Ma fille du pays là-bas
de Maxime Germain


J’avais 22 ans, cet age où l’on sort à peine de l’adolescence. Le corps se trouve pratiquement au sommet de sa force et l’on sent presque l’énergie nous courir à travers les veines. Je me sentais fort, puissant, invincible. Aucune montagne que je ne puisse gravir, aucun obstacle que je ne sois capable de renverser. Nous étions un groupe d’amis, gais lurons. Nos parents plus ou moins fortunés nous entretenaient largement, et les quelques jobs que nous prenions durant les périodes de vacances étaient plus pour nous “forger le caractère” que nous rapporter de l’argent. Nous fréquentions les fêtes, les discothèques et les filles. Nos vacances à l’étranger nous avaient à tous donné une connaissance raisonable de l’anglais usuel. Nous chantions allègrememnt sur les derniers succès de la musique américaine dont nos oreilles captaient plutôt aisément les paroles. Mais la fièvre à l’époque allait aussi vers l’espagnol, cette langue tout en chanson et tout en rythme. Je pris quelques cours, m’achetai un “Espagnol sans Peine” et me mis à l’étude. Grâce à mon aptitude certaine pour les langues, je fis des progrès rapides. Toujours en quête de pratique, je me laissai tenter un samedi par mes amis pour aller passer la soirée dans un bar dominicain. Nous venions de finir les examens de la fac, et cherchions un endroit pour nous détendre.

L’ambiance était bonne, la lumière partout tamisée, et les tables autour de la piste de danse plongeaient dans une semi-obscurité complice. Les haut-parleurs laissaient échapper la musique chaude de la salsa et de la meringue, invitant à la danse tout en permettant une conversation hachée. La bière “Presidente” trônait bien évidemment, mais on pouvait aussi trouver le “Prestige” local à côté de marques variées de rhum et de whisky. Les filles représentaient une gamme étendue; de la petite aux cheveux d’encre à la grande blonde. Mais toutes avaient ce je ne sais quoi qui fait des femmes latines les plus belles de la terre; ce mélange bien dosé du blanc et du noir: le meilleur de chaque race. En cascade sur les épaules, les cheveux soyeux font un voile au visage bien hâlé; leur peau qui fait penser à des choses délicieuses: une pêche bien mûrie au soleil, le dessert au flan qui fond dans la bouche ou ce merveilleux “dulce de leche” à la saveur inégalable; la taille la mieux cambrée de tous les continents, faisant ressembler leur démarche à un puma avec toute la souplesse et toute l’aggressivité de cet animal sauvage. Je ne me lassais donc pas de les regarder évoluer sur la piste dans les bras des clients de l’établissement. J’hésitais à faire mon choix alors que mes amis avaient déjà chacun une “dominicaine” à notre table. La conversation devenait lascive avec des éclats de rires et des mains qui se perdaient entre les cuisses sous la minijupe collante. J’allais opter pour une plantureuse blonde encore assise au bar quand Lola fit son entrée par la porte arrière. Jésus! Jamais je n’avais vu une fille se déplacer comme cela. Elle portait la tête levée, osée, regardant autour d’elle. Les pieds se posaient l’un devant l’autre comme animés par une musique intérieure et imprimant aux hanches un mouvement tout à fait félin qui rythmait le coeur. Pourtant, je sentais dans son regard un manque d’assurance. Son nez semblait frémir, pareil à un fauve pénétrant dans l’arène avec regret, mais prêt à y tenir son rôle. Lorsque nos regards se croisèrent, je lui fis un large sourire qu’elle me rendit, découvrant des dents d’une régularité et d’une blancheur sans faute. Elle se dirigea alors vers moi, comme si elle m’avait choisi avant d’être appellée à une autre table. Mes amis à qui je confiai par la suite mes impressions, rirent de moi disant que la fille était probablement une professionelle et qu’elle avait senti du premier regard que j’étais un novice dont elle pourrait tirer pas mal d’argent. Et pourtant!

