saigner, et dit :
- Quel est ton nom, résidu d'humanité ?
- Kéble ! Kéble ! Je m'appelle Kéble. Mais s'il vous plaît ne me tuez pas.
- Bien ! On commence à être raisonnable. Que me vouliez-vous ?
- Nous avons été envoyés pour savoir ce que vous veniez faire dans notre ville. On vous a vu rentrer chez ce chien de Ziryo, et on voulait savoir si vous étiez là pour l'aider à nous combattre.
- Et qui c'est "On" ?
- Ça je peux pas vous le dire.
Enfonçant la lame plus profondément, elle réitéra sa question :
- Qui t'as envoyé ?
- Tuez-moi si vous voulez, mais je ne vous dirai rien.
- Et fidèle avec ça. Bien, tu diras à tes maîtres que nous voulons les rencontrer. Tu sais où nous trouver. Et la prochaine fois qu'on t'envoie pour une mission de reconnaissance, évite de vouloir commettre un viol. Cette fois-ci je ne te ferai rien, mais la prochaine fois, je t'enlève tes attributs de mâle. Et cela, même si on est du même bord. Compris ?!
- Bien madame. Dit Kéble en se relevant.

De retour sur la place du village, Cybella vit Kéros assis paisiblement à La Taverne du Troubadour.
Il était là, tranquillement en train de boire en compagnie d'une jolie fille quand Cybella fit son apparition.
Elle avait les mains tâchées du sang de sa récente victime, elle les exhiba et, désignant la fille assise près de Kéros, sur un ton sévère, plus par amusement qu'autre chose, elle dit :
- Qui c'est celle-là ? Kéros, tu ne te souviens pas des désagréments subis par ta dernière conquête ?

Sur ces propos pas très rassurants, la jeune fille se leva. En partant, elle regarda Cybella avec des yeux remplis de crainte.

- Pourquoi t'as fais ça ? Demanda Kéros.
- Parce qu'elle est mignonne, répondit ironiquement Cybella .
- Bon d'accord. C'est une excuse suffisante... Au fait, qu'est ce qu'il t'es arrivée ?
- Rien. Pendant que tu jouais les jolis coeurs avec les autochtones, moi je prenais rendez-vous avec les rebelles du coin.
- Et tu as dû te salir les mains pour ça ?
- Il faut dire qu'au début ils n'étaient pas très bavards. Plutôt entreprenants même. Mais devant mon charme irrésistible, ils se sont conduits en véritables gentilshommes. J'ai juste un tout petit peu insisté pour connaître leurs noms.
- Toi, tu t'es encore battue.
L'air navré, Cybella rajouta.
- On vit dans un monde de brutes.
- Bon, pour en revenir au notre rendez-vous. Tu es sûre que c'est pas un piège ?
- Si tu avais vu la tête de Kéble allongé par terre, le couteau commençant à entailler sa gorge, tu serais persuadé comme moi, qu'il ne mentait pas.
- Ok Baby. Et c'est pour quand le rencard ?
- Je leur ai dit de nous contacter quand ils souhaiteraient nous recevoir.

Ils passèrent le reste de la journée à flâner dans les rues d'Oadase.

La cité s'était développée aux alentours de la nappe d'eau. Les constructions furent établies de manière à respecter l'écologie naturelle de l'oasis.

Ce peuple avait compris très tôt la nécessité de préserver son environnement. La nature finit toujours par punir les mauvais traitements infligés par l'homme. Elle mettait des millions, voire des milliards d'années pour élaborer la vie, et ne permettait pas que l'on gâche inutilement son oeuvre.
Sur Terre, cela avait pris pratiquement un milliard d'années pour que les premières formes vivantes fassent leur apparition, bactéries, algues bleues, méduses. Et ce n'est que trois milliards d'années plus tard que naquirent certaines variétés de vie animale.
En regardant ce peuple, Cybella pensait à toutes les leçons qu'une race aussi primitive pouvait donner aux hommes de la Terre. "Aime la terre et elle te le rendra. Telle est notre destinée". Axiome plein de bon sens, se disait Cybella.

Les Oades, judicieusement convaincus que leur existence dépendait étroitement du respect de la nature, faisaient en sorte de ne pas l'anéantir inutilement. Souhaitant offrir un avenir digne d'être vécu à leurs enfants, ils agençaient leur monde de manière à assurer sa continuité. La cupidité vorace et destructrice appartenait aux êtres à l'âme plus aride que le désert.

En déambulant dans la cité, ils observaient les constructions contournant d'énormes palmiers millénaires. Les bâtiments n'étaient pas plus haut que deux étages, mais ils s'étiraient en longueur. Blancs comme des nuages, ils étaient construits avec des sortes de briques réfrigérantes, qui restituaient la chaleur emmagasinée durant la journée pendant la période nocturne. Elles tiraient leur faculté de la terre bordant les rives du lac.
Nul ne savait si ce pouvoir était attribué à la terre elle même, ou à l'eau du lac. Cela restait un mystère que personne ne pouvait élucider.

Ainsi, les habitations des Oades étaient toujours baignées de fraîcheur. Chose bien agréable en ce lieu infernal.

Entre les arbres immenses et les ruelles étroites, Cybella et Kéros se dirigeaient vers la source de vie de l'oasis.

Arrivés devant l'étendue d'eau, ils s'assirent à l'ombre d'un palmier. Adossés à l'arbre, ils regardaient l'évaporation de l'eau transformer ce paysage féerique en une vision fantomatique.
Des fleurs exotiques aux milles couleurs exhalaient un parfum doux et sucré. La grandeur des arbres inspirait un sentiment d'humilité. Quelques insectes volaient au dessus des roseaux et, au loin, très haut dans les palmiers, on pouvait entendre les oiseaux flirter.

Devant un spectacle si paisible, Cybella laissa choir sa tête sur l'épaule de Kéros. Se sentant complètement seule sur cette terre paradisiaque, elle laissa parler son coeur.

- Tu sais Kéros, parfois je suis vraiment fatiguée par tout ça.
Kéros se souleva lentement, et vint s'asseoir devant Cybella. Laissant leurs deux hanches se toucher, il passa sa main droite sur sa nuque.

Il la caressait doucement, quand Cybella s'abandonna sur lui. Elle commença à pleurer sur son épaule, et Kéros resserra son étreinte, tout en lui susurrant :
- Pardonne-moi princesse. A force de vivre comme deux loups fugitifs, j'oublie trop souvent de t'aimer.
Mais, quoi qu'il arrive, je veux que tu le saches. Oh oui ! Je t'aime, je t'aime à en mourir. Cette vie d'errance nous fait parfois aller trop vite. Tu parais si forte et invulnérable que, malheureusement, je sais même plus discerner quand tu as besoin de moi.
Et ces trois enfoirés de cette après-midi, si je leurs mets la main dessus, je les expédie dans un monde...
D'une voix lourde de tristesse, Cybella lui dit :
- J'ai l'impression quelques fois que tout ce qui nous arrive m'enlève une partie de mon humanité. Ne fais rien à ces trois types.
J'ai juste envie de rentrer chez nous, de revoir ceux qui me sont chers. Comme tout était si simple avant, et on croyait avoir des problèmes insurmontables.
- Tu sais chérie, moi aussi j'ai envie de revoir la Terre, mais on n'a pas le droit de baisser les bras. Faut continuer.
Et je te promet que dorénavant, je serai beaucoup plus présent.
Il fut un temps où je sentais toutes tes peines avant que tu les dises. Je porte ma part du fardeau. Je deviens un instrument dénué de sentiments, mais je t'aime. Je t'aime vraiment.
Oui c'est ça, pleure. Laisse-toi aller. N'écoute que ton coeur, tu as le droit de craquer. Et tous ces débiles qui disent que seuls les faibles pleurent n'ont jamais connu l'enfer.
- Sers moi fort contre toi, Kéros.

Et cybella laissa les larmes envahir ses yeux ; chacune d'elles se métamorphosant en une perle transparente, roulait sur sa joue jusqu'à la pointe de ses lèvres.
Kéros, regardant ces gouttes de pluie, les lécha amoureusement puis laissa ses lèvres se joindre à celle de Cybella ; il lui donna de tout son être un baiser plein de passion.

Après leur longue traversée du désert sans affection, ils s'abandonnèrent l'un à l'autre. Et là, dans ce lieu magique, ils firent l'amour.

Dans des moments comme celui-ci, ils s'oubliaient complètement en se livrant sans retenue.

Leur seule motivation était d'offrir ce qu'ils avaient de meilleur en eux : un amour plein de générosité où seul le bien être de l'autre importait, et c'est dans cette symbiose unique qu'ils réunissaient leurs âmes pour ne faire plus qu'un. Ils étaient liés par des sentiments rarement égalés.

Sur Terre, les choses allaient souvent trop vite, on se laissait emporter par les années ne se regardant qu'au travers d'un miroir vidé par le temps. On ne prenait plus la peine de s'aimer véritablement.
Ils avaient eu de la chance de prendre conscience très tôt de la funeste routine qui risquait de les asservir dans un monde indolent.

Aujourd'hui, dans cet univers sauvage, ils se rendaient compte de l'importance des sentiments. De la nécessité de se répéter inlassablement des mots pouvant paraître puérils et ordinaires.

Tout au fond de sa chaire, Kéros sentait l'importance de continuer à souffler des mots tendres à Cybella.
Et Cybella n'avait qu'un désir. Celui de laisser Kéros lui susurrer des mots d'amour. Elle adorait boire le flot incessant de toute sa tendresse propagée par ses paroles pleines de chaleur, de réconfort.
Elle était devenue une combattante émérite, mais restait avant tout une femme débordante de sentiments, d'envie de baisers, de mots doux, d'amour. Elle avait envie qu'on s'occupe d'elle, qu'on la protège et tout simplement, d'être aimée par Kéros

La journée touchait à sa fin quand nos deux amoureux relâchèrent leur étreinte.

Kéros les yeux dirigés vers l'horizon laissait vagabonder ses pensées, quand Cybella se tournant vers lui, lui demanda :
- Tu me feras un poème Kéros !
- Tu en veux un tout de suite ?
- Si tu peux en faire un maintenant, alors oui mon Amour...
Par pudeur, Kéros ne souhaitait jamais mettre ses écrits sur papier. Cybella était contrainte de les apprendre par coeur.

Nostalgie
Petite fille au coeur de lumière
Pour survivre au milieu de l'enfer
Tu as du devenir une guerrière
Apprenant l'horreur de la guerre

Les journées se sont écoulées
Essayant de voler ton passée
Ton amour, ton humanité
Animal, tu ne seras jamais

Chérissant ton ancienne vie
Quelques fois tu pleures aujourd'hui
Perdue dans tes sentiments
Les choses étaient si simples avant

A tes cotés je serai présent
Et ce, jusqu'à la nuit des temps
Partageant ton fardeau, tes peines
Effaçant les craintes et la haine

Laissant Cybella mémoriser chaque strophe l'espace d'un instant, Kéros se retourna vers elle, et lui dit :
- Et maintenant chérie, faut retourner en ville. Les dissidents peuvent nous contacter à tout moment.
- Comment peux-tu sauter du romantisme à la réalité sans transition ?
- Faculté d'adaptation, Baby ! Allez on lève le camp.

Sur le chemin du retour, pas une parole ne fut échangée. Ils se tenaient par la main, chacun d'eux se rappelant les agréables moments qu'ils venaient de passer.
Ces instants de bonheur étaient devenus si rare qu'ils souhaitaient les revivre sans cesse. Pour cela, les mots étaient inutiles.

Ils se rendirent à la Taverne du Troubadour afin de se restaurer.
Kéros, qui avait toujours faim, répétait sans cesse depuis leur traversée du désert qu'on ne pouvait pas vivre uniquement d'amour et d'eau pas très fraîche.

Arrivés à la taverne, les premiers éclairages nocturnes naissaient au gré de la lente traversée de la ville par les veilleurs de nuit.

Se retournant une dernière fois, Cybella et Kéros regardèrent les points lumineux faire leur apparition.
Les rues étroites et faiblement éclairées, avec le brouillard en moins, rappelaient à Cybella les vieux films mettant en scène Jack l'Eventreur sévissant dans les rues Londoniennes d'Août à Novembre 1888, tuant et mutilant cinq prostituées.
Cybella fit part de son observation à Kéros. Celui-ci s'empressa de répondre :
- Pour une fois que cinq c'est pas un bon chiffre. Tu vois, chérie, c'est avec des mecs comme ça que les meilleurs superstitions sont vouées à s'effondrer.
- Pourquoi ? Il y a de bonnes et de mauvaises superstitions ?
- Bien sûr ! Les mauvaises sont celles qui n'apportent que des ennuis, et qui sont généralement liées à une forme de pouvoir sacré. Et les bonnes, sont celles que j'invente pour me porter chance.
- Tu peux vraiment pas t'empêcher de sortir des débilités.
Lui rétorqua Cybella sur un air faussement dépité. En fait, elle appréciait pratiquement toujours ce trait d'humour le rendant insouciant.
- Désolé chérie, mais j'aime être stupide. J'ai pas mal d'années d'entraînement, et ce serais dommage de les perdre. C'est pas donné à tout le monde d'être frappé. Et si on rentrait pour manger ?

Kéros ouvrit les portes de la taverne, et comme la coutume l'exigeait, quelque soit l'endroit où ils se trouvaient, il entra le premier.

L'éclairage jaune des lampes à huile, laissait à peine entrevoir ce qui se déroulait à l'autre bout de la salle. La lumière était très ténue, et une fumée épaisse rendait l'atmosphère un peu inquiétante.

Un gros bonhomme se trouvait derrière un long comptoir en bois patiné par le temps.
Son tablier blanc maculé de graisse et boissons diverses laissait à penser que la propreté n'avait pas une importance capitale. Comme il était étrange que les stéréotypes correspondaient souvent à la réalité. Pour tenir un tripot de nuit en évitant les ennuis dus à une clientèle pas toujours fréquentable, l'aspect physique du tavernier revêtait une envergure particulière.

De larges tables étaient aménagées dans des alcôves isolées, permettant aux clients discrets d'avoir des conversations à l'abri de personnes indésirables.

Une serveuses vint les accoster :
- Vous voulez manger, ou juste boire ?
- On veut manger.
Leurs indiquant une table dans la salle commune, elle leur demanda si celle-ci leur convenait.
- Vous voulez vous mettre ici ?
- On aurait souhaité une table un peu plus à l'abri des regards. Répondit Cybella.
- Très bien, suivez-moi.

Ainsi, ils se retrouvèrent dans un recoin d'où ils pouvaient observer les allées et venues avec discrétion.

- Que souhaitez-vous manger ? Leur demanda la serveuse.
Cybella répondit :
- Donnez nous des légumes et fruits frais, ainsi que votre meilleur vin, pour accompagner la viande qui est en train de rôtir. Et, s'adressant à Kéros :
- Depuis le temps que l'on marche dans ce désert, on va enfin pouvoir faire un vrai repas. Au fait ! petite question, juste comme ça. On a de quoi payer ?
- Il me reste quelques aurifles. Mais il va falloir refaire notre approvisionnement. Je compte sur notre révolution pour récupérer un peu de monnaie.
- Tu n'as pas l'intention de piller les coffres tout de même ?
- Non, pas de les piller. On aurait pas assez de place pour transporter tout l'argent que doit contenir le trésor de Ziryo.
- C'est pas ça que je voulais dire, tu le sais très bien. Et d'une, c'est pas notre révolution, et de deux, tu ne vas pas voler l'argent de ce peuple ?
- Faut toujours que tu emploies des termes insultants. Je n'ai pas l'intention de voler, juste de remplir notre escarcelle.
- Tu ne leurs voleras rien ! Rétorqua Cybella sur un ton autoritaire. Promets le moi.
Afin d'éviter que la conversation se prolonge au risque de se faire encore une fois enguirlander, Kéros promit de ne rien voler... tout en se disant qu'il trouverait bien une solution pour les soulager de leur fortune, avec leur consentement, bien sûr.

La serveuse arriva avec les plats commandés garnissant la table de mets appétissants.
Le vin fort et légèrement sucré pouvait être comparé au nectar des Dieux. La viande, rôtie à point, encore toute fumante sur le plateau déposée à table, dégageait une odeur si alléchante que Kéros avait du mal à contenir son envie de se jeter dessus. Quant aux légumes, ils avaient toute la saveur des produits frais. Et les fruits gonflés par le soleil furent déposés en même temps que le reste des aliments. Tout cet assortiment de couleurs ressemblait à une nature morte, criante de réalisme...

Le dîner se déroula dans des conditions plutôt agréables. La journée ayant été riche en événements plus ou moins sympathiques, ils se délectèrent sans retenue, jusqu'à ce toute la nourriture disparaisse de la table.

A la fin du repas, la serveuse vint leur proposer une liqueur digestive. Et l'heure de l'addition arriva.
- S'il vous plaît mademoiselle, on pourrait avoir la note, demanda Kéros.
- Tout votre repas a déjà été payé, répondit la serveuse.
Sur ce, Cybella répliqua :
- Et par qui ?
Désignant une alcôve se trouvant six rangées plus loin, la serveuse leur montra leur bienfaiteur. Celui-ci, remarquant leur intérêt pour sa personne, leva son verre dans leur direction en signe d'amitié.

Cybella, se tournant vers Kéros, lui dit dans leur langue natale :
- Tu vois qui nous paie à manger. C'est le type qui était caché chez Ziryo.
- Ouais ! Ça sent pas bon du tout, répondit Kéros. Ça ne me dit rien qui vaille. On devrait aller boire un verre ou deux avec lui pour savoir ce qu'il nous veut. D'accord Baby ?
- D'accord. Mais on le laisse parler d'abord.

Ils se levèrent pour aller lui rendre visite.
En arrivant à sa table, ils lui demandèrent s'ils pouvaient se joindre à lui, et l'homme leurs répondit en désignant les chaises vides :
- Je vous en prie, joignez-vous à moi. J'ai tant de choses à me faire pardonner.
Surpris par sa dernière remarque, Cybella et Kéros se regardèrent d'un air soupçonneux.
Kéros pensait qu'il était relativement sain d'avoir une bonne dose de paranoïa. Ainsi, on pouvait éviter certaines mauvaises surprises.

- Qu'entendez-vous par : "J'ai tant de choses à me faire pardonner", demanda Kéros.

Se tournant vers Cybella, L'homme répondit :
- Permettez moi d'abord de me présenter.
Je me nomme Daje.
On m'a rapporté de fâcheux événements survenus cet après-midi. J'espère que vous me pardonnez Madame. J'avais envoyé trois de mes hommes à votre rencontre afin qu'ils vous posent quelques questions, malheureusement, ils ont outrepassé la mission que je leurs avais confiée. En effet, ils ont tenté d'abuser de vous .
Cela m'a énormément peiné. J'ai horreur de la brutalité.
Mais heureusement vous avez su vous défendre. Sachez que dorénavant vous n'aurez plus rien à redouter de ces énergumènes ; il a été mis un terme à leurs agissements stupides et dangereux pour toute la communauté que je représente.

Cybella se demanda alors : "Que veut-il dire par là ? Pourquoi parle-t-il à l'impersonnel ?Il a été mit un terme à leur agissements. Ça veut dire qu'il ne s'en est pas occupé personnellement, mais qu'il en a donné l'ordre. Et qu'en plus il est possible qu'il les ai éliminés. Son pouvoir dépasse les apparences !"
- Que leurs est-il arrivé ? Demanda Cybella.
- Nous avons stoppé le cours de leur expérience, répondit très évasivement Daje.
- Quelle est cette communauté que vous représentez ? Demanda Kéros.
- Nous sommes quelques uns à vouloir retrouver certaines valeurs de notre ancienne vie. Celle d'avant notre décadence et la venue, soit disant salvatrice, de Ziryo.
Cybella sentait qu'une conversation à deux niveau pouvait s'engager à tout moment, attendu que Daje était certainement un agent de Ziryo, et que ce dernier avait choisi une politique protectionniste, en constituant lui même les bases de la rébellion afin de mieux la contrôler.
Elle s'avança à proposer, de manière à instaurer un niveau d'incertitude :
- Qui vous fait croire que nous partagerons vos idées de liberté ?
- Personne ! Bien évidemment. Mais si vous ne les partagez pas, nous souhaiterions que vous ne vous mêliez pas des affaires de notre cité.
"Très Bien, se dit Cybella. "En agissant ainsi, il veut nous éliminer des deux côtés. Et lui, il gardera les faveurs du gouvernement et en même temps du peuple. Tu seras le premier a y passer espèce d'ordure."
- Au fait, je n'ai pas saisi vos noms.
- Nous ne les avons pas cités ! Répondit Kéros. Elle se nomme Cybella, et moi c'est Kéros.
- En voilà des noms bien étranges. De quelle contrée viennent-ils ?
"Il nous prend vraiment pour des idiots..", se dit Kéros. Et pour répondre à sa question, il continua :
- Nous venons d'un pays lointain, qui n’apparaît sur aucune carte. Notre peuple a connu lui aussi son heure de gloire, et maintenant, nous sommes en quête de vérité.
"Et vlan ! Prends ça dans les dents. Tu croyais tout de même pas qu'on allait cracher le morceau aussi facilement, blaireau. Et ça aussi c'est pour la rime."
Nous parcourons le monde afin de trouver les "clés" de notre avenir.
"C'est trop excellent de dire la vérité sans que l'autre comprenne.", se dit Kéros d'un air amusé.
Nous étudions toutes les cultures que nous rencontrons afin de choisir l'existence idéale. C'est pour cela que nous souhaiterions rencontrer les membres de votre communauté pour en connaître l'organisation.
- En tant que représentant de notre société, je vous permets de nous rencontrer afin de nous observer. Mais au moindre signe de trahison, c'est la mort dans l'âme que nous vous éliminerons.
"Et ta dernière réplique est aussi valable pour la partie adverse que tu représentes également. Va falloir jouer serré. Au moins, on a nos entrées dans les deux milieux. Mais quand même, tout me parait trop facile."

La discussion avec Daje s'était étirée en longueur. Bien des verres plus tard, gracieusement offert par leur hôte, Cybella commença à montrer des signes d'impatience proportionnels à l'euphorie de Kéros. Elle s'excusa auprès de leur commensal et pria Kéros de la ramener.

De retour dans leur demeure, Kéros naturellement sentimental et de surcroît aidé par les effets grisant de l'alcool, saisit Cybella par la hanche, la souleva du sol et pénétra chez eux.

Juste le temps de la poser à terre, il se dirigea vers la lampe murale et, de sa pierre à feu, fit jaillir des étincelles ; feux follets naissant du néant, elles vinrent se déposer sur la mèche qui s'embrasa, illuminant instantanément toute la pièce.

Kéros, en apercevant la disparition du morceau de tissu qui devait normalement être coincé sous le pêne - on est jamais trop prudent- s'exclama :
- Tiens ! On a été visités.
- Je vérifie pour voir si rien n'a disparu ?
- C'est inutile. Ils n'ont rien déplacé. On peut raisonnablement supposer qu'ils n'ont rien volé. Je comprends maintenant pourquoi l'autre débile a pas arrêté de nous arroser.
- Et maintenant, on fait quoi ? Demanda Cybella.
- Maintenant...? On va se coucher ! Je suis claqué et en plus je crois que les vapeurs de l'alcool commencent à absorber toute ma matière grise.
- Tu veux pas faire un câlin d'abord ?
- Encore ? J'ai plus vingt ans moi !
- Et voilà ! Toutes tes journées tu les passes à prétendre que tu es le meilleur, et une fois devant le fait tu te défiles.
- Mais non, c'est pas ça. Mais tu as besoin de repos.
- Bien sûr ! C'est ça ! C'est moi qui suis fatiguée maintenant.
- Ok Baby ! T'as gagné le droit d'abuser de moi.

La corde tendue devant l'entrée principale, ils se sentirent un peu plus rassurés. Les visites nocturnes étaient toujours de mauvaise augure, surtout dans une ville supportant une pression aussi importante.

Kéros se dirigea vers la lampe, attendit que Cybella se soit plongée au coeur de leur couche, éteignit la lumière et, à pas de velours, la rejoignit. Ils firent l'amour une partie de la nuit, et sombrèrent dans un sommeil réparateur.

Au matin, les événements se déroulèrent très vite.
A peine tirés de leur sommeil, la garde se présenta chez eux. Le commandant de la troupe s'adressa à eux sur un ton n'appelant aucune objection :
- Nous sommes venus chercher la femme. Qu'elle se prépare, le Grand Ziryo souhaite la voir.
- Hé les gars ! Vous pourriez attendre que l'on déjeuné quand même ! C'est pas poli de venir tirer les gens du lit. On n'est même pas préparé pour vous suivre.
- Toi le mâle, on t'a rien demandé.
- Ah bon ! Si j'ai rien à dire, alors... Très bien Cybella suis-les.
Et dans leur langue natale, il s'empressa d'ajouter. "Surtout fait ce qu'il te demande. Capito Baby ? Tu ne lui résiste pas dans un premier temps. Il a l'air assez déjanté pour exiger des trucs pas sympa."
"Et si je suis amenée à faire des cochonneries avec lui ?"
"Alors fais ce que tu dois faire. On risque d'être séparés pour un bout de temps, si ce que je pressens se réalise."
- Que vous racontez-vous étrangers ?
- Rien, on discute de la relativité, répondit Kéros.
- De quoi ?
- Tu peux pas comprendre, Albert.
- Kéros ! Arrête de les narguer.
- Ça suffit maintenant ! Toi, la femme, habilles-toi, et suis nous.

Prenant un air docile, Cybella s'exécuta.

Pour aller jusqu'aux portes du "manoir", elle resta encadrée par toute la garnison. Une femme seule au milieu de tant d'hommes faisait toujours mauvais effet.
Elle pouvait observer les visages des passants.
Certains avaient des yeux compatissants, comme si ce genre de situation avait connu des précédents.
Les Oades devaient en savoir plus que ce qui leurs avait été dit, et, d'après les premières observations, elle comprenait très bien que la vie dans l'immense oasis aux allures de paradis devait être un véritable enfer.

Hier, ils avaient relâché leur attention. Se sentant en sécurité à l'intérieur des palissades, ils avaient pêché par excès de confiance. Elle ne réitérerait jamais la même erreur. En espérant qu'il n'était pas trop tard. Mais heureusement, elle avait acquis en moins de trois ans d'énormes capacités d'adaptation et d'autodéfense.

Personne n'avait pris la peine de raconter les moeurs du Maître.
La crainte était si forte que les langues s'étaient liées. Cybella aurait aimé en savoir un peu plus sur Ziryo avant d'être emmenée dans ses appartements. Elle avait l'impression de vivre dans un état nazi.
Connaissant l'histoire de la Terre, elle pouvait comprendre le comportement des Oades et ne leurs en voulait pas.
La pression était tellement forte, la crainte tellement grande, et la délation tellement facile, que nul ne se souciait de la pauvre vie de deux étrangers. Chacun avait suffisamment à faire pour survivre, en prenant garde de ne pas attirer l'attention sur lui ou sur ses proches.

Ainsi, Ziryo et toute sa cour lui offraient une occasion de plus de les détester.
Elle pensait avoir à faire à un dictateur. En réalité, elle avait plutôt à faire à un fou, un Néron, un Hitler. Et toutes ses capacités seraient employées à détruire cette tyrannie immonde.
Mais en attendant, elle se trouvait dans une position plutôt inconfortable, se demandant comment elle allait aborder les événements à venir.

Cela ne se fit pas attendre. Ils arrivèrent enfin à la résidence du dictateur local. L'entrée était toujours démesurée, et Cybella se mit à penser "Ça fait du bien de constater un peu de stabilité. La décoration n'a pas changé depuis hier.".

Cette fois, cependant, au lieu de prendre le couloir menant au trône, ils empruntèrent une coursive étroite, basse et mal éclairée. Les détours étaient si nombreux dans ce lieu obscur, que quiconque osant s'y aventurer aurait du mal à retrouver son chemin.

En plus du dédale infini, des pièges avaient sûrement été installés. Le parcours sur un même couloir ne se faisant pas d'une façon rectiligne, ce qui laissait à penser qu'un esprit tordu s'était amusé à multiplier les difficultés qu'endurerait toute personne désireuse d'effectuer la marche inverse sans y avoir été invitée.

Mémoriser tout cet enchevêtrement n'était pas chose aisée. C'était dans de tels moment que Cybella ne regrettait pas toutes les longues heures passer à apprendre par coeur des cartes de lieu fictifs, juste pour s'en rappeler chaque trait et se familiariser avec les plans.

