Kaïssa
de Maxime Germain


La princesse Kaïssa ravissaitt chacun par sa beauté. Sa peau avait la couleur des raisins noirs mûris par le soleil pour la bouche gourmande des enfants. Sa cheveulure coulait en boucles de jaie sur ses épaules fines. Ses yeux profonds éclairaient un visage au plus parfait ovale. Son nez délicieusement épaté, frémissait en aspirant l'air de la vie. Sa bouche, cayemite gonflé de soleil, s'ouvrait sur des dents de corail, dans le violet de ses gencives. Son corps n'était que grâces et avait fait rêver plus d'un jeune homme de la puissante tribu de son père, et des régions avoisinantes. Cependant, plus encore que sa beauté physique, la douceur, le calme et la sagesse de Kaïssa en faisaient une personne admirable. Certains disaient qu'elle parlait aux oiseaux et que les plantes l'écoutaient avec plaisir. Elle avait reçu on ne sait comment le don d'apaiser les souffrances du corps et de l'esprit en posant la main sur le malade. Elle suscitait bien des envies, jusqu'à la divinité de la rivière qui, dans sa jalousie, avait décrété que la princesse devait rester pure et chaste. Sa marraine, une prêtresse des savanes, avait secrètement confié au roi que si sa fille unique donnait son corps à un homme, son âme coulerait alors d'elle comme une petite étoile d'or, et se perdrait à jamais dans la rivière verte et profonde qui entoure le village. Aussi son père, le puissant roi des Doukous, ne laissait approcher d'elle aucun jeune homme, de crainte que sa fille ne tombe amoureuse et pèche dans son corps. Il ne lui permettait de voir des étrangers que pour leur appliquer son don et les soulager du mal. Il était alors toujours présent, et veillait à un échange minimum de paroles. Il en fut ainsi de longues années.

Il arriva un jour, peu de temps après ses vingt ans, qu'on amena un jeune homme habitant à l'orée de la forêt, et vivant de la chasse et de la pêche. Il avait appris ces arts de son feu père, et fréquentait peu de monde au village. Sa pauvre mère, la seule parente qu'il eût encore, l'avait fait porter en pleurant à la grande case du chef, suppliant que la princesse le guérisse de la morsure d'un serpent. Kaïssa déposa sa paume légère sur le front déjà terne du jeune homme, et prit l'autre main dans la sienne. Ell pria les divinité ancestrales que la santé de son corps passât à celui du malade. Elle resta ainsi un long moment, luttant contre la mort qu'elle sentait aller et venir dans son coeur. Quand le front du jeune homme se fit moins chaud sous sa main, et sa respiration plus régulière, elle sut qu'encore une fois, elle avait gagné. Taloo, c'était le nom du malade, leva lentement les paupières, et ses yeux croisèrent ceux de Kaïssa. Tout faible qu'il était encore, il sentit son coeur s'accélérer dans sa poitrine. Il avait certes entendu parler de la beauté de la princesse, mais ce qu'il voyait dépassait ce qu'il en imaginait. Ce regard doux et tendre, cette main sur son front comme une caresse éveillaient en lui un émoi tout nouvau. Kaïssa n'en était pas moins troublée. Tant qu'elle le soignait, et luttait avec la mort, elle n'avait pas fait attention à ses sourcils épais et réguliers, ses cils longs, presque comme ceux d'une femme, sa bouche visiblement faite pour la tendresse. La main bien tracée de Taloo n'avait été qu'un point de contact avec l'être intérieur encore faible du jeune homme. Maintenant qu'il ouvrait les yeux et revenait à la vie, la jeune fille sentît ce regard la traverser comme une flèche de feu. Tout ceci se passa si vite que nul ne remarqua leur émotion, chacun sans doute trop content de la nouvelle victoire sur la mort. La mère de Taloo pleurait, cette fois-ci de joie, serrant son fils dans ses bras et baisant les pieds de la princesse. Celle-ci la relevait doucement, et acceptait simplement ses remerciements. Le roi qui se tenait derrière sa fille tout le temps, embrassa aussi Kaïssa et l'entraina à l'intérieur de la case.

