Les perroquets de Belle
De Maxime


Conrad roulait seul dans sa voiture. Il voyait des deux côté de la route se dérouler le ruban interminable des arbres déjà roussis par l'automne, sur le fond du ciel palissant doucement sous les dernières heures du crépuscule. Devant lui, le soleil rougeoyant mourait sur l'horizon; il semblait rouler interminablement vers lui, sans jamais vraiment s'en approcher. Il se demandait ce que certaines personnes pouvaient aimer dans ce moment de la journée. Il ne comprenait pas pourquoi. Lui était plutôt du genre intense et ne se plaisait que dans la clarté drue et sauvage du midi ou la profondeur obscure de la nuit. Les haut-parleurs de sa radio jappaient une musique à la mode où les mots “yeah…baby” and “do it to me” revenaient constamment. Il aimait cette voiture. Son intérieur de velours rouge le mettait à l'aise, lui conférant une sensation de luxe et de pouvoir. Le moteur était puissant et il se sentait élever dans les airs quand il partait à pleine vitesse sur les routes, au mépris de toute prudence. Il avait choisi la carosserie rouge, comme un bolide de feu disait-il.

Il allait passer la soirée avec Belle. Il avait rencontré Belle un soir chez des amis, et avait été attiré par l'air timide et renfermée de la jeune femme. Conrad était un homme, un vrai aimait-il à se dire, ferme, dur. Il se donnait le rôle du pouvoir dans sa relation avec les autres, criait parfois pour asseoir sa position, et avait allongé quelques giffles à des femmes ayant osé braver son autorité. Il avait abordé Belle, avait réussi à la faire sourire. Il ne l'avait plus lâchée de la soirée, et avait obtenu son numéro de téléphone au bureau. Il s'était montré assidu dans sa cour; chaque nouvelle femme représentait une terre à conquérir, et il avait bien affiné ses outils de charmeur. Belle avait reçu des fleurs, des cartes, des lettres. Finalement, la jeune femme avait cédé à cet homme charmant qui savait si bien tourner les compliments et semblait prêt à faire mille folies pour elle.

Belle était divorcée depuis trois ans maintenant. Elle avait vécu un mariage heureux pendant plusieurs années, jusqu'au jour où son mari avait commencé à crier quand il buvait un verre de trop. La situation avait empiré avec le temps. Son époux rentrait de plus en plus tard et de plus en plus saoûl. Il la réveillait et la forçait dans des relations sexuelles frisant la violence. Belle en était terrifiée: cela rappellait trop de souvenirs pénibles de son enfance. Elle avait supporté les coups de son mari pendant deux longues années, espérant, croyant dans ses promesses que chaque fois serait la dernière. Puis un jour, il lui avait annoncé qu'il avait rencontré une autre femme et qu'il voulait divorcer. Son monde déjà vacillant et rempli de peur s'était alors effondré. Elle avait pleuré, supplié pour garder cet homme qui ne l'aimait plus et qui par surcroît l'injuriait, la maltraitait et qui la prenait sans plaisir, comme dans un viol. Un viol, ce mot seul la faisait frémir, comme en face d'un grand trou noir dans sa tête. Son époux avait été inflexible. Il avait déménagé un jour qu'il avait encore bu plus que de raison. Quelques semaines plus tard, alors que Belle espérait encore un retour, il avait appellé pour dire qu'il avait entamé les procédures du divorce, et qu'il viendrait procéder à une séparation des biens acquis ensemble. Elle avait cru devenir folle. C'était donc fini. Ce partage de choses matérielles avait été un déchirement pour son coeur. Les petits objets qu'ils avaient acquis et utilisés ensemble conservaient tellement de souvenirs, de rêves et d'illusions. Elle aurait voulu tout garder et en même temps, tout donner. Ne rien retenir qui continuerait à blesser son âme. Pendant longtemps, elle était restée prostrée, enfermée dans cette maison à moité vide, évitant ses amis. La honte qui l'avait couverte, accompagnée depuis son enfance, semblait revivre, la poursuivre, la frapper, l'abattre de nouveau.

Conrad savait tout cela. La jeune femme s'était ouverte à lui au fil de leurs conversations. Il avait bien su profiter de cette faiblesse, de cette tristesse encore présente pour offrir le réconfort, et présenter une image différente de celle qui avait fait souffrir Belle. Assis dans sa voiture, il en souriait intérieurement, se demandant s'il y avait une fille qui pouvait lui résister. Il savait mettre à profit les quelques connaissances en psychologie qu'il avait acquises durant son court passage à la faculté. Il avait vite compris les immenses possibilités de manipulation que cela lui offrirait. Même s'il avait abandonné la psychologie pour l'administration qui offrait de meilleurs salaires, il avait lu de nombreux ouvrages traitant de psychologie et des besoins émotionels de la femme. Jusqu'à présent, ce qu'il appellait son “investissement” payait bien. Il avait à son palmarès une longue file de femmes qu'il charmait d'abord puis abandonnait pour une autre. Il mettait un point d'honneur à être celui qui rompait, et avait plus d'une fois brutalisé des femmes qui voulaient le quitter. Il avait élevé la voix une fois contre Belle, à cause des quatre perroquets africains que la jeune femme gardait dans sa maison.