Une fois de plus, elle remerciait Ménios de les avoir tant persécutés durant leur apprentissage. Ses paroles lui revenaient encore en mémoire :
"Toute connaissance porte son utilité. Même si dans l'immédiat elle paraît négligeable, sa valeur n'aura de raison d'être que d'une manière intrinsèque. Plus tard, elle peut se révéler judicieuse."

Ils arrivèrent enfin dans une pièce un peu plus lumineuse. L'espace était plutôt grand et très peu meublé. Quelques armoires de bois étaient disposées le long des murs gris, et une table démesurée qui s'étirait sur toute la longueur de la salle ; elle était entourée d'une bonne centaine de sièges élevés et austères. Cela ressemblait à une sorte de vestiaire faisant aussi office d'un ordinaire à soldats.
On pénétrait ensuite dans une antichambre fermée par deux lourdes portes sculptées de représentations guerrières. Ce vestibule donnait sur un grand dortoir ne comportant qu'une cinquantaine de lits, apparemment la moitié des sièges du réfectoire. C'était ici que devait vivre une grande partie de la garde personnelle de ce fou de Ziryo.
"Ainsi, Ziryo a réinventé les deux huit", se dit Cybella en aparté.
Passée une seconde antichambre, on arrivait dans un couloir illuminé par les rayons du soleil.
Enfin, au bout de ce couloir, se trouvait une large porte de métal, par laquelle pouvait s'engouffrer simultanément une bonne douzaine d'hommes.

Toute la garnison s'arrêta devant, et celui qui semblait être le chef frappa à l'aide d'un lourd marteau.

Une nymphe tout droit sortit de la mythologie vint ouvrir la porte.
Aucun effort apparent n'avait l'air nécessaire pour en actionner les puissants montants.

- Va annoncer à notre Maître que nous tenons la femelle, ordonna le capitaine.

En entendant le mot femelle, Cybella, fervente défenseur de la condition humaine et en particulier de celle des femmes subissant l'hégémonie masculine depuis trop longtemps, sentit passer en elle une envie aussi subite que meurtrière.
"Et un de plus à mettre sur la liste," se dit-elle.

Ziryo fit son apparition et d'un geste de la main, il ordonna à ses gardes de se retirer.
Une fois seul, il prit enfin la parole :
- Bien, jeune femme ! Je suis content que vous ayez accepté de venir.
"Ouais ! Accepter de venir avec toute une horde de chiens enragés, j'aurai eu du mal à refuser."
- Ce fut un véritable plaisir d'accéder à vos sollicitudes ! "espèce de tordu."
- A parcourir Tacksha depuis si longtemps, vous devez être très lasse. Je vous offre l'hospitalité pour une période indéterminée !
- C'est bien aimable à vous, seigneur. Mais après l'alignement des trois lunes nous serons obligés de reprendre notre chemin.
- Jamais je ne pourrai consentir à laisser errer éternellement une créature aussi ravissante que vous. Quel genre d'homme serais-je si je consentais à vous abandonner à une destinée aussi stérile ? Encore une fois, je réitère mes doléances.
"Il a l'air vraiment dérangé le gars. Apparemment, j'ai pas intérêt à refuser. Sinon, qui sait ce dont il est capable."
- Croyez bien que j'apprécie à sa juste valeur l'offre que vous me faite. Mais je ne suis pas seule dans ce voyage. Mon compagnon doit être informé de ma décision. Je souhaiterais la lui communiquer.
- N'ayez aucune crainte douce mortelle, il l'apprendra par mes hommes.
"Oh, oh ! Je crois bien que Kéros ne va pas tellement apprécier cette captivité. J'espère qu'il me laissera le temps d'accomplir mon oeuvre avant son intervention."

De retour dans la rue, une nouvelle garnison se dirigeait vers la demeure de Kéros. Celui-ci curieux des événements à venir, avait décidé d'attendre devant leurs appartements, persuadé que des nouvelles devaient lui parvenir rapidement. Et cela ne se fit pas attendre.
Le capitaine s'adressa à lui sur un ton plutôt très froid, n'appelant aucune réplique.
- Toi, le vagabond !
- Qui ça ? Moi ? Répondit Kéros en tournant la tête de tout coté, faisant mine de chercher quelqu'un.
- Ne fais pas l'idiot, chien d'étranger ! Prend tes affaires et quitte cette demeure. Désormais tu n'as plus de compagne. Elle t'as répudiée pour vivre auprès de notre Maître à tous. Réjouis-toi, étranger, qu'il se soit intéressé à elle. Et maintenant part d'ici, ou reste. Fais comme bon te semble. Mais surtout n'essaies pas d'entrer en contact avec elle. Sinon, Le Grand Ziryo sera moins miséricordieux.

Se levant d'un bond, Kéros provoqua la colère des gardes en leur disant :
- Et si je refuse de vous écouter ?

Sur ces propos insensés venant d'un homme seul face à tout un corps d'armée, le capitaine des gardes, ordonna à ses hommes de se ruer sur lui.

Kéros conscient que sa vie dépendait peut être du peu d'ardeur qu'il devait mettre dans sa défense, fit semblant de vouloir leur tenir tête, mais il les laissa le malmener sans ménagement.

Il reçut pour commencer une bonne volée de coups de lances. Chaque coup étant donné avec beaucoup plus d'intensité à chaque fois, encouragé par le manque de riposte.

Toute la violence de ces coups finirent par le faire tomber à terre. Se lovant pour offrir une surface d'impacts limités, Kéros fit appel à toute sa concentration. Durcissant chacun de ses muscles, il se savait capable d'encaisser de nombreux assauts avant d'être véritablement blessé.
Se tournant vers son passé, il se souvenait des leçons enseignées par Ménios.

Celui-ci leurs disait :
- Votre corps ne vous appartient pas au sens où vous l'entendez. Vous ignorez
l'ampleur de ses capacités, ses facultés à absorber les sévices. Vous allez apprendre à lui faire confiance. Et c'est au fin fond de la souffrance que vous sentirez un vent de liberté vous délivrer de votre enveloppe corporelle. Lorsque vous atteindrez ce stade, vous vous apercevrez que les blessures physiques peuvent être considérablement réduites, voire inexistantes. Faites confiance à votre corps, et il ne vous trahira pas.

La première expérience pour contrôler son corps fut d'être enfermés séparément dans une pièce aussi sombre que l'enfer.
Capitonnée, elle ne laissait rien filtrer de l'extérieur et absorbait tous les sons provenant de l'intérieur. Les sens étaient devenus inutiles.

Avant tout, pour développer ces capacité latentes, il leurs fallut sentir chacun de leurs muscles, les mémoriser, les rendre indépendants, au risque de devenir fou par la faute de ce cloisonnement les coupant complètement du reste du monde.
Ils apprirent à regarder en eux, à se connaître physiquement, c'était le seul moyen de garder son intégrité mentale : voyager à l'intérieur de sa vie. Plus tard, Khrys soupçonna Ménios d'avoir mis une drogue dans leur repas, afin de les aider dans leur formation.
Ménios leurs répétait souvent que ses leçons étaient un passage obligé pour la continuité de leur existence. Sans celles-ci, leur voyage pouvait s'arrêter ici.

Après une captivité semblant s'éterniser, Ménios vint enfin leurs rendre la liberté.

Tout ce temps passé enfermé leurs avait fait oublier l'existence de l'autre. Pour une fois, leur survie dépendait de la faculté d'abstraction de tout élément extérieur.

Les sens complètement atrophiés par leur nouvelle expérience, ils se dirigèrent l'un vers l'autre d'un pas excessivement lent pour finir par s'enlacer, trop heureux d'être tous les deux indemnes.
- Bienvenus dans le monde réel, leur dit Ménios pour les accueillir. Et dans son fort intérieur, il souriait devant ce témoignage de tendresse. "L'enfer ne suffirait pas à les séparer."

Les leçons qui suivirent furent d'une toute autre nature.
Ils durent subir des violences physiques répétées, et exécuter des choses répugnantes pour l'esprit humain.

Tout d'abord, leurs corps furent immergés dans une vase immonde, puis dans une fosse remplie de serpents, d'araignées, d'insectes rampants de toutes sortes, et pour finir, dans un bassin grouillant de larves gluantes.
Cela dura jusqu'au parfait contrôle de leur corps. Les blessures devenant superficielles, guérissant plus rapidement, et la répugnance physique disparaissant peu à peu, Ménios leurs dit enfin que cette leçon était arrivée à son terme et que, dorénavant, ils ne pourraient plus l'oublier.
Khrys demanda :
- Toute cette souffrance était elle vraiment nécessaire ?
- Evidemment non ! lui répondit Ménios. Mais vous, les Hommes de la Terre ne savez apprendre qu'en cas de crises, de fléaux de toutes sortes, et de guerres. C'est à croire que votre race est trop stupide pour se développer dans l'harmonie. Et vous faites parti de ceux qui n'apprennent que dans la douleur.
- Comment connais-tu si bien l'histoire de la Terre ? demanda Sylvia.
- Cela, je ne peux vous le révéler pour l'instant jeunes Terriens. Et cette conversation n'aura plus lieu d'être jusqu'à ce que j'en décide autrement.
Khrys s'empressa de faire remarquer :
- Depuis un temps considérable, ton monde semble stagner. Vous vivez aujourd'hui comme vivaient vos ancêtres. Alors j'ai du mal à comprendre ton point de vue concernant l'évolution de la Terre.
- Vous discernerez la vérité quand le moment sera venu ! Et maintenant à la prochaine leçon !

Toujours par terre, Kéros attendait que les assaillants s'épuisent. Quand cela arriva, un des leurs entra dans la maison, récupéra tous les effets personnels de Kéros et les lui jeta.
- Désormais, tu es libre d'aller où tu veux ! dit le capitaine de la garde.

Le sang coulait par de nombreuses blessures. Kéros, s’introvertissant, explora les différentes parties de son corps et pu constater que ses plaies étaient superficielles, qu'il n'avait rien de cassé. Il avait fait confiance à son endurance, et il n'était pas déçu.
"Maintenant qu'ils pensent m'avoir vaincu, tu peux accomplir ta mission, douce Cybella."
Se dit Kéros, pris entre la souffrance et l'envie de rire.

Il passa une partie de la matinée allongé sur le sol, récupérant lentement de la volée de coups reçus, mais surtout dans le but de faire réagir les différents dissidents ayant pu remarquer le peu d'affinité existant entre lui et le pouvoir suprême.

Afin d'attendrir les regards, il finit par prendre ses affaires et se traîna jusqu'à l'ombre d'un grand arbre, en retrait de la place.

Là, il s'adossa et attendit que les événements prennent une tournure un peu plus à son avantage.
Cela ne se fit pas attendre : une ravissante fillette, à peine âgée d'une douzaine d'années, vint lui apporter de l'eau dans une cruche en bois.
Essuyant le sang séché à la commissure de ses lèvres, il prit la cruche et but tout son saoul.
En passant la main sous le récipient, il décela un bout de papier qu'il prit soin de ne pas montrer. Le faisant glisser dans sa main, il le cacha dans un repli de sa chemise.
La jeune fille récupéra sa cruche, et s'en alla. Tout se passa sans qu'aucun mot ne fut échangé.

Le soleil avait presque atteint son zénith et la chaleur ne cessait d'augmenter, à tel point que tout mouvement nécessitait d'immenses efforts.

Pour éviter de se fatiguer inutilement, Kéros, pensant être surveillé par bon nombre de groupuscules différents, décida que l'endroit où il se trouvait en valait bien un autre et qu'il devait y être relativement en sécurité.
Il passa donc le reste de la journée allongé sous son arbre.
Se parlant à lui-même, sa dernière réflexion à haute voix avant de s'assoupir pour récupérer, fut :
- Nom de Zeus ! On a beau être entraîné, ça fait toujours aussi mal de prendre des coups. Enfin, c'est pour la bonne cause...

Loin de là, dans les entrailles du pouvoir, les gardes faisaient leur rapport à leur maître.
- Nous avons exécuté vos ordres Seigneur !
- Vous pensez qu'il n'essaiera pas de la retrouver, de me créer des problèmes ?
- Après le châtiment que nous lui avons infligé, je doute que l'envie lui prenne de faire quoi que ce soit. Quand nous l'avons laissé, il était plus mort que vif. Le seul souvenir de notre rouade devrait lui suffire à éviter notre contact.
- Bien ! S'il en était autrement, vous en répondriez de votre vie. Vous et vos hommes !
- Il en sera selon votre bon désir, Maître !

Pensant avoir toute liberté de mouvements à l'égard de Cybella, Ziryo vint la rejoindre après son court entretien avec ses hommes.
- Vous vous êtes décidée à accepter les toilettes que je vous ai fait porter!
"Voilà enfin un signe de soumission incontestable !", se dit Ziryo.
- Vous me faites trop d'honneur. Je ne mérite pas autant d'attention.
- La beauté est une perle si rare en se monde couvert de laideur. C'est vous qui m'honorez de votre présence !
- Qu'en est-il à propos de mon compagnon de voyage ?
- Mes hommes lui on fait part de votre décision concernant votre désir de vous joindre à moi ! Il a accepté sans réticence, et a décidé de partir après la floraison des culiacs.
"Ainsi, si elle a vent de sa présence dans l'enceinte de la cité, elle pensera que c'est pour cette raison."

Cybella avait revêtu une longue robe presque transparente, laissant apparaître les courbes de son corps. Cintrée à la taille, elle mettait en évidence sa poitrine généreuse, gonflée comme deux fruits mûris par le soleil.
Pour tout homme, la splendeur de son corps était source de convoitise, de jalousie.
Parfaitement consciente de ses atouts, elle était bien décidée à user de tous ses charmes pour obtenir ce qu'elle voulait.

Ménios leurs ayant fait comprendre que le corps humain pouvait être utilisé comme un outil, voire une arme, elle connaissait désormais la définition de la corruption par la chair et ferait tout pour parvenir à ses fins.
Aucune répulsion ne serait ressentie pendant les rapports qu'elle aurait avec qui que ce soit.
Elle se savait même capable d'en tirer du plaisir. Cela était préférable à la simulation, pouvant être détectée par certains hommes, bien qu'elle soit devenue experte dans l'art d'incarner n'importe qu'elle rôle - c'était une question de survie, et elle savait qu'elle aurait à en jouer -.

La journée touchait à sa fin, et les derniers rayons du soleil disparaissaient à l'horizon quand Kéros s'éveilla de son sommeil.
Son premier geste, fut de récupérer discrètement le bout de papier glissé dans sa chemise, afin d'en connaître le contenu.

"Rendez-vous ce soir
à l'est de la cité, près
de la palissade faisant
face aux deux arbres se
croisant, deux cycles
après le coucher du soleil."


Le contenu du message mémorisé, Kéros avala le papier, gommant ainsi toute trace susceptible de le faire repérer.

Dans sa langue natale, Kéros se mit à se parler.
Cela aurait sûrement dénoté un problème de schizophrénie chez les psychiatres de son monde d'origine, mais ici, personne ne viendrait lui offrir une chemise toute blanche avec des manches s'attachant dans le dos.
- Wouaho ! Je me réveille juste à temps. Encore un peu et je manquais le rencard ! Bon faut pas perdre de temps.
Prenant une intonation robotique, il ajouta :
- D'abord vérification des fonctions vitales ! Toutes fonctions parées ! Détection d'un problème au niveau stomacal !
Puis, reprenant un ton plus humain.
- Evidemment, j'ai faim. Ok mec ! Faut aller se restaurer, et se sera sûrement un des meilleurs moments de la journée.

Une fois debout, il prit soin d'essuyer la poussière déposée sur ses vêlements, récupéra ses affaires, et, comme si de rien n'était, se dirigea en direction de la Taverne du Troubadour.
Faut pas changer de restaurant quand on en trouve un bon...

Là, il s'installa dans une alcôve isolée.
Quelques rangs plus loin, Daje, comme à son habitude, dînait seul.
Laissant son repas sur la table, il vint rejoindre Kéros.
- Puis-je me permettre ? demanda-t-il en désignant une chaise vide.
- Non ! répondit Kéros.
- Je comprends votre amertume, mais je ne suis pour rien dans vos ennuis!
- Personne y est pour quelque chose. Je viens de recevoir une raclée magistrale. Je me demande comment je suis encore en vie, d'ailleurs ? On m'annonce que je viens de perdre ma compagne, et, vu l'état des choses, je crois pas que je la reverrai. Et en plus je viens de perdre mon logis ! Alors comme vous dites si mal. Vous pouvez pas comprendre mon amertume. Je ne crois pas que je vais m'éterniser dans votre ville de fous. Juste le temps de me refaire une santé, de gagner un peu d'argent et bye-bye tout le monde ! Même si vous savez pas ce que ça veut dire bye-bye !
"Tu pourras toujours aller rapporter ça à ton maître, comme un bon petit toutou."
Alors maintenant s'il vous plaît, je souhaite rester seul pour dîner. Au revoir et bon vent !
Se retournant de l'autre coté, Kéros fit mine d'ignorer son existence. Daje, ayant compris le message, n'insista pas plus longtemps et regagna sa place.

Le dîner en solitaire se déroula sans autres surprises. Kéros ne fut plus dérangé par personne.

A la fin du repas, l'heure du rendez-vous était pratiquement arrivée. Rassemblant ses affaires, il commença par régler l'addition, puis sortit de la taverne.

Déambulant dans les rues de la cité, il prenait garde de se retourner de temps en temps afin d'être sûr que personne ne le suivait. Après maints détours, la certitude de ne pas être suivi l'incita à se diriger vers le lieu de rencontre.

L'est de la cité. C'était plutôt vague comme renseignement. Il espérait ne pas avoir trop de problèmes pour arriver au bon endroit.
Se positionnant au centre de la ville, Kéros, une boussole en main, détermina le nord. Il exécuta un quart de tour sur sa droite, et prit tout droit. Ainsi, il pensait pouvoir atteindre son objectif sans trop d'erreur.

Cette boussole était le don inestimable que leur avait fait une tribu de type asiatique lors de leurs pérégrinations.
"- La boussole était sur Terre, une invention chinoise datant de 2600 av. JC. Avait dit Cybella à Kéros lors du don.
- Ah bon ! avait-il rétorqué. Et alors ?
- Et alors quoi ?! Y a vraiment des fois où tu percutes pas très vite mon chou!
- Ben là je vois vraiment pas.
- Tu trouves pas ça bizarre que seul ce peuple de type asiatique connaisse l'usage de la boussole.
- Tu sais moi, l'histoire, ça n'a jamais été mon fort !
- C'est pas de l'histoire ! C'est une coïncidence plutôt déconcertante !
- ...Ah oui ! Ça y est ! Je comprends ce que tu veux dire. C'est bizarre que ce soit un peuple asiatique qui nous file une invention asiatique comme sur Terre ! et il se mit à rire.
- Pourquoi tu ris ? Demanda Cybella.
- Parce que des fois je suis pas très perspicace.

Ainsi, grâce à sa boussole, Kéros, qui possédait un sens de l'orientation pas vraiment développé, réussit à trouver l'est sans ennui.
Au pied de la palissade, l'est n'étant pas une direction précise, et deux possibilités s'offraient à lui ; Partir sur la gauche ou à droite.

Devant une telle alternative, il opta pour un choix édicté par le hasard. Sortant une pièce de monnaie locale, il la lança dans les airs ; au cours de son ascension, elle captait la lumière lunaire, miroitant à chacune des rotations qu'elle exécutait. Finalement, l'attraction terrestre se décida à remplir son office. La pièce vint finir sa course sur le sol sablonneux, et, soulevant un petit nuage de poussière, elle s'immobilisa.
- Pile c'est pour la gauche, face c'est pour la droite. Telle fut la décision de Kéros.
Se baissant pour récupérer la pièce, celle-ci laissait apparaître le coté face.
- Ben voilà ! C'est la droite qui a été désignée. Donc, je vais à gauche. logique non ? se dit Kéros en monologue.

La gauche était une direction qui en valait une autre, au point où en étaient les choses.

Il suivit la palissade sur environ deux cent mètres, aperçut les deux palmiers qui se croisaient, et se dit que la chance était parfois une compagne bien agréable.

Il ne lui restait plus qu'à attendre que quelqu'un se manifeste.

Tout en comptant sur la ponctualité des rebelles il décida de tromper l'ennui en jouant à pile ou face pour tester sa cote de chance. Toutes ses affaires en bandoulière, il s'adossa à la palissade et à l'instant de jeter la pièce en l'air, la portion sur laquelle il s'était appuyé, se déroba derrière lui.

L'équilibre momentanément égaré, il eu juste le temps d'attraper les deux cotés restés en position pour éviter de tomber à la renverse.
"Si ça c'est pas de la chance, je sais pas ce que c'est que la chance. Sur toute la longueur de la palissade, je tombe directement sur la partie qui me permet de passer de l'autre coté." Se dit il en souriant.

Faisant demi tour, il fit face à l'ouverture.
La curiosité est une maîtresse attirante. Elle l'incita à passer la brèche pour se retrouver à l'extérieur.

Quelques arbres égarés poussaient aux portes de cette hostilité, ayant pour seuls compagnons du sable et des rochers gisants çà et là. Une demie pénombre régnait sur toute cette étendue, laissant à peine percevoir ce qui se trouvait à une quinzaine de mètres de là.
D'infimes secondes d'attente à l'entrée précédemment découverte, juste le temps d'écouter les bruits de la nuit.
Sa prudence finissait toujours par être récompensée.
Pas un souffle de vent dans cet endroit désolé, où pourtant du sable se déplaçait derrière les arbres. Ce crissement était devenu familier après tout ce temps passé dans le désert.

Commençant par déposer ses affaires à l'extérieur, au pied de la palissade, c'est d'un pas plus léger que l'air qu'il s'avança afin de franchir la distance le séparant des arbres, et source du bruit.

Arrivé devant la première rangée, et certain de ne pas avoir émis un seul son susceptible de trahir son avancée, il décida de contourner un des arbres.
S'accroupissant à moitié pour éviter de se trouver à hauteur d'yeux, il passa derrière le palmier, aperçut un homme de stature assez imposante, se glissa dans son dos, et d'une main ferme, il lui bâillonna la bouche tout en se servant de l'autre pour positionner son couteau terrien sous sa gorge.

- Pas un bruit !
Attendant quelques instants pour être sûr que son interlocuteur avait bien reçu le message, il continua en chuchotant :
- Belle nuit n'est ce pas ? Alors fils des ténèbres, t'es un gentil ou un méchant ?... Non, ne réponds pas, laisses-moi deviner.

L'Oades, le couteau sous la gorge et ne se sentant pas vraiment en sécurité, commençait à s'agiter.

Enfonçant légèrement la lame un peu plus profondément, il dit :
- Ça y est ! Je sais ! t'es un méchant !
- Hum, hum, hum ! Répliqua l'autre en essayant de bouger la tête en signe de non.
- j'avais dit pas un bruit ! Tu cherches à me faire repérer ou quoi ?

Sur ces derniers mots, Kéros sentit la présence des autres membres du groupe qui s'étaient rapprochés, alertés par toute cette agitation.

S'adossant à l'arbre, pour se servir de son nouveau compagnon comme d'un bouclier entre lui et les autres, Kéros continua :
- Ah ! Alors comme ça vous êtes venus en bande. Charmant comme accueil !
Le plus proche d'entre eux parlant d'une voix normale, comme si de l'endroit où ils se trouvaient personne ne pouvait être alerté, lui répliqua :
- C'est nous qui t'avons fait parvenir la carafe d'eau ce matin ! Je ne comprends pas toute cette agressivité.
- Par les temps qui courent, on n'est jamais trop prudent. Et puis vous pourriez être des amis de Ziryo, m'avoir tendu un piège pour m'éliminer ensuite, là où personne ne pourrait me retrouver.
- Si nous avions voulu ta mort, nous t'aurions déjà éliminé.
- Ah oui ? Et quand ?
- Quand tu dormais sous l'arbre. Ou encore, nous aurions pu empoisonner l'eau que nous t'avons donnée. Il n'aurait pas été nécessaire d'attendre que tu te sois éloigné pour te supprimer. Ici, personne ne s'intéresse à un étranger ! Les gens ont bien trop à faire pour se garder et préserver leur famille.
"C'est vrai, ils auraient pu essayer de m'empoisonner. Ils ne peuvent pas savoir que le Pénicale, cet antidote ayant neutralisé les effets du Sourire des Ténèbres, agit sur l'organisme pendant plusieurs semaines." Et, à voix haute, il rétorqua :
- Vous avez parfaitement raison. Vous avez eu plusieurs occasions pour m'éliminer. "Et maintenant, on va bien voir de quel côté ils sont." Mais il y a une chose que je ne comprends pas. Pourquoi Daje n'est il pas avec vous ?
- Daje ! Ce traite ! Depuis déjà bien longtemps il ne fait plus parti de notre organisation. Il pense que nous ignorons tout de son double jeux. C'est pour cela que nous l'avons laissé continuer sa mise en scène avec des rebelles ressemblant plus à des malfrats. Mais toi quelle preuve de ta bonne foi peux-tu nous donner ?

Laissant tomber sa chemise, Kéros montra les nombreuses plaies produites par les coups reçus plus tôt, dans la journée.
- Si ces marques et la scène de cet après midi ne vous suffisent pas, alors je n'ai pas d'autres moyen de vous prouver ma "bonne foi", comme vous dites. Mais une chose est sûre. C'est que je retrouverai Cybella, ma compagne, quoi qu'il arrive, dit il en durcissant le ton.
- Bien étranger. Nous avons appris sa captivité. Cela arrive souvent ces derniers temps. Et très peu en ressortent vivantes. j'espère qu'elle aura plus de chance.
Et Kéros se dit "La chance n'a rien à voir là dedans. C'est une question de volonté. Nul ne pourra l'asservir ou lui ôter la vie facilement. Seul compte l'instinct de survie. Et pour ça, je lui fais confiance."
- Qu'elle est votre décision ? Maintenant que j'ai vu vos visages allez vous m'accueillir ou m'occire ?
- Nous t'offrons notre aide étranger. Soit le bienvenu parmi les Akkads, insoumis et ennemis jurés de ce tyran de Ziryo.

Ainsi, Kéros fut propulsé dans le véritable univers de la rébellion. Il savait désormais qu'il pourrait compter sur ces hommes pour atteindre les objectifs qu'ils s'étaient fixés, Cybella et lui.

Marcher dans le désert n'était jamais chose facile. Les pieds s'enfonçaient sans cesse dans le sable glissant sur les dunes. Ils parcoururent une longue distance, marchant dans l'obscurité pendant plusieurs périodes pour atteindre une destination jusqu'alors inconnue de Kéros.

Le site était constitué d'une grande plate forme de roches, rendant le sol plus ferme sous les pieds, ce qui était un grand soulagement pour Kéros qui n'aimait pas trop les efforts.
Mais il comprenait que la distance et le temps à parcourir pour arriver à ce lieu secret, centre de rencontre des dissidents, étaient les garants de la sécurité du groupe.
L'éloignement évitait toujours des contacts inopportuns, tout en permettant des possibilités de fuites plus importantes en cas d'attaque.
Il appréciait de se trouver à ciel ouvert, et non dans une souricière d'où une échappée était beaucoup plus difficile.

Des guetteurs avaient été postés dans les différentes directions afin d'avoir un champ d'observation très élargi, surveillant tous les côtés à la fois.

Un feu central brûlait dans une fosse naturelle, creusée à même la roche ; une dizaine de personnes étaient installées autour de la clarté des flammes. Tous les visages pouvaient être observés aisément, qui dénotait la confiance régnant parmi les membres de ce groupe.

Kéros et ses nouvelles connaissances, au nombre de quatre, vinrent s'asseoir autour du feu. Maintenant, quinze personnes formaient cette assemblée conspiratrice.