Plusieurs semaines passèrent, et la vie semblait dérouler son cours normal sur le village des Doukous. Taloo avait retrouvé sa santé, mais semblait avoir perdu un peu de son goût passionné pour la vie. Il était toujours excellent chasseur et pêcheur de grand talent, mais il y prenait visiblement moins de plaisir. La mère le croyait encore convalescent, car en vérité, nul n'avait encore survécu à la morsure de ce serpent. De son côté, le coeur de Kaïssa se rappellait; elle revoyait souvent ce regard muet, et pourtant si riche d'émotions et de paroles. Elle voudrait presque le jeune homme encore malade pourqu'on le lui ramenât. La princesse ouvrit son coeur à Seka, sa meilleure amie, la seule qui avait partagé ses jeux d'enfant, et ses conversations d'adolescente. Seka, de deux ans son aînée, avait elle-même aimé un jeune homme dans le passé, et lui confia que c'était le pus délicieux sentiment qu'on puisse jamais connaître. Plus elles en parlaient, plus Kaïssa avait envie de revoir Taloo. Son désir était d'autant plus fort et innocent qu'elle ignorait tout de la prophétie au sujet de la rivière verte. Son père lui avait seulement dit de se méfier des garçons, car un grand malheur pourrait venir de l'un d'eux. Sans doute croyait-il Kaïssa trop jeune pour lui parler de l'amour. Ah! Cet aveuglement des parents qui les empêche de voir grandir leurs enfants.

Toujours est-il que Seka, croyant bien faire, promit à la princesse de s'informer de l'objet de son amour, et de savoir s'il avait gardé de leur rencontre un autre sentiment que la reconnaissance. Elle s'enquît adroitement de son adresse et de ses activités, et résolût de le rencontrer comme par hasard. Elle guettât donc une de ses parties de chasse, et le suivit un moment de loin. Elle pût ainsi admirer son corps bien fait, son geste souple, sa démarche sûre, rapide et silencieuse. Au détour d'un chemin de forêt, elle le perdit de vue, comme s'il s'était évaporé dans la nature. Elle resta là tournant la tête à droite et à gauche, le cherchant du regard.
- Vous avez fait fuir mon gibier
La voix venait de derrière elle. Elle se retourna vivement. Taloo se tenait immobile, avec son arc en bandoulière. Dans sa voix, il y avait bien un petit ton de reproche, mais aucune colère.
- J'en suis vraiment désolée. Je ne voulais pas.
- Ne vous inquiétez pas, je le retrouverai. Vous devez être bien loin de chez vous. Vous-êtes vous perdue? Puis-je vous aider à retrouver votre chemin?
- Merci, cela ira. D'ailleurs, je vais continuer ma promenande. Je reviens de visiter mon amie la princesse Kaïssa, et je faisais une petite ballade à travers le bois.
- La princesse Kaïssa, dit précipitamment le jeune homme. Vous êtes son amie.
- Depuis l'enfance. Pourquoi demandez-vous cela, dit-elle d'un air faussement détaché.
- Elle m'a soigné voilà quelque temps de la morsure d'un serpent. Je lui dois la vie.
- Vous devez lui en être bien reconnaissant, continua Seka.
Taloo garda le silence un court moment.
- Je le suis en effet, lacha-t-il enfin.
Il n'était pas du genre à se confier, encore moins à une personne qu'il voyait pour la première fois, fut-elle l'amie intime de celle dont son coeur rêvait. Mais Seka, subtile, voyait bien plus loin que ses mots. Si la bouche peut mentir ou se taire, les yeux n'ont pas chez les êtres encore purs et simples, cette faculté de cacher la vérité. Aussi quand elle retrouva Kaïssa un peu plus tard, elle lui dit que Taloo ne l'avait pas oubliée. La princesse en ressentit une grande joie et son coeur en battit plus vite. Elle remercia vivement son amie, et l'embrassa sur les deux joues. Ce jour-là, en regardant le soleil s'enfoncer dans la mer, elle se promit de revoir Taloo.