Toujours est-il qu’elle vint à ma table où je m’empressai de lui offrir une chaise et un verre. Nous engageâmes la conversation, moi d’abord hésitant parce qu’elle m’impressionnait par sa beauté et la perfection de ses formes, ce qui n’aidait pas mes abilités dans la langue de Cervantes. Mais Lola le comprit bien vite et elle diminua le débit de ses paroles, me donnant le temps d’assimiler ses mots. J’appris ainsi qu’elle était nouvelle à sa deuxième semaine dans la boîte. Elle venait d’un petit village de la République Dominicaine et ses parents avaient de grandes difficultés économiques. Elle était venue en Haïti voilà 6 mois et avait essayé d’ouvrir un studio de beauté avec une amie dans les mêmes conditions. Cela n’avait malheureusement pas marché et elle avait dû commencer à danser dans un cabaret pour compléter ses fins de mois. De danser, elle avait fini, à la faillite totale du studio de beauté, par accompagner les clients dans les chambres, cela Elle espérait pouvoir bientôt économiser assez d’argent pour rentrer chez elle et établir un commerce qui prendrait soin d’elle-même et de sa famille. Je lui parlai aussi de moi, très peu en fait, à cause de la falblesse de mon vocabulaire que je croyais pourtant riche. C’en est une chose de traduire des chansons ou de sortir des phrases de temps à autre et une toute différente affaire que d’avoir une conversation à bâtons rompus, particulièrement avec une jeune femme belle comme le jour, et qui laisait parfois sa main trainer sur votre cuisse.

Nous dansâmes aussi, bien collés l’un contre l’autre, sur le rythme endiablé de la meringue qui semblait un lien entre nos deux cultures. Son corps ondulant, ses sourires enchanteurs et les trois bouteilles de bière que j’avais bue finirent par avoir raison de ma timidité et je l’invitai dans la chambre. Le oui de son regard ne me parut pas l’accord d’une fille de joie à un client, mais celui d’une femme qui avait envie de se donner à un homme. Cela, je me gardai bien de le dire à mes amis qui se seraient encore plus moqué de moi, en me rappellant que cette fille faisait son métier comme un avocat ou un dentiste ment à la perfection. Il n’en demeure pas moins que je ne me sentis guère pressé dans la chambre; Lola ne me donna pas l’impression de vouloir faire d’autres clients. Nous prîmes le temps de nous explorer à tour de rôle, éternisant les jeux amoureux. Lola n’avait aucune retenue dans l’acte d’amour. Elle offrait sans restriction toutes les parties de son corps, et ne refusait aucune des miennes. Ce jour-là, j’aurais pu satisfaire un vieux fantasme de coït anal, mais ma timidité m’a retenue. Je fis pourtant l’expérience d’une caresse que j’avais toujours cru odieuse et à laquelle je pris un plaisir à peine dicible. Lola me caressa l’anus avec une dextérité que je n’avais pas cru possible et qui me fit jouir bruyamment, sans pouvoir retenir mes cris. Je me suis longtemps demandé après cette épisode si je n’avais pas de tendances homosexuelles, tant mon plaisir avait été grand. D’autres expériences de ma vie devaient m’assurer du contraire et je compris que l’anus était une zone puissamment érogène et trop peu solicitée à cause de barrières morales.

Lola me laissa me reposer un moment et réactiva mon érection par une fellation que je n’oublierai jamais. Sa bouche était comme un fourreau que je sentais glisser autour de ma verge, appliquant des pressions et des sucions inattendues. Parfois, je ne sentais même plus mon membre, juste une bouche qui semblait s’adapter à mon corps pour y décharger des ondes de plaisir qui allaient augmentant, envahissant jusqu’à mon âme. J’eus ensuite la plus formidable partie de jambes en l’air de toute ma vie. Je jouis longuement en elle, sentant les replis de son vagin chauds et humides me retenir, gardant mom membre et le massant. Je sortis de cette chambre heureux, marqué à jamais et me promettant bien de transmettre à mes futures conquêtes les leçons dont je venais de si bien profiter.

