L'enveloppe
Maxime Germain


New York s'était réveillé sous une petite neige fine et drue. Les flocons flottaient dans l'air comme des milliers, des millions de petits insectes blancs ballottés par le vent. Ils touchaient le sol pour fondre, s'évaporer et retourner à l'air. Chaque petit flocon cependant apportait un peu d'humidité et de froid à la terre. Ainsi le prochain lui survivait une fraction de seconde plus longtemps. De cette petite victoire ininterrompue, la terre se couvrait lentement d'une nappe immaculée. Je marchais ainsi contemplant ce spectacle féerique, et pensant que j'allais bien regretter tout cela quand je retournerais vers mon pays de soleil éternel. Un de ces petits flocons que je suivais du regard a tourbillonné lentement et s'est posé sur une enveloppe. Quelqu'un avait dû la perdre là en se pressant vers une destination. Je la ramassai, d'abord soucieux de voir s'il y avait une adresse où je pouvais la retourner par la poste. Mail il n'y avait rien. L'enveloppe était grande et bleue de ciel, avec aux angles des marguerites blanches et des carnations rouges, mes fleurs préférées. De par son épaisseur, je jugeai qu'elle contenait plusieurs feuilles de papier. Je pensai un instant à la redéposer sur le sol dans l'espoir que son propriétaire reviendrait la chercher. Mais ma curiosité fût plus forte. Je pénétrai dans un de ces petits cafés qui font le délice de New York, et je violai le secret de l'enveloppe.

Je retranscris ici la traduction de ce contenu, avec tout le respect que je dois à son auteur dont je ne connais que le prénom.



New York, 15 Novembre 1998
Chère Françoise,

J'hésite toujours un peu avant de t'écrire. Je crains d'exprimer par des mots ces pensées que je sens en moi légères et tendres comme des petits papillons multicolores. Quand je me relis, je ne reconnais souvent pas dans ces phrases sommaires et sans consistance, la tendresse que j'avais nourrie.

Es-tu une fée, une sorcière ? M'as-tu jeté un sort ? Mes pensées s'envolent vers toi joyeuses et me reviennent remplies d'amour. Les captes-tu dans l'air ? Les gardes-tu en toi un instant pour les nourrir, les abreuver de ta tendresse avant de me les renvoyer non plus simplement miennes, mais nôtres, transfigurées, imbibées de toi ?

Au moment de te quitter vendredi, je t'ai légèrement mordu l'index. J'ai ressenti ce geste au fond de moi, comme un baiser échangé. J'ai compris ce jour-là toute la signification profondément sexuelle de la morsure : intégration symbolique de l'autre, l'union qui fait mentir les lois mathématiques élémentaires. Une personne additionnée à une autre ne deviennent plus qu'une dans une même émotion, une même passion, une même chaleur, un même amour…

Je reste assis à ma fenêtre regardant les dernières fleurs de l'automne. Je pense à toi. Non, je ne pense pas à toi. Penser c'est déjà se détacher de l'objet, le mettre en perspective, l'observer dans un rêve, une projection. Non, je ne pense pas à toi, car penser, c'est déjà se différencier. Je me confonds plutôt dans ton image, tu vis à l'intérieur de mon être, et ensemble nous pensons. Nous pensons à ces jours de bonheur, nos yeux se cherchant, se fuyant pour se retrouver et échanger mille petits éclats de nos âmes. Nous pensons en moi aux projets fous que nous nourrissons sur le monde extérieur, mais aussi à ce voyage à la découverte du monde vacillant, affolant, lumineux, intérieur de notre amour, de notre amitié… Tu vois, je voudrais ne jamais donner de nom à ce que nous vivons, car le nommer c'est l'enfermer à l'intérieur de limites, le catégoriser, le classer dans un tiroir humain. J'aime plutôt l'imaginer grand, vaste, flou peut-être, flexible sans doute, en tout cas délicieux, savoureux comme un fruit des tropiques.