Le plus ancien d'entre eux prit la parole et s'adressa à celui qui accueillit Kéros parmi les Akkads.
- Pouvons-nous lui faire confiance ?
- Sa présence prouve sa sincérité.
- L'avez vous interrogé ?
- Ce qui devait être dit l'a été. Il connaît le nom du clan !
- Euh.. messieurs, je veux surtout pas m'imposer ! Mais vous pourriez faire comme si j'étais là. Hein ! Ça détendrait l'atmosphère.
- Quel est ton nom étranger ?
- Etranger !?
- Tu te nommes Etranger ?
- Non, ça c'est mon état. Mon nom c'est Kéros.
- Un nom bien étrange...
- ...pour un étranger ?
- Non ! Pour un humain.
- L'origine de mon nom remonte à des temps très anciens. Vos grimoires portent la marque de ce temps. Mais le mystère est de savoir d'où vous tirez une telle connaissance.
- Tu parles par énigme Kéros.
"Ça y est, il m'appelle par mon nom. Une nouvelle étape vient d'être franchie. Pour eux, je deviens moins qu'un étranger, mais il va falloir leurs prouver qu'ils peuvent me faire confiance."
- Ce n'est pas moi qui crée les énigmes. C'est le chemin qui m'amène en votre monde. Et celui qui me ramènera chez moi.
- Soit ! Si tu veux préserver ton secret, tel est ton droit. Je me nomme Narram, et suis celui qui a autorité sur ce Letch.
- Qu'est ce qu'un Letch ? Demanda Kéros.
- Un Letch est une formation rassemblant les hommes las du pouvoir. Nous sommes le Letch Akkad, comme on a du te le dire.
"Un Letch est une formation ?! Cela signifierait donc que de nombreux groupes existent ?"
- Qui commande à l'ensemble des Letchs ?
- Nul chef ne possède suffisamment d'autorité pour imposer une ligne de conduite à tous les Letchs.
- C'est pour cela que vous n'avez jamais essayé de prendre le pouvoir.
- Oui Kéros !
- Combien de temps comptez-vous passer à regarder Ziryo prenant de plus en plus de pouvoir ? Bafouant vos droits. Violant vos femmes et les faisant disparaître. Combien de temps ? Pouvez vous me le dire ? Combien de temps... ?
- Nous sommes trop peu organisés pour arriver à l'atteindre dans sa forteresse. Nous avons les poings liés par la peur des représailles. Mais nous nous efforçons de parfaire notre organisation.
- Bien, vous faites preuve de bonne volonté. Combien y a-t-il de groupes ?
- Nous sommes près d'une centaine de Letchs comprenant chacun plus de cent hommes.
- Nous pouvons donc compter sur dix mille hommes à peu près.
- Oui ! Si les autres Letchs acceptent de s'unir.
"Quelques Letchs doivent appartenir à Ziryo. Une si mauvaise entente n'est jamais l’œuvre du hasard. Il connaît donc leur existence. Quant à moi, il me reste à découvrir qui sont les traîtres qui travaillent pour lui et j'ai déjà ma petite idée pour savoir comment je vais opérer."
- Pouvez-vous convoquer les principaux chefs de Letch ?
- Cela s'est déjà fait par le passé, mais rien de bon n'a abouti.
- Le passé à tendance à nous faire rester sur de mauvaises impressions. C'est un obstacle à votre progression. A la prochaine assemblée, des éléments nouveaux apporteront leurs propres solutions.
- Je parle au nom de toute ma communauté. Je t'accepte dans notre clan en tant que membre à part entière. Je ne sais ce qui me pousse à te faire confiance, mais je sens en toi une force nouvelle.
- Je vous remercie pour votre confiance. Mais il va me falloir un toit en dehors de la ville. Je veux rester un étranger.
- Nous pouvons te trouver une place parmi les indésirables. C'est un endroit ou jamais personne ne va. Même pas les hommes de Ziryo. C'est à croire que toute la misère du monde s'est concentrée en ce lieu. Dans une cité comme la nôtre, nous sommes en mesure de nourrir le double de la population. Et pourtant, notre gouvernement laisse mourir certains d'entre nous. Nous ne voulons plus d'une telle pauvreté. Mais en attendant, si tu acceptes de côtoyer la misère et la maladie, c'est le lieu le plus sûr pour ta survie.
- J'irai là où les gardes du tyran ne vont pas. La misère et la maladie font malheureusement parti de notre univers. Au moins ici nous pourrons peut être apporter un peu de changement. Mais si nous arrivons à renverser l'état actuel, alors agissez de manière à réparer ces torts. Dans le cas contraire, vos vies auront moins de valeur que celle de Ziryo. Une dernière chose.
- Oui ?
- Je veux que personne n'apprenne mon existence au sein de notre communauté. Notre champ d'action sera beaucoup plus large si personne ne soupçonne la présence d'un étranger. Certaines tâches m'incombent, et pour les mener à bien, nul ne doit savoir.
- Bien Kéros. Nous respecterons ta volonté. Quand tu le souhaiteras, nous ferons le nécessaire pour réunir tous les chefs, alors l'assemblée de tous les Letchs aura lieu.
- Pour notre sécurité à tous et un contact sûr, un seul fera la liaison entre nous lorsqu'on souhaitera se voir. Je vous laisse choisir la personne qui en aura la charge. Pour la reconnaître, elle devra ma dire "Le pouvoir et le privilège des dieux." Entre temps, je souhaite que vous preniez contact avec les Indésirables, pour qu'ils m'accueilles.
- Cela sera fait ce soir même. Et nous t'enverrons par la suite celui qui parlera en nos noms.
- Bien. Maintenant, j'aimerai bien rejoindre la ville et obtenir ma nouvelle demeure.

Narram fit signe à un jeune garçon, pour lui dire d'aller trouver le doyen des Indésirables pour l'informer de la venue d'un étranger cherchant un refuge pour quelques temps. Et le jeune homme disparut dans la nuit pour accomplir sa mission.


Dans les entrailles du palais, Cybella s'était soumise à la volonté de Ziryo ou, du moins, en apparence.
Comme les autre femmes du harem privé du despote, elle accomplissait chacun de ses caprices. Ainsi, le premier soir elle n'opposa aucune résistance quand celui-ci l'invita à partager sa couche.

Faisant abstraction de sa répulsion pour cet homme, elle réalisa le moindre de ses fantasmes, devenant une parfaite maîtresse. Esclave de la chair, en un soir elle le rendit dépendant de son corps. Ses pensées se tournèrent vers la nature masculine.
"Les hommes sont parfois bien stupides. Malgré toute leur grandeur, ils restent les mêmes, tout juste bon à satisfaire leurs désirs personnels. Une fois qu'on les tient par le sexe, ils deviennent aussi docile que des agneaux, esclaves de leur émotion. Sa lubricité porte l'empreinte de son déclin. Maintenant, tu m'appartiens Ziryo le rampant."

Elle avait décidé de mettre à profit chacune des leçons de Ménios.
Elle comprenait désormais toute cette souffrance, ces longues heures d'entraînement, d'enseignement.
Dans son fort intérieur, elle remerciait celui qui fut leur guide. Ménios disait que sans son savoir, leur voyage serait écourté.
Elle se rendait compte aujourd'hui combien il avait raison.

Avant cette nuit, elle n'avait jamais fait l'expérience d'une liaison avec un homme pour qui elle ne ressentait aucun sentiment.

Dans sa vision de femme de la Terre, même sans amour, il lui fallait avant tout, pour partager son lit avec un autre homme, éprouver une sensation quelconque, un début d'excitation. Mais là il lui avait fallut donner tout ce qu'elle avait pour le posséder, et ce en dépit du profond dégoût ressentit vis à vis de ce monstre.
La liste des griefs retenus à l'encontre de son geôlier ne cessait de s'allonger.

Les journées s'écoulaient interminablement dans ce lieu de luxure. Cybella continuait sa progression dans la domination émotionnelle et physique de Ziryo, jusqu'à parvenir à ses fins.

- Ziryo, tu avais promis de me montrer ta caverne aux trésors. J'adore que tu me fasses des cadeaux, mais pour t'aimer d'avantage, je désirerais mesurer l'ampleur de ta puissance. Montre moi ce souterrain fabuleux où tu gardes ta richesse. C'est si excitant de vivre avec quelqu'un qui a le pouvoir.

Profitant des ses connaissances sur la nature humaine, Cybella espérait arriver en le flattant à le pousser à accéder à ses prières.

Les remarques de Cybella touchèrent la conscience de Ziryo.
Poussé par son sentiment de supériorité et son excès de confiance en lui-même, il donna libre cours aux désirs de celle-ci, pensant obtenir encore plus de faveurs, que ce qu'elle lui offrait.

"On est trop souvent victime de son ambition.", se dit Cybella en se souvenant des faiblesses humaines.

- Ainsi tu veux voir de tes yeux l'étendu de mon pouvoir. Que dirais-tu de profiter de cet endroit pour laisser libre cours à ton appétit sexuel.

"S'il faut vraiment en passer par là, alors soit. Je suis lasse de repousser l'échéance de ta perte. Plus vite tu me montreras où se trouve l'Isht, et plus vite je me débarrasserai de toi."
- Oh oui Ziryo. Donne-moi ton corps au sein de tes richesses.

Sur ses derniers mots, ils prirent le chemin menant au cœur de la fortune d'Oade, et surtout de son maître.

Suivis par une garnison de quinze hommes, ils descendirent dans les profondeurs des souterrains du palais.
Tout un réseaux de boyaux constituait cet immense dédale.
Intrigué par l'architecture de ce lieu, Cybella demanda :
- Depuis combien de temps ce souterrain existe-t-il ?
- Depuis de nombreuses années déjà. Il était déjà là bien avant ma venue. Mais l'entrée n'est accessible qu'au dépositaire du pouvoir. Comme si sans lui personne ne pouvait jouir des richesses de la ville. D'autres hommes ont essayé de pénétrer à l'intérieur sans posséder le charisme nécessaire à ceux qui ordonne.
- Ils ont essayé et on du rebrousser chemin ?
- Ils ont essayé, et on ne les a jamais revu. Je suis donc le seul à pouvoir y aller sans risque. Telle est la légende : "Seul celui qui dirige, possédera.". Mon pouvoir est celui conféré par les mythes. Je suis le seul à pouvoir régner. Je suis le sauveur de mon peuple, celui sans qui Oadase ne serait plus. Tous me doivent leur survie.

"En parlant de mythe, toi t'as l'air vraiment mythomane. Mais quand même, j'aimerais bien savoir le fond de cette histoire. "Seul celui qui dirige, possédera." C'est plus qu'un délire d'aliéné, si d'autres ont disparu."

Arrivé devant une grande porte en pierre, Ziryo demanda à sa garde de stopper. Deux mètres séparaient l'entrée du reste de la garnison.
Il avança tout seul face à la porte, et appliqua sa main sur une empreinte murale.
La porte s'ouvrit dans un grand bruit caverneux à faire dresser les poils sur la nuque.
Des faisceaux lumineux n'ayant en apparence aucune source, balayèrent l'assemblée.
Cybella rapprocha cette expérience d'une scannérisation de tout être humain se trouvant devant la salle.
"Et voilà ! Encore un de ces mystères à élucider. Pourquoi es-tu parti si tôt Ménios ?"

Ces deux effets de scène devaient suffire à persuader les voleurs potentiels d'éviter de vouloir dérober la fortune de la cité.
Si elle parvenait à rejoindre ce lieu après l'élimination de Ziryo, elle aurait intérêt à trouver une solution à ce système de protection.

La porte ouverte, Ziryo fit signe à Cybella de le suivre à l'intérieur.

Feignant d'être timorée, elle répliqua :
- N'ai-je vraiment rien à craindre ? Toutes ces lumières venant de nulle part me font très peur.
- Mais non ! Avec moi tu n'as rien à craindre.

"Ça y est. Le stupide petit dictateur est persuadé d'être le plus fort et qu'il n'a rien à craindre de moi. Comme c'est facile de manipuler ce genre d'individu."

La salle baignait dans une lumière diffuse et dorée, de source inconnue. Des centaines de coffres de bois vieilli reposaient dans cette vaste caverne mal délimitée.
Les murs paraissaient si éloignés qu'on avait l'impression de pouvoir marcher des jours entiers sans en atteindre la fin.

- D'où provient la lumière ? Demanda Cybella.
- Il y a des énigmes qu'il vaut mieux ne pas résoudre ! Répondit Ziryo.
"il en sait plus qu'il ne veut m'en dire !"
- Et maintenant, charmante curieuse, le moment est venu de me donner mon petit cadeau. Répliqua Ziryo en s'approchant de Cybella dans un mouvement langoureux.

Ses mains commençaient à courir le long de son corps, quand celle-ci, faisant mine de jouer, s'échappa de son étreinte en continuant à chercher ce qui pourrait l'intéresser.

Arrivée devant une malle en métal sculpté ne comportant aucune serrure, elle s'arrêta nette, intriguée par d'étranges et minuscules dessins gravés dessus. Cela lui rappela vaguement les hiéroglyphes de l'ancienne Egypte.
Le plus troublant pour Cybella, fut que la datation des Hiéroglyphes était d'environ deux mille six cent ans avant J.C., comme l'invention de la boussole. Ce monde devenait de plus en plus étrange.
De plus, la malle comportait l'image d'une femme juchée sur un lion, portant un carquois à chaque épaule et une épée au côté.
Cette écriture, plus ce dessin, lui rappelaient quelque chose qu'elle avait déjà vu alors qu'elle n'était encore qu'une enfant de la Terre. Mais impossible de s'en souvenir plus précisément. Kéros pourrait peut être lui apporter la réponse, songea-t-elle avant de s'adresser à Ziryo.

- Que contient cette malle ?
- La légende dit qu'un plan de la Porte des dieux est enfermé dans cinq malles. Mais aucun Tackshan n'a le droit de les ouvrir.
De toute façon, j'ai demandé à certains de mes hommes d'essayer, et ils ont tous disparus instantanément. Ne laissant qu'un petit tas de cendres.
"Combustion instantanée !? Mais maintenant je sais où se trouve ce que nous sommes venus chercher." Pensa Cybella.
"La magie n'a rien à voir dans tout ça. Je ne crois pas aux forces mystiques. Il doit y avoir un système de sécurité assurant sa propre protection. Mais si c'est le cas, alors ce monde comporte encore plus de mystères qu'il ne devrait. Toutes ces histoires de découvertes, de datations, ce faisceau lumineux, et maintenant ce système de protection. Ménios, Ménios, Ménios. Pourquoi tu es parti si vite?"

Cybella dut exécuter les désirs concupiscents de Ziryo. Mais maintenant, cela avait moins d'importance, elle avait obtenu ce qu'elle voulait, le chemin qui menait à la salle comportant le premier fragment du Pérékao, parchemin qui conduisait à la Porte de Tianaco. L'Isht était enfin localisé.

Kéros devait en être avisé rapidement une fois Ziryo éliminé, le plus difficile resterait à faire : récupérer le premier fragment.

Loin du centre de la ville, perdu au cœur des faubourgs, là où vivaient tous les exclus de cette société, malades et misérables, Kéros avait enfin trouvé l'endroit idéal pour agir à sa guise sans être importuné par la surveillance malveillante des yeux de Ziryo.

Ce bidonville était composé de bâtisses à moitié délabrées, dont la subsistance relevait du miracle.
Les ruelles étroites jonchées d'immondices réunissaient les plus pauvres parmi les pauvres.
Dormant à même la rue, des enfants livrés à eux-mêmes devaient voler la plupart du temps pour arriver à se nourrir. Quant aux adultes, malades fébriles, ils ne devaient leur survie qu'au code de l'honneur instauré depuis de nombreuses années dans ce lieu oublié de la civilisation.
Les plus jeunes étaient tenus de subvenir aux besoins des plus anciens. Ainsi, comme pouvait le constater Kéros, une véritable chaîne de solidarité était la base d'existence de cette société.
Les plus fervents opposants au régime en place se trouvaient au sein- même de cette contrée, et Kéros avait l'intention de tirer parti de cet état de fait.

Il s'était installé légèrement en retrait de cette cité de manière à être importuné le moins possible, bien que tout le monde ici, ait appris à ne pas s'occuper des affaires des autres, y compris lorsqu'ils en émettaient le souhait.

Le premier jour de son arrivée, il avait rencontré le doyen des Indésirables, Spa, qui l'avait accueilli avec tous les égards dus à un véritable rebelle. Narram ayant envoyé son commis informer la communauté d'exclus, et Spa avait fait le nécessaire pour lui trouver un logement.
- Bienvenu parmi les Indésirables, Kéros. Nous avons été informés de ton arrivée. Vu les événements de ce matin, nous t'accueillons à bras ouverts. Soit ici comme un des nôtres. Tu pourras t'installer dans ma demeure, c'est la plus décente. Mais nous ne pourrons t'offrir que très peu de nourriture, car nos réserves s'épuisent trop rapidement. Les vols dans la cité sont plus difficiles et la cueillette dans l'oasis devient dangereuse. Tous les vergers sont étroitement surveillés par les fauves de Ziryo.
- Je te remercie de ton hospitalité, Spa. Mais je ne souhaite pas avoir un rang d'honneur. Je préfère une cabane un peu à l'écart. Quant à la nourriture, n'ai aucune inquiétude, je ne prendrai pas ce que vous obtenez si difficilement.
- Ton cœur parle avec sagesse. Ce sont les mots que je souhaitais entendre ; maintenant, tu es véritablement accepté. Nous te proposons une hutte loin de la foule d'où tu pourras agir comme bon te semble, et si tu as besoin de quelque chose, fait le moi savoir.

Les premiers temps passés dans cet endroit avaient légèrement miné Kéros. Sa récente séparation avec Cybella et la vision de toute cette misère, rongeaient sournoisement sa bonne humeur.

Toutes ses pensées se tournaient sans cesse vers le palais de Ziryo. Chaque jour, il se demandait comment se portait Cybella, et son inquiétude augmentait avec le temps.

Un matin, alors qu'il errait parmi les immondices, il s'arrêta devant un groupe d'enfants allongés sur le sol. Le plus âgé d'entre eux, déjà adolescent, tenait dans ses bras un plus jeune, comme s'il le berçait. L'enfant était diaphane et ne bougeait pas.
Kéros, intrigué par cette situation exceptionnelle – la démonstration de sentiment se faisant plutôt rare - se pencha sur cet étrange couple.
- Que ce passe-t-il ?
- Il est en train de mourir !
- Depuis combien de temps n'a-t-il pas mangé ?
- Cela fait déjà plusieurs jours. Nous lui avons donné sa ration mais, sans rien dire à personne, il l'offrait à sa mère très malade. Et aujourd'hui c'est lui qui nous quitte. Nous ne pouvons rien y faire. Il lui faudrait des fruits très riches en eau et en sucre pour lui redonner un peu de force, mais personne ne peut plus rien voler dans les jardins. Les récoltes abondantes pourrissent et nous, nous crevons de faim.

Sur ces mots, Kéros sentit monter en lui un sentiment de colère et de honte. Que représentaient ses problèmes personnels face à toute cette misère ? Sur Terre, il avait connu des situations difficiles qu'il croyait insurmontables, mais qui lui semblaient bien futiles face à la mort de l'innocence.

"On à trop tendance à s’introvertir quand des événements indésirables surviennent. On pense toujours qu'on est dans une situation sans précédant, que personne ne souffre autant que nous. Et pourtant, le monde est bourré de malheurs incomparables. Nos petits soucis matériels, relationnels, ne représentent rien comparés aux véritables galères. Je suis en train de m'enfoncer dans mes petits tracas. Et à côté de moi, des gens meurent par la faute de la cupidité des autres. Que suis-je en train de devenir ? Cybella m'aurait déjà sermonné pour ce laisser-aller méprisable. On a tort de dire qu'on se fout des ennuis des autres. C'est ce qui nous enterre encore plus. Bordel mec, regarde autour de toi. Redresses-toi, et bats toi. Si ce n'est pour toi fait le pour eux et surtout pour Cybella. C'est trop facile de se laisser aller."

Sur ces réflexions galvanisantes, Kéros s'adressa à l'adolescent.
- Ecoute bonhomme. Tu es prêt à prendre des risques pour que ton ami vive ?
- Bien sûr ! Quelle question stupide.
- Alors laisse le ici avec les autres, et suis moi.

Une lueur d'espoir traversa le regard du jeune homme, il déposa délicatement son compagnon mourant et, faisant confiance à Kéros, le suivi jusqu'à la limite des vergers.

Là, Kéros lui donna un bandeau noir en lui montrant comment recouvrir la moitié de son visage en ne laissant apparaître que ses yeux. Ainsi masqués, ils ne pouvaient être reconnus.
- Le plan est simple. Moi, j'occupe l'attention des gardes, et toi, tu te charges de récupérer le maximum de fruits. On se retrouve aux portes de la cité."

Kéros s'élança devant l'entrée du verger, sa présence intrigua les gardes.
Une situation insolite attirait toujours l'attention des hommes.
Avec en tête un air de musique rock de sa période terrienne, Kéros se mit à danser devant les gardiens du jardin, tout en leur faisant des gestes obscènes.
La patience n'étant pas le fort des gardes, ils leurs fallut très peu de temps avant que l'énervement s'empare d'eux.
S'élançant à la poursuite de Kéros à quatre, ils libérèrent l'entrée du verger.
Kéros se mit à courir quelques temps, et décida que le moment de prendre un acompte sur sa revanche était enfin arrivé.

S'étant suffisamment éloigné pour laisser son compagnon pénétrer dans la plantation sans risque, il s'arrêta tout net et fit face à ses adversaires. Très surpris, le premier n'eut pas le temps de stopper, et Kéros en profita pour le faire passer par-dessus son dos, profitant de la vitesse pour augmenter la violence du choc.
Ainsi, sans rien faire, son premier poursuivant fut expédié au pays des rêve.
Les trois autres se ruèrent ensemble vers lui. Il lui sembla, à cet instant là, reconnaître un des gardes l'ayant brutalisé la fois dernière.
Laissant sa rage parler et allant ainsi à l'encontre de toutes les leçons de Ménios, il se saisit de son couteau et, vif comme l'éclair, mit un terme à une lutte qui aurait du rester un divertissement.

Plus tard, il aurait à se demander si son acte était justifié. La mort de ses ennemis n'était pas forcement la solution à certains problèmes. La colère, la haine et la violence devaient constamment être canalisées. Mais pour une fois, la peur de perdre Cybella, sa séparation et la souffrance de ce peuple, prirent le dessus sur sa raison.

Cela faisait deux fois en peu de temps, qu'il passait outre toutes les règles de contrôle, et il en voulait énormément à Ziryo.
Le moment de se faire une promesse solennelle arriva.
"Quels que soient les événements qui surviendront dorénavant, je jure de ne plus jamais perdre ma raison, ma force et mon calme. De ne jamais plus oublier qui je suis."

De retour au bidonville, le jeune homme donna à manger à son camarade mourant. Il eut droit à toute la ration des fruits rapportés. Ainsi, chacun espérait qu'il retrouverait ses forces rapidement.
- Je te remercie Kéros de ce que tu as fait pour nous. Rares sont les gens qui se préoccupent de notre sort. Tu peux compter sur ma fidélité. Je suis prêt à me battre à tes côtés si c'est nécessaire.
- Je ne t'en demande pas tant pour l'instant. Mais j'aurais quand même un petit service à te demander.
- Tout ce que tu voudras.
- Voilà, j'aurais besoin de cinq gars en qui je puisse avoir totalement confiance pour une mission d'enlèvement assez délicate.
- Qui veux tu enlever ? Pas Ziryo au moins !
- J'ai l'air fou ?
- Non ! Pardonne-moi.
- Et bien tu te trompes, c'est bien Ziryo que je veux kidnapper.
Devant une telle réponse, le jeune homme resta interdit pendant quelques minutes, la surprise et la crainte se lisant sur son visage.
- Mais non, je plaisante. C'est pas l'autre tordu que je veux enlever, mais un de ses proches. Trouve moi quatre personnes de confiance, avec toi cela fera cinq."Et cinq c'est un bon chiffre ! Mais ça, y a que moi qui le sait."

A la tombée de la nuit, le jeune Zaïn vint se présenter devant Kéros avec quatre de ses camarades.
- Ils te sont tous dévoués entièrement.
- Vous n'avez vraiment rien compris. Je ne veux pas de votre dévouement aveugle. Si c'était le cas, je deviendrai comme Ziryo. Si je vous demande d'accomplir certaines choses qui ne vous semblent pas fondées, alors parlez-moi en. N'agissez pas comme si vous étiez incapable de penser.
- Bien Kéros, nous ferons comme bon te sembles.
- D'accord, nous voilà très mal barré pour la réflexion personnelle. Bon, je veux que vous enleviez un dénommé Daje. Est-ce que vous le connaissez?
- Nous avons entendu parler de lui, nous savons qui il est. Si tel est ton désir, nous te le ramènerons.
- Ouais ! Ok ! C'est ce que je veux. Mais vous, qu'en pensez-vous ?
- Nous pensons que tu as tes raisons.
- Et voilà, retour à la case départ.
- Quoi ?
- Non rien. Ramenez-le dans un endroit isolé où nous pourrons le retenir longtemps sans qu'il soit découvert. Je n'ai plus beaucoup de temps devant moi.

A ces mots, le nouvel escadron disparut dans la nuit à la recherche de Daje.

Cybella, de son coté, continuait sa progression dans l'élaboration d'une conspiration interne.

Lors d'un séjour au Guatemala, elle s'était intéressée à l'histoire de ce pays. Elle se souvenait plus particulièrement du 26 juillet 1957, lorsque le Président en place, Carlos Castillo Armas, s'était fait assassiner par l'un de ses gardes. Ou, plus récemment d'Indira Gandhi qui fut tuée par l'un de ses propres garde du corps le 31 Octobre 1984. L'histoire était parsemée d'événements de ce genre, se répétait-elle.
Cybella avait bien l'intention de reconstituer ici un accident similaire...

Sa première opération consistait à conquérir le cœur d'un des gardes personnels de Ziryo. L'idéal serait d'en posséder un suffisamment gradé afin qu'il puisse agir avec un maximum de liberté.

Son choix fut dicté par les regards lubriques des chefs de la garnison. Elle opta pour celui qui donnait l'impression de l'observer avec le plus d'insistance et de convoitise.

- Alors soldat, la vie dans un endroit aussi austère ne vous est pas trop difficile ?
- De quoi parles tu, femme ?
- Toutes ces belles créatures qui forment le harem du Grand Ziryo sans que vous puissiez les toucher. C'est pas trop difficile de résister à la tentation ?
- Certaines femmes nous appartiennent, d'autres non.
- C'est fort dommage ! Vous êtes vraiment un bel homme, et je suis certaine que de nombreuses captives se laisseraient bien tenter par l'étreinte de vos puissants bras...
- Ah oui ! Et qui par exemple ?
- La belle Tsadé ou encore Ghimel, se sont laissées aller à tenir des propos plutôt flatteurs à votre égard.
- Mais encore, jeune femme ?

Encouragée par la curiosité de son interlocuteur, elle s'aventura plus avant.

- Vous êtes vraiment un très bel homme Vroki. Vous aspirez certainement à posséder les plus belles femmes du royaume. Surtout si elles sont toutes proches de vous et n'attendent qu'un seul geste de votre part pour vous appartenir.
- De qui parles tu ?
- Allons, cesses de jouer avec moi. Je suis bien trop timide pour te dire combien je te désire...répliqua Cybella en s'approchant de lui.
Sa main se levait vers le torse musclé de Vroki. Elle commençait à lui caresser la poitrine tout en approchant ses lèvres de celles du soldat.
Celui-ci, ayant du mal à résister, se laissa embrasser.

Cybella continuait son numéro de féline affamée.
Tout en l'embrassant, elle montait sa jambe droite le long de la cuisse de Vroki, de manière à coller son sexe le plus près possible de celui du soldat, tout en effectuant un va-et-vient avec son corps.
Sentant monter le désir chez sa proie, elle accéléra légèrement le mouvement jusqu'à ce que la certitude de le posséder physiquement devienne indubitable.
"Ça y est, maintenant tu m'appartiens."

- Emmène-moi dans un endroit où personne ne pourra nous voir. J'ai très envie de toi, et maintenant.

Ne pouvant plus contrôler la puissance de son désir, Vroki la conduisit jusqu'à une issue secrète, connue de très peu de personnes.
Mieux valait éviter à tout prix les regards susceptibles de le trahir, surtout quand on venait à s'emparer des possessions de Ziryo. Mais étant un homme avant tout, il laissa sa chair parler pour lui.

Il était considérablement difficile de repousser une femme comme Cybella, surtout quand elle avait décidé de séduire quelqu'un...
Aucun n'y résistait, à son plus grand émerveillement, quand l'acte de copulation avait lieu, mais plus tard chacun devait payer le prix pour l'avoir possédé.

