Souvenirs de Ranchera
de Maxime Germain

New York est probablement la ville la plus extraordinaire que je connaisse. Je ne parle pas des structures physiques tout à fait étonnantes dans leur gigantisme, ni de cette vie grouillante et incessante des New Yorkais tel des millions de fourmis. Je me suis d’ailleurs plus d’une fois demandé si tous ces gens avaient vraiment un objectif à leurs pas toujours rapides et pressés. L’aspect qui me fascine plutôt dans cette ville est son multiculturalisme, cette mosaïque aux couleurs éclatantes qui juxtaposent les scènes les plus inattendues et les plus intéressantes.

Ce matin, j’attendais un train en lisant un livre de Freud, quand mon attention fût attirée par une de ces images qui je crois, ne peuvent appartenir qu’à New York. Une petite dame de race blance, aux cheveux blonds de miel marquait le pas au son d’une Ranchera qu’un mexicain jouait sur une guitare. Le grand Sigmund Freud a alors perdu de sa consistance et de son intérêt tant cette scène emplissait ma vue et mon imagination. La dame revêtait une robe de laine noire. Un foulard mauve pâle rehaussé de fleurs oranges couvrait son épaule. Elle portait avec cela des chaussettes blanches et des chaussures jaunes pâle. Le musicien avait des jeans noirs et un veston de même couleur. Il arborait un large chapeau aux décorations argentées si caractéristiques de la culture de son pays. Il faisait partie à New York de ces dizaines de musiciens de toute nationalité qui jouaient dans le métro et recevaient quelqu’argent des usagers en attente d’un train.

Cette petite dame d’au moins 70 ans écoutait la musique et semblait en vivre. Je l’ai regardée suivre les accords qui naissaient sous les doigts du mexicain, me demandant ce que ces notes pouvaient bien éveiller en elle. J’ai alors laissé mon imagination fantaisiste fouiller dans son passé comme un medium dans une boule de cristal, ou les shamans indiens dans la fumée de leurs feux.

Je l’ai vue dans un grand salon splendidement éclairé de lustres suspendus au plafond. Les murs sont couverts de tableaux d’ancêtres de la famille et d’oeuvres de maîtres. J’entends la valse qui tourne et qui tourbillone les danseurs enivrés de musique. Dans cette réalité vacillante, l’unique repère de Carla – appellons-la ainsi – sont les yeux de son partenaire. Jeune. Beau. Elégant. Un peu timide. Elle tourne avec lui comme si la création entière pouvait cesser d’exister. Ce n’est même plus la musique qui la fait danser. Son rythme se trouve dans ce clair regard où elle lit l’amour, comme il se présente à nous pour la première fois. Après cette valse pense-t-elle dans le cours d’un sourire, elle ira faire quelques pas avec lui au clair de la lune, au milieu des jasmins odorants du jardin. Leur conversation sera encore une richesse de chaque instant, jusqu’à ces moments de silence si remplis d’émotions. Ils se comprenaient si bien, partageaient tant de choses. Le soleil mourant sur l’horizon, la lune majestueuse dans le ciel, le vin vermeil dans le cristal pur avant ce délicieux picotement sur la langue, tout cela éveillait en eux la même émotion, le même délire tendre. Ils aimaient aussi discuter de ce petit livre simple, comme écrit pour un enfant, mais à la philosophie profonde et parlant si bien au coeur. Carla vivait déjà ce baiser qu’ils échangeront devant la fontaine. Un baiser où ses lèvres s’entrouviront pour offrir son âme et goûter au suc délicieux de celle de son ami, de son amour. Elle sentait la puissance de cet acte si complet par lui-même, et pourtant si rempli déjà de promesses. Sur les lèvres de son aimé, elle jouira, émerveillée, de cette communication de tout leur être par ce contact de leurs bouches. Les lèvres, pensait-elle, plus que les yeux sont les véritables fenêtres où l’âme se montre.

Elle avait connu la ranchera un peu plus tard au cours de leur voyage de noces au Mexique. Son corps avait vite intégré ce rythme tant sur la piste de danse que dans leur lit; souvent, ils faisaient l’amour au son de cette musique langoureuse. Leurs corps à ces moments semblaient insatiables, inépuisables. Elle sentait sa virilité renaître en elle avant de vraiment la sentir mourir. Son plaisir était alors comme les degrés d’un escalier où elle se reposait sur chaque marche jusqu’à l’épuisement et le sommeil réparateur dans ses bras. Elle se réveillait le lendemain, berçée par les notes timides émanant de sa guitare: il apprenait la ranchera. Elle évitait alors de bouger pour admirer sa silhouette dorée par le soleil dans l’encadrement de la fenêtre. Mais ce moment ne durait pas longtemps, car la communication de leur âme était si grande, qu’il sentait son réveil ou son regard sur lui. Peut-être simplement la guettait-il par moments de sa position à la fenêtre. Peu lui importait à Carla. Quand on est heureux, se soucie-t-on de comprendre?

