Garvey
De Maxime Germain

Garvey lui trouva bien un petit air étrange à ce nouveau représentant de commerce qu'il rencontrait. La silhouette, vaguement aperçue par la porte légèrement entrebaillée de la salle de bains mal éclairée, paraissait effeminée, et semblait lui rappeller quelqu'un. Mais il était bien trop préoccupé par les problèmes de sa vie conjugale et professionnelle pour y prêter attention. De plus, dans son métier, il avait l'habitude de rencontrer toutes sortes de gens. Au-delà de la personne, il avait appris à ne considérer que la relation d'affaires. Il avait été à peine surpris par la proposition reçue par courrier de se retrouver dans un petit motel en dehors de la ville. La lettre dactylographiée et grossièrement paraphée disait que le client avait peu de temps et que cela l'arrangerait beaucoup. Le matin, Garvey avait déjeûné seul à la maison, sa femme était sortie de bonne heure. Cela arrivait fréquement maintenant, et rien ne laissait supposer que cette journée serait différente des autres. Et pourtant.

Garvey restait sans enfants après huit ans de mariage. Il n'avait pas voulu en avoir au début de sa vie de couple, préférant se concentrer sur sa vie professionelle. Mais la fécondité n'était pas venue à l'arrêt des méthodes de contraception. La relation avec sa femme avait progressivement perdu de son essence. Il en avait opéré un retrait émotionnel, et n'y demeurait que par crainte de l'inconnu que représentait un divorce. Il savait ne pas aimer ce qu'il vivait, mais redoutait en même temps la solitude d'une maison ou un autre mariage pire que celui-ci. Sa peur l'empêchait de faire le grand pas de la séparation. Le couple gardait l'apparence d'une union stable, et aucun de ses amis (il en avait d'ailleurs si peu) ne se doutait de la véritable nature de cette relation. Il sollicitait bien encore sa femme certains soirs, mais plus par obligation que par désir réciproque, et Garvey en gardait souvent un goût amer. Il destestait le fait que son épouse ne pût plus le supporter en elle, ou même sur elle sitôt qu'elle avait joui. Alors il s'arrangeait pour atteindre un orgasme souvent sans plaisir en même temps qu'elle ou même avant. Il regardait comme une juste compensantion les quelques autres femmes qu'il avait rencontrées, et avec qui il avait eu des relations intimes. Mais aucune d'elles n'avait su le retenir. Il y pensait cet après-midi, en conduisant sa voiture vers le petit motel aux bordures de la ville.

La salle de réception peu meublée du motel n'offrait guère d'atmosphère au travail. Aussi accepta-t-il sans difficulté l'invitation transmise par le tenancier de rejoindre son hôte dans la chambre que celui-ci avait louée. Il trouva une pièce un peu sombre, éclairée d'une lampe de plafond jetant une lumière sale. Une voix un peu étouffée lui demanda de s'installer. Il y avait une pile de cartables, et sa place semblait indiquée d'un côté de l'unique table. Il s'y mit donc, tournant le dos à la salle de bains d'où la voix lui était parvenue. Cette tonalité dans les mots lui rappellait définitivement quelque chose. Il rechercha en vain dans sa mémoire quelqu'autre représentant de commerce qu'il avait dû rencontrer dans le passé; savoir à qui l'on a affaire se révèle toujours utile pour mener une négotiation.

Les affaires n'allaient pas trop bien depuis quelques temps. La compagnie pour laquelle il travaillait voilà maintenant dix ans connaissait des problèmes financiers et avait déjà réduit en deux fois le nombre de ses employés. Chacun se demandait pour combien de temps il serait encore là. Certains de ses collègues avaient choisi de partir avant la grande catastrophe, et plus d'un avaient émigré vers d'autres villes. Lui, gardant encore espoir, essayait d'obtenir des affaires qui aideraient à la remontée de l'entreprise. S'il réussissait, il aurait sans doute une augmentation, et peut-être même une promotion importante. Il multipliait donc les contacts, se montrait particulièrement agressif, et rencontrait beaucoup de monde. Il était là aujourd'hui dans ce petit hotel lugubre et bon marché pour rencontrer un homme dont il espérait une affaire.