Je partis en vacances la semaine d’après, sachant que je ne manquerais pas de revenir vers ses bras, son corps et ses caresses endiablées. Je rentrai au pays deux mois plus tard et me retrouvai au bar une semaine après. J’attendis longtemps, refusant d’autres filles pourtant appétissantes et espérant la rentrée par la porte arrière de ma vénus dominicaine. Elle ne parût pas. Je me résolus à demander, et appris ainsi qu’elle était repartie voilà maintenant trois semaines. Personne ne savait où la contacter. Je suis retourné au bar plusieurs fois, sans succès. Je fis aussi le tour de la plupat des bars sans jamais revoir Lola. Je couchai avec deux ou trois autrres filles de bars, espérant refaire la même expérience, mais Lola seule avait le doigté que je recherchais, et le volcan qui m’avait allumé. Je renonçai donc aux bars dominicains et continuai ma vie, hanté par le fantôme de cette femme-puma qui avait éveillé en moi un plaisir que je ne croyais pas possible.

Je terminai mes études, fis une spécialisation aux Etats-Unis et rentrai en Haïti. Je rencontrai ma femme, fondai une famille et eus trois adorables enfants pour lesquels je serais prêt à donner ma vie. Je réussissais plutôt bien sur le plan professionel, et notre vie était confortable sans être luxieuse. L’épisode Lola se trouvait maintenant vingt ans derrière moi, mais je m’en souvenais encore avec force, content d’avoir rencontré cette femme qui m’avait transporté sur les sommets de la lubricité.

Lorsqu’un jour je vis entrer mon ami Joël par la porte du salon, je ne m’attendais nullement aux choses qui’il allait réveiller, ni aux nouvelles qu’il apportait. Joël salua ma femme, bavarda un moment puis attendit que nous fûmes seuls pour sortir une photo de sa poche. Il me la tendît avec un petit sourire en me disant tout bas: “Te rappelles-tu encore de Lola? Je te présente sa fille….et la tienne”. Je sentis mon coeur exploser, mon âme se briser. Une onde glaciale partît de mes pieds jusqu’à ma tête, puis des ondes de chaleur s’élancèrent de mon visage pour envahir mon buste et mes membres. Lola………….Lola…………LOLA. Tous mes souvenirs revenaient avec force, inondant mon âme et mon corps. Et maintenant cette fille sur la photo qui semblait me regarder et en qui je croyais reconnaître le nez et le sourire de ma mère. “Kisa” fût tout ce que je pus articuler pendant un long moment. Tout se brouillait. J’entrainai Joël dans un petit restaurant de Pétion-Ville et le pressai de me dire ce qu’il savait. Et c’est ainsi que j’appris l’existence et l’histoire de ma fille du pays là-bas.

Mercedes ne savait rien des acticités réelles de sa mère en Haïti. Celle-ci lui avait seulement dit avoir séjourné dans ce pays pendant quelques temps pour son commerce et qu’elle y avait rencontré son père. La relation selon elle n’avait pas duré et elle était rentrée en République Dominicaine alors qu’elle portait encore sa grossesse. Elle avait complètement perdu contact avec le père dont elle ne connaissait que le nom. La jeune fille avait grandi en priant de retrouver son père qui lui avait manqué de plus en plus au fil des années. Certains enfants auraient renoncé et se seraient fait une raison, mais Mercedes avait cette témérité qu’elle tenait sans doute du sang africain qui coulait brut et clair dans son sang. Quand elle eût atteint l’age de 17 ans, elle trouva du travail dans un Burger King de Santo Domingo. Elle abordait les haïtiens qui venaient y manger, leur demandant s’ils connaissaient Jacques Bordes en Haïti. Elle avait persévéré ainsi pendant deux ans, jusqu’à tomber sur Joël qui lui avait dit être un de mes amis. Le visage de la jeune fille s’était alors éclairé, comme si un soleil intérieur venait de s’allumer et elle lui avait raconté son histoire. Elle l’avait alors supplié de l’aider à me rencontrer et lui avait remis cette petite photo d’identité assez récente.

Lorsque Joël eût fini de parler, deux longues larmes avaient coulé sur mes joues. Larmes d’émotion; de tristesse aussi pour cette enfant batarde, fille de prostituée et qui avait grandi dans le pays là-bas, privée de l’affection de son père. Joël se souvenait bien de Lola. Il faisait partie du groupe avec qui j’étais allé à ce bar et j’avais tellement parlé d’elle par la suite, surtout au moment où je cherchais à la retrouver. Je le remerciai vivement et décidai de partir la semaine d’après pour rencontrer ma fille du pays là-bas.

