L'amour du père
Maxime Germain


Lorsque Marc sonna chez sa cousine, sa femme fut très surprise de le voir. Il rejoignait sa famille partie deux semaines avant lui pour des vacances aux Etats-Unis, mais ne devait arriver que trois heures plus tard. Il expliqua rapidement que l'avion avait été en avance. Voyageant toujours léger, il déposa le peu d'effets qu'il avait, bût un jus de fruit et s'assît avec le reste de la maisonnée. Marc avait toujours été un homme courtois et prévenant, mais ce soir, on le sentait presque flotter et de son sourire émanait comme une petite lumière. Les enfants de la maison se rassemblaient à ses pieds, et c'était à qui se tiendrait sur ses genoux. Il se montra particulièrement attentionné, devinant presque les désirs, et ayant un mot gentil pour chacun. Le trajet d'avion qu'il venait de faire ne semblait pas du tout l'avoir fatigué.

Après deux heures de cette atmosphère de gaieté paisible, Marc devînt un peu grave, et prît sa fille dans ses bras. Il regarda l'enfant avec amour et tristesse, et dit dans un souffle, comme s'il se parlait à lui-même : "J'ai pourtant tant de choses à t'apprendre encore". L'enfant a ri et lui a mis ses petits bras autour du cou. Elle aimait beaucoup son père, et ce dernier ne manquait jamais une occasion de lui parler de choses nouvelles. Il lui avait appris à aimer la lune, et à suivre son parcours dans la voûte du ciel. Elle savait que la lune formait un D quand elle croissait, et un C quand elle décroissait. Cela avait fait à dire à son père dans une plaisanterie agréable que la lune était une menteuse. Il lui avait aussi souvent parlé des étoiles. Elle ne se rappelait pas encore les différentes constellations que son père nommait, mais elle avait appris à identifier une étoile plus brillante que les autres. Elle l'avait baptisée "l'étoile de mon papa", ne pouvant jamais retenir le nom de "Sirius” que Marc avait mentionné. Elle connaissait aussi la planète Vénus, reine du ciel, la première à paraître dans le ciel. Il lui parlait aussi des animaux, et de la place qu'occupaient même les plus petits dans l'ordre de la nature. La vie, disait-il, est un grand cercle où chaque élément tient sa place. Les animaux semblent l'avoir mieux compris que les hommes ; ils ne deviennent agressifs que pour les besoins immédiats de leur propre survie. Un jour, une grosse abeille était entrée dans la classe de l'enfant, provoquant une panique générale, jusqu'à la maîtresse. La petite fille seule avait gardé son calme et son sourire. Interrogée après l'incident, elle avait simplement répondu : "mon père dit que les abeilles ne piquent que si elles ont peur". Marc avait aussi enseigné à l'enfant le respect de la vie sous toutes ses formes. Sara ne tuait pas les fourmis vagabondes qui couraient dans la terre. Elle enjambait soigneusement les vers de terre qui sortaient du sol après la pluie drue des tropiques. Elle n'aimait pas les vers de terre, mais a-t-on raison de tuer ce qu'on n'aime pas ?

Un jour l'enfant lui avait demandé : "Papa, pourquoi tatie ne va pas à la même église que nous ?". Marc lui avait dit comment Dieu se révélait à chacun de nous selon ce que nous étions à l'intérieur. Il y a, avait-il continué, beaucoup de religions et chaque peuple a développé à travers son histoire et son expérience, une vision du créateur. Cependant et malgré les différences auxquelles les hommes semblent attacher tellement d'importance, une constante demeure dans toutes les religions. Tous les hommes comprennent la nécessité du respect pour la Puissance Supérieure et l'amour du prochain. Des Chinois, aux Africains par les européens, le même principe transcende toutes les croyances humaines. Marc avait conclu en disant à sa fille que par conséquent, aucune religion n'était supérieure à une autre et que Dieu rassemblerait dans son amour tous ceux qui auront vécu selon le bien. Tatie voyait un peu différemment la manière de servir et d'aimer Dieu, mais son cœur était aussi bon que celui de tous ceux qui respectaient la vie et pratiquaient l'amour.

À la tombée du jour, il avait emmené sa fille pour une promenade, alors que la mère allait faire quelques achats. Marc aimait particulièrement le crépuscule. Il en parlait souvent comme d'un moment suspendu entre l'ombre et la lumière. Cet après-midi-là les forces bienfaisantes du jour et de la nuit se partageaient l'espace dans une douce harmonie. L'ouest flamboyait de cette clarté fantastique, presque fantasmagorique que projettent les derniers rayons du soleil. À l'intérieur de ce grand ensemble de feu pâlissant, chaque petit nuage avait sa propre teinte qu'il changeait sans cesse, comme les jeunes filles changent de robes avant le bal. Parfois, la lumière semblait faire un grand trou oblique dans l'espace pour se projeter en un rayon de gloire. La partie Est de l'horizon, tout en participant encore à cette fête cramoisie, s'assombrissait faiblement sous les rayons pâles de la pleine lune. L'astre de la nuit se montrait déjà dans le ciel, sombre et doux comme une maman. Elle semblait dire au soleil "va te lever ailleurs, c'est mon tour de régner sur cette partie de la terre'. Elle paraissait si hésitante encore, mais si sûre déjà de sa victoire prenant sa couleur d'or de minute en minute. Cet instant magique du crépuscule devait être le moment idéal de la rencontre des forces d'ici et de l'au-delà, des vivants et des morts, pour se saluer dans une entente parfaite, une communication amicale.

Le père et la fille s'en allaient ainsi, admirant cette vue grandiose, cet accord de l'univers, prouvant encore une fois que la beauté se trouve toujours dans l'union des contraires, le milieu des choses, sans excès d'un côté ou de l'autre. Marc parla longuement à sa fille, mais personne ne sut ce qu'ils se dirent cet après-midi-là.

Lorsque la femme de Marc rentra, elle trouva Sara assise seule au salon, coloriant dans un livre de dessin. Alors qu'elle déposait ses paquets, son attention fut attirée par la voix du chroniqueur de nouvelles parlant de leur pays. Elle prêta instinctivement l'oreille. La voix disait en anglais que le vol parti ce midi à destination de Miami s'était écrasé dans les montagnes et qu'il n'y avait eu aucun survivant. Elle pensa un instant qu'il devait y avoir une erreur. '"Où est ton papa" demanda-t-elle à l'enfant. "Il est parti" répondit-elle calmement. "Parti où ?" "Il a dit qu'il devait aller retrouver le Bon Dieu, mais qu'il reviendrait souvent me voir dans mes rêves et qu'il serait toujours près de moi". Jeanne sentit ses jambes trembler. Les paquets lui tombèrent des mains, et un frisson lui parcourut tout le corps. "Marc, Marc" cria-t-elle en courant vers la chambre. La petite valise de voyage avait disparu. Elle revint au salon et s'assit sans force sur le canapé. Elle tremblait comme une feuille et les larmes jaillissaient de ses yeux. Elle comprenait comme si une connaissance, une intuition, un souffle au-dedans d'elle lui ouvrait les yeux. Elle revoyait encore Marc avec les enfants, si léger, sa voix si douce. Son regard si calme et si profond cet après-midi avait donc déjà contemplé l'infini. La télévision montrait encore les débris de l'avion sur le sol, et le chroniqueur présentait ses condoléances aux parents des victimes. Jeanne sentit un souffle léger, et vit sourire Sara.

L'amour de Marc pour cet enfant lui avait permis de franchir les barrières de la mort pour venir passer quelques heures avec elle, et lui dire adieu.


Maxime Germain
9 janvier 1999



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