Seul Kéros avait le privilège de l'aimer vraiment, de lui faire l'amour. Il était le seul à qui elle se donnait sans retenue, sans pudeur ; le seul capable de la transporter dans un univers de fougue, de passion, de plaisir.
Mais pour l'heure, parfaitement consciente de son rôle d'actrice, elle donna l'impression à Vroki d'être la plus passionnée des maîtresses. Il se laissa aller à ses instincts bestiaux et Cybella les combla pleinement.

Après avoir longuement joué avec son corps, elle finit par le vider complètement de toute son énergie. Vroki, sûr d'avoir satisfait les désirs de sa conquête, resta quelques instants à promener ses mains le long du corps de Cybella, qui résistait de toute son âme à la répugnance que lui inspirait par cette fausse démonstration de tendresse.

- Alors ma belle. T'as jamais connu un homme comme moi!
- Jamais. Et je pense ne plus jamais en rencontrer un qui soit comme toi.
- C'est vrai, tu as eu de la chance de m'appartenir. Mais Ziryo ne devra jamais l'apprendre. Il nous tuerait tous les deux.
"N'ait aucune crainte pour ça, c'est moi qui me chargerai de vous éliminer."
- Il ne l'apprendra jamais, mon tendre amant.
- Et l'homme qui t'accompagnait. Qu'est ce qu'il représentait pour toi ?
- Rien qu'un compagnon de voyage. Une femme seule traversant ce pays risque d'être confrontée à des obstacles qui doivent être affrontés par un homme.
- Penses-tu encore à lui ?
- De temps en temps son image traverse ma mémoire, mais c'est une impression très fugace.

Elle avait une sainte horreur de mentir sur ses sentiments concernant Kéros. Malheureusement, cela devenait une nécessité. Si elle voulait arriver à ses fins dans cet état militaire, elle se devait de mettre en œuvre toutes ses facultés d'adaptation, comme le disait souvent Kéros. Ainsi, elle continua sur ces mots.
- Nous avons passé beaucoup de temps ensemble, maintenant ce temps est révolu. Je m'aperçois que je suis las de cette longue et interminable traversée. Ici, j'ai trouvé tout ce qu'une femme comme moi souhaite. Un homme riche et puissant pour subvenir à mes besoins, et un amant hors norme qui me satisfait totalement. Je ne souhaite qu'une seule chose.
- Ah oui ! Et quoi ?
- Finir mes jours ici et vivre complètement mon amour secret avec toi.

"Et si avec ça j'arrive pas à te convaincre que je suis accro de toi, j'y arriverai jamais. Quand bien même, je suis presque persuadée que je suis parvenue en quelques heures à faire de toi mon objet. Et le plus drôle, c'est que tu crois que c'est moi qui suis ton esclave."

Quelques jours plus tard, alors que Cybella se trouvait dans ses appartements, des cris de femme se firent entendre dans les couloirs. A ces hurlements se mêlaient de lourds bruits de pas. Une garnison entière devait se trouver dans le corridor.
Alertée par cette agitation, elle se précipita afin d'en connaître l'origine.
Vroki se trouvait en tête d'une compagnie encerclant une servante du palais. C'était Anza, qui servait aux cuisines et qui pour l'heure, implorait la pitié des soldats. En effet, ceux-ci l'entraînaient fermement en direction d'une tour du palais faisant office d'oubliettes.

S'adressant à un serviteur qui se trouvait non loin de là, Cybella lui demanda :
"- Que se passe-t-il ?
- Ils l'emmènent en prison, répliqua-t-il d'une voix plus que craintive
- Pourquoi ? Qu'a-t-elle fait ?
- Quelqu'un l'a dénoncé... On dit qu'elle volait des galettes...
- Que va-t-il lui arriver ?
- J'en ai déjà trop dit... Je dois m'en aller maintenant...
Ses yeux trahissaient la peur qui l'habitait, sa voix tremblait de plus en plus.
Cybella, ne souhaitant pas le mettre dans une situation inconfortable, le laissa partir.
Au fond du couloir, on entendait encore les cris suppliant de la pauvre Anza. Mais les gardes ne fléchiraient pas. Ils seraient comme à leur habitude, impitoyables.
Attentive aux conversations tenues le plus discrètement du monde, Cybella commença à entrevoir les horreurs qui attendaient la servante.

Tout d'abord, ils la séquestreraient pendant plusieurs jours dans une cave aussi noir que l'enfer, afin de la briser.
Ensuite, ils la tortureraient pour connaître le nom d'éventuels complices. Et si dans son malheur, elle avait agi seule, ils ne la croiraient qu'après de nombreuses heures de tortures.
En véritables sadiques, ils usaient de la torture plus parce qu'elle excitait en eux un plaisir immonde que pour soutirer des informations.
Enfin, chaque soldat la violerait tour à tour. Ils avaient tous les pouvoirs, et ne se privaient pas de les utiliser. La peur empêcherait quiconque d'agir, ou de prendre la défense de la malheureuse.
Loin des grandes organisations humanitaires, personne ne pourrait faire pression pour l'aider.
Anonyme parmi les anonymes, elle n'aurait finalement, si elle survivait à tout cela, que la misérable destinée réservée aux Hommes oubliés des Hommes : mourir dans la plus grande solitude au fin fond d'un cachot sordide et obscur.
Et bien sûr toute cette violence physique et morale serait ignoblement orchestrée par Vroki.

Cybella se dirigeait vers la tour quand elle croisa Vroki sur son chemin.
Celui-ci, fort content de la perspective des événements à venir, sentait croître en lui une virilité hideuse.
Il l'entraîna dans un endroit discret, laissant courir ses mains sur son corps:
- Viens ! lui dit-il, j'ai envie de toi !
- Pas maintenant Vroki, répondit Cybella. Pas maintenant ... continua-t-elle en lui tournant le dos.
- Quoi ? Tu me refuses ! reprit celui-ci en l'attrapant par la nuque. Tu vas me suivre, et tout de suite.

En sentant ses mains se poser sur elle, Cybella sentit grandir un désir meurtrier à peine contrôlable.
Il lui fallut toute son énergie pour apaiser son envie de lui ôter la vie.
"Il me serait si facile de te tuer maintenant, pauvre idiot. Tu ne sais que t'attaquer à des plus faibles que toi. Je jure solennellement que tu mourras de ma propre main. Si certain dictateur, généraux, et autres tordus ont échappé à cette destinée, Ziryo et toi, par contre, vous ne pourrez pas vous y soustraire. J'en fais le serment !"

Après avoir abusé d'elle, Vroki s'éloigna vers d'autres lieux, où il pourrait perpétrer d'autres forfaits, sans être encore et toujours importuné.

Mais cette nuit-là, deux ombres dans la nuit empruntaient une issue secrète qui les conduisait vers l'extérieur, vers la liberté.
- Viens avec moi Cybella. Tu as toujours été bonne envers nous, ne reste pas parmi ces monstres.
- Mon vœux le plus cher serait de te suivre, Anza. Mais j'ai encore tant à faire ici...
- Après mon évasion, ils vont suspecter tout le monde. Et tu risques de te faire prendre. Si tu es prise tu seras atrocement torturée.
Cette dernière remarque était destinée à la convaincre de venir avec elle.
- Je contrôle mon destin. N'ai aucune crainte. Mais toi, sais-tu où aller ?
- J'ai quelques amis parmi les Indésirables. J'y trouverai refuge. Personne ne viendra me chercher.
- Vas maintenant. Rester plus longtemps ici risquerait de nous trahir.

Deux perles de pluie, si rare en plein cœur du désert, se mirent à couler sur la joue d'Anza.
Cybella la pris doucement dans ses bras, le temps de calmer ses sanglots, puis l'embrassa tendrement sur le front avant de la laisser partir.

Elle avait réussi à libérer Anza.
Quel piètre consolation qu'une seule libération. Elle ne se sentait n'y courageuse, ni fière d'elle...

Cette nuit, pour parvenir à faire sortir Anza de son cachot, elle avait dû tuer quatre gardes, et les morts ne lui apportaient jamais aucune réjouissance. Mais ces gardes faisaient partie du groupe qui l'aurait sûrement violentée, et elle ne regrettait pas ses actes.
Il y avait encore tant à faire avant que ce peuple ne s'émancipe complètement de Ziryo et de son emprise tyrannique.

Craignant pour leurs vie, les gardes de Vroki évitèrent que l'évasion d'Anza ne soit révélée.
Les quatre gardes tués par Cybella disparurent tout simplement, comme bien d'autres auparavant.
Toute cette affaire fut complètement étouffée, permettant ainsi à Cybella de continuer sa mission.


Dans la ville rendue obscure par le coucher du soleil traînait un groupe formé de cinq jeunes hommes dans la fleur de l'âge.
Leur chemin devait les mener jusqu'à la découverte d'un homme connu pour sa double identité, certains secrets étant de notoriété publique.

La première destination fut la Taverne du Troubadour, ils espéraient qu'entre deux trahisons, Daje pensait à se restaurer.
Arrivés devant la taverne, ils entrèrent comme des clients normaux. Kéros avait pris soin de leurs donner de quoi subvenir à leurs besoins. La générosité n'était pas sa qualité première, mais l'argent ne l'intéressait que pour les facilités qu'il offrait ; en soit, il n'avait aucune valeur.
Munis des aurifles - bien trop rares à leur goût- les cinq compagnons commandèrent une bière locale qu'ils dégustèrent lentement. Des moments comme celui-ci était plus qu'appréciables pour des jeunes aussi pauvres qu'eux.

Non loin d'eux, à quelques tables de là, Daje dînait comme un prince. Sa table était recouverte de divers mets aussi appétissants les uns que les autres.

- Regardez qui s'empiffre ce soir, dit Zaïn à ses amis.
- Il a l'air de s'en donner à cœur joie, notre ogre.
- Et si on mangeait aussi.
- C'est hors de question. Nous ne sommes pas là pour ça, répondit Zaïn.
- C'est vrai, je suis entièrement d'accord avec toi. Mais quand même, toute cette nourriture. Ça te ne donne pas envie, toi ?
- Bien sûr que oui. Mais Kéros ne serait peut être pas content d'apprendre que nous avons dépensé ses aurifles pour nous goinfrer.
- C'est vrai aussi. Alors, on fait quoi ?
- On attend que ce porc de Daje ait fini de manger. Et quand il sera sorti, on s'occupera de lui.

Ainsi, nos cinq recrues attendirent que Daje eût bien voulu finir son repas.
Quand l'heure de l'addition arriva, les cinq jeunes personnes sortirent rapidement de la taverne, et disparurent dans l'obscurité.

- Tu as le sac ? demanda Zaïn.
- Oui, et toi le gourdin ?
- Oui ! Tenez-vous prêts vous autres. J'ai pas envie d'ameuter tout le monde. Alors, on lui met d'abord le sac, et ensuite, immédiatement le coup sur la tête. Comme nous l'a dit Kéros.
- Je crois qu'on est tous prêts, répondit un des acolytes. Il ne manque plus que l'élément principal.

A ce moment-là, Daje s'était enfin décidé à sortir du restaurant.
Arpentant la rue ténébreuse, Daje déambulait, passablement éméché par l'alcool.
Pour un homme de trahison, il avait l'air plutôt confiant et insouciant.

Après avoir tourné dans une ruelle encore plus obscure que la rue principale, cinq ombres surgies du néant se précipitèrent sur lui, et, avec une parfaite coordination, ils le cagoulèrent et l'assommèrent.
Ils n'auraient jamais songé que la tâche pouvait se révéler aussi facile. Leur crainte du pouvoir s'était communiquée à tout ce qui le touchait. Kéros avait eu beau leur dire qu'un être humain restait malgré tout un être humain, ils avaient du mal à s'en persuader. Mais leur mission fut accomplie sans la moindre faille.

De retour chez les indésirables, ils déposèrent Daje dans une cabane assez isolée. Ils avaient reçu pour recommandation, de l'attacher à une chaise, de le bâillonner et, surtout, de ne jamais le laisser sans surveillance, ni de lui adresser la parole.

Après quelques heures passées assommé, Daje finit enfin par se réveiller.
Ayant pris conscience de son mal de crâne, il en arriva à se demander ce qu'il faisait ici.
Sentant les cordes qui lui enserraient les bras et les jambes, la sueur se mit à ruisseler sur son front, dégoulinant sur ses joues.
Kéros, qui assistait à la scène, le laissait essayer de défaire ses liens. Plus il bougeait, plus la sueur devenait abondante, et la fatigue grandissante.

Cette scène l'ayant suffisamment amusé, Kéros s'en fut vaquer à d'autres occupations.
Il pensait que l'attaque psychologique, toute nouvelle en ces lieux, était la première étape vers la découverte des informations qu'il souhaitait soutirer au traître.

S'étant suffisamment éloigné de la cabane, il s'adressa à Zaïn.
- Vous avait fait du bon travail, les gars.
En tant que commanditaire, il se devait de montrer sa reconnaissance pour le travail effectué par son équipe.

Ces choses-là étaient quasiment existantes sans son propre monde. La hiérarchie, avait toujours énormément de difficulté à reconnaître le travail de ses subordonnés, et cela, quand elle ne s'en attribuait pas les mérites.

Il s'était promis de ne jamais devenir comme eux. De plus, il était persuadé qu'il fallait encourager l'effort. La démagogie était une démarche bien facile, mais Kéros préférait utiliser la vérité dans ces cas là.

Et pour montrer qu'il était satisfait du travail de Zaïn et ses compagnons, il leurs laissa tout le reste des aurifles qu'il leurs avait donné pour leur mission.

- Maintenant, vous ne devez pas le laisser sans surveillance. Il faut toujours que vous soyez au moins deux à le garder. Qui sait ce que nous réserve ce genre de personnage ? Il doit avoir plusieurs cordes à son arc, alors soyez vigilants.
- Bien Kéros ! Nous ferons selon ta volonté.
- Décidément, vous n'avez toujours pas compris que je ne suis pas le chef suprême. Chacun a droit à la parole. Ma volonté n'a rien à voir dans tout ça. Seule la raison dicte mes actes. Et si vous trouvez que certaines choses n'ont pas l'air sensées, alors je vous le répète. Faites m'en part.

Les cinq amis se regardèrent, toujours aussi surpris par ce genre de discours venant d'un homme qui avait risqué sa vie pour voler les fruits nécessaires à la survie d'un des membres de leur communauté.
Bien qu'à l'avenir la parole de Kéros ferait loi, ils lui dirent en cœur.
- Quand nous ne serons pas d'accord avec toi, nous te le dirons, Kéros.
- Mouais... Vous m'avez pas vraiment convaincu. Enfin, la mission est accomplie et c'est ce qui importe le plus pour l'instant.

La nuit s'était écoulée paisiblement pour les cinq gardes. Daje s'était fatigué de tirer sur ses liens, et avait fini par s'endormir.
Fidèle aux ordres de Kéros, la surveillance ne s'était pas relâchée durant tout ce temps.

Vers le milieu de la seconde nuit de captivité, Kéros décida que le moment était venu de faire parler son prisonnier.

Il se masqua le visage, et demanda aux cinq geôliers d'en faire autant.
Une fois à l'intérieur de la hutte, avant d'enlever la cagoule de Daje, il lui dit :
- C'est inutile de crier, traître. Ici personne ne pourra t'entendre et tu as intérêt à te montrer très coopératif, je ne suis pas d'humeur à passer la journée enfermé avec toi. Compris ?

Le temps passé cagoulé avait produit son effet sur Daje qui se mit à opiner vigoureusement de la tête.

- Bien ! Tu as l'air d'avoir compris ta position. Et, s'adressant à ses compagnons :
- Enlevez la cagoule !
Le visage livide, Daje plissait les yeux face à la lumière du feu brûlant à l'intérieur de la cabane. Il remarqua qu'un fer porté au rouge continuait à chauffer dans les braises ardentes. Les conclusions qu'il en tira, ne laissèrent rien présager de bon en ce qui le concernait.
Et Kéros reprit la parole.
- Bien mes amis ! Maintenant vous allez voir comment on mène un interrogatoire avec succès.
- Première question : qui sont ceux pour qui tu travailles réellement ?
- Si je vous réponds, ils me tueront.
- Et si tu ne réponds pas, c'est moi qui te tuerai.
- Vous pouvez faire tout ce que vous voudrez, je ne peux pas parler.

Sentant certaines réticences, Kéros décida de passer à des arguments plus chaud.
Il se dirigea vers les braises, sortit la barre de fer blanchi par le feu, et l'approcha de Daje.
Celui ci, voyant arriver son gardien démuni des meilleurs intentions du monde, se mit à trembler.
La sueur dégoulinait sur son front, et il avait la très nette impression que sa dernière heure venait d'arriver.
Kéros s'approcha de lui.
- Tu sens la chaleur que dégage ce bout de fer ? Si tu ne parles pas, les marques qu'il te laisseras te rappelleront pour le restant de tes jours que la mort est plus douce que la torture.
- Vous ne comprenez pas, répondit Daje. Même si vous me torturez, je ne pourrais pas parler. Faites ce que vous voulez, ce ne sera jamais pire que ce qu'ils me feront. Je les ai vu opérer. J'y ai même participé. Tuez-moi tout de suite si vous voulez, mais je ne parlerai pas.
Prenant son ton le plus ironique, Kéros lui dit :
- Visiblement, nous sommes confrontés à une situation que je n'avais pas prévu. Tu ne te rends pas compte, mais si tu continues à te terrer dans ton mutisme, tu vas me faire perdre toute crédibilité devant mes hommes. Bien, en vertu des accords de Genève, je n'ai pas le droit de te torturer. Mais tu ne connais pas Genève. Alors je sais pas si ici ces accords son valables.
On va quand même éviter de se faire juger pour crime contre l'humanité. Tu n'as pas conscience de la chance que tu as. La plupart des tortionnaires se moquent éperdument de ces accords. Mais je doute que ma compagne apprécie ce genre d'attitude. Elle a une sainte horreur de la torture, et moi j'ai oublié de prendre des cours chez Sade.
Bien, après ce petit discours, on va passer à autre chose.
S'adressant à ses compagnons :
- Laissez-moi seul avec lui.
Et tout le monde suivit le chemin de la sortie sans protester.
- Voilà, cher ami ! Nous sommes seuls, rien que toi et moi. Quelle chance n'est ce pas ? Et en plus tu vas connaître le plan numéro deux.
Kéros enlevant son masque se montra à visage découvert.
- Toi ! répondit Daje. Je croyais que tu étais parti. Mais on est dans le même camp.
- C'est un point de vue qui se défend. Mais moi je n'ai pas de camp. Et en plus tu me déçois un petit peu. J'avais espéré que tu m'aurais déjà reconnu. Eut égard à tes activités d'espion, tu devrais être un peu plus intuitif.
- Que me racontes-tu là ? Je ne comprends rien à tout ce que tu dis.
- Je ne parle pas pour être compris. Juste pour réconforter mon ego. J'adore m'écouter parler. Mais maintenant, c'est à toi de te lancer dans un long monologue, et je serai ton seul public.
- Je t'ai dis que je ne pouvais rien te dire.
- Waouh ! C'est pas jolie comme phrase. Mais rassures toi, tu ne vas rien me dire.
Daje le regarda l'air de plus en plus étonné.
- Comment ça je ne vais rien te dire ?
- Tu vas juste regarder. Regarder une pierre bleue. Et ne la quitte surtout pas des yeux, cela pourrait te tuer.
Daje se mit à penser que Kéros devait être fou. Que pouvait-il lui arriver en regardant un pierre bleue ? Pas grand chose, d'après lui. Il obtempéra donc.

Kéros sortit de ses affaires une gemme bleue aux multiples facettes, suspendue à un cordon de cuir.
Il la fit tournoyer devant les yeux grand ouverts et attentifs de Daje pendant quelques instants en récitant une litanie monotone. Et sans s'en rendre compte, Daje finit par être complètement hypnotisé.

Cette technique, autre facette du Sannshi inconnue de ce monde à l’exception de quelques initiés comme Ménios qui la leurs enseigna, Kéros préférait ne pas la divulguer aux Oades.

L'hypnose pouvait avoir d'énormes bienfaits thérapeutiques en matière de psychiatrie, mais pouvait aussi se révéler être une arme redoutable, étant utilisée à mauvais escient.
Toutes les nouvelles applications humanitaires avaient une fâcheuse tendance à servir à des fins moins nobles.
La dynamite de Nobel devait avant tout dissuader les hommes de s'en servir contre eux. Une arme suffisamment puissante se devait d'être garante de la paix.
De même, l'énergie nucléaire pouvait aussi bien illuminer une ville, que détruire des vies humaines.
Malheureusement, l'humain avait besoin d'expérimentations.

L'hypnose pouvait donc être utilisée à de mauvaises fins. Kéros, muni d'une certaine conscience, préféra, à l'inverse de tout idée reçue, suivre les conseils de Ménios, en ne la divulguant pas.

Daje, sous le contrôle total de Kéros, était enfin prêt à révéler tout ce qui devait être su.
Kéros obtint ainsi les noms des letchs sous le contrôle de Ziryo.

Le nom des dix chefs des letchs qui jouaient un double jeu étant enfin mémorisés, Kéros libéra Daje de son emprise en le priant d'oublier tout ce qu'il venait de vivre durant ces derniers jours.
Cette libération permettait de le laver de tout soupçon susceptible de faire échouer ses plans.
Daje fut donc ramené en ville comme si de rien n'était, avec pour unique souvenir un mal de crâne persistant lui donnant l'impression d'avoir bu plus que de raison. Cela expliquerait sa mystérieuse disparition.

Kéros réunit ses cinq compagnons en les priant d'en trouver cinq autres absolument dignes de confiance.
La nuit venue, le comité se réunit en dehors de la cité, derrière la palissade.
- Je vous ai demandé de venir pour mettre à exécution un plan visant à obtenir l'acceptation de tous les chefs des letchs quant à une attaque collective des forces de Ziryo. D'ici quelques jours, une rencontre aura lieu avec tous les principaux représentants des groupes désirant ce débarrasser du pouvoir en place, sachant que certains de ces hommes font partie du cercle de Ziryo...
Il les a introduit dans ce milieu de manière à pouvoir briser toute coalition contre lui. Votre rôle sera de vous tenir derrière chacun de ces traîtres, et sur mon ordre, de les tuer, tout simplement. Des objections ?
- Nous ne sommes pas des tueurs, répondit Zaïn.
- Effectivement, vous n'êtes pas des assassins. Et je suis heureux que vous me donniez votre avis. Mais croyez-vous sincèrement que les batailles se gagnent sans effusions de sang ?
- Non Kéros.
- Bien ! Avant tout, je souhaite que vous compreniez que cette mise à mort de sang froid, représente plus qu'une simple exécution. Elle nous permettra de nous débarrasser de ces gêneurs, et en plus de faire réfléchir les autres quant à un éventuel refus de nous aider.
- Mais c'est de la manipulation. Je croyais que tu respectais les avis de chacun.
- Et tu ne te trompes pas, mon cher Zaïn. Cependant, un détail me pousse à agir de la sorte. Nous ne sommes plus très loin de la période de floraison de culiacs. Je ne veux pas répandre un remède aussi efficace sous la domination de Ziryo, cela ne ferait qu'accroître son pouvoir. De plus, Ziryo ne recevant plus de rapport de ces traîtres introduis chez les rebelles, il est susceptible de sentir un mauvais vent souffler dans sa direction. T'ai-je convaincu ?
"Je peux pas lui dire que l'absence de Cybella commence vraiment à me peser, et que c'est la seule raison qui me pousse à agir d'une manière si peu orthodoxe vis-à-vis des hommes de Ziryo. De toute façon, ce sont des traîtres, et, avant tout, je déteste les traîtres."
- Et puis, après tout nous t'avons désigné comme notre chef, et nous sommes prêts à faire tout ce que tu voudras.
- Voilà des propos pas tellement démocratiques. Mais on ne peut pas toujours parlementer, cela prendrait trop de temps.

Ainsi, Kéros donna le nom des dix traîtres qu'il fallait supprimer. Chaque compagnon de Zaïn eut la responsabilité d'un homme précis.
Sans pour autant être des tueurs, chacun était parfaitement capable d'ôter la vie à une vitesse déconcertante. Il ne fallait surtout pas laisser à l'un de ces hommes le temps de se défendre. L'emprise psychologique sur le reste de la communauté des chefs de Letch dépendait de la rapidité d'exécution de l'opération Elimination.

Il était impérativement nécessaire que Cybella fût avertie du début des opérations. Elle devait recevoir un message l'informant du jour de la grande attaque.
Kéros décida d'aller voir Narram, le chef du Letch des Akkads qui lui avait promis de l'aider dans certaines démarches.

A la nuit tombée, il se retrouva au même endroit que lors de sa première rencontre avec Narram.
Celui-ci était venu avec quelques uns de ses hommes, plus les guetteurs chargés de surveiller la place.

Et c'est au milieu du désert, sur la plate forme de roche, que Kéros fit part à Narram de ses observations.
- Je te remercie Narram de m'avoir accordé un peu de ton temps.
- Ne me remercie pas. Tu fais parti de notre clan, nous sommes tous là pour t'apporter notre aide et notre soutien.
- Bien. J'ai effectué mon enquête. Et j'ai découvert que quelques-uns des chefs de Letch sont à la solde de Ziryo.
- Nous en étions presque persuadés. Mais les alliances sont parfois si fragiles entre les différents clans que nous ne voulions pas apporter plus de dissension au sein de la rébellion. La confiance est déjà si difficile à obtenir.
- Vous n'aurez pas à accuser qui que ce soit. Je me charge d'éliminer tous les traîtres. Mais toi, tu devras assurer la sécurité de mes hommes par la suite. Je ne veux pas qu'ils leurs arrivent quoi que se soit.
- Tu peux compter sur les membres du clan. Nous ne faisons qu'un, et tes amis sont nos amis.
- Il faut avant tout que tu leurs trouves des vêlements décents. Ils appartiennent à la caste des Indésirables, et leur aspect les trahirait.
- De nombreux rebelles réclamant un partage plus équitable des richesses détestent les Indésirables. C'est un véritable paradoxe pour qui veut l'équité. Nous n'en faisons pas parti, Kéros. Nos rapports avec leur doyen Spa sont des meilleurs. Ils sont les bienvenus parmi nous. Nous leurs trouverons de quoi nous ressembler.
- Voilà pour la première phase de l'opération. Répondit Kéros. Et il enchaîna.
- Connais-tu un garde de Ziryo qui se situerait dans notre camp ?
- Nous avons des amis parmi ces monstres !
- Voilà une excellente nouvelle. J'aurais besoin de m'entretenir avec l'un d'eux, afin qu'il porte un message à ma compagne.
- Demain nous t'arrangerons une entrevue. Quand la nuit sera tombée, nous t'enverrons quelqu'un qui te mènera au lieu du rendez-vous. La phrase pour te contacter est toujours "Le pouvoir est le privilège des dieux."?
- C'est bien ça. Je vois que tu n'as pas oublié.
- Comment pourrai-je oublier une phrase si stupide ?
- C'est pour cela que je l'ai choisie.
- Tes pensées me paraîtront toujours étranges.
- Pour un étranger ?
- Non, pour un humain...

Tout se déroulait à merveille pour Kéros. Chaque point de son plan se mettait en place sans incident. Cela lui faisait toujours plaisir de s'apercevoir qu'il était capable de concevoir un plan. Le mettre à exécution était toujours moins compliqué. Quant à lui, il était généralement plus doué pour sentir et éviter les pièges. Mais, le grand stratège était et serait toujours Cybella.
Dans ces moments-là, il se remémorait sa vie sur Terre...


Certains soir d'hiver alors que les activités nocturnes étaient fortement réduites par la vague de froid s'étendant sur leur ville, Sylvia et Khrys ressortaient le vieux jeu d'échecs en marbre rose et blanc, qu'elle avait rapporté du Mexique.
- Tu vois mon amour, ce jeu développe ton esprit créatif tout autant que ta faculté à anticiper les événements, lui disait Sylvia.
- Tu as raison ravissante princesse. Mais il existe un autre jeu stratégique, qui s'appelle le poker, et je le préfère de loin.
- Non, non, non, mon amour ce n'est pas de la stratégie, c'est du bluff.
- Peut-être. Mais j'ai plus de chance au poker qu'aux échecs.
- Voilà où est l'erreur mon chou. C'est que dans les échecs, la chance n'intervient pas.
- Et d'une, je suis pas "ton chou", et de deux, s'il faut devenir intelligent, et bien soit, jouons aux échecs, répondit Khrys sourire en coin.
- Bien mon Chou. Te voilà devenu raisonnable.
- La raison a ses raisons que la femme ignore.
- C'est une leçon de machisme ? demanda Sylvia l'air faussement outrée.
- Non c'est juste un moyen de détourner ton attention pour éviter de jouer aux échecs.
- Raté mon amour, tu devras quand même y jouer. Si ce n'est pour devenir intelligent, ce sera au moins pour me faire plaisir.
- Douce et tendre déesse. Comment pourrais-je refuser de te faire plaisir ? Et en lui faisant une courbette, Khrys continua.
- Jouons aux échecs, si cela fait plaisir à la reine de mes nuits.