Je t'écris pour conserver ce lien avec toi, garder mon cœur éveillé quand tu n'es pas là. Ces petits mots noirs sur le bleu de mon papier sont les maillons interminables d'une chaîne continue entre nous. Ils sortent de moi, te portant un reflet de l'amour dont tu ne pourrais saisir l'intensité qu'en pénétrant mon esprit. Ces petits mots qui volent de moi me remplissent de bonheur, car savoir que tu existes, et penser que tu m'aimes me comblent de joie. Tu me donnes ce que j'ai si longtemps cherché : un cœur, un esprit, une âme que les miens rencontrent, embrassent, entrelacent pour échanger, partager et aimer. Tu fais sourdre en moi une source fraîche partant à la rencontre des eaux tantôt paisibles, tantôt tumultueuses qui vivent en toi. Je ne sais comment décrire ce sentiment… je suis comme une sphère éparpillée aux mille coins de l'univers et qui ne retrouve son unité que dans l'espace de tes bras, la lumière de tes yeux et la douceur de ton âme. La musique gagne en harmonie parce que tu l'écoutes, les fleurs resplendissent encore plus parce que tes yeux les regardent…Et moi, je ne suis un homme que parce que tu m'aimes. Françoise, ma Françoise, que cette semaine où je ne te vois pas me semble longue, triste, vide. Je ne vis que pour vendredi où je verrai cette tasse de café crème s'élever vers tes lèvres pendant que tes yeux se fermeront pour mieux en apprécier la saveur. Je te regarderai, je tremblerai et je t'aimerai un peu plus.
Ton amour de toujours
Julien




New York, 22 Décembre 1998
Ma chère Françoise,

Comme c'est étrange… et troublant. J'ai regardé dans tes yeux aujourd'hui et pendant un instant, je n'ai pas retrouvé cette petite flamme qui les anime quand mon image s'y reflète. Ton âme d'ordinaire si prompte à rencontrer la mienne, semblait se parer d'un léger voile. Je n'en ai rien dit, attribuant mon illusion (car il ne peut s'agir que de cela) à ma peur de te perdre un jour. As-tu remarqué comme nos craintes pouvaient imprimer leurs couleurs à notre réalité ? Ton sourire et tes baisers sont venus heureusement dissiper cette peur. Ah comme je t'aime ma Françoise, comme mon âme se nourrit de la tienne dans un renouvellement éternel de ce que je suis. Je ne sais comment te dire ce que tu m'apportes : toute cette énergie, toute cette tendresse, toute cette sensibilité qui restaient prisonnières derrière les masques que je portais sans cesse, et qui rejaillissent maintenant sur ma vie. La beauté existe en toutes choses puisqu'elle vit désormais en moi. Je vois la lune, notre lune, comme un regard tendre dans le ciel, veillant sur notre amour. N'est-ce pas un sacrilège que les hommes y aient mis leur pied et planté un drapeau. Heureusement que notre amour lui redonne son sens profond et sa dignité. Tu m'as dit une fois qu'elle ne pouvait être qu'une femme. Comme tu avais raison, ma Françoise, et comme je te vois en elle.

Te rappelles-tu de mon ami Pablo ? Il m'a confié la semaine derrière que Marguerite avait rompu avec lui. Le pauvre, il était totalement désarticulé. J'ai eu de la peine pour lui, et de la peur pour moi. Je n'ose pas imaginer de séparation entre nous, car je ne conçois pas ma vie sans toi, ma Françoise. Dieu merci, notre entente demeure parfaite, oh si parfaite en tous points.
À toi pour toujours
Julien




New York, 27 janvier 1999
Ma Françoise,

Depuis ces deux semaines où tu m'as dit que tu voulais prendre un peu de recul et arrêter de me voir, je ne sais plus qui je suis. Je déambule de mon appartement à mon travail comme un somnambule, un zombi plutôt. Différentes parties de mon être crient vers toi, et peu d'heures du jour ou de la nuit passent sans me remplir de ton image.