- Je veux aller dans la forêt avec toi, dit-elle à Seka une semaine plus tard.
- Kaïssa, tu n'y penses pas voyons. Ton père ne voudra jamais. Il t'a toujours gardée à la maison, t'enseignant lui-même ce que tu devais savoir. D'aucuns disent même qu'il te trouve trop belle et veut te garder pour lui.
- Père ne peut pas s'opposer s'il n'en sait rien.
- Ah! Non, je ne veux pas être mêlée à cela. Ton père serait trop contrarié s'il venait à l'apprendre.
- Seka, s'il te plait, supplia-t-elle. Tu sais bien que tu es la seule amie que j'ai. Et quel grand mal que peut faire une petite promenande innocente dans la forêt. Et puis, si tu as aimé ce jeune homme dont tu parlais, tu dois comprendre mon désir de revoir Taloo, ne fût-ce qu'une fois, et de loin.
- Ma chère Kaïssa, crois-en ma pauvre expérience, une fois que l'amour nous tient, il ne nous lâche plus sans nous avoir fait commettre quelque bêtise. Mais j'irai avec toi. A quoi serviraient les amis sinon.
Kaïssa lui sauta au cou et l'embrassa encore.

L'occasion se présenta à quatre jours de là. Le roi devait se rendre avec quelques uns de ses guerriers, dans une tribu voisine et amie, pour s'entretenir avec le chef de la prochaine chasse conjointe. Les jeunes filles en profitèrent donc, et avec cette malice propre à leur age, déjouèrent la vigilance des gardiens que le roi avait laissés pour veiller sur sa fille. Elles s'en furent du côté de la forêt, et ne tardèrent pas à apercevoir Taloo, coupant du bois pour sa mère. Kaïssa le trouva encore plus beau en plein mouvement, travaillant d'un geste régulier et puissant. Elle le regarda un moment, à l'abri des feuilles tombantes d'un Peuplier.
- Viens Kaïssa, il est temps de rentrer maintenant.

Kaïssa allait suivre son amie avec regret. Mais à ce moment, Taloo levant les yeux, les vit, et marcha vers elles d'un pas rapide. Kaïssa en eût presque peur. Elle essaya de n'en rien montrer cependant quand le jeune homme fût à leur hauteur. Il la reconnût tout de suite, de même que son amie rencontrée auparavant.

- Bonjour Princesse. Que je suis heureux de vous revoir. Je n'avais pas eu jusqu'à présent l'occasion de vous remercier de m'avoir sauvé la vie. Je serais bien venu, mais je sais combien il est difficile de vous entretenir.
- Je suis heureuse de vous avoir aidé. Mon père m'a appris que chacun de nous devait mettre ce qu'il avait de talents au service des autres.
- Votre père est certainement un grand chef. Je suis sûr que la chasse qu'il prépare sera un succès.
- Mon amie et moi profitions d'un peu de liberté pour faire une promenade au bord du lac. Nous nous proposions de rentrer tout à l'heure.
- Je me rappelle bien avoir rencontré votre amie il y a quelques jours de cela. Puis-je vous accompagner un bout de chemin? J'ai presque fini avec mon travail, et le reste peut bien attendre un moment.
- Mais certainememt. Cela nous ferait une bonne escorte, et vous nous parleriez un peu de vous.
- Il y a certainement beaucoup plus à dire de vous deux que de moi.

Devisant ainsi, ils se mirent à marcher dans le bois. Seka participait bien à la conversation, mais bien moins que les deux autres. Le plaisir qu'ils prenaient à parler l'un avec l'autre était évident, et bientôt, Seka dût se contenter de regarder les oiseaux voltiger dans les branches, et suivre les rayons du soleil à travers les feuilles. Ils se séparèrent après un long moment, comme à regret.



De ce jour, chaque fois que Kaïssa en avait l'occasion, elle retrouvait son ami dans la forêt, à l'orée du village. Ils prenaient mille précautions pour ne jamais être vus. Taloo connaissait la forêt de fond en comble, y ayant toujours vécu. Il lui montrait des pistes inconnues des autres chasseurs, lui découvrait des fleurs rares, ou lui donnait à tenir dans la main des mignons oiselets. Il avait un respect profond de la nature, et comprenait bien que l'homme ne pouvait que vivre en harmonie avec elle: la destruction de l'une entraînant immanquablement celle de l'autre. Elle lui parlait de ce pouvoir qu'elle avait, et qu'on lui disait tenir de sa marraine sorcière. Elle lui raconta aussi son enfance faite de richesses, mais aussi de prison dans la case paternelle. Plus ils se parlaient, plus ils se découvraient et plus ils s'aimaient.