Cette conversation revenait souvent à la mémoire de Kéros quand il était dans l'obligation de monter ses propres plans.
Sa reine avait raison, et il le savait. C'était par les échecs que lui était venu sa faculté d'anticiper les événements. Ménios n'avait fait que parfaire sa capacité à penser à tout, même au fait que divers facteurs inconnus pouvaient s'introduire malicieusement dans ses projets.
Ainsi, Ménios leurs appris à laisser une certaine mobilité lors de l'élaboration d'un plan, incluant de ce fait le facteur X. Sinistre individu réduisant souvent à néant tous les efforts investis dans la construction d'un plan.


Dans l'antre du pouvoir, Cybella mettait sur pied le plan qui lui permettrait d'éliminer Ziryo.
Pour cela, elle avait besoin de la participation de Vroki.
Sa connaissance de la nature mâle l'avait amenée à insuffler les idées conspiratrices dans un moment propice à toucher la conscience des hommes.
De nombreux complots avaient été formentés sur une couche après de très longs ébats.
Allongée sur un lit de sexe et de sueur, Cybella profita de l'état d'extase de Vroki pour lui faire part de ses aspirations.

- Comment un homme aussi intelligent que toi n'a pas encore réussi à obtenir le pouvoir.
- Ziryo est notre maître à tous, c'est lui qui dirige toutes les affaires.
- C'est un fait accompli. Mais des chefs d'état devenus trop mous sont souvent la cause de la perte du pouvoir.
- Je ne trouve pas qu'il soit spécialement indolent.
- J'ai entendu des hommes parler de lui au passé. Nombreux sont ceux qui souhaitent avoir un chef plus puissant. Les soldats sont de moins en moins respectés, et les attaques à leur encontre se multiplient.
- Je déplore profondément moi aussi cet état de fait. Avant nous étions beaucoup plus craints.
- Tu vois ! Le peuple commence à prendre de l'assurance. Bientôt, nous risquerons d'être séparés si les choses empiraient.
- Cela n'arrivera jamais ! J'y veillerai.
- De plus, je suis las de vivre notre amour en cachette. Je voudrais que tout le monde le sache. Mais Ziryo, malgré son laxisme, ne nous laissera jamais faire.

Et Vroki, dans un élan propre à ceux que l'ambition pervertit voracement, se releva d'un bond, en déclarant :
- Tu as parfaitement raison ! Il est plus que temps qu'une main plus ferme s'empare du pouvoir. Et je ferai de toi ma reine.
- Comment vas-tu agir mon grand guerrier ?
- J'ai plus d'un homme prêt à sacrifier sa vie pour moi si j'en donnais l'ordre. Je commencerai par les informer de mes intentions. Le règne de Ziryo a vécu.

La conspiration avait pris naissance. Maintenant, il fallait veiller à ce qu'elle soit menée à bien.
Pour cela, elle devait dévoiler un autre aspect de sa personnalité, de ses capacités ; elle donnerait une dimension nouvelle à l'image qu'elle représentait déjà.
De simples exercices de concentration lui permirent de réveiller les facultés offertes par le Sannshi.
Elle s'efforça d'atteindre un état de conscience en dehors de la norme, la rendant hyper-réceptive aux émotions des autres.
Pour cela, elle se remémora les leçons de Ménios...

C'était au cours d'une soirée sans lune.
Sylvia et Khrys étaient allongés sur l'herbe et observaient les étoiles scintillantes dans le ciel.

Ménios s'était rapproché d'eux sans faire de bruit. Il se tenait au dessus de leur tête, en dehors de leur champ de vision.

Une quiétude irréelle s'était installée dans cet univers clos, à peine créé par les deux rêveurs.
Il les regardait, plongés dans leurs pensés, occultant ainsi tout ce qui les entourait.
Sans prévenir, il poussa un hurlement terrifiant, les faisant sursauter tous les deux, à en frôler la crise cardiaque.
Khrys se redressa le premier, dégaina son couteau tout en se mettant en position de défense, il s'interposa entre Sylvia et le lieu d'origine du cri inhumain.
Un début de sourire venait de se dessiner sur le visage de Ménios.
Khrys dans tous ses états se mit à hurler à tue-tête :
"Il est fou, il est fou, il est fou... Ça va pas de crier comme ça... Mon coeur a failli s'arrêter.
- Je croyais vous avoir appris à toujours être sur vos gardes ?
Encore tout excitée, Sylvia repris.
- C'est vrai ! C'est vrai... Mais c'est pas une raison suffisante pour nous faire une frayeur pareille.
Ménios répondit :
- Aucune raison n'est suffisante pour avoir une frayeur pareille. Vous auriez pu sentir ma présence, et vous préparer à réagir à ma venue.
- Ah oui ! Répliqua Khrys. Et avec quoi ? Des yeux dans le dos peut-être ?
- C'est à peu près ça....
Pour Ménios, une leçon devait toujours commencer par une entrée en matière très directe. Son hurlement, lui avait permis de capter pleinement leur attention.
Il continua son discours ainsi :
"Notre univers est régi par certaines forces, dont l'existence est ignorée par la grande majorité des êtres humains... Ce pouvoir vous permettra de contrôler votre organisme, de guérir certaines douleurs psychosomatiques chez les autres, voire de ressentir leur présence et leur émotion.
- Génial ! s'écria Khrys. Alors je vais devenir un magnétiseur, lire les pensées des gens...
- ... C'est pas vraiment ça... Essaya d'expliquer Ménios.
Mais Khrys fou d'enthousiasme, continuait sur sa lancée.
- ... Déplacer les objets à distance, hypnotiser mon entourage...
Ses élucubrations s'arrêtèrent au moment où il s'aperçut que Sylvia et Ménios le regardaient avec de grands yeux surpris par une telle extrapolation des propos de Ménios. Celui-ci finit par lui dire :
- Bien. Je vois que notre seigneur s'est bien remis de son infarctus. Mais maintenant il va m'écouter bien sagement. Et comprendre que tous les pouvoirs qu'il vient de me citer ne sont pas vraiment accessible. Tout du moins comme il me les a présenté.
- Ah ! finit par dire Khrys. Là, j'avoue que je suis un tout petit peu déçu...

Néanmoins, Ménios leur enseigna à se concentrer suffisamment, pour devenir réceptif aux émotions d’autrui, sentir leurs présence, soulager certains maux psychiques. Ce pouvoir latent, se nommait le Sannshi.

Parfaitement concentrée, Cybella se mit à déambuler dans les couloirs du palais, à la recherche de quelqu'un sur qui elle pourrait expérimenter son pouvoir, en présence de nombreux témoins.
Sans en avoir conscience, elle se dirigeait vers la salle de soins du palais. Elle s'adressa aux patients alités.
Décelant en eux des maux liés au stress et à la pression constante régnant, dans l'antre du pouvoir et de la peur, elle prit l'initiative d'en soigner quelques-uns par des passes au dessus de leur tête.
Les soldats et domestiques ayant subi son traitement se remirent sur l'heure de leurs différentes douleurs.

La nouvelle se répandit rapidement dans tout le palais, et on commença à voir en elle une créature surhumaine.
Dans les jours qui suivirent, plusieurs personnes vinrent la voir afin de bénéficier de sa magie.
Elle soigna tous ceux dont le mal avait une origine psychique, et recommanda aux autres d'aller voir le chaman afin de recevoir un traitement adéquat.
Le fait qu'elle n'explique pas son attitude vis-à-vis des uns ou des autres, la couvrit d'un mystère encore plus grand. De plus, cela lui évita de se faire du chaman un ennemi trop proche de Ziryo.

Cybella espérait que Kéros, de son coté, ferait le nécessaire pour organiser l'insurrection à l'extérieur.
Si l'attaque provenait de deux endroits à la fois, elle doublerait ses chances de réussite.
Elle ne tarda pas à avoir confirmation de ses espérances.

C'était un matin banal, son déjeuner venait d'être servi dans sa chambre par les servantes locales.
Elle se tenait assise devant la table où elle avait l'habitude de se restaurer, face à la fenêtre dominant les portes du désert. De là, elle pouvait encore se permettre de rêvasser un peu en écoutant le chant des oiseaux et en observant leur vol multicolore.
L'odeur du café se propageait dans toute la chambre, et elle écoutait crépiter le feu derrière elle, summum du luxe dans une cité où les briques réfrigérantes devaient apporter de la fraîcheur. Mais Ziryo avait exigé que cette cheminée, saugrenue selon Cybella, fut tout le temps allumée, ainsi, elle se rappellerait sans cesse de l'étendue de son pouvoir.

Les servantes s'étant retirées, le dernier garde, chargé de fermer la porte de ses appartements, s'attarda plus que de coutume.
Il attendit que tout le monde fût suffisamment éloigné, et glissa sa main dans une poche intérieure.
Cybella, toujours sur ses gardes, se prépara à bondir au moindre signe d'attaque - on n'était jamais assez prudent selon elle -.
Quand la main du garde fit son apparition, elle contenait une feuille de papier plié en quatre.

De l'endroit où elle se trouvait, Cybella put voir un sceau de cire rouge, scellant ce qui lui semblait être une lettre. Un K majuscule terrien était gravé dans la cire.
Son coeur cessa de battre un instant, elle savait parfaitement ce que pouvait signifier ce K.
Des larmes de joie commencèrent à apparaître aux coins de ses yeux, larmes qu'elle eut du mal à refouler, ne souhaitant pas dévoiler ses émotions.
Le garde s'approcha d'elle et, sans un mot, lui remit le message avant de disparaître derrière la porte.
L'authenticité de la missive n'avait pas besoin d'être vérifiée, elle était écrite dans une langue inconnue de ce monde.

L'alphabet terrien fit remonter à la surface de sa mémoire des souvenirs trop longtemps enfouis.
En voyant l'écriture de Kéros, elle ne put s'empêcher de penser à Khrys et à toutes les longues lettres et poèmes qu'il lui écrivait sans cesse.
Khrys répétait souvent qu'elle était sa source d'inspiration, détentrice des secrets de son coeur.
Ils vivaient dans une époque où tout allait trop vite. Les gens avaient perdu leur part de romantisme.
Triste période où, pour paraître fort, il fallait enfouir ses émotions au plus profond de son âme.
Khrys, pour le plus grand plaisir de Sylvia, cherchait à retrouver cette passion liée au romantisme.
Il se fichait complètement de l'idée que pouvait avoir les gens sur sa manière d'afficher ses sentiments.
Sylvia et Khrys avaient au tout début de leur rencontre établi un pacte les obligeant à communiquer.
Et la communication englobait aussi le fait de montrer leurs émotions concernant l'autre.
Ils ne voulaient pas devenir deux personnes vivant ensemble par la force des choses.
De trop nombreux exemples de couple menant une vie au quotidien en oubliant l'essentiel, les avaient poussés à prendre cette décision.
Ainsi, Khrys voulait faire pour elle un recueil de lettres d'amour en prose et en vers, mais le temps lui avait manqué.
A peine avait il commencé son oeuvre, qu'ils avaient été projetés dans cet étrange monde.

Pour l'heure, Cybella s'attacha à relire les caractères terriens avec un brin de nostalgie.
"Mon amour adorée de ma vie,

Cela fait déjà trop longtemps que nous sommes séparés, et je crève d'envie de te revoir.
Je n'ai pris aucun contact avec toi avant ce jour, afin de ne pas mettre ta vie en danger.
Maintenant, les événements se précipitent. Je serai bientôt en mesure de venir te chercher.
D'ici très peu de temps nous serons à nouveau réunis.
Excuse la longueur de ma missive, mais maintenant que j'ai l'occasion de t'écrire, je veux en dire un maximum en un minimum de place.
Tous ces mots ne sont pas trop ordonnés!?
c'est parce qu'ils sortent de mon coeur directement et que je n'ai pas le temps de les contrôler. (ça, c'était pour la phrase stupide que tu attendais.).
Pour être un peu plus sérieux, j'espère que de ton côté tout se passe bien, que tes projets se réalisent.
Moi, je pense déclencher l'attaque d'ici très peu de temps. Cinq jours (c'est un bon chiffre) avant le jour J, comme diraient les militaires, je te ferai parvenir un autre message.
L'attaque aura lieu tout de suite après une double détonation.

Avec toute ma tendresse et mon amour.
Je t'aime.....
Kéros.
PS : Je t'aime."

Cybella avait compris que la double détonation provoquerait chez les Oades, aussi bien soldats que citadins, un état de choc, pour le simple fait que ce genre de phénomène était tout bonnement inconnu ici.
Cela laisserait un certain temps pendant lequel Kéros et ses combattants pourraient attaquer sans qu'il y ait de riposte.
Elle appréciait ce style d'initiative venant de Kéros, étant donné qu'il n'était pas un des plus fins stratèges.

Refermant la lettre, Cybella ne put s'empêcher de laisser couler une larme le long de sa joue.
Entre sourire et pleurs, elle se dirigea vers l'âtre ardent de la chambre, y déposa le message, et le regarda brûler lentement.
Il ne fallait laisser aucune trace de leur correspondance.

Cybella contacta Vroki et lui demanda où en était son complot pour dérober le pouvoir à Ziryo.
Elle devait, si besoin était, accélérer le processus afin de lancer l'attaque interne du palais le plus rapidement possible.
Le succès du plan de bataille de Kéros pouvait aussi dépendre de l'état d'instabilité régnant au sein du palais.

"- Dis moi Vroki, as-tu soumis à tes hommes ton idée de prendre le pouvoir ?
- J'ai fais le nécessaire auprès de mes plus fidèles subordonnés. Ils sont, maintenant, chargés de faire un maximum d'adeptes auprès du reste des gardes. J'en saurai un peu plus cette nuit.
- Bien, mon amour. Je suis de plus en plus lasse de vivre sous la coupe de ce faible de Ziryo. Hier encore, il m'a obligée à partager sa couche.
Elle espérait en prononçant ces mots, exciter la jalousie de Vroki de manière à lui faire exécuter ce qu'elle attendait.
- Je déteste quand cette ordure de Ziryo te touches. C'est la dernière fois où il pose ses sales pattes sur toi. Il vient de précipiter sa chute. Dans quelques jours, nous attaquerons.
Cybella, fort contente d'elle, laissa les événements se dérouler.

Kéros, de son coté, préparait la grande bataille avec soin.

Pour Zaïn, c'était une soirée ordinaire, pour Kéros c'était un instant des plus délicats.
Il s'était décidé de demander à Zaïn de lui apporter le matériel nécessaire à l'explosion devant lui offrir l'état de choc.
Mais Kéros hésitait à livrer les secrets d'une telle arme.

Sur Terre, il se souvenait de ses longues conversations entre amis à propos de l'introduction des technologies militaires dans le domaine du grand public.
Aux portes de la paranoïa, il se plaisait à penser que les véritables détenteurs du pouvoir étaient les grandes instances militaires.
Garant de la sécurité d’état, ils devaient posséder des moyens hypersophistiqués à usage strictement "secret défense".

Il se souvenait entre autre du rayon de la mort qu'un physicien italien aurait mis au point en 1936.

Marconi avait peut être trouvé un moyen d'arrêter l'alimentation de certains moteurs. Des expériences ayant été faites en ce sens, il aurait réussi à abattre en vol un avion et à arrêter la circulation d'un très grand axe routier.
A cette époque, ses recherches avaient dû cesser suite à l'intervention d'un représentant de la religion.
Mais si l'expérience avait réussit une fois, les militaires auraient sûrement tenté de la renouveler, et une telle puissance en des mains mal intentionnées aurait représentée un danger trop important pour l'humanité, sachant qu'un rayon susceptible de paralyser les humains résulterait d'une telle arme.

Certains de ses amis pensaient que toute connaissance se devait d'être accessible à tout le monde. Que l'humanité avait le droit de savoir et d'utiliser toutes les nouvelles technologies, surtout celles permettant d'améliorer leur quotidien, de soulager la douleur ou de prolonger l'existence.
En effet, ils croyaient fermement que les plus hauts placés de leur société avaient accès, entre autres, à une médecine beaucoup plus performante.

Mais personne parmi ses amis, ne s'était retrouvé devant un tel dilemme.
Maintenant que la décision lui incombait, il voyait les choses sous un angle différent. Il n'avait jamais été militariste, et il se vantait de ne pas avoir de conscience, de scrupule.
La grande ironie, résidait dans le fait que pour survivre dans ce monde, ils avaient du recevoir, Cybella et lui, de la part de Ménios un enseignement martial.
Et aujourd'hui, il devait aussi tenir le rôle de dieu en transmettant ou non son savoir.
"Qu'aurait fait Cybella dans une telle situation ?", s'était il finalement demandé pour résoudre ses problèmes de conscience.
"Elle m'aurait sûrement dit : Fais ce qui te semble le plus juste mon chou !"
"Et pour l'heure, le temps presse trop pour que je me permette d'avoir des états d'âme. De plus, j'ai besoin d'eux pour produire l'hydrogène. Donc, je vais le confectionner avec leur aide. Libre à eux d'observer ou non le procédé et c'est tout !!!"

Ainsi Kéros sollicitait-il Zaïn afin qu'il lui apporte le matériel nécessaire à la confection de l'hydrogène, et sa collaboration.
Installé dans sa hutte, il attendait l'arrivée de Zaïn.

La nuit avait englouti la cité depuis plusieurs cycles, et l'heure était plutôt destinée au sommeil.

Kéros préférait fomenter ses plans pendant les périodes où la plupart des gens étaient couchés. C'était stupide, mais il avait l'impression que son énergie créatrice était accrue pendant les périodes nocturnes, comme si il puisait sa force dans le sommeil des autres. Mais peu lui importait d'où lui venait son inspiration, l'essentiel, c'était qu'il devait l'avoir au moment où il en avait besoin.
"Rentre Zaïn ! La porte est ouverte.
- Dis Kéros ?
- Oui !
- Tu pourrais pas trouver des moments moins tardifs pour qu'on se voit ?
- Si ! Je pourrais. Mais alors ce serait pas drôle.
- Encore de l'humour de ton pays ?
- Si on veut... Bon, je ne t'ai pas demandé de venir pour connaître ton avis sur le temps qui devrait être consacré au sommeil, mais plutôt pour que tu me rapportes des objets nécessaires à la réussite de notre offensive contre Ziryo.
- Si c'est pour la bonne cause, alors je ne t'en veux pas de me forcer à rester éveillé quand tout le monde dort...
- Le sommeil est une perte de temps. Et en plus, il n'y a pas de bonne cause. Il n'y a que notre cause.
- Décidément, je ne comprendrai jamais ce que tu dis.
- L'important n'est pas d'être compris, mais d'être, tout simplement.
- Bon d'accord. On arrête là les discours bizarres. Dis-moi ce que tu veux et je ferai en sorte de te l'apporter.
- Je savais que tu craquerai, répondit Kéros, d'une voix amusée.
Zaïn, l'air résigné, attendait qu'il veuille bien lui dire quelles étaient les choses dont il avait besoin.
Et Kéros continua :
- Tu ne connais rien à la chimie ?
- A quoi ?
- Peu importe, moi non plus de toute façon. Je ne t'ai jamais dis que j'avais un ami qui avait étudié cette discipline ?
- Quelle discipline ?
- La chimie. On parle de quoi là ?
- Je sais pas, je comprends pas ce que tu dis.
- Bon ! On arrête le délire. Comme je te disais, j'avais la chance d'avoir un ami qui possédait certaines connaissances, qu'il m'a fait partager. Ce savoir va nous être très utile. Tout d'abord, j'ai besoin d'un bassin étanche, de deux tiges de fer, le même fer que les fers de lance. Tu vois ce que je veux dire ?
- Oui, oui ! Je vois !
- Bien. Ensuite, il me faut du cuivre.
- Un plateau en cuivre ?
- Non. Il m'en faut une très grande longueur en forme de fil.
- Je dois pouvoir trouver ça. Et c'est tout.
- Non, rapportes moi aussi des rondelles de bois de tailles différentes et une barre en fer que je peux tordre facilement. Ainsi que trois grandes gourdes. Tu pourras m'avoir tout ça pour quand ?
- Dans trois jours.
- Tu n'as qu'un jour pour tout m'apporter. La préparation risque de prendre un certain temps, et je veux qu'on soit prêt à temps.
- Tu n'aurais pas pu y penser plus tôt ?
- J'y ai pensé plus tôt. Mais j'avais des problèmes de conscience comme disait ce bon vieux Freud.
- C'est quoi la conscience, et qui est ce Freud ?
- En ce qui concerne la conscience, je peux pas te dire ce que c'est étant donné que j'en ai pas, quant à Freud, de toute façon il est mort.
- Désolé. C'était un de tes amis ?
- Oui, mais il ne l'a jamais su.
- Pourquoi faut-il que tu parles toujours bizarrement quand j'essais de comprendre ce que tu dis ?
- Pour ça, faudra que tu demandes à Cybella. Elle me connaît mieux que moi même. Bon tu peux m'apporter tout ce que je t'ai demandé pour demain soir.
- Pour ce soir tu veux dire ?
- Un point pour toi. Une dernière chose, Zaïn. Tu viendras accompagné d'un ami de confiance. Il faut que vous soyez deux pour la confection de l'hydrogène.

Le soir venu, Zaïn avait réuni tout le matériel demandé par Kéros. Suivi par un des cinq membres de la "mission Daje", ils trouvèrent Kéros à l'intérieur de la cabane.
- Bonsoir mes amis.
- Bonsoir Kéros.
- Vous avez tout le nécessaire ?
- Tout ce que tu as demandé.
- Bien ! Nous allons commencer tout de suite. Il faut dans un premier temps remplir le bassin d'eau. Ensuite, vous y rajouterez cette potion acide.
- Potion ?? Demanda Zaïn. Alors c'est de la magie.
- Pour l'époque où on vit, en quelque sorte. Mais pour l'heure, je vais vous montrer comment décupler vos forces.
- Encore de la magie ?
- Non ! De la physique.
- De quoi ?
- C'est comme la chimie, mais c'est pas pareil.
- D'accord. Tu avais aussi un ami qui connaissait cette discipline ?
- Bien ! Je vois que tu écoutes quand je parle. Mais sur ce coup là, c'est plutôt l'essorage des salades qui m'a soufflé l'idée. Dans mon pays, on possédait un système d'amplification de la force pour essorer l'eau de la salade une fois lavée. Comme quoi, même la cuisine est source d'enseignement. J'aurais pu parler des horloges, mais ici y en a pas. Alors on reste sur la salade pour l'apparition de l'engrenage. En terme chronologique, votre civilisation doit se situer environ trois mille ans avant J.C. Vous savez pas qui c'est ? continua Kéros sur un ton amusé. Et sans attendre la réponse, il continua :
- Bon, grâce à la crémaillère, vous allez faire un petit bon dans l'avenir. Dans mon pays, ce système est apparu vers 300 avant J.C. Je sais pas ce qui a poussé les hommes de cette époque à créer ce système, mais ce qui est amusant, c'est qu'ici c'est moi qui l'invente. Quant à l'usage que vous en ferez, cela vous regarde. Je peux quand même pas tout vous dire.

Et Kéros mit tout son petit système en place, sous les yeux attentifs des Indésirables.
Afin de produire l'électricité nécessaire à l’électrolyse, il sortit de son sac un aimant, afin de l'enrouler de cuivre.
Cela lui rappela leur rencontre avec le peuple pseudo-asiatique qui leur avait offert la boussole. L'aiguille de celle-ci étant constituée de la même matière.
Il montra à ses acolytes comment faire fonctionner le mécanisme, récupérer l'hydrogène, en leur recommandant d'éviter toute étincelle.

Il ne doutait plus de la réussite des opérations. Et remerciait son ami Al de toute ses précieuses connaissances qu'il lui avait fait partager.
Kéros n'était pas spécialement doué pour les disciplines scientifiques, mais il avait appris à écouter attentivement ceux qui détenaient la connaissance.
Il avait l'avantage de pouvoir demander plusieurs fois la même chose, sans éprouver la sensation de passer pour un pauvre d'esprit. Selon lui, mieux valait être stupide cinq minutes que toute sa vie.

Certaines personnes détenant le savoir prenaient un plaisir malsain à montrer leur supériorité dans leur domaine. Toisant leur interlocuteur, ils se gaussaient de son ignorance, tout en lui expliquant en détail ce qu'ils savaient.
Pendant sa vie terrestre, Kéros en avait rencontré plusieurs, cela allait des simples professeurs - heureusement tous n'étaient pas ainsi- à des collègues de travail, sans compter les individus croisés tout au long de son existence.
Tout en feignant l'ignorance, il leur arrachait ce savoir qu'ils n'auraient peut-être pas transmis, s'ils avaient eu la sensation de s'adresser à un pair. Ainsi, il obtenait ce qu'il voulait sans avoir à quémander. Sa force résidait dans cette faiblesse apparente.

Kéros laissa les deux Indésirables s'adonner à leur nouvelle tâche. D'ici peu, ses deux bombes seraient prêtes à remplir leur office psychologique.

La nuit de la rencontre avec tous les responsable de Letchs était enfin arrivée.

L'immense plate-forme perdue au milieu du désert servait d'état-major pour l'ensemble des insurgés.
Les Akkads menés par leur chef Narram, avaient organisé la rencontre.
Chaque responsable de Letch avait reçu une place bien définie, comme le souhaitait Kéros.
Ainsi, il savait exactement où se trouverait tous les traîtres.
La centaine d'individus arrivant par petits groupes était dirigée à l'emplacement leur ayant été destiné.

Pour l'occasion, Kéros avait fait monter une estrade haute de trois mètres, il souhaitait pouvoir dominer l'assemblée toute entière.
La tribune longue de six mètres était illuminée à chaque extrémité par de hautes torches.
Kéros se tenait en son centre, avec à sa droite Narram et à sa gauche, Spa, le doyen des Indésirables qu'il avait absolument tenu à associer à leur assemblée.
Kéros avait revêtu pour l'occasion une combinaison noire, qu'il avait spécialement fait faire pour cette soirée, et une longue cape de la même couleur, munie d'un haut col.
Quelques soient les sociétés dans lesquelles il avait évolué, la couleur noire avait toujours eu une connotation quasi mystique.

Le regard braqué sur l'assemblée, il restait aussi immobile que possible, tout en se récitant les mots qui devaient libérer son esprit.

"Regarde le monde qui t'entoure.
Aime la Terre et la vie autour.
Tu possèdes la force de continuer.
Ne te laisse pas influencer.
Par ces âmes torturées.
Convoitant ta volonté.

Même le plus petit des vers,
Possède en lui un univers.
Crois fort en ta destinée.
Nul ne doit la dérober.

Même le plus petit des vers,
Possède en lui un univers.
Crois fort en ta destinée.
Nul ne doit la dérober.

Nul ne doit la dérober."

Ménios leur avait appris à dominer parfaitement leur corps. Et il avait la ferme intention de donner à son aspect un air aussi irréaliste que possible.

La première étape pour captiver un auditoire était de se différencier de lui.
La noirceur de sa tenue et son immobilité inhumaine devaient l'aider à obtenir cet effet.
De plus, il avait fixé l'instant du rendez-vous au moment où la plus gigantesque des trois lunes Tackshanes se trouvait exactement derrière lui.
La lune était pratiquement pleine et la centaine d'hommes ayant le regard tourné vers lui, apercevait sa silhouette découpée par la lumière lunaire.

Il attendit que tout le monde fût en place pour commencer à s'exprimer :
- Je suis Kéros. Ziryo, ce chien, nous a pris à tous quelque chose de précieux. Vous, peuple d'Oades ! Vous avez suffisamment vécu sous son joug. L'heure de la liberté est arrivée.

Il attendit que ses paroles aient parfaitement pénétré l'esprit de son auditoire avant de continuer.

- Nous, Letch d'Akkad ! Nous vous avons réunis ce soir afin qu'ensemble nous élaborions le plan qui nous permettra de nous débarrasser définitivement du Tyran.