Belle les avait acquis peu après son divorce. Ils avaient occupé une place de plus en plus importante dans sa vie. Elle les avait instruits avec une adresse admirable. Par exemple, leur cage restait ouverte et les oiseaux voletaient constamment dans la maison. Elle leur avait appris à retourner dans leur cage au moment de leurs selles pour ne pas salir le tapis crème et les meubles assortis. L'un d'eux disait même “pou” avant et volait vers sa cage. Le soir, ils dormaient sur son lit. Conrad trouvait sa relation avec les oiseaux plutôt bizarre. Ils semblaient la comprendre dans ses paroles, dans ses gestes et même dans ses sentiments. Belle lui avait expliqué qu'un perroquet adulte avait l'intelligence d'un enfant de 5 à 6 ans. Il en avait ri, s'était moqué d'elle, disant qu'elle leur attribuait des qualités irréelles. Lui ne les aimait pas. Il les trouvait laids, indiscrets, et surtout il n'aimait pas la façon qu'ils avaient de le regarder quand il entrainait Belle dans le lit. Ce regard le gênait un peu dans ses ébats, mais Belle souriait: “Ne dis-tu pas que ce ne sont que des oiseaux stupides?” Il ne pouvait rien répondre à cela sans donner raison à la jeune femme, ce qu'il n'accepterait jamais de faire. Le jour où il avait élevé la voix contre Belle, les perroquets avaient volé plusieurs fois à travers la chambre en poussant de petits cris stridents. La querelle n'avait pas duré, Belle s'étant faite câline, soumise, l'entrainant doucement vers le lit. Conrad ne pouvait jamais résister à une femme dans un lit. Sa colère était tombée, et il se disait bien qu'il trouverait une autre occasion de reparler de ces maudits perroquets et qu'il forcerait bien Belle un jour ou l'autre à s'en défaire.

Belle voyait la situation tout à fait différemment. Ces perroquets avaient plus de place dans sa vie que Conrad supposerait jamais. Ils lui apportaient réconfort et paix. Chacun représentait un aspect de sa propre personalité disloquée par les évènements de son enfance. Conrad ne savait rien de cette partie de sa vie. Elle-même n'y avait eu accès qu'après de nombreuses années de thérapie à travers la reconstitution de ses souvenirs d'enfance. Avant sa thérapie, son enfance était comme cachée derrière un grand mur d'ombre et elle ne pouvait rien s'en rappeller.
Lucy était la petite fille épeurée, timide qui se cachait sous son lit quand elle entendait son père rentrer soûl et se diriger vers sa chambre d'enfant. L'oiseau avait quelques fois dans le regard et dans la voix la même expression attérée de l'enfant quand son père la tirait de dessous le lit, lui disant que tout allait bien et qu'il l'aimait de tout son coeur. Belle ne comprenait pas. Comment pouvait-il l'aimer et lui faire tant de mal?

Sophie était cette partie d'elle même qui fuyait et ne voulait pas voir ce qui se passait dans cette chambre d'enfant. C'était comme si elle s'évaporait à travers les murs ou le plafond et devenait étrangère aux pleurs de l'enfant sous le souffle alcoolisé. Parfois quand Belle était triste, l'oiseau disparaissait, quittait la pièce un moment pour ne revenir se poser sur ses épaules quand tout allait mieux. Il représentait cette partie d'elle qui ne voulait se rappeller que des choses agréables.

Francine était la petite fille coquette en Belle qui prenait tout en charge, répondait aux mouvements du père afin que tout finisse au plus vite, et surtout qu'il ne soit pas en colère. C'était un bel oiseau aux plumes lisses et brillantes. On dirait qu'il passait des heures entières à les nettoyer.

Mario était le plus puissant des perroquets et symbolisait la colère de Belle devant cet acte inadmissible d'abus sexuel par son père. Il avait les yeux rouges et perçants, faisant songer plus à un aigle qu'à un perroquet. Ses griffes aussi étaient plus longues et son cri plus strident. Après ses longues années de thérapie, Belle semblait avoir enfin réintégré les différentes parties de sa personalité qu'elle avait utilisées pour protéger sa raison de l'inceste, de sa peine, de son humiliation, de sa culpabilité. Pourtant, elle semblait les avoir distillées dans ses oiseaux.

