Makoula, le nègre esclave
Maxime Germain


Makoula restait immobile dans la nuit, assis au pied du mapou centenaire. Il n'avait plus envie de courir, de fuir devant la mort. Il aurait peut-être pu s'échapper, gagner les sommets de la montagne, mais pour combien de temps, avant qu'on ne retrouve sa trace. Déjà, il entendait les chiens. Non, il resterait là. Au fur et à mesure, un calme étrange l'envahissait, comme si les dieux de sa race voulaient lui parler, l'atteindre à travers sa détresse. Du plus longtemps qu'il se rappelle, il avait été esclave du maître blanc à la peau presque rose. Durant son enfance, il avait servi dans la maison, accomplissant les tâches toujours un peu plus au-dessus de ce que son âge aurait normalement permis. Un soir, alors qu'il dormait dans la grange avec les animaux, il sentit une main agripper ses petites fesses. Il eût d'abord peur, croyant qu'il s'agissait d'un des démons peuplant les contes que se racontaient les esclaves à la tombée de la nuit. À la lueur pâle de la lune, il aperçut le visage du maître blanc et sa peau presque rose. L'enfant, innocent, crût qu'on le réveillait pour une autre tâche domestique. Pourtant, la main ne le mettait pas debout, mais le plaquait au sol. Sans dire un mot, l'homme arrachait plutôt qu'il n'enlevait son petit pantalon, et Makoula sentît quelque chose de dur et tiède sur son derrière, bougeant, comme cherchant une entrée. Il ne comprenait pas, mais sentait au fond de lui, et à la brutalité qu'y mettait le maître blanc à la peau presque rose, que quelque chose de mal lui arrivait. Il ouvrit la bouche pour crier, mais avant qu'il ait pu émettre un son, la main blanche, presque rose, s'abattit sur sa bouche, lui broyant la mâchoire, et le réduisit au silence. Il voulut se débattre encore, mais que peut un enfant de huit ans, mal nourri, devant la force brutale d'un adulte de trente-cinq années ! Il sentit la chose le forcer, le déchirer, et aller jusque dans ses entrailles. Il aurait voulu hurler sa douleur, mais la main blanche, presque rose, serrait à l'étouffer. Alors les esprits du pays de son père avaient emporté sa conscience, la soustrayant à l'acte que subissait son corps. Quand il était revenu à lui, il gisait seul sur la paille, des tâches de sang et d'un autre liquide couleur de pus sur son petit pantalon encore plus déchiré que lorsqu'il était allé se coucher. La douleur sanglait encore. Il se mit à sangloter doucement, souhaitant mille fois mourir. Au lever du jour, sa mère était venue. Elle avait pleuré avec lui, et lui avait appliqué des médicaments de feuilles et de fleurs des bois. Il voulait comprendre, mais sa mère lui dit simplement que c'était déjà arrivé à d'autres enfants de l'habitation, filles et garçons. Il n'y avait rien à faire, rien à expliquer. Le maître blanc à la peau presque rose était comme cela.

Makoula restait assis dans la forêt nocturne, au pied du grand mapou. L'aboiement des chiens se faisait plus proche, mais il ne bougeait pas. Il songeait, revoyait sa vie d'esclave. Son père lui parlait souvent de l'Afrique merveilleuse. Les grandes chasses dans la forêt et la savane pour nourrir la tribu, les fêtes qui duraient des jours entiers, les cérémonies avant et après la chasse pour implorer et remercier les dieux. Il y avait aussi les grandes batailles rangées pour défendre le territoire convoité par des tribus avoisinantes, ou essayer de l'étendre à leurs dépens. Puis vînt l'homme blanc presque rose, qui suggérât qu'on lui vendît les prisonniers contre des fusils et des objets étincelants. Comme il avait besoin de toujours plus d'hommes pour en faire du bétail, il finit par les prendre lui-même, et de force, à travers le pays. Le père de Makoula avait été embarqué avec des centaines d'autres. Il y avait là des amis, des inconnus et des ennemis. Mais quelle différence cela faisait-ilÊ? Ils étaient tous enchaînés, sans espoir de revoir leur famille et leur terre natale.

Makoula entendît l'aboiement sauvage d'un chien à quelque distance. Il y reconnut Lucifer. Ce monstre avait été ainsi surnommé à cause de sa cruauté dans la chasse aux esclaves marrons. Il ne manquait jamais de dépecer ceux qu'il retrouvait, les attrapant toujours à la gorge. Il avait été bien dressé par l'homme blanc, presque rose. Makoula avait assisté à plusieurs scènes de dressage que le maître menait, le dimanche, au sortir de la messe chrétienne. Ainsi, le maître avait décidé de le tuer, pour faire un exemple aux autres esclaves, et leur enlever le désir de l'imiter. Il savait bien qu'il n'aurait pas eu de pardon. Le maître blanc à la peau presque rose lui avait déjà fait couper un avant-bras quand il avait osé manger quelques bananes de la plantation dont il s'occupait. La hache s'était levée haut dans le ciel ce jour-là, et avait tranché d'un coup. Son sang avait giclé avec force de ses veines ouvertes. Il a toujours été énergique, Makoula. On rapporte que sa mère avait voulu avorter pour éviter à son enfant les tourments de l'esclavage. Il avait tenu bon, s'accrochant à cette vie, ignorant ce qu'elle lui réservait. Aujourd'hui, assis là au pied de ce mapou, il ne voulait plus de cette existence qui n'était même pas une vie.

Il entendît les chiens derrière les fourrés : ils avaient dû sentir sa piste depuis longtemps. Le dressage du maître blanc à la peau presque rose était efficace. Il eût peur un instant, mais même s'il avait voulu fuir encore, il était trop tard. Non, il resterait là, et regarderait la mort dans les yeux. En un instant, les chiens furent sur lui, Lucifer le premier. Il ne se débattit même pas. Les crocs de l'animal cherchèrent sa gorge. Il la lui offrit. Il sentit son sang chaud couler sur son cou, puis son esprit s'évanouit lentement. Ses dernières images furent les chiens déchirant sa chair, et la voix du maître blanc à la peau presque rose : "C'est bien mon chien, bon toutou".

Maxime Germain (maxger@yahoo.com)
18 juin 1998

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