A cet instant, dans l'assemblée, une voix s’éleva :

- Qui es-tu ? Tu nous parles au nom du Letch d'Akkad alors que Narram devrait le faire.

"Bien !", se dit Kéros. "Voilà exactement où je voulais en venir. C'est finalement un des traître qui a pris la parole le premier. Et tout ça pourquoi ? Pour briser mon influence sur les autres chefs. J'aime qu'un plan se déroule à la perfection."

Sur ces propos assez agressifs, Kéros fit signe aux dix jeunes Indésirables, afin qu'ils accomplissent leur mission.
A la vitesse du serpent, chacun exécuta l'homme qui lui avait été désigné. Aucun n'eut le temps de se défendre.
A cet instant, les autres chefs se retournèrent vers les Indésirables devenus immobiles, comme le leurs avait demandé Kéros afin d'éviter une agitation susceptible de se révéler dangereuse.
Les quatre-vingt-dix survivants de cette tuerie éclaire avaient dégainé leur dague, plus par autodéfense que pour venger les morts.

- Stop ! s'écria Kéros d'une voix de commandement sans appel. Croyez-vous que dix corps soient tombés par hasard ? Pensez-vous que je suis assez stupide pour tuer ceux qui doivent libérer la cité ? Ces hommes étaient des traîtres au service de Ziryo !
- Comment peux-tu affirmer une telle chose. Tu es parmi nous depuis peu de temps. Et tu te vantes de savoir qui est qui ! s'indigna une voix dans l'assemblée
"Bien !" Pensa Kéros. "Ils ne pensent plus à s'occuper des Indésirables."
- Si vous aviez observé qui étaient les plus réticents à attaquer votre Gouvernement, vous auriez pu le découvrir aussi. Quant à moi, j'ai dû employer d'autres méthodes plus directes et sûres, pour connaître tous ceux qui agissaient contre votre liberté. La meilleur preuve de ma bonne foi, c'est la vie qui vous habite encore.
- Et les hommes qui étaient sous leurs ordres? demanda la même voix.
"Ça y est ! Ils ne s'intéressent plus au sort des traîtres. Il ne m'aura pas été trop difficile de gagner leur cause. Je suis un peu déçu d'ailleurs. J'avais préparé encore plein d'arguments et je peux même pas m'en servir. Trop en dire risque parfois de jouer l'effet inverse que l'on souhaite. Cybella serait fière de moi...", se dit-il en un soupir.
- Nous avons vérifié leur intégrité. Nous pouvons compter sur eux. Avant tout il faudra qu'ils acceptent la perte de leur chef. Ils pensaient servir une juste cause, et auront peut-être du mal à admettre que les membres de leur propre Letch les aient trompés. Il est impératif que dix d'entre vous s'occupent de leur clan, plus d'un autre clan.

La même voix répondit alors :
- Je me charge du Letch Eanna. Je connais la plupart de ces hommes, ils m'écouteront.
"Et du même coup, je me suis fais un allié, en même temps qu'un émissaire. Sympa la vie." Pensa Kéros avant de reprendre.
- Bien ! Qui d'autre pourra s'occuper d'avertir et de prendre en charge les letchs laissés sans tête ?

Des mains et des voix se levèrent dans l'auditoire, pour citer les letchs pouvant bénéficier d'un nouveau meneur.

Les prémices de La Grande Révolte venaient d'apparaître.
Ils passèrent plusieurs heures à mettre en place le plan d'action que Kéros avait mis au point.
La double détonation servirait à provoquer l'état de choc pendant lequel l'armée de Kéros rencontrerait une résistance limitée.
Ensuite, tout devait aller très vite. Si son armée personnelle pouvait compter environ dix mille hommes, il ne fallait pas oublier que Ziryo devait en avoir au moins trente mille à son service.
A un contre trois, et dans cette situation, seul l'effet de surprise pouvait réussir à paralyser l'adversaire.

Il se souvenait de certaines batailles de l'histoire Terrienne.
Avec des effectifs inégaux, les moins nombreux avaient réussi à remporter des victoires.
490 av. J-C. Une armée de dix mille Athéniens terrasse cinquante mille soldats perses à Marathon, alors ville de l'Attique en Grèce.
Azincourt, 1415, dans le Pas-de-Calais en France.
Dix milles soldats commandés par Henri IV d'Angleterre battent trente mille soldats Français, et reconquièrent la Normandie.
Mais chacun de ces conflits avaient du être soigneusement préparé par des militaires de métier.

Kéros regrettait de n'avoir pas plus étudié ces grands événements de l'Histoire. Il regrettait de s'être tout simplement désintéressé de l'Histoire. Cela lui aurait sûrement été très utile ici. Ici où tout lui rappelait les bribes d'informations qu'il détenait sur le passé de la Terre.
Il était trop tard pour avoir des regrets. Les regrets n'avaient aucune utilité. Ils étaient tout juste bon à se retrancher derrière un passé que l'on ne pouvait pas modifier. Il ne fallait pas avoir peur du futur et vivre pleinement le présent. Et pour l'heure, il se devait d'être le plus organisé possible afin de réussir son offensive.

Chacun avait reçu des consignes très strictes concernant son plan de bataille.
Les Letchs devaient s'occuper du centre et des faubourgs de la ville, tandis que les Indésirables, maintenant acceptés de tout le monde, feraient une avancée vers le coeur de la ville.
Kéros avait pu remarquer les talents de combattant que ces derniers possédaient.
Ils avaient du les développer pour survivre dans leur monde de pauvreté. Un peuple qui souffre ne s'occupe guère des problèmes causés par la conscience. Seule la subsistance compte. Et pour l'obtenir, il leurs fallut se débarrasser de certains sentiments trop lourds à porter, quand on est obligé de se battre ou de voler pour vivre.

Les Indésirables devaient donc servir d'étau et de nettoyeurs. Si certains gardes parvenaient à fuir, ils tomberaient inévitablement entre leurs mains dévorées par un désir vindicatif de revanche.

Cybella reçut le message de Kéros comme convenu.
Le même garde le lui remis de la même manière que précédemment, avant de disparaître.

Le K majuscule, était de nouveau gravé dans la cire. Remplie d'une émotion mêlant joie et tristesse, elle ouvrit la lettre.
Joie parce que cette missive indiquait qu'elle retrouverait bientôt Kéros. Et tristesse, parce qu'elle savait que cela ne se ferait pas sans effusion de sang.
La suppression de la vie ne lui apportait jamais aucune joie. Même quand c'était nécessaire pour sauver la sienne. Elle était parfaitement capable de tuer sans sourciller, même de sang froid. Mais cela ne lui plaisait pas. Et ne lui plairait jamais.
Rester humaine était pour elle un combat de tous les instants. Comme il était si simple de se soumettre à ses instincts les plus bas. De ne plus lutter contre sa morale.
Mais non !
Elle comprenait que toutes les lois de la Terre, toutes les religions, toutes les éducations, n'avaient de raisons d'exister, que pour éviter que la société soit un vaste champ de bataille. Mais aussi pour inciter les êtres humains à s'améliorer, à devenir autre chose que des bêtes.


Loin, dans un centre de contrôle hors du temps et de l'espace connu des hommes, une voix s'élevait. Une voix qui observait, qui étudiait, qui n'interviendrait pas. Les réflexions de Cybella l'avaient réveillée.
- Pauvres mortels qui pensent manipuler le monde avec leurs règles sociales. Sans le savoir ils font partis d'un plan beaucoup plus vaste, dépassant les limites même de leur imagination. La Terre est un colossal laboratoire expérimental à l'insu de l'humanité. Sauront-ils survivre dans leur propre autodestruction ?
- Vous êtes le seul à pouvoir intervenir ! répondit une voix synthétique.
- Je sais ! C'est moi qui suis à l'origine de ce principe. Mais je suis toujours triste de voir un monde aux portes de la destruction avant qu'il ne naisse. Les Terriens avaient tout pour réussir... Mais Tacksha retiendra-t-elle la leçon ?


Cybella ouvrit la lettre et vit défiler l'alphabet terrien.

"Tendre Princesse,

Jour J-5.
Le jour de la Grande bataille approche. Et j'ai hâte d'en finir.
Je suis las d'être séparé de toi. Tu hantes mes pensées. Sans toi j'ai l'impression d'être un fantôme égaré dans un dédale de souffrance.
Tu es mon âme, Princesse.
Je ne veux plus jamais être séparé de toi.
Désormais quels que soient les événements, il faudra d'abord me tuer avant de t'emmener.
Tous ces mois qui viennent de s'écouler ne m'ont pas rendu plus fort.
Je puisais ma force à la source de ton amour, et on me l'a volé.
Quand je pense à tout le chemin qui nous reste à faire ensemble, j'ai peur de te perdre à nouveau.
Dans ce monde insolite, j'ignore si je pourrais survivre sans toi.
Pourquoi toutes ces épreuves nous sont-elles donc envoyées ?
Je ne demandais rien d'autre à la vie que de vieillir à tes côtés. Et nous voilà projetés dans un univers étrange, singulier...
Que nous est-il arrivé ?
Je me souviens de ce temps où même sous la menace de la torture, je n'aurais jamais osé dire de telles choses.
Stupides humains que nous sommes, dévorés de fierté.
Si j'avais su. Ma douce déesse.
Si j'avais su avant que nous soyons envoyés sur Tacksha...
Tous les jours je t'aurais répété mon amour, on ne le dit jamais assez. C'est bien malheureux de devoir vivre l'enfer pour s'en apercevoir.
Le seul avantage c'est qu'en enfer il fait chaud. Ainsi, on a pas tout perdu.
Ne crois pas que je me lamente, Princesse.
Remarques, ça tu le sais déjà que j'aime me plaindre.
Mais si je n'avais écrit que Jour J-5, tu m'en aurais sûrement voulu après. Alors, je préfère me perdre en discours, à la sensibilité exacerbée.

Que mon Amour t'accompagne partout où tu seras.
Je t'aime Princesse.


Kéros."

Froissant la lettre entre ses deux mains, Cybella baissa la tête en la portant sur son coeur.
Et c'est dans cette position, le visage tourné vers le sol, qu'elle se permis de verser une larme.
Comme elle aurait aimé que Kéros soit là. Elle se serait blottie contre lui, la tête sur son épaule, les bras enlaçant sa taille, et se serait mise à pleurer dans cet étreinte amoureuse pendant que lui la rassurerait, lui répéterait son amour.
Mais l'heure était à l'action.
Il ne fallait pas se laisser envahir par la mélancolie, elle aurait tout le temps de se faire consoler après. Après que ce monstre de Ziryo et cette brute de Vroki soient abattus.

Ainsi, elle rejoignit Vroki dans ses quartiers.
Quand elle arriva, celui-ci était en conférence avec quelques-uns de ses hommes de confiance.
Cybella se dit qu'il devait être en train de préparer l'offensive. Ici, personne ne pouvant l'espionner, ils étaient presque en sécurité.

- Entre Cybella ! dit Vroki.
Alors, lentement, avec son apparence la plus féline, Cybella referma la lourde porte, scellant pour l'occasion les bases de la trahison.

- J'ai fais un rêve ! intervient Cybella. Un rêve de feu. Un rêve qui porte la marque d'un nouveau jour.

Tous étaient attentifs à ses paroles. Elle s'exprimait comme si une force inconnue la possédait. Captivant son auditoire, elle continua sa prétendue vision.

- Les forces qui gouvernent notre monde m'ont fait part de leur grande satisfaction concernant de la tournure que prennent les événements. Elles m'ont affirmée que vous avez été choisis. Bientôt, dans cinq jours, toute leur puissance sera mise à votre disposition. Elles m'ont dit que la prise du pouvoir devait se faire après qu'elles aient grogné deux fois. Soyez prêt ! Car c'est la seule occasion qu'elles vous accorderont.
- Comment se fait-il qu'elles communiquent avec toi ? Et qui sont-elles ? demanda un lieutenant de Vroki, plus sceptique que les autres.

Cybella dégaina un petit poignard dissimulé sous sa hanche, et sans que personne eut le temps de bouger, se positionna derrière son interlocuteur, la lame sous sa gorge.

- Doutes-tu des pouvoirs infinis qui régissent notre univers ?

La vitesse avec laquelle fut exécutée l'opération déstabilisa tout le monde. Pour se déplacer aussi rapidement, avec autant d'efficacité, il fallait certainement être hors du commun.
Cybella était donc réellement la messagère des puissances occultes.

Quant à elle, elle savait qu'aucune divinité ne lui apportait son aide.
Cette rapidité, cette dextérité, était dues à un long, très long et douloureux entraînement dispensé par leur maître d'armes, Ménios.
Ménios qui, après leur avoir tout enseigné pour survivre dans ce monde, disparut sans laisser de message, sans laisser aucune trace. Emportant avec lui le gardien de sa demeure. l'immense félin s'était lui aussi évaporé.
Cybella et Kéros avaient la sensation d'avoir toujours su que cela finirait ainsi. Ils n'en ressentaient pas moins un grand vide. Mais il leurs fallait grandir, et devenir indépendants.
Il était un temps pour apprendre, et un autre pour utiliser ses connaissances, afin d'en acquérir d'autres par soit même, ou de vivre, tout simplement.

La lame toujours sous la gorge, le lieutenant de Vroki sentait son scepticisme se dissiper comme le brouillard soufflé par le vent.

- Je ne doute point de leur pouvoir. Je voulais juste savoir qui elles étaient.
- Te crois-tu suffisamment digne pour le savoir ? reprit Cybella, laissant la lame jouer sur sa peau qui commençait à saigner.
Elle ne souhaitait pas le tuer. Elle voulait seulement obliger l'assemblée à abdiquer en sa faveur.
- Ça suffit ! s'exclama Vroki. Il te croit, nous te croyons tous !
- Dans cinq jours, vous entendrez un son venant du ciel. Un son d'une violence inouïe. Vous saurez alors qu'il faudra attaquer, attaquer, attaquer sans cesse jusqu'à ce que la victoire vous appartienne. Tel fut mon rêve.
Rengainant son poignard, Cybella sortit de la pièce comme elle y était rentrée, sublime et nébuleuse.
Elle laissa les hommes de Vroki mettre en place leur plan d'action.

- Nous ferons confiance à son rêve. Dans cinq jours nous attaquerons. Si aucun son ne se fait entendre, alors vous attendrez mon signal.

Les préparatifs avaient pris fin. Chacun connaissait parfaitement le rôle qu'il devait tenir.
Tout était enfin en place pour la grande attaque.
Cybella attendait dans ses appartements que Vroki veuille bien la rejoindre. Elle savait qu'il viendrai lui faire part de son plan. Dévoilant ainsi son intelligence, et montrant qu'il était un meneur d'hommes.
Stupide mâle aux réactions prévisibles.
La première chose pour manipuler quelqu'un, c'était d'en connaître la nature. Et la plupart des hommes se dévoilaient beaucoup trop rapidement, trop facilement. Tout cela pour montrer qu'ils étaient plus forts, plus malins que les autres.
Quelle ironie de rencontrer les faiblesses là où résidait la force.
La nature humaine était souvent beaucoup trop transparente. Mais elle ne s'en plaignait pas. Bien au contraire, elle avait appris à s'en servir.

- Voilà Cybella ! Tout est prêt pour attaquer. Nous allons attendre la date que tu nous a suggérée pour passer à l'offensive.
- Juste une chose Vroki !
- oui ?
- Il ne faut pas éliminer Ziryo !
- Pourquoi ? demanda Vroki.
- Il nous sera utile pour faire abdiquer le reste des hommes qui lui seront encore fidèles, lui mentit Cybella.
L'unique raison de garder Ziryo vivant, s'était qu'il pouvait peut-être leurs permettre de pénétrer dans la salle où se trouvait la malle renfermant l'Isht, le premier fragment du Pérékao destiné à les conduire à la porte de Tianaco, qui les ramènerait sûrement chez eux.
- Tu as tout à fait raison, poursuivit Vroki. Il nous sera utile pour faire plier les plus récalcitrants.

Maintenant, tout était enfin en place.
Encore cinq jours. Cinq petits jours, et elle rejoindrait enfin Kéros.
Elle aurait voulu dormir pendant tout ce temps. Mais cela n'aurait rien arrangé. Il fallait résister à la tentation de s'endormir pour que le temps s'écoule plus rapidement.
Elle avait appris que le sommeil était son pire ennemi dans ces cas là. Au réveil, les choses n'avaient jamais évolué. Tant que son esprit était lucide, elle pouvait encore penser, décider, et, au besoin, agir.

Ce refuge était une solution bien trop facile et dangereuse. Cela revenait au même que boire, ou se droguer pour fuir la réalité.
Garder la tête haute, même dans les situations les plus difficiles.
Il n'y avait que dans l'adversité que l'on connaissait sa véritable valeur.
Comme le disait Kéros :
"C'est quand tout vous abandonne qu'il faut se battre. Quand la vie est trop facile, on a aucun mérite à réussir. On possède tous cette force qui nous fait avancer. Il faut chercher et chercher encore en nous ce pouvoir insoupçonné, car il est là. La fatalité n'a jamais arrangé les choses, elle ne fait que les empirer. On doit maîtriser une partie de son destin."

Le soleil s'élevait lentement sur l'horizon. Il projetait au loin ses rayons, teintant d'une couleur de feu tout ce qu'il touchait.
La ville se réveillait au rythme de la lumière naissante.
Les rues commençaient à se remplir des premiers citadins. Les yeux encore lourds de sommeil, ils déambulaient vers leurs postes de travail.
Les bruits matinaux résonnaient légèrement dans toute la cité. Comme tout était si calme, comme tout semblait respirer la douceur d'une journée nouvelle.
Quelques oiseaux faisaient une ovation à la vie diurne reprenant ses droits sur la froide nuit venant de s'écouler.
Une lumière tamisée filtrait au travers de la palmeraie, créant une image paradisiaque.

Tout à coup un bruit surgi de l'enfer éclata si fort que tous les murs de la cité vibrèrent sous une double détonation.
Tous les corps de la ville se figèrent.
Aucun ne put exécuter le moindre geste. C'était comme si le bruit s'était répercuté dans chaque muscle de chaque corps, paralysant tous les nerfs sur son passage.
Puis des cris s'élevèrent...
Des cris de rage, des cris réclamant le prix du sang pour toutes ces années passées sous la domination d'un tyran tortionnaire.
L'ivresse de la bataille avait ôté la peur chez tous les participants à la Grande Révolte, comme on devait l'appeler plus tard.
Chaque révolutionnaire fonçait droit vers l'objectif qui lui avait été fixé.
Certains prenaient d'assaut les postes de garde installés un peu partout dans la cité.

Les corps des soldats de Ziryo tombaient sous les lames affûtées des Oades, redoutables de colère.

Ceux-ci étaient mus par une haine rarement égalée, tandis que les autres étaient encore pétrifiés par l'explosion infernale.
Plus qu'une guerre éclaire, c'était une véritable boucherie. Les corps encore mouvants se vidaient de leur sang.
Toutes les rues donnant sur les positions militaires étaient devenues rouges. Pendant que la vie s'écoulait, la liberté reprenait ses droits sur la tyrannie.
Les soldats une fois au sol, à l'agonie, n'avaient pas le loisir de mourir en paix. On s'acharnait sur leurs corps déjà meurtris.
Et comme si l'armée particulière de Kéros ne suffisait pas, les citadins prenaient part eux aussi au massacre.

Comme ils avaient été prompts à se remettre du choc émotionnel causé par la puissante déflagration.
Ils avaient un contentieux de vingt années à régler avec le pouvoir central. Et ils ne se privaient pas de faire payer lourdement cette addition trop longue pour leurs esprits ivres de vengeance.
Les corps étaient démembrés. Les têtes tranchées, avant même que le souffle de la vie eût cessé.
Tout ce sang, toute cette horreur...
Le paradis d'Oade venait de s'éteindre, prenant un tournant sanguinolent.
Ces habitants ne seraient plus jamais les mêmes. C'était un fratricide sans précédant pour ces gens qui avaient toujours vécus ensemble.
Kéros se tourna vers son passé, vers l'époque où il était encore Khrys.

Il avait grandi avec l'image redoutable de la seconde Guerre Mondiale. Bien qu'ayant atteint la trentaine dans les années 90, les films, les photos des horreurs de cette guerre exterminatrice, étaient venues jusqu'à lui.
Encore deux où trois guerres, et d'autres fratricides dans la même période que ses trente ans.

Des peuples d'Europe ou d'Afrique s'auto-détruisaient, au nom d'une indépendance dissimulant, dans un dédale politique et financier, des ambitions moins nobles que la liberté ou l'émancipation.

Des guerres représentaient des opportunités bien trop grandes pour des puissances officieuses. Seul le pouvoir de l'argent et la domination avaient un intérêt.
Ainsi, on pouvait continuer à vendre des armes, faire cheminer toute sorte de marchandises plus ou moins licites et, par la même occasion, on endettait toute une nation qui devenait redevable à ses bienfaiteurs pour de nombreuses décennies.
La guerre froide avait cessé, il fallait trouver d'autres terrains de tension, d'influence politique.
Et derrière ces conflits d'intérêts, des peuples agonisaient...
Voir de telles atrocités au travers d'un petit écran ou de journaux n'avait rien de comparable avec la réalité.
Il fallait être présent sur les lieux du massacre pour se rendre compte de la monstruosité des actes.

Et Kéros qui se vantait de pouvoir regarder n'importe quelle horreur sans sourciller, laissa l'eau de ses yeux couler sur ses joues, comme s'il essayait de laver cette insulte à la dignité humaine, par la seule force de ses larmes.
Mais rien ne viendrait désormais effacer ces images horribles. Il s'en souviendrait pour le restant de sa vie.
Une pseudo liberté valait-elle la peine d'être payée aussi chère ?
Seul l'avenir d'un peuple qui ne pouvait même plus prétendre à un tel nom révélerait si la liberté méritait un tel sacrifice. Le sacrifice de l'humanité.
Les premiers vers d'une ode lui revenait à l'esprit :

"La lame en acier inaltérable
Pénètre la chair si vulnérable
Sur le flanc le sang se répand
Emportant les tourments des vivants

Les dettes contractées dans l'enfance
Détruisent les rameaux de l'innocence
Combien de larmes doivent couler
pour que les armes se fassent oublier

Vaines querelles des mortels
Voués à une haine éternelle
Les hommes dans leur immense bonté
Annihilent confiance et beauté."


Et Kéros se mit à penser : "Mon dieu ! Qu'ai-je fais ? Ménios, cela était-il vraiment nécessaire ? Quel enseignement dois-je en tirer ? Ménios ! Ménios..."
Un voix au fond de sa conscience lui répondit : "Stupide mortel ! Croyais-tu que nous te laisserions atteindre tes objectifs facilement ?"
Et perdu au milieu de la foule, les yeux tournés vers le ciel, il cria :
- Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous ?
Aucune ne réponse lui parvenant, il tomba à genoux, le visage prostré, et laissa ces mots sortir de sa gorge dans un murmure à peine audible :
- Je vous déteste ! Je vous déteste !

Le voyant dans cette position, Zaïn, qui l'avait secondé durant toute la bataille, lui demanda :
- Kéros, ça va ? Tu es blessé ?
- Oui ! Dans mon âme ! La vida le quedo tan seco, que lloraba lagrimas de polvo.
- Quoi ?
- Non rien. Où en sont les combats ?
En effet, il était trop tard pour avoir des états d'âme. Sa seule motivation, désormais, serait d'aller jusqu'au bout de sa quête, afin que toute cette infamie ne soit pas vaine.

Dans la citadelle de Ziryo, les combats faisaient aussi de très gros ravages.
L'armée de Vroki, dans un silence de mort, s'était aussi préparée à l'offensive depuis l'aurore.

Des bruits couraient à travers les rangs. Des bruits qui disaient que des divinités leurs viendraient en aide. Ce seraient eux qui donneraient le signal de départ du renversement du gouvernement.
Vroki avait bien essayé d'étouffer la rumeur, mais la superstition avait été plus forte. On ne peut pas lutter contre les faiblesses de l'esprit humain lorsque celui-ci se croit investi d'un pouvoir divin.
Cybella était plutôt fière de l'impact qu'avaient eus ses propos sur les soldats dissidents.
Tout le monde savait que l'oracle émanait d'elle. Et maintenant, on la craignait au point de la vénérer.
Elle ne fit rien qui pouvait annihiler sa prétendue divination. Elle se laissa porter sur cette vague, revêtant pour l'occasion une combinaison blanche, en signe de pureté.
Elle se trouvait avec le plus gros des troupes en admiration devant leur nouvelle déesse, quand le ciel se déchira dans une explosion cosmique.
Les Dieux avaient donné leur bénédiction, l'action maintenant appartenait aux humains.

Redoutables étaient les hommes guidés par une foi aveugle en leur mission. La confirmation de l'oracle les avaient poussé à se sentir invulnérables, et ils en étaient d'autant plus terrifiants.
Les hordes de tueurs se dispersèrent dans les couloirs de la mort. Tout soldat ne portant pas le brassard jaune de Vroki était éliminé sans sommation.
Un petit groupe mené par Vroki et secondé par Cybella se dirigea vers les appartements impériaux. Ils n'y rencontrèrent qu'une faible résistance, étant donné que la plupart des hommes appartenant à la garde impériale avaient pris le parti de Vroki.

Un autre drame se déroulait à l'intérieur de l'enceinte du palais. Les forces militaires s'en trouvaient d'autant plus affaiblies.

Ziryo s'était réveillé en sursaut suite à l'explosion. Il gisait là, à moitié traumatisé par ce son étrange venant de le tirer de son sommeil.
Des bruits d'agitation se faisaient entendre dans le couloir.
La jeune fille qui partageait sa couche pour la nuit lui demanda :
- Que se passe-t-il ?
- Silence femme ! lui répondit il.

Il revêtit un peignoir, et se dirigea vers la porte.
Arrivé à moins d'un mètre de celle-ci, les deux battants de la porte s'ouvrirent manquant de l'assommer de justesse.
- Que...! s'exclama Ziryo.
- Pas un geste ! Ta tyrannie vient de cesser, sale chien, lui répondit Vroki.
- Mais....
- Silence ! Dorénavant tu parleras uniquement quand je t'en donnerai l'ordre, lui dit Vroki en pointant sa lame sur sa gorge. Compris ?
Ziryo opinant de la tête, lui montrant qu'il avait parfaitement saisi la situation.
- Bien ! termina Vroki dans un large sourire.
Ils entreprirent de se rendre tous ensemble dans la salle du trône, afin que Ziryo déclare officiellement la passation du pouvoir entre les mains de Vroki.

Chemin faisant, ils passèrent devant l'entrée principale du palais.
Les combats avaient baissé d'intensité. Les quelques soldats rescapés, tentaient de trouver leur survie dans la fuite.
Les deux portes fermant l'enceinte de l'antre de Ziryo s'ouvrirent violemment sous la pression des soldats en fuite.
Une vague humaine était en train de déferler de la résidence impériale, tandis qu'une autre vague se précipitait à sa rencontre.

Cela ne dura que l'espace de quelques secondes. Les malheureux furent pris dans une tenaille composée de quatre points convergeant dans leur direction.

D'un côté, les troupes armées de Kéros se dirigeaient droit devant, après avoir anéanti les postes de garde de la cité.
De l'autre, c'était la population en furie qui se rapprochait du pouvoir.
On voyait surgir les Indésirables ayant rempli leur office de nettoyeur.
Enfin, la retraite des soldats était coupée par les forces de Vroki qui pourchassaient leurs anciens compagnons d'arme.

Et c'est dans cette formidable mêlée de chair et de sang que se paracheva l'assaut final.
Kéros n'avait pas prévu une telle ruée, et il ne pu qu'observer les Oades déchaînés, s'en donner à coeur joie sur les militaires de tous bords.
Ainsi, toutes les forces armées officielles, celles de Ziryo et celles de Vroki, furent anéanties dans un terrible bain de sang.

La grande place publique était devenue un vaste champ de bataille où des centaines de corps s'entassaient.
La grande majorité avait cessé de vivre, mais certains s'agitaient encore. Tous les soldats blessés étaient systématiquement achevés. Quant aux civils, Kéros ayant renoncé à prendre le parti des militaires agonisants pour éviter que la population se retourne contre lui, il imposa qu'on leurs vienne en aide.
Les blessés furent extirpés tant bien que mal du charnier sanglant, pour être transportés vers les tavernes qui feraient office de dispensaire.
Entouré de sa garde personnelle composée exclusivement des Indésirables des premiers jours, Kéros prit la direction du palais.