Il essayait de lire la personalité de son client dans la façon dont les dossiers étaient disposés sur la table, un mégot de cigarette dans le cendrier, et tout autre petit détail pouvant fournir une piste sur la tactique de négotiation. Pourquoi son potentiel client tardait à se montrer? Malgré la tension qui s'accumulait en lui, il ne dit rien évitant de paraître impatient, tournant seulement la tête de manière furtive vers cette porte qui ne s'ouvrait pas. Pourquoi son coeur battait-il la chamade? Tout semblait calme pourtant dans cette pièce, comme si l'air s'y était figé. Trop calme avec ce léger parfum d'eau de toilette. Il n'entendit pas la porte tourner sur ses gongs, ni les pas s'approcher de lui. Il sentit seulement quelque chose de froid sur son cou puis une douleur aiguë, immédiatement suivie par la coulée d'un liquide chaud. Son sang. On lui tranchait la gorge. Il fit un mouvement, se débattit, mais ne trouva pas son souffle, s'écroulant sur le sol avec sa chaise. Il porta la main à la blessure pour arrêter le sang, mais ses doigts s'enfonçaient dans la plaie béante sans retenir le sang. Il sentait ses forces l'abandonner avec la coulée du liquide tiède. La chambre s'est alors mise à tourner comme prise de vertige. Il vit d'abord les jambes d'un jeans auprès de lui. Il leva les yeux et reconnût une femme. Sa femme. Il ne pouvait plus réfléchir. Il ne comprenait pas. Il entendit quoique comme lointaine, la voix de son épouse, remplie de colère et de rage. “Je veux que tu saches, chien. J'en avais assez de toi, de ta politesse indifférente. Je t'ai supporté pendant toutes ces années, gardant au fond de moi cette haine qui s'accumulait avec le temps. J'ai souhaité mille fois que tu aurais le bon sens de mourir, dans un accident, d'une crise cardiaque, n'importe quoi. Quand tu as eu ta crise de bronchite l'an dernier, mon coeur s'est rempli d'espoir. Mais non, tu t'accrochais à la vie, comme un imbécile. Je t'ai trompé à plusieurs reprises, mais tu ne semblais même pas t'en douter. Des fois, je laissais derrière moi ce que je croyais être des signes évidents, espérant que tu provoquerais une esclandre et romprais. Tu étais encore trop bête pour t'en apercevoir, trop préoccupé par ton travail. Je priais pour que tu partes avec chacune de tes nouvelles maîtresses, mais tu continuais à rentrer tous les soirs, la mine encore plus défaite et ne sachant parler que de travail. Tu m'ennuyais dans le lit. Aucune imagination, toujours les mêmes gestes et les mêmes caresses. Tu devenais stupide à force d'être prévisible. Il y a longtemps que je n'ai plus d'orgasme avec toi. Alors pour me débarasser de ton poids, je faisais semblant de jouir aussitôt que je sentais couler en moi ton liquide dégoûtant. Et tu sais quoi, parfois je ne le sentais même pas. J'ai régulièrement pris des pillules pour ne pas tomber enceinte: je ne pouvais m'imaginer porter ton enfant...”

La voix continuait encore, mais Garvey n'en distinguait plus les paroles. Il sentait ses membres devenir froids, et la vie se retirer de lui. Avant d'entrer dans l'infini de la mort, il pensa avec un sourire mélancolique qu'il aurait dû sortir de cette relation depuis longtemps. Il souhaita que d'autres hommes après lui ne fissent pas la même erreur de continuer une relation morte de l'intérieur. Comme il se trompait.
12 Décembre 1998

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