Un matin, à leur cinquième rencontre, la chose fatidique arriva. Lorsque deux jeunes gens, pleins de vigueur et du désir d'explorer la vie prennent l'habitude de se promener seuls dans la forêt, outre les plaisirs de l'esprit, ils finissent par développer une affinité pour leur corps. Cela avait commencé par des frôlements imperceptibles au fil des rencontres, des mains qui se rejoignaient comme par hasard sur une fleur, un soutien si peu nécessaire pour enjamber un tronc d'arbre renversé. A chaque fois, Kaïssa se sentait plus émue. Elle avait dans le corps des sensations inconnues, et délicieuses. Ce jour-là, le soleil avait entamé la seconde partie de son périple dans le ciel. Son père, alourdi par un trop copieux dîner, faisait une sieste réparatrice. Kaïssa en profita pour gagner discrètement l'orée du village où elle savait retrouver son ami. Leur promenade parût plus belle que jamais. Les oiseaux semblaient plus gais et les fleurs plus odorantes. Kaïssa voulût cueillir elle-même une petite fleur jaune qu'elle avait vue à leur dernière promenade et qui poussait solitaire sur les parois d'une petite grotte. Son pied glissa sur une pierre, et Taloo, prompt, la rattrappa. C'était la première fois que leurs corps se retrouvaient aussi proches l'un de l'autre. Ils furent traversés par la même onde. Leurs yeux se rencontrèrent un moment, et leurs bouches s'unirent. Aucun des deux n'avait donné ou reçu de baisers auparavant, mais ils retrouvaient là dans le calme de cette grotte la douceur d'une bouche en caressant une autre, la prenant, la relâchant pour l'effleurer, la mordre doucement comme pour en boire le jus délicieux. Leurs corps, appuyés contre les parois de la grotte, retrouvèrent instinctivement les mouvements tendres de l'amour. Il l'aima lentement, à plusieurs reprises, inventant ou réinventant les gestes que d'autres trouvent nécessaires aujourd'hui de graver dans les pages d'un livre, les rendant souvent vulgaires. Ils se perdirents l'un dans l'autre, s'enivrèrent l'un de l'autre, comme si le monde n'était que cette grotte. Ils connurent des étoiles filantes, des comètes de lumière, des espaces sombres et calmes comme un répit avant la remontée du volcan.

Lorsqu'enfin ils se reposèrent, épuisés, ils étaient eux-mêmes étonnés des foudres dans leur corps. Ils entendirent alors un bruit venant de la forêt, des voix criant le nom de Kaïssa. Elle y reconnût celle de son père et d'autres guerriers de son village. Peut-être la cherchaient-ils depuis longtemps, mais pouvait-elle seulement les entendre?

- Vite, vite, il ne faut pas qu'on nous voie ensemble, dit Kaïssa. Mon père peut être un homme violent, et je ne veux pas qu'il te fasse de mal.

Taloo comprenait le danger, particulièrement aujourd'hui, après ce qu'ils avaient fait au fond de cette grotte. Il connaissait un petit chemin escarpé qui longeait la rivière verte entourant le village. S'ils se dépêchaient, ils pourraient contourner les guerriers sans être vus, et Kaïssa pourrait rentrer chez elle sans danger. Ils se mirent donc à courir. Au moment de traverser un tronc d'arbre jeté sur un passage d'eau de la rivière, elle entendit son père l'appeller. Il avait, on ne sait comment, retrouvé la piste des amants, et les sommait de s'arrêter. Elle se retourna pour regarder son père, et son pied glissa. Taloo n'eût pas le temps de la retenir, mais il plongea sans hésiter dans les eaux vertes du fleuve. Ce fût en vain. Toutes les recherches ne permirent jamais de retrouver la jeune princesse. Pendant un bref instant, une petite étoile d'or flotta à la surface de la rivière avant de s'y enfoncer lentement. C'était l'âme de Kaïssa.

Depuis ce jour, les parois de la grotte où il se sont aimés gardent les empreintes de leurs corps dans les gestes tendres et passionnés de l'amour.

L'histoire ne dit pas ce qu'il en advint de Taloo. Je m'imagine des fois qu'il n'est pas remonté du courant. Son âme aura rejoint celle de son aimée pour continuer au fond des eaux vertes du fleuve leur belle histoire d'amour.

13 Juin 1998

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