Sur les notes du musicien dans le métro, la petite dame blonde aux cheveux de miel semblait avec ses esquisses de pas et son sourire, revivre toutes ces émotions. Cela ou autre chose. A ce moment, la vision que je vivais avec elle bascula et mon imagination partît dans une toute autre direction. Je reçus l’image d’un jeune homme triste et pauvre. Il avait traversé le Rio Grande pour s’établir dans ce pays à la recherche d’une vie décente plutôt qu’un rêve vraiment. Il travaille dur dans les fermes, accomplissant la même besogne misérable que ses nombreux compatriotes ici. Son dur labeur ne lui profite pas pourtant car une bonne partie de l’argent qu’il gagne va dans son village natal pour prendre soin de parents vieux et malades. Sa seule vraie possession est une vieille guitare acquise au marché au puce. Après sa journée au milieu du bétail et des cris, il emplissait la nuit de notes tendres de ranchera. Sa musique appartenait à la fois au passé et au futur. Elle représentait un souvenir de son enfance, et son rêve de retour chez lui. Il était sur cette terre comme en exil, suspendu dans un espace du temps. Sa mélodie sonnait mélancolique, triste, ou parfois l’égayait, l’exaltait, lui apportait des sons, des visions, des senteurs de son pays qu’il chérissait.

Carla avait entendu cette musique changeante, énivrante pendant l’été de ses 23 ans. Originaire de Boston, elle passait quelques semaines chez une parente qui s’était installée aux bordures de la frontière mexicaine. Elle avait approché le jeune homme, puis était souvent revenue écouter cette musique, charmée par le rythme, mais aussi par le teint hâlé, la voix tendre à l’accent délicieux et les grands yeux noirs du jeune homme . Plus ouverte, elle avait fait des avances et s’était offerte à lui. Pendant deux mois entiers, elle s’était énivrée de soleil, de musique et de plaisirs. Elle le retrouvait plusieurs fois par semaine dès que l’astre du jour pâlissait. Des fois, elle ne le laissait même pas se laver, le suppliant de la prendre là, dans le foin de la grange, s’accouplant à lui avec la rage des bêtes. Leurs étreintes alors étaient violentes, passionnées et brèves. Elle se retrouvait sous lui, haletante et à bout de souffle. D’autres fois, elle lui faisait l’amour doucement, mélodieusement, comme bercée encore par les dernières notes de la ranchera qu’il venait de jouer. Leur plaisir alors était plus lent à venir, mais puissant et profond comme les eaux du fleuve qui coulait dans la distance. Ces moments la laissaient avec un calme, une sérénité et une tendresse à l’âme. Elle aimait les “r” qui roulaient sur le bout de sa langue. Elle riait quand il ne pouvait trouver le mot juste dans la langue qu’il apprenait encore, mais l’éloquence de ses yeux et de ses gestes compensaient largemement cette déficience. Souvent elle lui demandait de répéter un mot dont la consonnance dans sa bouche l’enchantait. Elle partait alors d’un grand éclat de rire taquin, et se jetait à son cou, comme pour boire sur ses lèvres ce mot, ce son. Les baisers reçus de lui étaient toujours tendres et chauds, comme s’il portait en lui le soleil de son pays. Carla adorait entendre sa voix murmurer dans le feu de l’amour, ces mots incompréhensibles pour elle. Elle avait appris à reconnaître: Amor, Ay Mammie, Que rico … ce dernier presqu’invariablement au plus fort de leur étreinte. Ces paroles n’étaient jamais vraiment dites, mais sortaient plutôt comme une chanson que le plaisir de l’homme inventait différente à chaque fois. Il ne connaissait aucune restriction, explorant chaque pouce du corps de sa maîtresse. Carla découvrait des limites à peine imaginables dans le plaisir. Parfois, elle ne savait pas qui elle était, ni ce qu’elle faisait. Elle avait appris à l’accompagner dans son chant de plaisir, elle qui n’avait toujours été que faibles gémissements sinon silence total dans un lit. Elle pouvait à peine croire aux cris qu’elle se souvenait avoir laissé échapper de sa gorge, de son ventre, de son âme lorsqu’ils reposaient ensemble, encore enlacés, abasourdis, abattus. Et toujours quelque part, comme suspendue dans l’air, la douce musique de la ranchera.

Chère Carla, ton train est venu et tu es partie après avoir jeté un billet dans la boîte du musicien ambulant du métro. Tu as emporté à travers les tunnels de la ville qui ne s’endort jamais, tes souvenirs et tes secrets. Jamais je ne saurai qui tu es vraiment, épouse heureuse ou amante passionnée d’un été. Mais l’image de ce foulard mauve aux fleurs oranges et la brillance de ton regard resteront toujours pour moi attachées à la musique douce et entrainante de la ranchera.

13 Mars 1999

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