Le jardin magique
de Maurice Matthey



Il y avait, non loin de chez moi, une propriété laissée à l’abandon depuis longtemps. Une vieille bâtisse en bois, au toit de tôle rouillée, achevait de tomber en ruine. Un grand jardin, véritable forêt vierge, barricadé de tous côtés par une palissade, en faisait un lieu mystérieux. Certains disaient même que la maison était hantée !

Terrain de jeu idéal pour les enfants espiègles que nous étions alors, pour nous c’était un endroit magique.

Le long de la clôture, couraient de hauts bougainvilliers couverts de fleurs multicolores. Dans un angle, un vieux manguier se dressait et offrait une ombre bienfaisante. Au milieu du jardin, près d’une allée enfouie sous les herbes folles, une fontaine de pierre chantait, ce qui rafraîchissait l’atmosphère tropicale de ce lieu oublié de tous. C’était aussi le paradis d’un chat qui aimait à jouer dans les buissons.

Nous nous aventurions dans cette jungle avec précaution et même avec une certaine peur mêlée à l’excitation procurée par le fait d’enfreindre un interdit, car nos parents nous recommandaient de ne surtout pas pénétrer dans cet endroit maudit. Nous observions avec nos yeux d’enfants émerveillés le vol des papillons et nous écoutions le chant des oiseaux et le bourdonnement des abeilles qui butinaient. Les fleurs semblaient nous observer en souriant, comme pour nous souhaiter la bienvenue. Le chat, gros matou inoffensif, venait nous saluer en ronronnant.

Un jour, c’était la fin d’un après-midi ensoleillé, on entendit un gros « boum » suivi d’un terrible grognement. Le jardin, sur ses gardes, retint son souffle. Une forme humaine était allongée au pied de la palissade. Un papillon téméraire s’approcha, curieux de découvrir l’intrus.
- Laisse-moi ! fit une grosse voix.
On vit une main s’agiter pour chasser l’insecte.
Un visiteur aurait tout de suite reconnu le vieux Mario, clochard et ivrogne de son état, qui avait enjambé la barrière et s’était effondré là, assommé par l’alcool.

Dans le silence qui s’était installé, on n’entendait que le bruit de l’eau qui coulait dans la fontaine. Il y eut un autre grognement, puis le vieux cria :
- Coupez donc cette eau ! Je veux dormir !
La fontaine, stupéfaite, en perdit son débit et, au bout de quelques instants, se tut. Les abeilles et tous les autres insectes avaient cessé de bourdonner. Les fleurs se fermaient lentement, comme attristées par tant de brutalité. Et même le vieux manguier paraissait soudain fatigué. Lorsque le soleil se cacha après avoir dardé avec éclat ses derniers rayons, un terrible ronflement résonna dans le jardin gagné par l’obscurité.

Au matin, avant l’aube il y eut le magnifique concert de chants d’oiseaux mais lorsque le soleil se leva, on put découvrir un jardin triste qui ressemblait plutôt à un vilain terrain vague.

Mario le clochard se réveilla, s’étira longuement et se leva. Avec sa barbe, ses cheveux hirsutes et ses vieux vêtements déchirés, le bonhomme ressemblait à un épouvantail à moineaux. Rassemblant ses frusques, il vit le chat et fit mine de lui donner un coup de pied, puis enjamba la clôture et se retrouva dans la rue. Il fit quelques pas, puis se ravisa et se pencha pour jeter un dernier regard étonné derrière lui. Alors, le jardin retrouva ses anciennes habitudes : le jet d’eau se remit à couler, le chat à ronronner, les abeilles à bourdonner.
La tête basse, il décida d’aller souffler sa mauvaise humeur ailleurs.


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