Arrivé devant les portes, il remarqua un petit groupe tapi au fond du grand hall.
Quelques soldats en plein traumatisme émotionnel dû au massacre de leurs compagnons. Un empereur devenu livide face à sa destitution aussi rapide que soudaine, et un ersatz de commandant.
Perdue parmi ce groupuscule, une ravissante créature, sortie tout droit des rêves les plus fous de Kéros.
Comme elle était belle, toute de blanc vêtue. Comme elle était fière de son prince rebelle qui venait la chercher.
Ses grands yeux plongés dans le regard éperdu de Kéros lui insufflaient des mots d'amours imprononçables.
Alors Kéros sut. Il sut, dans le silence même de Cybella, merveilleuse de splendeur, qu'il n'avait jamais cessé de l'aimer. Qu'il l'aimerait jusqu'à sa mort.
Il n'avait qu'une seule envie...
Courir, la prendre dans ses bras. Enfouir son visage dans la chevelure désordonnée de Cybella. L'embrasser. L'embrasser encore. A en perdre la raison. A ne plus se souvenir... A oublier... A s'égarer dans l'éternité de cet amour absolu, total, de cet amour immortel des amant du premier jour.
Mais la seule chose qu'il vit, ce fut la main de sa princesse tenant un objet brillant se diriger droit vers le coeur de Vroki.

Et Cybella prononça ces mots, avant que Vroki ne meurt :
- Je déteste Ziryo. Mais sache que je te hais encore plus. Tu m'as servi mieux que je ne l'aurai espéré. Ta misérable révolte n'a fait que vous affaiblir mutuellement. Et maintenant, tu meures d'avoir trop vécu.

Le regard hébété, Vroki vit la lame sortir de son corps, et son sang se répandre sur son uniforme.
Ses soldats, trop effrayés, ne firent rien pour réagir.

- Emparez-vous d'eux ! ordonna Kéros en s'approchant de la petite troupe.

Les Indésirables se saisirent des hommes de mains de feu Vroki, pendant que Kéros se dirigeait lentement vers Cybella qui l'attendait sans bouger.

Tous les bruits, toutes les personnes qui les entouraient s'effacèrent de leurs esprits. Ils se sentaient complètement isolés parmi toute cette petite foule.

Leurs bras s'écartèrent pour former une étreinte pleine d'amour, pleine de passion.
Ils étaient enfin réunis... Et Kéros dans leur langue natale, lui murmura :
- Cara mia. Bellissima. Comme tu m'a manquée Baby.
La voix à moitié étouffée par les pleurs, Cybella lui répondit sur le même ton.
- O mon amour ! Je n'avais qu'une seule idée. Te retrouver et ne plus jamais te perdre. Je t'aime si fort, mon prince, tellement fort.
- Pleure Princesse. C'est ça pleure mon ange. Maintenant plus rien ne pourra nous arriver. Je te le promets. Désormais, je veillerai à ce que plus personne ne nous sépare. Mon amour pour toi est si grand qu'il engloberait l'univers tout entier.
- Kéros, Kéros. Comme je t'aime.
Desserrant l'étreinte, Kéros s'écarta un peu de Cybella et lui dit :
- Allez. Viens mon coeur. Nous avons encore tant à faire. Et s'adressant à Ziryo dans la langue Tackshane.
- Où se trouve la salle aux trésors ?
Ce fut Cybella qui lui répondit.
- Viens Kéros. Je sais où se trouve le premier fragment. Que croyais-tu que je faisais pendant que tu profitais de ta liberté ?
- Çà c'est pas gentil Princesse, lui répondit Kéros.
Ils se mirent à rirent aux éclats sous les yeux surpris des Oades.

Une petite troupe composée de Cybella, Kéros, Zaïn, Spa, Narram, Ziryo, et une dizaine d'Indésirables, s'engouffra dans le tortueux réseaux de boyaux devant les conduire jusqu'à la grande porte en pierre renfermant le premier fragment.
Arrivée devant la salle au trésor, Cybella força Ziryo à ouvrir la porte en appliquant sa main sur l'empreinte murale.
Celui ci mit un certain temps avant de répondre.
- Je m'y refuse !
- Tu ne peux pas ! lui répondit Kéros.
- Sans moi, vous ne pouvez accéder à la salle.
- Il dit vrai. Affirma Cybella. La salle est protégée par un système de sécurité un peu trop sophistiqué à mon goût.
- A ce propos, lui dit Kéros, j'ai vécu une expérience assez étrange cet après-midi. Il faudra qu'on en reparle.
- Soit. Mais en ce qui concerne le système de sécurité...
- Bon. Apparemment, pour actionner l'ouverture, ce taré doit mettre sa main dans cet orifice, dit Kéros en désignant l'empreinte murale.
- C'est cela. Mais je ne m'exécuterai pas.
- Crois-tu que ta main doive obligatoirement être le prolongement de ton bras pour être appliquée ici ? continua Kéros en souriant.
- Heu... heu...
- Bien. Je vois que tu commences à comprendre.
- Même si j'ouvre, les lumières vous empêcheront d'entrer.
- Elles nous ont bien laissé rentrer la dernière fois.
- Je sais ! Mais elles me parlent. Et me disent si je peux laisser quelqu'un d'autre y accéder.
- Elles te parlent ? interrogea Cybella, tu ne m'as rien dit de tel la dernière fois.
- Elles ne m'ont pas autorisé à révéler leur existence.
- C'est quoi c't'embrouille ? intervint Kéros.
- J'en sais autant que toi, répondit Cybella.
- Mon brave Ziryo. Va falloir que tu t'expliques.
- Je ne peux pas. Ils me tueraient.
- Tout à l'heure c'était elles. Maintenant c'est ils.
- Je ne peux rien vous dire. Vous ne comprenez pas ? Je ne peux rien vous dire...
- Ecoute bien bouffon. Si tu ne parles pas, c'est moi qui te tues. Alors choisis.
- Ils ne voulaient pas vous laisser partir. Ils voulaient que je vous retienne. C'est eux qui sont responsables de tout ça. Moi je ne suis que leur marionnette.
- Bien sûr. Bien sûr. Et moi je suis un dromadaire.
- Non ! Je ne sais même pas ce que c'est qu'un gros madère. Mais vous, vous êtes des Terriens.
Sur ces mots, Cybella et Kéros se regardèrent simultanément. La surprise et l'interrogation se lisaient sur leurs visages.
- Là mon pote t'en a trop dit ou pas assez.
- C'est beau ce que tu viens de dire, mon héros.
Dans leur langue natale, Kéros répondit :
- Ouais ! Je sais. J'ai entendu ça dans un film.
- Et ça marchait ?
- Je sais pas, y a eu les pubs et je suis parti aux toilettes. A mon retour la chaîne n'émettait plus. Problème technique je crois. Se tournant vers Ziryo, Kéros finit sa phrase en Tackshan : Et bientôt ce sera toi le problème technique.
- Ne me faites pas de mal. Je vais tout vous dire. Tout ! Il paraît que vous êtes des monstres prêts à tout pour réussir votre mission. Ils m'avaient prévenu, mais je vous avais sous-estimé.
- Belle réputation. Pas vrai ma douce colombe ? Tu te rends compte mon ange. Tu es un véritable monstre. Mais ça je le savais déjà.
Lui envoyant, pas trop violemment son coude dans les côtes, Cybella lui répondit avec une mine faussement affligée.
- Méchant. Moi qui suis amour et douceur. Comment peux-tu me traiter ainsi ?
- C'est vrai, mon ange. Tu vois ce que ce tyran de Ziryo me fait dire. Je crois qu'il mérite un châtiment exemplaire. Je vais lui montrer que je suis vraiment un monstre.
En sortant une lame de sa combinaison, Kéros lui dit :
- Je vais commencer par te trancher la main, et l'appliquer sur le mur.
- Vous allez pas faire ça ? demanda Zaïn.
- Oh que si! Il va le faire, répliqua Cybella.
- D'accord. D'accord. Je pose ma main sur le mur.

Et Ziryo s'exécuta. La porte, accompagnée d'un lourd son caverneux, s'ouvrit et les faisceaux lumineux apparurent de nouveau.

Tout le monde attendait que les lumières cessent.
Sauf Ziryo qui semblait écouter quelque chose ou quelqu'un. Et s'en prévenir, il s'élança vers la salle.
Personne n'eut le temps de bouger. Les portes se refermèrent derrière lui, bloquant du même coup l'accès à la salle.
Kéros ayant observé la scène sans pouvoir réagir s'exclama :
- And now ! On n'est pas dans la galère. Dis-moi Cybella, tendre et douce Princesse. T'as une idée pour rentrer là dedans ?
- Pas vraiment mon chou.
- Alors ça ! Tu peux pas savoir à quel point ça m'énerve.
- De quoi mon chou ? De ne pas pouvoir rentrer ?
- Non ça, ça peut se régler avec un peu d'imagination. Ce qui m'énerve, c'est quand tu m'appelles "mon chou".
- Ah rien que ça, mon chou ! Alors trouve vite une solution pour pénétrer dans cette salle. Sinon, je continue à t'appeler "mon chou", mon chou !
- Tu ferais pas ça ?
- Si je le ferais. Mon chou, mon chou, mon chou !
- Çà va. Arrête, arrête, arrête. J'ai une idée.
- Je savais que ça marcherait. Ça a toujours stimulé ton cerveau.
- Mon quoi ?
- Ton cerveau, mon chou.
- Tu avais dis que tu arrêterai.
- Non ! Tu avais dis que j'arrêterai.
- Et voilà. Six mois sans me voir, et t'es pas capable de me dire quelque chose de gentil.
- Tu veux que je te dise quelque chose de gentil ?
- Ah oui!!!

C'est cet instant que Zaïn décida d'exploiter pour faire une remarque :
- Dites. Je veux pas vous déranger. Mais que fait-on maintenant ?
- Maintenant ? reprirent en coeur Cybella et Kéros.
- Ben oui ! Faut pas oublier que Ziryo est enfermé tout seul là dedans.
- C'est vrai, rétorqua Cybella. Mais temps qu'il est à l'intérieur, au moins on sait où il est.
Et Zaïn se mit à penser : "Ils sont vraiment pareils ces deux-là. On comprend jamais quand ils parlent. Peut-être de l'humour de leur pays ?"
- C'est vraiment pas de chance, continua Kéros.
- De ne pas pouvoir accéder à la salle du trésor ? répliqua Zaïn.
- Non pas ça !
Le regard interrogateur, Zaïn demanda :
- Ben alors quoi ?
- Et bien Cybella allait me dire quelque chose de gentil juste au moment où tu as interrompu notre conversation.
Eut égard à tous les événements de la journée, Zaïn finit par craquer sous le regard amusé de Cybella et Kéros.
- Tu ne peux pas tenir toute une conversation sérieusement ?
Cybella regarda Zaïn, les yeux pleins de tendresse et lui dit :
- Ne soit pas trop dur avec lui. Il vient de vivre des moments très éprouvants.
- C'est bon vous avez gagné. Finit par dire Zaïn en désespoir de cause. J'abandonne.
Kéros ne put s'empêcher de rire aux éclats. Il savait que Zaïn ne le prendrait pas mal, étant donné qu'il avait déjà goûté à son humour particulier.
- Bien ! En ce qui concerne l'ouverture de la porte, je pense avoir la solution.
Tout le monde le regarda en attendant qu'il veuille bien leurs expliquer la façon dont il allait s'y prendre.
- Qu'est-ce que vous avez à me regarder comme ça ?
- On attend que tu nous dises ce que tu va faire pour l'ouvrir, répondit Narram.
- Je peux pas !
- Comment ça "Je peux pas !" ? Répliqua Cybella.
- Ben voilà, je crois connaître la solution pour ouvrir, mais je ne vois pas comment neutraliser les rayons lumineux. Présumant que ceux-ci nous empêcherons de pénétrer dans la salle, je ne veux faire courir aucun risque à personne.
- Rien que ça, mon chou ?
- Tu vois ! Tu recommences.
- Non mon chou. Je continue. Car moi je sais comment nous débarrasser des faisceaux.
- Comment ça, tu sais ?
- Ben oui, mon chou. Réfléchis un peu et tu verras que la solution est au bout de ton nez.
- C'est un indice ?
- C'est un indice !
La voix de Spa s'éleva :
- Vous croyez pas qu'il est un peu tard pour jouer aux devinettes ?
Et Kéros lui répondit :
- La connaissant, je doute qu'elle me donne la solution.
- Je ne vous comprends pas.
- C'est tout simple, continua Kéros. Même en période de crise, il faut savoir regarder et analyser une situation. Si elle m'apporte la solution, alors je n'aurai aucun mérite. Surtout si je suis capable de la trouver seul.
- Mais elle a eu beaucoup plus de temps que nous pour y penser.
- Mauvaise excuse... répliqua Cybella. Si nous nous étions trouvés en même temps devant le fait accompli, alors il aurait quand même fallu trouver une solution rapidement. Et je sais que Kéros en est capable. Donc je ne l'aiderai pas. "Apprenez moi à pêcher, et je mangerai tous les jours".
- Encore un indice ? Demanda Spa.
- Non ! Une phrase pleine de bon sens, répliqua Kéros.
- Moi aussi je renonce à vous comprendre, conclut Spa.

Et Cybella s'adressant exclusivement à Kéros dans leur langue natale :
- Tu as trouvé ?
- Je pense avoir la solution. Le soleil me brûle les yeux.
- Je vois avec plaisir que tu as compris.
- Facile avec le bout de mon nez.

Se tournant alors vers Zaïn, Kéros lui demanda de lui apporter le sac contenant ses effets personnels.
Farfouillant dans son escarcelle, Kéros en sortit ses lunettes noires, qu'il avait gardé depuis les premiers jours de son arrivée sur ce monde.

- Qu'est-ce que c'est ? Demanda Zaïn.
- Notre laisser passer !
- Et ça sert a quoi ?
- A laisser passer ! répondit Kéros, avec un sourire en coin. Et s'adressant à tout le monde :
- Voilà. L'ouverture de la porte ne doit pas être obligatoirement commandée par la main de Ziryo. Je pense que le système de sécurité réside dans ces lumières qui nous aveuglent. Si elles reconnaissent les personnes, alors elles autorisent l'accès à la salle. Sinon, on finit en brochette.
- Et si tu te trompes, et qu'il faut obligatoirement que ce soit Ziryo qui ouvre la porte ? interrogea Narram qui, jusqu'alors, n'avait rien dit.
- Et bien on passe au plan B.
- Qui est ? Demanda Zaïn.
- Différent du plan A, répliqua Kéros, le plus sérieusement du monde. Il termina son discours en ajustant les lunettes.
- Zaïn.
- Oui Kéros ?
- Quand je te le dirai, tu poseras ta main sur le mur, dit Kéros en s'emparant de son arc.
Maintenant, tout dépendait du nombre de points de départ de la lumière, et de sa rapidité à décocher les flèches pour les atteindre.

Kéros se souvint d'une leçon enseignée par Ménios.
Ils venaient de pénétrer dans une vaste caverne, fermée par une serrure spéciale installée par Ménios. Celui-ci souhaitait en interdire l'accès à tout intrus.

L'intérieur de la caverne faisait une trentaine de mètres de long pour une dizaine de large.

Sur toute la longueur, des dizaines de pantins de bois avaient été installés. Ils possédaient un système leur permettant d'avancer à vitesse contrôlée vers l'entrée de la salle.
Ménios leurs avait expliqué que le seul moyen de les arrêter était de toucher la cible à un point précis du pantin, le coeur.
Dans le cas contraire, les marionnettes articulées vous fonçaient droit dessus, risquant de provoquer des blessures plus ou moins graves en fonction de leur vélocité.
Les premières tentatives furent à vitesse réduite, pour être augmentées progressivement par la suite, jusqu'à atteindre une vitesse maximum.
Des jours durant, Cybella et Kéros, s'étaient entraînés à décocher les flèches de plus en plus vite afin d'éviter les pantins de bois.
Ils arrivèrent finalement là où Ménios souhaitait les amener, jumelés dans une parfaite harmonie, vitesse et précision.
Kéros était toujours impressionné par l'existence même d'un tel système, celui-ci devant faire appel à différentes techniques inconnues de ce monde. Mais ils n'avaient jamais rencontré sur Tacksha, quelqu'un qui fût autant instruit que Ménios.

Zaïn s'approcha du mur et, au signal de Kéros, appliqua sa main comme il l'avait vu faire par Ziryo.

La porte s'ouvrit à nouveau avec le même son caverneux.
S'en perdre de temps, Kéros visa chaque point lumineux à sa base, et décocha autant de flèches qu'il y avait de "projecteurs".
L'opération dura très peu de temps, et toutes les lumières furent bientôt éteintes.
"Le système doit être aveugle à présent", se dit Kéros. "Avec un peu de chance, cela suffira pour pénétrer à l'intérieur."

Tous les regards émerveillés étaient tournés vers la salle immense aux limites mal définies. Un amas de coffre en bois reposait dans la salle aux trésors, chacun devant contenir une véritable fortune, pensa Kéros.

- Bien, mes chers amis. Il ne nous reste plus qu'à entrer, s'exclama-t-il.
- Es tu sûr que c'est sans danger ? demanda Spa.
- On n'est jamais sûr de rien dans la vie. Le seul moyen de le savoir est d'y pénétrer. Un volontaire ? demanda Kéros, certain que personne ne se désignerait.
Une main s'éleva dans la petite troupe des Indésirables. C'était celui qui devait la vie sauve à Kéros, suite au vol dans les vergers.
- Es tu sûr de vouloir y aller ? demanda Kéros.
- Tu m'as sauvé la vie. J'ai désormais une dette éternelle envers toi.
- Je n'en demande pas tant, tu sais. Tu ne me dois rien.
- Je te dois bien plus que ma propre vie. Grâce à toi, j'ai pu continuer à m'occuper des miens.
- D'accord. Mais si tu meures maintenant, ils n'auront plus personne pour se charger d'eux.
Ce fut Narram qui répliqua :
- Nous ne laisserons plus mourir les nôtres. Nous sommes tous du même sang, désormais. Du sang qui a coulé pour notre liberté. Aujourd'hui marque un nouveau jour. Un jour où chacun pourra vivre décemment, en profitant de tous les avantages qu'offrira notre nouveau monde.
- Je suis plus qu'enchanté de t'entendre prononcer ces mots, Narram.
- C'est toi qui m'as montré que nous devions prendre soins des nôtres. Nous ne recommencerons pas les mêmes erreurs que nos précédents dirigeants. Je t'en fais le serment.

Une voix s'élevant de l'intérieur de la salle interrompit leur conversation.
- Regardez. Je suis rentré et il ne m'est rien arrivé. Vous n'avez rien à craindre. Vous pouvez me rejoindre.
Derrière l'Indésirable apparut une ombre. Personne ne l'avait vue venir, et Ziryo, un large poignard à la main, sauta sur l'indésirable, plantant profondément sa lame dans la gorge de sa victime, il lui ôta la vie aussi rapidement qu'il était apparu.
Cybella eut à peine le temps de se saisir de son propre poignard. Les muscles tendus à l'unisson, elle le jeta dans les airs. Celui-ci tournoya plusieurs fois avant d'atteindre sa cible en pleine tête.
Le couteau se planta profondément dans la boite crânienne. Mais il était trop tard, beaucoup trop tard. La vie quittait le jeune homme avant que Ziryo ne meurt.

Oubliant toute précaution, la moitié des Indésirables encore vivants, se précipita à l'intérieur de la salle, afin de rendre un dernier hommage à celui qui venait d'offrir sa vie.

Il était la dernière victime de la libération.
Afin que nul n'oublie ce jour particulièrement sanglant, Kéros demanda qu'on érige un monument en son souvenir, sur la place principale.
L'être humain, selon lui, avait une fâcheuse tendance à effacer l'Histoire.
La sélection des souvenirs entraînait l'inévitable renouvellement des actes les plus barbares, ou l'ascension au pouvoir d'hommes cruels et sans scrupules, guidés uniquement par l'ambition personnelle, et un goût prononcé pour les génocides, ou le nettoyage d'une certaine partie de la population.
Pour l'avoir vécu dans son monde, Kéros souhaitait empêcher qu'ici un nouveau Ziryo ne reprenne le pouvoir.
La haine et l'intolérance devaient être combattues sans relâche. Et le monument sur la place représenterait un symbole qui irait dans ce sens.

Cybella et Kéros se dirigèrent à leur tour dans la salle.
- Suis-moi Kéros. Je sais où se trouve l'Isht.
- Tu l'as repéré ?
- Oui. Le premier fragment se trouve dans une malle assez étrange. Mais il y a un léger problème.
- Ah oui et lequel ?
- Et bien, selon notre regretté tyran, et ce sont ses propres paroles : "Nul Tackshan n'a le droit de les ouvrir."
- Je vois pas où est le problème. On est pas Tackshan !
- Je pensais bien que tu me ferais ce genre de réponse. Mais j'ai pas envie d'essayer de l'ouvrir au risque de nos vies. D'autres ont essayé, et on a retrouvé un petit tas de cendres devant la malle.
- Ouais ! Ma foi, ça m'a l'air d'être une bonne excuse.
- La malle comporte des signes qui me sont très familiers. J'avais pensé à des hiéroglyphes. Mais ce n'est pas ça. De plus, un étrange dessin est sculpté dessus. L'image d'une femme juchée sur un lion, portant un carquois à chaque épaule et une épée au côté.
- Montre la moi.

Arrivé devant le coffre, Kéros s'arrêta net pour l'observer. Il se tourna ensuite vers Cybella :
- Tu te souviens de ce bouquin sur les mythologies que tu m'avais offert ?
- Oui ! Pourquoi ?
- Et bien je te présente Ishtar, connue aussi sous le nom d'Inanna. Déesse de l'amour, de la fertilité, et, à ses heures perdues, de la Guerre. En l'occurrence, c'est bien cette dernière qui se trouve représentée sur la malle. Quant à l'écriture, tu n'étais pas loin de la vérité. Cela ressemble à l'écriture cunéiforme de la Mésopotamie. Vers 3000 av. J.C. On dit que cette écriture a pu inspirer les égyptiens par la suite, et d'autres pays aussi.
- Je te remercie pour ce formidable cours magistral, dont l'utilité laisse à désirer sur ce monde, mais j'aimerais savoir si tu as une solution pour l'ouvrir.
- Je pense qu'en alliant les différentes interprétations d'Ishtar, on devrait pouvoir l'ouvrir.
- Mais encore...?
- Et bien, on a qu'à faire l'amour sur la malle, répandant ainsi nos semences pour la fertilité, tout en portant nos armes sur nous.
- Et tu penses que cela marcherait ? demanda Cybella l'air sceptique.
- Non, mais ça pourrait être très soulageant pour moi.
- Imbécile ! Tu ne penses qu'à ça.
- C'est vrai, Princesse. Avec toi je pense toujours à ça. Pas toi ?
- Si, mon chou. Mais pour l'instant faut ouvrir cette boîte.
- D'accord, je m'y attache. Mais s'il te plaît, cesse de m'appeler "mon chou". Ok Princesse ?
- Ok! Mais ouvre cette malle.
- Apparemment y a pas de système de fermeture. Je pense qu'il n'est pas forcément nécessaire de forcer pour l'ouvrir.
- Oui ! Et tu comptes faire quoi ?
- Glu !
- Glu ?
- Et bien oui, de la glu reliée à une corde avec un dispositif muni de poulies. Si la malle dispose d'un système de sécurité capable de foudroyer les personnes qui tentent de l'ouvrir, la meilleure méthode de la protéger devrait être par le plancher. C'est le plancher, le problème si tu veux mon avis.
- Ton avis me paraît bon. Mais si c'est pas ça ?
- Si c'est pas ça, et bien on verra à ce moment-là. On va pas choper un ulcère pour régler un problème qui n'existe peut-être pas.
- Cela s'appelle de l'anticipation, mon chou.
- Et bien moi je vais anticiper la disparition totale et définitive du chou dans tout l'univers si tu continues.
- Je t'aime mon amour ! lui répondit Cybella en faisant les yeux doux
- C'est pas du jeu ça, Baby. Tu me fais craquer et après je peux plus me concentrer.
- Je sais mon amour, répliqua-t-elle, l'air narquois cette fois-ci.

Kéros appela Zaïn et lui demanda de lui rapporter une liste comportant divers matériaux. Tout le nécessaire pour mettre en application le dispositif qui ouvrirai la malle.
Quand tout fut en place, Kéros, l'air faussement insouciant pour ne pas inquiéter Cybella - qui n'était pas dupe pour autant- actionna son système. Et devant l'émerveillement général, la malle s'ouvrit.
Sur les deux mètres l'entourant, on put voir un lumière bleutée qui crépitait sur le sol. Quand cela cessa, Kéros se dirigea vers le coffre désormais accessible et, gardant tout de même ses distances, récupéra le morceau de peau qui s'y trouvait en se servant de deux longues lances.
"On n'est jamais trop prudent. Mieux vaut être paranoïaque, et éviter certaines mauvaises surprises." se dit-il.
Prenant dans ses mains le premier fragment, il le donna à Cybella et se mit à exécuter une danse victorieuse tout en chantant à tue-tête, sous le regard médusé de ses compagnons.
- On a gagné ! On a gagné ! On a gagné !
Et Zaïn demanda à Cybella :
- Ça lui arrive souvent ?
- Non. Uniquement les soirs de pleine Lune.
Elle examina le premier fragment.
L'Isht était véritablement un bout du Pérékao. Le fragment semblait représenter la partie inférieure droite du parchemin. Une rose des vents était dessinée en bas à droite, côtoyant un symbole : un cercle dans lequel un triangle laissait sortir uniquement ses côtés, et un serpent stylisé centré dans le cercle et le triangle sans en sortir. Kéros devait l'appeler le signe de Tianaco.

Une partie d'un site géographique, qui deviendrait identifiable quand le Pérékao aurait été entièrement reconstitué, était également dessinée sur l'Isht.

Derrière celui-ci, des indications en Tackshan donnaient la prochaine direction à suivre pour trouver le deuxième fragment.
"Longue sera la route vers l'ouest, avant d'être dos au nord, pour trouver les arbres protecteurs du deuxième secret."
"T'y comprends quelque chose Cybella ?
- A priori, il faut aller vers l'ouest et descendre vers le sud.
- Et cette histoire d'arbre, machin chose...
- Je pense qu'une forêt doit renfermer le Huitzil...
- Ouais, va falloir faire avec...
C'étaient les seules informations qu'ils possédaient. Et il leurs fallait se débrouiller avec ces parcelles de renseignements.
- Une dernière chose, mon Amour...
- Oui Princesse... ?
- Comment tu savais que c'était du bidon pour l'empreinte murale ?
- Ben je me suis dit qu'un système comme celui-ci devait faire appel à une technique plus élaboré qu'un simple mécanisme. Tu sais, les voix qui m'ont parlé aujourd'hui...? Et bien ce sont elles qui m'ont mis sur la bonne piste. Je suis parti du postulat suivant. Si des types sont capables de parler dans ma tête, ou de créer un salle d'armes comme celle de Ménios, alors ils ont du installer un système de sécurité passe-partout. L'empreinte murale devait forcément être du bidon, seules les lumières pouvaient être contrôlées à distance. T'imagines...? A chaque nouveau chef, un gars qui descend sur sa machine volante, demande à l'autre un relevé digitale et fait ses modifications sur le mur.
- Et si tu t'étais trompé ?
- Alors j'aurais eu tort... répondit Kéros en souriant.

Tout était rentré dans l'ordre. Plusieurs jours venaient de s'écouler depuis la Grande Révolution.
Un gouvernement provisoire, composé de Narram et de Spa, s'était mis en place en attendant que des élections soient organisées.
Cybella venait de réinventer la démocratie loin de la Terre.

Elle souhaitait pour ce peuple un gouvernement équitable pour tous.
Elle les aida à formuler et inscrire tous les éléments devant faire partie de leur constitution.

Elle préconisa une économie libérale, afin de développer l'investissement personnel dans l'intendance de ses propres affaires.

Elle ajusta une imposition équivalente à trente pour-cent des bénéfices. Ainsi, elle espérait rendre viable le commerce et l'artisanat local.
Elle se souvenait qu'une trop forte imposition tuait l'impôt.
Quant aux foyers, chacun se verrait ponctionner d'un tiers de ses revenus, au même titre que les "chefs d'entreprise", ce procédé visant à éviter de créer des jalousies inutiles entre les différentes castes de la population.

