Quelque part entre ici et ailleurs
de Maxime Noblet



Le coup de feu retentit à travers la salle de bains. L’ampoule accrochée au plafond rugueux vacilla, tandis que des débris de verre se détachèrent du miroir poussiéreux, placé au-dessus du lavabo.
Il régna alors tout à coup un silence impénétrable, insondable qui rendit l’atmosphère lourde et oppressante, un tombeau lugubre orné d’une faïence crème jaunie par le temps, d’une baignoire en fonte désuète, éventrée par endroits et dont les entrailles en plomb crachait sporadiquement quelques larmes d’une eau brune et insalubre. Quelques mobiliers complétaient cet endroit anachronique, dont un vieux lavabo souillé par la moisissure, fébrilement accroché à un mur en plâtre qui s’effritait de plus en plus à chaque secousse provoquée par ce dernier. On eut dit l’antichambre d’une morgue abandonnée, glaciale et miséreuse, à la lisière de la vie et du reste, du rationnel et de l’absurde.
La fumée grisâtre finit de s’échapper du canon usé de l’arme ; sa funeste besogne était achevée, car il ne restait quasiment rien du cerveau de Thomas Seifert, si ce n’est quelques morceaux éparpillés ici et là, dont une grosse éclaboussure coulante sur un bout de mur trop résigné par le poids des ans et l’odeur du sang.
La main du jeune homme était encore cramponnée à la crosse de l’arme, qui pointait en direction de la porte entr’ouverte. Une marre de sang se dessina alors sous sa tête en imbibant ses cheveux bruns d’un liquide tiède et sirupeux.
A peine plus tard, un éclair inonda le séjour d’une lumière crue et vive, immédiatement suivi d’un roulement de tonnerre magistral ; l’orage éclata et, quelques instants plus tard, le déluge s’abattit sur New York.
La nuit vint… puis le matin.
Le pistolet était toujours braqué sur la porte, les morceaux du miroir brisé étaient maintenant répandus sur le carrelage et l’ampoule avait calmé ses ardeurs. Cependant, l’odeur de poudre s’était évanouie, ainsi que les projections de cerveau et de sang sur le mur. Il était comme la veille, identique, vierge de toute souillure. Dehors, le monde s’était remis à vivre, imperturbable. L’orage était mort au petit matin et, le soleil, bien qu’obstrué par un gros nuage sombre, diffusait une douce lumière qui se reflétait sur les façades miroitantes des immeubles de Manhattan.
Si on avait pu demander aux passants, quinze étages plus bas, d’expliquer ce qui avait bien pu arriver à Thomas la veille au soir, il est probable que personne n’ait été en mesure de trouver une réponse. Certains auraient dit que sa vie ne lui convenait pas et il se serait offert la liberté, d’autres auraient avancé diverses hypothèses plus ou moins intéressantes, mais la plupart n’en auraient rien eu à foutre.
Cependant, personne au monde n’aurait pu expliquer pourquoi le jeune homme étendu sur le carrelage gelé d’une salle de bains déglinguée au 15e étage d’un hôtel miteux, aux cheveux maculés de sang et qui s’était réduit la cervelle en bouillie la veille ; pourquoi cet inconnu aux yeux du monde, ce type banal, paumé, esprit errant sans but parmi tant d’autres… avait ouvert les yeux et fixait maintenant l’ampoule luisante au plafond d’un air apathique et incrédule, ampoule dont la lumière froide lui transperçait les yeux. Ses autres sens s’étaient tour à tour aussi réveillés. Ainsi, il pouvait sentir sous son corps courbaturé le sol froid et humide qui lui avait servi de lit la nuit précédente. Ses oreilles bourdonnaient, mais il arrivait tout de même à distinguer les bruits alentours qui lui semblaient pourtant si lointains. Voitures, bus, marteaux piqueurs, sirènes de police ou d’ambulance constituaient le vacarme quotidien de cette ville qu’il n’avait jamais pu supporter.