Grâce aux bonnes indications de Joël, je retrouvai facilement le Burger King où elle travaillait. Je n’eus pas besoin de demander. Elle était là, debout derrière la caisse enregistreuse souriant aux clients et prenant les commandes. Son sourire rappella encore plus ma mère. Je m’approchai vers elle et je dis simplement: “Mercedes”. Dès que nos yeux se croisèrent, je sus qu’elle me reconnaissait. Elle devait aussi s’attendre à me voir apparaître. Elle a dû me guetter à travers cette porte depuis sa rencontre avec Joël. “Papa” murmuta-t-elle et ce mot me transperça comme une flèche de feu. Pour la première fois de ma vie, la peine et la joie se disputaient mon coeur simultanément. L’élan avec lequel elle me sauta au cou me dit amplement qu’elle ne m’en voulait pas de paraître dans sa vie seulement maintenant. J’avais tout contre moi une enfant heureuse de trouver son père et lui disant dans une étreinte combien il lui avait manqué. Nous restâmes là à nous regarder, à nous embrasser et à pleurer. Ses camarades de travail participaient aussi à notre joie, certains riant d’autres pleurant, car chacun connaissait l’histoire et la quête qu’elle menait. Les clients nous regardaient incrédules, avec un petit sourire amusé. Son superviseur accepta de lui accorder le reste de la journée et nous allâmes nouos asseoir dans un restaurant.

Lola était malheuresement morte il y a trois ans. De l’argent qu’elle avait économisé en Haïti, elle avait établi un commerce dont elle avait vécu avec sa fille. Je déduis sans rien en dire à Mercedes qu’elle avait quitté le bar quand elle avait compris qu’elle se trouvait enceinte. Elle n’avait jamais voulu se marier, consacrant sa vie et tous ses efforts à sa Mercedes. L’enfant avait entamé des études de droit et travaillait maintenant pour les compléter. Elle vivait dans un petit appartement avec une compagne de chambre. Son existence était modeste, mais elle s’en sortait assez bien. Elle avait encore un peu de l’argent que lui avait laissé sa mère. Je lui parlai de moi, disant que j’avais rencontré sa mère dans un studio de beauté. Elle insista pour savoir si j’avais aimé sa mère, et je n’eus pas l’impression de lui emntir en affirmant que oui. Je lui parlai aussi de mon parcours dans la vie. Heureusement que mon espagnol s’était beaucoup amélioré en vingt ans. Je lui montrai des photos de ma famille, de son frère et de ses deux soeurs qui vivaient en haïti et qui ne connaissaient pas encore son existence. Nous parlâmes tard dans la soirée et je la raccompagnai chez elle. Nous nous retrouvâmes le lendemain qui était heureusement son jour de congé et nous nous racontâmes encore plus de notre vie à chacun. Mercedes était une jeune fille délicieuse, pleine de sensibilité et de chaleur. Je retrouvai la démarche féline de sa mère dans ses pas, mais ses yeux et son sourire étaient définitivement ceux de ma mère. Elle me raconta aussi longuement son existence avec Lola: leurs problèmes,leur vie simple et surtout la détermination qui avait toujours habité sa mère. Elle avait bien sûr posé des questions à mon sujet, mais Lola était toujours restée vague. Elle disait seulement qu’un jour Dieu veillerait à nous réunir.

Depuis ce moment, ma fille du pays là-bas nous visite régulièrement. J’ai avoué la vérité à mon épouse qui s’est montrée aussi compréhensive que je m’y attendais. Mercedes fait partie de notre famille maintenant et elle a été bien accueillie par mes autres enfants. Elle habite à Santo Domingo où je paie pour ses études, lui permettant de faire encore plus d’économie pour mieux démarrer sa vie professionelle. C’est une bonne élève qui réussit ses cours avec brio. Elle recevra bientôt son diplôme d’avocat et travaillera probablement dans un cabinet avant de s’installer à son propre compte. Je la vois aussi souvent que je peux, tantôt ici, tantôt là-bas.

Août 2000

Retour au sommaire