Toute une Charte Sociale fut édictée en collaboration avec Narram et Spa. Celle-ci obligeait le gouvernement à venir en aide aux plus démunis, leur assurant un niveau de vie trop bas selon Cybella, mais décent selon les responsables du gouvernement. Elle ne pouvait pas se permettre de les forcer à mettre en application un assistanat trop important. Si les ressources étaient les mêmes pour les actifs et les inactifs, elle craignait de voir ce système s’effondrer.

Si sur Terre la politique avait eu des ratés, elle veillerait à ne pas commettre les mêmes erreurs ici.

Elle avait fait en sorte que la population puisse à tout instant remettre en cause l'équité des pouvoirs en place.
Elle ne rêvait ni d'un socialisme, ni d'un capitalisme. Mais juste d'un état qui soit digne de ce nom, et qui traiterait tout le monde de la même manière quelques soient les responsabilités.

Kéros était accoudé sur la balustrade d'un balcon, contemplant la palmeraie qui s'étendait à perte de vue.
Derrière la palmeraie, il pouvait imaginer le désert infini, qui, de nouveau, était prêt à les recevoir, à les accompagner pendant leur long périple jusqu'à des lieux plus hospitaliers.

Narram s'approcha à pas lents de Kéros. Il se positionna sur sa droite et lui dit :
- Restez avec nous.
- Notre quête n'est malheureusement pas terminée. On doit poursuivre notre chemin.
- Et si vous n'obtenez pas tous les fragments. Si ceux-ci ne vous conduisent pas là où vous désirez vous rendre ?
- Nous sommes obligés d'en courir le risque. Nul ne connaît l'avenir. Il ne faut pas avoir peur de l'affronter. On croit en une idée, voire un idéal. Et je pense que plus que la réalisation de cette idée, ce qui importe, c'est de se battre pour y arriver. On n'est jamais sûr du résultat. Ce serait trop simple...
- Mais nous, nous vous offrons un avenir. Un foyer pour vous abriter, pour vous nourrir, tout le temps...
- Tu fais bien de me parler de nourriture. Cybella et moi, nous allons devoir rester quelques mois de plus chez vous. Nous n'avons plus assez d'aurifles pour continuer notre route. Et il va falloir que nous en gagnions.
- Que me dis-tu là, Kéros ? Après tout ce que vous avez accompli pour nous, tu as plus que largement mérité d'accéder à notre trésor. Vous avez libéré notre peuple, vous nous avez offert le Pénicale qui purifie l'eau. Et cela sans tenir compte de votre collaboration à la constitution de notre gouvernement.
- Je sais tout cela. Mais Cybella n'acceptera jamais que vous vous priviez de vos ressources, même pour nous permettre de continuer notre voyage.
- Qui pourra le lui dire ? répondit Narram avec un large sourire complice.
- Après tout, tu as raison! Qui pourra le lui dire ?
- Et bien voilà, ton problème est résolu. Et cela vous permettra, à notre grand regret, de reprendre votre voyage aussitôt que vous le souhaitez.

Et Kéros se mit à penser :
"Voilà charmante princesse. J'ai tenu ma promesse. Je ne leurs vole pas leur trésor, ils me le donnent gracieusement. Finalement, je crois que je suis réellement tordu. Mais on doit reprendre la route le plus tôt possible. Et travailler pour accumuler assez d'aurifles aurait pris trop de temps. Aucune moralité, princesse. Mais aucune fatigue non plus. La vie est belle non ?"

Un soir, peu de temps avant leur départ, Cybella et Kéros avaient marché le long du lac.
La faible clarté lunaire permettait aux milliers d'étoiles de se refléter dans l'eau calme du lac.
Ils s'étaient assis sur la rive, les yeux tournés vers l'immensité de l'espace.
- Quelque part, notre planète tourne autour de notre soleil, dit Kéros à voix haute.
- Tu crois qu'on la reverra un jour ?
- J'en sais rien princesse. Je suis las des promesses que je ne peux pas tenir. Mais ce qui est sûr, c'est qu'on doit se battre jusqu'au bout pour y arriver. On aura au moins vécu pour ça.
- Ne parles pas comme ça Kéros. Ça me fait peur quand tu parles ainsi.
- Ouais, je sais. Mais j'avoue que je suis un petit peu las de cet enfer. Le pire, c'est que j'ai vraiment l'impression que quelque part, quelqu'un nous manipule.
- Les voix dont parlait Ziryo ?
- Ouais ! Ces voix-là. Sûrement les mêmes que j'ai entendu moi aussi. Pendant la bataille, je regardais tout le gâchis autour de moi, et elles m'ont dit : "Stupide mortel ! Croyais-tu que nous te laisserions atteindre tes objectifs facilement ?". Ce sont leurs propres paroles. Tu sais princesse, depuis ma plus tendre enfance, j'ai l'impression qu'on me surveille, qu'on épie mes gestes. J'ai le libre arbitre de mes actions, de mes mouvements. Mais c'est comme si quelque chose me poussait à faire certaines actions, à m'intéresser à certains sujets. Juste un délire paranoïaque d'adolescent... On se complaît à croire que nos vies sont dirigées par des forces supérieures. Cela excuse la plupart de nos erreurs. Mais là, c'est plus qu'une impression.
- J'ai moi aussi eu cette impression, Kéros. Mais je n'ai jamais voulu leurs donner plus de poids qu'elles ne le méritaient à mon avis. Et maintenant que tu m'en parles, j'ai moi aussi l'impression d'avoir été préparée à toutes ces épreuves. Comme si nous étions mentalement prêts à affronter ce monde qui ne ressemble en rien à la Terre.
- Et pourtant il a l'air si proche de notre ancienne Terre.
- La représentation d'Ischtar sur le coffre!?
- Parfaitement. Je sais pas ce que cela signifie. Mais il faudra tôt ou tard que nous découvrions la vérité.
- Tu as tout a fait raison, mon amour. Il faut que tôt ou tard Nous la découvrions. Et il faut qu'on soit ensemble. Je le sens au plus profond de mon âme.
- Comme je t'aime princesse. Comme je t'aime princesse... finit par dire Kéros en l'enlaçant.

Ils passèrent une partie de la nuit à faire l'amour au milieu de la palmeraie, protégés par les millions d'étoiles scintillant au dessus de leur tête, pour finalement s'endormir au bord du lac.

La nuit du départ arriva.
La marche nocturne facilitait toujours les déplacements, rendus pénibles en pleine journée en raison du soleil qui brûlait inlassablement, dans cette partie du globe.

Cybella avait fait l'inventaire des effets à emporter et des quantités de nourriture nécessaire à la traversée du désert.
Tout était empaqueté et parfaitement rangé dans les sacs de voyages.

Ouvrant la marche, ils étaient en tête du cortège des Oades qui les avaient accompagnés devant les portes fermant l'enceinte de la cité.
Dans les yeux de certains, les larmes se mêlaient aux paroles d'adieux.
Ils étaient tous persuadés de ne plus se revoir. Toutes les choses devant être accomplies dans leur cité l'avaient été. Leurs au revoir ressemblaient énormément à un adieu.

Les lourdes portes s'ouvrirent enfin devant les deux voyageurs. Ils se retournèrent une dernière fois vers leurs anciens compagnons, et sans mot dire ils se dirigèrent droit vers l'ouest.

Les Oades les regardaient partir. Et quand ils ne furent même plus deux ombres dans la nuit, les portes se refermèrent sur le désert infini.

Kéros s'adressa une dernière fois à Cybella avant de nombreuses heures ; jusqu'à ce que le jour soit levé, ils n'échangeraient aucune parole :
- Et voilà princesse. Encore une fois sur la route de l'éternité. Mais au moins, on a réalisé nos objectifs.

Ce qu'ils ignoraient, c'est qu'ils avaient fait plus que cela.
Ils avaient permis à tout un peuple de prendre son essor vers une société promise à l'évolution.
Les Observateurs ne s'immisceraient plus dans la vie des Oades.
Ceux-ci avaient chèrement payé leur indépendance après des millénaires de stagnation.

Mais Cybella et Kéros auraient, quant à eux, à affronter d'autres épreuves pour parvenir à leurs fins.

La tente protectrice du soleil et de la chaleur venait d'être dressée, en ce deuxième jour de marche.
Cybella montra une certaine impatience et une irritation grandissante.
Kéros qui ne supportait pas les situations conflictuelles, se décida à provoquer la discussion que souhaitait visiblement aborder Cybella.
Du moins c'est ce qu'il se disait, étant donné qu'ils n'avaient pas croisé d'autres personnes au cours de leur chemin.

Assis en tailleur sur les peaux de bêtes, Kéros regardait Cybella s'agiter sur son paquetage.

- Qu'est ce qu'il y a Princesse ? T'as l'air un tout petit peu énervé.
- J'en n'ai pas que l'air si tu veux tout savoir mon chou.
- Ça c'est mauvais signe. Qu'est ce que j'ai encore fait.
- Fait et omis si tu veux tout savoir.
- Ben alors là, je vois pas de quoi tu parles.
- Ah oui, mon chou ? Tu vois pas de quoi je parle ? Dis moi Kéros, chevalier au grand coeur, et fainéant inégalé, ta conscience ne te fait pas souffrir.
- Fainéant ? s'indigna Kéros. Mais c'était pas à moi de monter la tente aujourd'hui. C'est ce que tu as dis avant de partir.
- Je ne parle pas de ça mon chou. Et n'essaies pas de changer de sujet de conversation comme tu sais si bien le faire.

"Bon ben quand faut crever l'abcès, faut se jeter à l'eau, ou dans le sable, c'est au choix." se dit Kéros en désespoir de cause sachant pertinemment qu'il devrait tôt ou tard lui dire la vérité.
Et d'un air faussement flatteur et démagogique, il finit par parler à haute voix.
- Finalement, tu sais Princesse, tu es la plus belle du monde, et la plus intelligente aussi. Oh oui, la plus intelligente aussi.
- Tu veux en venir où mon chou ?
- Ben voilà, je me demandais comment tu avais fait pour comprendre que c'est moi qui ai flingué la platine laser, à laquelle tu tenais tant, et non pas tes neveux.
- Quoi ?! s'indigna Cybella. Et tu n'as rien dis quand je les ai engueulés. Et dire qu'ils clamaient leur innocence et que je les ai pas cru.
- Ben c'était ça le truc. Je savais qu'ils se défendraient et que tu ne les croirais pas.
- D'accord, je comprends mieux maintenant pourquoi une semaine plus tard, tu leurs offrais un vélo chacun, rétorqua Cybella qui commençait à sourire.
Il faut dire qu'elle ne restait jamais très longtemps en colère contre Kéros, il arrivait toujours à faire suffisamment le pitre pour la faire rire.
- Ben ouais Princesse, j'avais mauvaise conscience.
- Pour en revenir à ta conscience, mon chou.
- Aïe ! Ça veux dire que mon stratagème n'a pas réussi, et qu'il faut quand même que je te dise la vérité sur ce que tu veux savoir.
- Parfaitement mon chou !
- Je réclame le cinquième amendement.
- Et tu crois que c'est suffisant.
- Ben ça marche toujours dans les films...
- Et là t'es pas dans un film, mon chou. C'est la réalité vraie. Et ce que tu dois me dire n'est pas susceptible de mettre ta vie ou celle de tes proches en danger. Sauf si tu persistes à vouloir garder certains événements pour toi.
- Bon d'accord. Je présume que tu veux parler de l'excroissance qui se trouve dans mon sac, et qui fait ding ding par moment.
- Bravo ! rétorqua Cybella, en insistant lourdement sur bravo, comme si elle s'adressait à un petit enfant qui aurait enfin compris une leçon.
- Je t'avais promis que je ne volerais pas leur trésor. Tu t'en souviens Princesse.
- Oui je m'en souviens.
- Et bien, Narram est venu me trouver un soir où je traînais à la recherche d'une activité utile pour la société...
- N'en rajoutes pas, viens-en aux faits.
- Je t'ai jamais raconté que j'avais un pote qui commençait toujours ses conversations dans sa tête et qui les finissaient à haute voix. Un véritable enfer pour le comprendre...
- Ne t'égares pas mon chou. Ton pote c'était B.T. et moi je veux connaître la suite de ton histoire avec Narram.
- Ah oui ! Narram. Et bien Narram est venu me voir, et m'a proposé de rester définitivement chez eux. J'ai refusé bien entendu. Mais je lui ai juste dis que nous allions rester chez eux quelques temps de plus afin de nous refaire une santé financière. Et là tu peux pas t'imaginer... Tu t'imagines ?
- Je ne veux rien imaginer mon amour. Je veux juste connaître la suite.
"Tiens ! Elle m'appelle Mon Amour. On vient de franchir un très grand pas vers la réconciliation." se dit Kéros.
- Ben là, il m'a proposé de me servir dans les coffres. Et très indigné, je lui ai répondu que je n'étais pas comme ça. Que tout salaire doit venir en compensation d'un travail. Que je ne prendrais jamais leur argent en échange de rien. Tu me crois Princesse ?
- Bien sûr ! Bien sûr ! Mais continues.
- Et à ce moment là, il m'a fait remarquer - et Kéros se mit à bouger la tête avec un air profondément désolé - ce qui était une superbe manipulation de sa part, je m'en rend compte à présent. Ce que j'ai pu être stupide.
Cybella le regardait d'un air amusé, se demandant où il voulait en venir, et sachant par avance qu'il ferait tout pour excuser son geste. Mais leur amour était si fort, qu'elle lui avait déjà pardonné.
- Il m'a tout simplement dit que nous avions fait tant pour son peuple, qu'on les avait libérés, qu'on leurs avait donné une médecine très efficace... Et moi, pauvre mortel, j'ai bu ses paroles comme si c'étaient celles d'un prêtre. Je l'écoutais me raconter tout ce que deux étrangers avaient fait pour son monde. Et, emporté par un sentiment d'allégresse, je me suis naïvement laissé prendre à son jeu. Il est trés fort ce Narram...
- Et ?
- Et quoi ...? C'est tout !
- Comment ça c'est tout ? Tu n'oublierais pas l'essentiel ?
- L'essentiel ? répéta Kéros, presque dans un murmure, faisant semblant de réfléchir. Tu veux connaître ce qui s'est passé ensuite ? C'est ça "l'essentiel" ?
Cybella laissa échapper un soupir. Elle était entrée dans son jeu, et cela commençait à l'amuser.
Les divertissements étant plutôt rares dans le coin, et ces derniers mois ayant été plus que difficile, elle se disait qu'une conversation aussi sérieuse soit elle, pouvait bien être abordée sur un air puéril et faussement décontracté. Cela la rendait moins dramatique, tout en conservant une finalité qui devait forcément aboutir à une réponse ou une solution sérieuse.
Elle fit donc semblant de montrer de l'impatience.
- C'est exactement ça mon amour. Alors finis.
- Ben la fin est plutôt décevante. Si tu veux je te la réserve pour demain. Un peu comme si on suivait une série télévisée débile. Tu veux pas Baby ?
- Finis ! s'exclama violemment Cybella.
- Bon bon. Faut pas t'énerver mon ange. La suite est banale. Il arrive à me convaincre que tout ce qu'il a dit et tout ce qu'on a fait est vrai. Je tombe dans le panneau, et j'accepte les aurifles. C'est tout.
- C'est tout ! Et tu dis "c'est tout".
- Ouais, ouais. C'est ce que j'ai dis. Tu vas pas m'en vouloir pour ça Princesse.
- Nooon. Je t'en veux pas. Comment pourrais-je t'en vouloir ?
Un sourire timide commençait à se dessiner sur les lèvres de Kéros. Il savait que Cybella n'en resterait sûrement pas là. Donc, il attendait patiemment le verdict.
- Non seulement tu m'as menti en disant que tu ne prendrais pas l'argent de ces pauvres gens, mais en plus tu t'es débrouillé pour que ce soient eux qui insistent pour que tu les prennes. Et toi tu dis "c'est tout". Tu crois pas que c'est un peu léger comme défense.
- A vrai dire, j'avoue que j'avais pas préparé de défense. Normalement tu n'aurais pas du t'en apercevoir tout de suite. Et après, ça aurait été trop tard. J'aurais dis "Y a prescription...". Avant sur notre monde, les politicards s'en sortaient toujours comme ça. Tu te souviens de notre monde. La Terre... Bien que polluée par les hommes, elle était superbe. Comme tout cela me manque, mon ange...
Cybella le regardait d'un air plus ou moins perplexe. Elle prit pour l'occasion une mine faussement compatissante, et, d'une voix très douce, répondit :
- Oh oui mon amour je m'en souviens... Et toi tu vas te souvenir longtemps de ton infamie. Car non seulement tu continues à vouloir être excusé, ce qui est impensable, mais en plus tu veux jouer sur des cordes sensibles. C'est mal ! Très mal... Pour ta peine mon chou...
- Oui !
- Pour ta peine, tu te débrouilleras comme tu veux, et je ne veux pas savoir comment. Mais tu rendras cet argent, sou pour sou aux Oades.
Kéros se baissa, ramassa le peu d'affaires qu'il n'avait pas déballé, les mit sur son épaule en balluchon, et prit la direction de l'Oasis.
- Où vas-tu ? Demanda Cybella.
- Ben je vais rendre l'argent...
- Je ne t'ai pas dis de le faire maintenant !
Soufflant fortement, Kéros lui rétorqua.
- Faut savoir ce que tu veux. Un coup faut leurs rendre, un coup faut pas leurs rendre... Moi j'y comprends plus rien.
Prenant un air grave, Cybella continua.
- Dis moi, mon chou ?
Et en toute innocence, Kéros répondit :
- Oui...?
Mais cette fois, le ton de Cybella était un peu plus coléreux.
- Tu arrêtes de faire l'idiot, ou je vais vraiment m'énerver.
- Ah ! Je croyais que c'était déjà fait, finit par dire Kéros en éclatant de rire.
- Je crois qu'on ferait mieux de dîner maintenant, ou c'est toi qui servira de repas. Et t'es sûrement moins digeste que les provisions Gracieusement Offertes par les Oades...
- Top-là, Baby. Je suis entièrement d'accord avec toi. Mangeons, et quant au reste, on verra plus tard.
Cybella était maintenant sûre de rendre les aurifles tôt ou tard aux Oades. Kéros avait implicitement accepté de les leurs rendre.


La traversée du désert toucha à sa fin.
D'abord, la roche avait prit la place du sable, bientôt remplacée par une multitude de cailloux recouvrant tout le paysage, parsemé de petit épineux proliférants partout.
La végétation reprenait lentement le dessus et se muait en une immense savane s'étendant à perte de vue.

Ils purent enfin modifier leur rythme de marche.
La nuit remplirait désormais son office réparateur, étant consacrée au repos.

Par une banale journée, ils arrivèrent à l'orée d'un bois s'étendant sur une périphérie pas très importante.
Ce bois avait pris naissance grâce à la présence d'une nappe d'eau qui s'étendait à la surface du sol ; celle-ci leurs permettrait de remplir leurs gourdes vidées par la longue traversée aride.
Ils pénétrèrent à l'intérieur de la modeste forêt.
Là, ils purent constater qu'une installation d'écoulement avait été construite.
Elle partait de la petite rivière, et courait jusqu'à une cabane aménagée non loin de là, dans une petite clairière.

Une faible fumée s'évadait passivement du toit de la cabane. Par cette chaleur, c'était un phénomène plutôt étrange.
Ils se rendirent jusqu'à la cabane.
Kéros, ouvrant la marche, se retrouva le premier devant la porte. Il frappa doucement, mais fermement pour être entendu.
- Y a quelqu'un ?
Une voix faible et chevrotante se fit entendre de l'intérieur.
- Je vous en prie, rentrez...
Ouvrant la porte avec précaution, il pénétra à l'intérieur en prenant garde d'éviter tout piège. Sa paranoïa dans ces cas-là, avait toujours été la plus forte.
La voix se fit entendre à nouveau, toujours aussi vacillante :
- Vous pouvez venir, vous ne craignez rien...

Cybella et Kéros se retrouvèrent à l'intérieur de la petite demeure. Basse de plafond, la seule lumière était diffusée par une cheminée brûlant les derniers restes d'une bûche.
Leurs yeux s'habituèrent progressivement à la pénombre et ils purent distinguer un très simple mobilier.

Une étagère de bois faisant office de garde-manger, de placard à vêtements ; il supportait également un modeste nécessaire de cuisine.
Une petite table de chevet côtoyait un lit recouvert de peaux de bêtes.

Un vieil homme gisait sur le lit. Son visage était tellement ridé qu'il était difficile de lui donner un âge. Ses mains sortant des couvertures étaient toutes noueuses. Elles bougeaient à peine, et quand l'homme se mit à parler, ses lèvres s'entrouvrirent faiblement, d'une manière presque imperceptible.
- En quelle année sommes-nous ? demanda-t-il
- ...
Cybella et Kéros se regardèrent déconcertés.
Les choses en ce monde se révélaient tellement étranges par moment qu'ils se remirent rapidement de leur surprise.
Sur Tacksha, le repérage des années n'avait jamais été une chose importante.
La seule datation connue pour Cybella et Kéros était celle de leur chère Terre.
Ce fut Kéros qui prit la parole :
- Cela fait quatre années Tackshanes que nous sommes sur ce monde. Nous y sommes arrivés en l'an de Grâce 1995 après J.C. On doit être, sur Terre, en 1999...
Et de sa voix faiblarde, l'homme répondit.
- Je ne crois pas jeunes gens... Cela fait huit siècles de ce monde que je suis ici.
- Huit siècles... s'exclama Cybella. Maintenant je comprends les paroles de Ménios.
- Ainsi, vous connaissez Ménios ! répondit-il d'une voix lasse.
- Oui ! Pourquoi ? Vous aussi vous... répliqua-t-elle.
- ... Cela n'a plus d'importance maintenant...
Dans un moment pareil, il était très difficile de se contenir.
Une envie dévorante les poussait à poser mille questions. Mais le vieil homme semblait mourant, et ils ne voulaient pas le fatiguer plus encore.
Il reprit l'initiative de la conversation.
- Je faisais parti d'un bataillon pendant la Grande Guerre Mondiale...
- 1945 ? demanda Kéros.
- Alors il y en a eu d'autres... Non, moi j'ai quitté la Terre en Août 1915...
Kéros se livra à un calcul mental rapide. 1915 à 1995, quatre vingt années terrestres, s'étaient écoulées. Le vieil homme disait vivre sur ce monde depuis huit siècles. Cela devait signifier qu'un siècle Tackshan, équivalait à une décennie Terrestre, ou dix ans Tackshan pour un an de la Terre.
Cela ne faisait même pas une demie année terrienne qu'ils étaient sur Tacksha.
Décidément, ce monde les amenait de surprises en surprises.
Pendant ce temps, le vieil homme poursuivait son récit.
- Je faisais parti du Bataillon du Royal Norfolk. Nous étions dans les Dardanelles. Mes hommes et moi sommes entrés dans une formation nuageuse, et quand nous en sommes sortis, tout avait changé. La Terre avait disparu...
- J'en ai entendu parler, dit Kéros. Le 4e Norfolk ?
- Non, le 5e...
- 5 c'est... Pardon ! Je voulais dire que je croyais que c'était une légende...
- Et je suis le dernier survivant de cette légende. Mais plus pour longtemps...
Cybella reprit.
- Mais non. Il ne faut pas dire cela. Il faut vous accrocher.
- Votre sollicitude me touche énormément, mon enfant. Mais la vie m'abandonne. Je n'ai vécu, jusqu'à présent... Uniquement parce que je savais que vous viendriez... Ses dernières paroles furent ponctuées par une toux sèche.
Lui prenant la main, Cybella s'approcha du vieil homme pour lui murmurer :
- Ne partez pas tout de suite... Laissez-nous vous parler de la Terre. Nous avons tant de choses à vous raconter. Restez avec nous... essaya-t-elle de le convaincre.
Le vieil homme vit les yeux de Cybella devenir brillants, elle était au bord des larmes.
Un sourire se dessina alors sur ses lèvres. Il avait vécu en solitaire pendant trop longtemps. Ce sourire était une dernière joie que les deux Terriens lui apportaient.
- Vous être trop gentille, mon enfant. Mais la nature reprend ses droits. J'ai plus que vécu, et vous, vous êtes ma délivrance. Mon plus beau cadeau avant mon départ.
- Toi ! dit-il en s'adressant à Kéros.
- Oui ? répondit Kéros avec douceur.
- Sous cette table, se trouve une chaîne munie d'une pince en or. Prends-la, et passe la autour de ton cou.
Kéros s’exécuta.
- Vous réussirez là où j'ai échoué. Promettez-le moi...
Pensant qu'il faisait référence à leur quête pour le retour sur Terre, Kéros lui répondit.
- Nous vous promettons de trouver la voie qui nous ramènera chez nous...
- Bien... Mais vous accomplirez plus... répliqua-t-il dans un dernier souffle. Un sourire énigmatique venait de s'afficher sur ses lèvres mourantes.
Cette ultime image hanterait les deux voyageurs pour longtemps. Qu'avait-il voulu dire par ? : "...Mais vous accomplirez plus..."
Dans la main de Cybella, l'étreinte se desserra. La vie avait quitté le vieil homme avant qu'il n'ait pu livrer tous ses secrets.

Les yeux de Cybella s'humidifièrent de plus en plus. Elle versa des larmes de chagrin.
Elle ressentait une véritable tristesse pour la mort de celui qu'ils venaient à peine de rencontrer, mais elle avait tout de suite éprouvé un profond amour, presque filial pour cet homme de la Terre.
Kéros la prenant doucement par les épaules lui dit :
- Viens, Princesse. C'est fini. Nous devons partir...
Elle se laissa guider vers l'extérieur.
Le soleil était dans sa phase déclinante.
Le chant de certains oiseaux se faisaient entendre comme un dernier hommage au seul habitant de ces bois.
Sa vie, et surtout sa mort, resteraient toujours entourées d'un grand mystère.
Ils s'éloignèrent d'une vingtaine de mètres de la cabane.
Enfouissant son visage dans le creux de l'épaule de Kéros, Cybella versait de grosses larmes de chagrin.
Elle ne comprenait pas sa peine. Leur rencontre avait été si brève, que son chagrin pouvait être à la limite du rationnel. Mais elle pleurait quand même, sans honte, sans pudeur.
Elle savait exprimer ses sentiments d'une manière si pure, que Kéros faillit se laisser aller à pleurer lui aussi.
Il évita les larmes de justesse. Non grâce à l'idée préconçue et ridicule qu'un homme ne pleure pas, mais surtout pour éviter d'en rajouter à la peine de Cybella.
C'était déjà si pénible de la voir plongée dans sa tristesse, qu'il ne ferait rien pour en l'accentuer.
La gorge prise dans un étau, il la laissa pour retourner auprès de la cabane.
Il déposa autour des murs extérieurs, de la paille séchée, se confectionna une torche et alluma un foyer qui ne tarda pas à devenir gigantesque.

Le feu brûlait de ses plus belles flammes s'élevant très haut dans les airs. Même à cette distance, on ressentait la chaleur du brasier.
Kéros tenait de sa main droite les épaules de Cybella, et tous deux regardaient le feu effacer les dernières traces du vieil homme de la Terre.

Kéros passa sa main dans sa chemise, il commença à retirer la pince en or qu'il venait de recevoir.
Entre deux sanglots, Cybella lui dit :
- Non ! Ne l'enlève pas. Il voulait que tu la porte...
- Très bien Princesse. Je ne la quitterai pas... Répondit-il en l'embrassant sur le front.

Dans ce silence mortuaire, ils s'éloignèrent de la demeure du mystérieux vieillard.
Sa rencontre soulevait d'innombrables questions dans les esprits de Cybella et Kéros.
Des questions qui resteraient longtemps sans trouver de réponses.
Huit siècles d'existence... Sa relation avec Ménios... Cette pince en or... La réalisation de leur destin...
La quête du retour sur Terre revêtait une dimension nouvelle. Qu'avaient-ils à accomplir ? Tout ce qu'ils souhaitaient, c'était de retrouver leur véritable foyer.

Le camp installé, ils passèrent la nuit à retourner toutes ces questions dans leur esprit, jusqu'à ce que le sommeil vienne les emporter dans un pays mieux connu.
Cette nuit là, ils rêvèrent tous deux de la Terre...