Baignant dans une incompréhension totale et désespérante, Thomas essaya en vain de se lever. Il était frigorifié et son corps douloureux le suppliait de le soulager. Il s’aperçu alors, en tournant la tête vers la porte, l’arme qu’il tenait fermement, comme si les muscles de ses doigts engourdis étaient restés contractés dans un spasme permanent. Il la lâcha tant bien que mal et le métal percuta le carrelage à deux reprises avant de s’immobiliser complètement. Il commençait à ressentir son corps auparavant sclérosé, quand il sentit ses cheveux tièdes et humides. Il peina à y passer sa main et lorsqu’il y parvint enfin, un filet de sang coula alors le long de ses doigts. Il sentit également les bouts de verre mélangé au liquide ; certains étaient incrustés dans son cuir chevelu, d’autres en tombèrent et le reste était éparpillé par terre, collés au sang qui avait séché pendant la nuit. Il finit par se relever complètement et s’assit lourdement sur le bord de la baignoire à l’agonie. Il avait mal au crâne, comme au lendemain d’une cuite salvatrice et solitaire. Il esquissa un sourire crispé en se souvenant de la bouteille de whisky bon marché qu’il avait vidé seul et son sourire disparut lorsqu’il se souvint qu’il avait pressé la détente de l’arme plaquée contre sa tempe quelques instants plus tard. Il se demanda alors pourquoi il était assis sur le bord de la baignoire et pourquoi son cœur battait encore.
Il le savait pourtant ! Il le savait qu’il s’était tiré une balle dans la tête… trou noir. Pas d’explication, pas de réponse, besoin d’aspirine ! Il se leva et fouilla dans l’armoire à pharmacie à la vitre brisée. Il ne trouva qu’un flacon d’antalgique aux deux tiers vide, tant pis se dit-il, cela fera l’affaire. Il avala les pilules d’un seul coup et prit une gorgée d’eau qui lui laissa un sale goût amer au fond de la gorge. Il laissa couler le robinet pour se laver les mains, ce qu’il fit minutieusement malgré sa gueule de bois.
En allant vers le séjour, il se baissa mollement et prit le pistolet. Il tira sur la culasse et la balle qui l’avait tué la veille s’éjecta de la chambre et rebondit sur la porte avant de finir sa course sur la moquette décrépite. Le chargeur était vide, c’était normal, il n’avait pas l’intention de louper son coup. Il avait acheté le pistolet à un armurier peu regardant du coin pour 200 $ et une boîte de cartouches de neuf millimètres dont il vida discrètement le contenu dans l’Hudson River, n’en gardant qu’une, celle qui était ou n’était pas partie la veille, il n’en savait rien, au fond… il s’en foutait.
Il s’allongea sur le fauteuil troué du séjour et alluma la télé. Toujours la même merde se dit-il alors en tombant sur un programme de fitness. Il l’éteignit. Les bouts de verre plantés derrière sa tête le faisaient souffrir, il pensa alors qu’il valait peut-être mieux soigner cela avant une éventuelle infection étant donné l’insalubrité des lieux. Il resta quelques instants immobile puis quitta son vieux fauteuil pour se diriger vers la porte d’entrée.
- Ben dis donc ! Tu t’es battu avec une baie vitrée ou quoi ?!! Lui sortit malicieusement la jeune femme en retirant adroitement les bouts de verre restant à l’aide d’une pince à épiler. Thomas avait envie de vomir, mais la rencontre de sa voisine de palier l’avait aidé à retenir les élans de son estomac.
- J’en sais trop rien, répondit-il, j’ai trop picolé hier soir et je crois que je suis tombé dans ma salle de bains et que ma tête a heurté le miroir au passage… En tous cas, c’est gentil de m’aider, je crois que je n’aurais pas pu y arriver tout seul.
- Mais de rien ! Elle était assise sur le canapé flambant neuf de son salon, indéfinissable de mystère, cette jeune femme d’une trentaine d’années semblait pour lui bien trop belle, gentille et bien sur elle pour être aussi dépressive que lui. Cela le rassurait, il se disait au fond de lui qu’elle pourrait peut-être l’aider à remonter l’échelle dont il avait déjà brisé quelques barreaux. Il n’avait plus rien à perdre et malgré l’incompréhension qui traînait dans sa tête sur les événements de la veille, en sentant sa présence et en voyant le soleil à son zénith à travers une vaste vitre, il sentit comme une gerbe d’espoir traverser son corps encore endolori et se mit à rire.
La jeune femme, surprise, rit à son tour, sans trop savoir pourquoi, mais le cœur y était. Les rayons du soleil se reflétaient sur ses cheveux cuivrés et dans ses grands yeux verts émeraude apparut l’agréable humidité que provoque celle des larmes de joie.
Thomas se retourna subitement et l’embrassa délicatement. Elle y prit goût et, même si elle ne s’y attendait pas, c’est ce qu’elle espérait inconsciemment depuis qu’il avait franchi le seuil de sa porte.
Elle mourut brutalement l’hiver suivant, foudroyée par un mal alors inconnu, le 20 décembre 2027.
Dans sa salle de bains, Thomas pressa une nouvelle fois la détente, comme il l’avait fait l’année précédente et cette fois, il ne rouvrit pas les yeux.


Retour au sommaire