Mon corps crie vers toi. Je le sens comme un désir dans mes os et dans ma moelle, de te tenir, de te caresser et de te faire l'amour. Mes mains deviennent froides et ton cher John Thomas se gorge tellement de sang que j'en ai mal. Je sens alors ton odeur dans mon nez, et ton goût dans ma bouche. J'entends encore les échos de ta voix criant de plaisir. Quand je n'en peux plus de vivre avec ce fantôme, je commence à me toucher, à répéter sur mon corps ces caresses que tu lui donnais. Lui et moi savons bien que nous trichons, car la paume de ma main est bien moins tendre, et mes doigts moins habiles que les tiens. Et le plaisir d'une caresse n'est-il pas avant tout dans la communication de deux âmes ! Mais j'en retire un soulagement, même si je n'arrive jamais à pousser les hurlements que tu tirais de moi.

Mon esprit crie vers toi. Quand quelque chose excite mon intellect, je voudrais pouvoir en discuter avec toi et entendre ton opinion. Quand pour une raison, ou pour aucune raison, j'en arrive à une nouvelle analyse, une nouvelle compréhension de l'univers, mon esprit veut partager cela avec toi. Quand je reçois des félicitations à mon travail et que j'en suis tellement fier, je voudrais pouvoir te le dire, et voir ton sourire. Quand j'enrage contre mes collègues ou mes amis américains à cause de leur vision étriquée, mon esprit veut t'appeler et tout te raconter. Je peux ne pas avoir raison, mais je veux en discuter avec toi. Quand je lis un livre particulièrement intéressant, je veux t'exposer mes idées et t'en suggérer la lecture. Quand tout cela arrive, je vais à l'Internet, et j'essaie de trouver quelqu'un à qui je peux dire certaines de ces choses. Mais aucune de ces rencontres cybernétiques ne me satisfait. Ces gens ne me connaissent pas comme toi, et ne peuvent saisir mes idées dans leur développement. Et pour tout te dire, ils s'en foutent. J'essaie alors d'écrire mes pensées, et de me les relire. Mais ceci n'est pas partager, et mon esprit demeure triste.

Mon âme crie vers toi. Je le sens pareil à un vide au-dedans de moi, un manque d'essence. Mon niveau d'énergie diminue, comme si la vie se retirait lentement de mon être. Je perds alors ma connexion avec l'univers ; toutes mes batteries sont mortes et mon transmetteur en panne. Je lève la tête vers le ciel, mais je n'y vois qu'un immense vacuum. Les étoiles arrêtent de me parler, et la lune semble froide. Je baisse la tête, et mère-terre n'est que boue et poussière. Le sourire même des enfants ne me dit plus rien ; le monde entier me parait en coma parce que mon âme pleure. Quand cela arrive, je me sens totalement perdu, car rien ne remplit ce creux. Je laisse ma peine couler dans mes larmes et mon âme s'apaise. Quand j'ai pleuré trop longtemps, que mon corps devient trop faible, mon esprit embrumé et mon âme trop misérable, je trouve un prétexte stupide pour appeler ton répondeur. Je n'ai pas besoin de te parler longtemps. Quand mon âme entend ta voix, elle saute de joie, et je sens comme des petits arcs-en-ciel à travers mon être. Mon énergie revient, et tout me paraît plus facile et plus gai, rempli d'espoir. Je continue alors ma vie, souriant sans raison… jusqu'à la prochaine crise.
Je t'aime
Julien