Conrad sonna à la porte. Elle fût contente de le voir et l'accueillît d'un baiser. Elle avait déjà mis le couvert avec une bouteille généreuse de Concha y Toro, et le rôti cuisait doucement dans le four. Conrad évalua rapidement la situation, fût intérieurement content que le dîner ne soit pas tout à fait prêt, et entraina Belle dans la chambre. Il eût soin de fermer la porte derrière lui pour être sûr que les oiseaux ne le suivraient pas. Belle ne résista pas: Conrad était bon amant. Son expérience des femmes lui rendait service. Elle pût cependant s'arracher à lui quand une légère odeur de brûlé monta de la cuisine. Ils prirent un bain et se mirent à table. Conrad mangea presque en silence, oubliant de complimenter Belle pour le repas pourtant délicieux. Il ne s'anima qu'à la deuxième coupe de Concha y Toro. Lorsqu'il eût fini la bouteille de vin, il ouvrît un martini qu'il avait emporté de chez lui et continua à boire. Belle, habituée aux effets progressifs de l'alcool, sentît les changements qui se produisaient chez son amant. Elle chercha à l'arrêter, mais Conrad riait, disant qu'un vrai homme savait tenir sa boisson. En réalité, il ne pouvait déjà plus se restreindre. Belle pensa à boire avec lui pour diminuer sa consommation mais elle se rappella que cette technique n'avait déjà pas marché avec son mari et y renonça. Conrad devenait de plus en plus gai, de moins en moins retenu. Bientôt, il voulût encore prendre Belle, mais cette fois-ci dans le salon, sur le canapé. Il se foutait bien des oiseaux et riait en disant qu'ils prendraient leur pied en regardant leur maîtresse se faire mettre. Il devenait vulgaire. Les mots grossiers, l'odeur forte de l'alcool sur son visage, le désir sexuel incontrôlé de l'homme ramenèrent Belle comme un éclair vers les souvenirs de son enfance: son père dans sa chambre, le corps de l'adulte l'écrasant de son poids, son désespoir d'enfant, sa crainte de la nuit qui s'approchait, sa terreur de la voiture qui entrait dans le garage et du pénis qui la forçait. Elle cria, pleura, supplia Conrad de s'arrêter. Mais il n'écoutait plus. Il la voulait et avait la force physique pour la prendre. L'alcool augmentait encore sa nature sauvage, et l'homme dur, vrai qu'il était se devait d'aller au bout de ses désirs et de sa conquête. Belle se sentait faiblir dans sa résistance et les doigts de l'homme progressaient déjà en elle. Le petit slip qu'elle portait et qu'elle avait acheté spécialement pour lui fût sauvagement arraché. Elle pensa à ses perroquets, ses amis, et lança vers eux comme un appel mental désespéré. Elle se sentît régresser à cet âge des abus de son père et déjà sa conscience se détachait comme pour fuir encore une fois le mâle sauvage et impitoyable. Elle ferma les yeux, se disant (comme autrefois) que si elle ne se débattait pas, l'homme aura fini plus vite. Elle aurait voulu s'enfuir, disparaître, arrêter simplement d'exister. N'importe quoi pour échapper à ce moment et aux souvenirs atroces qu'il réveillait en elle.
Elle entendît des cris stridents et sentît des battements d'aile dans la pièce. Conrad cria et relacha un peu son étreinte brutale. Belle ouvrît les yeux, et eût de la peine à croire ce qu'elle voyait. Les oiseaux avaient foncé sur Conrad et s'acharnaient de leurs becs et de leurs ongles dans un harcelement continu. La bataille était certainement menée par le puissant Mario, mais tous y participaient, même la timide Sophie et la coquette Francine. Bientôt l'homme dût la relacher et elle se recroquevilla dans un coin du divan. Les oiseaux n'arrêtaient pas. Conrad sous l'effet de l'alcool jurait, mais n'avait ni toute sa lucidité, ni toute son équilibre. Mario fonça sur son visage, visiblement cherchant les yeux. Conrad le repoussa et l'attrapa à la gorge, mais les griffes de Francine le firent lâcher prise. Il s'empara d'un coussin, se défendant dans des gestes désordonnés. Mais on dirait que les mouvements de la bataille et les cris des oiseaux le désorientaient. Quand il sentît des griffes s'enfoncer dans son cuir chevelu, au niveau de la nuque, il appella Belle. Celle-ci ne bougeait pas, pétrifiée. Elle voyait encore son père, cet être qu'il avait aimé au-delà de tout et qui lui avait fait mal, si mal. Elle revécût sa honte, son impuissance, son désarroi. Puis elle sentît la rage monter en elle, une colère sourde depuis toujours refoulée et qui avait grandi en elle comme les eaux d'un torrent, un brasier ardent, une tempête tropicale, une tornade. Elle se sentît bouillir de haine. Elle leva la tête juste au moment où Conrad s'emparait de la gorge de Lucy malgré les attaques répétées des autres oiseaux. Il avai résolu de tuer les oiseaux l'un après l'autre. “Non, cria Belle, salaud, pas ma petite Lucy, pas mon bébé”. Elle bondît du divan, s'empara d'une lourde barre de fer qui servait à attiser le feu de la cheminée, et l'abattît de toutes ses forces décuplées par sa rage vengeresse sur le crâne de Conrad. L'homme chancela, tomba. Belle s'acharna. Elle criait, pleurait, ne savait plus ce qui se passait en elle. Une force, une rage, une foudre contenues et enfin libérées la menaient toute entière. Quand elle s'arrêta, la tête de Conrad n'était plus qu'un amas rouge sur le crème du tapis. Elle le regarda, lacha la barre et se rassît en sanglotant sur le divan, répétant à travers ses larmes: “papa”.

29 mai 1999