New York, 26 Février 1999
Ma chère Françoise,

Quand tu liras cette lettre, je ne serai déjà plus de ce monde. C'est fini. Je n'en peux plus d'essayer de survivre et d'espérer que tu me reviendras. Tu m'as vu toi-même, maigre, pâle, les yeux sans lumière, et la voix sans timbre. J'ai cherché dans ton regard l'étincelle qui me redonnerait la vie, mais rien Françoise, même pas un souvenir lointain de notre bonheur. Pour toi, je ne suis plus qu'un fantôme, ou suis-je même encore cela ! J'ai voulu savoir, savoir comment il était possible que tant d'amour disparaisse en si peu de temps. Aujourd'hui, je me suis donc posté au coin de la rue, attendant que tu sortes du travail. Je voulais te parler, te forcer à me dire que je n'avais pas rêvé tout cela, qu'il y avait une raison à notre séparation. Je t'ai vue. Je t'ai vue sortir avec cet homme. Mon cœur s'est arrêté de battre dans ma poitrine. Tu riais, tu avais l'air heureuse. Ce sourire sur tes lèvres, cet éclat dans tes yeux, oh je les connaissais si bien. J'ai décidé de vous suivre. Pourquoi ? Je ne saurais le dire avec précision. Peut-être espérais-je que vous vous sépareriez au prochain carrefour, qu'il ne s'agissait finalement que d'un client quelconque attardé au bureau jusqu'à l'heure de la fermeture. Je ne comprenais plus les raisonnements de mon cerveau. J'ai donc marché derrière vous, m'arrêtant quand vous vous arrêtiez, me pressant quand vous vous pressiez. Plus d'une fois, j'ai failli vous perdre parce que vous aviez traversé la rue juste avant le feu vert. Mais rien n'aurait pu m'arrêter. J'étais comme un automate mû par la vision de ton dos. Je surveillais vos mains priant pour qu'elles ne se touchent pas, qu'elles ne se rencontrent pas, qu'elles ne se tiennent pas. J'ai alors réalisé que vous n'alliez pas chez toi. J'ai continué à vous suivre, me demandant où est-ce que cet homme emmenait ma Françoise. Vous êtes entrés dans un restaurant et avez pris une table. Je suis resté dehors tout le temps ma Françoise, t'observant à travers la vitre. Tu ne me voyais pas ; il faisait sombre déjà et d'ailleurs tu semblais tout absorbée par la conversation avec cet homme. Tu souriais, riais, paraissais joyeuse. Après le dîner, alors que je grelottais de froid dans la neige, tu as commandé un café crème, et j'ai vu la tasse se lever vers tes lèvres, alors que tes yeux se fermaient… comme autrefois. J'ai senti mon cœur mourir, et j'ai voulu te tuer. Oui, ma Françoise, j'y ai pensé. Je ne sais vraiment ce qui m'a retenu de t'attendre à la porte de ce restaurant et de te loger une balle dans le cœur avec ce petit revolver que tu sais que je porte toujours sur moi. J'ai attendu là, dans le froid, et je t'ai encore suivie. Cette fois, vous vous êtes dirigés vers ton appartement et quand j'ai vu vos mains se joindre, j'ai compris la promesse qu'elles échangeaient. J'ai pleuré tout le long du trajet, mes dernières larmes pour toi, et les dernières larmes de ma vie, car c'est à ce moment que j'ai pris la décision de mourir. Tu es entrée avec lui dans cet appartement que je connais si bien, qui a vu les dizaines de bouquets fleuris que je t'envoyais, qui a regardé nos corps s'aimer jusqu'à l'épuisement. J'ai regardé la porte se refermer, sachant ce qui allait se passer, la tendresse que tu allais lui donner, les gouttes d'eau que ton corps rendrait sous les feux de l'amour.

Je suis alors rentré chez moi. J'ai choisi de marcher plutôt que de prendre le bus. J'étais calme, comme on l'est après avoir pris une décision. Le froid ne m'atteignait plus, j'étais déjà un fantôme parmi les hommes. Je viens d'écrire une lettre à maman, lui demandant pardon de n'avoir pas tenu les espoirs qu'elle avait placés en moi. J'espère qu'elle me pardonnera. Le petit revolver est là, devant moi sur la table, me regardant déjà de son œil noir. Il ne me reste plus qu'à finir cette lettre à toi, à poser un timbre sur l'enveloppe et la jeter dans la boîte devant ma porte. Ensuite je reviendrai ici, mourir en murmurant ton nom.
Julien


Maxime Germain
6 mai 1999

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