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de Matthieu lermite



Je m’appelle James et je suis comédien de X. « Hardeur ». Mon métier n’est pas pire qu’un autre et il comporte l’inestimable avantage de rapporter beaucoup d’argent quand on s’y prend bien et qu’on ne compte pas les heures. Mon nom commence à être un nom et c’est désormais les producteurs qui m’appellent. La roue a tourné. J’attends désormais les coups de fil. Et puis quand on travaille beaucoup, on rencontre inévitablement plus de gens. Et des bizarres. On me propose l’autre jour, lors d’une soirée un peu arrosée, organisée par une maison de production, de tourner avec une séropositive. Bien entendu : rapports protégés. Le risque encouru serait le moteur de l’opération, du titre jusqu’à la promotion à proprement parler. Ca s’appellerait Marlène a le sida ou quelque chose comme ça. De bien vendeur.

Quand je repense à cette discussion, j’en ai encore la gerbe.

Deux semaines plus tard j’étais dans un pavillon en banlieue de Montpellier pour les scènes en extérieur. Piscine. Petit jacuzzi et grande terrasse. Le repas du premier soir se passe bien. Je crois que « Marlène » comprend mon angoisse ou voit au moins mon malaise. Elle est extrêmement douce, sympathique et attentionnée toute la soirée. Elle ne joue pas du tout son rôle de vamp de X, riant en live de son propre numéro de séductrice. Elle m’écoute et nous parlons assez peu de l’industrie du X comme c’est normalement de coutume à une tablée de hardeurs-euses. On monte se coucher de bonne heure. Première scène de salon le lendemain. Il ne fait pas très beau. La scène est hyper classique. Longue pipe. Levrette. Anale. Anale retournée. Couché. Ejac’ faciale. C’est à croire qu’il ne nous fait jouer que pour nous laisser le temps de trouver nos marques. Il ne pourra jamais garder cette scène au montage. Je le prends comme une bonne intention pour occuper un jour de pluie. Lui permettre de gagner du temps après. Une répétition quoi. Le soir, le repas est plus débridé. Je suis complètement détendu. Tout le monde boit un peu. Et je monte avec Marlène. Nous passons une super nuit. Très tendre. Nous avons fait l’amour trois fois. Nous nous sommes réveillés enlacés, moi en pleine forme et nous avons décidé en vrai pro, de garder cette belle érection pour tout à l’heure. Il se peut que j’en ai bien besoin.

Bref. Deux jours plus tard, tout le monde est autour de la piscine pour la fameuse scène de la piscine. Ca commence. C’est une très belle scène. Un peu physique. Mais sans abus de pénétration comme c’est souvent le cas pour les scènes de fin. Seulement un problème technique nous fait perdre un peu de temps. La capote se gonfle d’eau et l’eau et le lubrifiant du préservatif font mauvais ménage. Au bout d’une heure, Marlène vient me voir et me dit qu’on pourrait peut-être l’enlever cette capote. De toute façon, j’allais te le demander ce soir. Je voulais te faire la surprise. Le sida c’est du chiqué. Pour la promo. Ce soir, j’allais te le dire mon chéri. On n’a qu’à l’enlever un peu plus tôt. Viens par ici mon chéri. Complètement subjugué. Je statistiquais à toute allure. J’accordais un bon soixante-dix pour cent de chance à l’option « elle me dit la vérité ». Sinon, une contamination pour quatre-vingt rapports. Ca fait vraiment peu de chances. De toute façon, elle dit la vérité. C’est sûr.

De toute façon, elle disait la vérité. C’était sûr.

Mon avocat n’a rien pu faire. Le contrat était rédigé n’importe comment et le procès a été expédié en quatre semaines. TTC. Le film a été un énorme succès. Vous en avez sûrement entendu parler, « Marlène enlève tout ». Anne-Marie est ravie. Ca a complètement relancé sa carrière et les films « séropositifs » sont définitivement la tendance de l’année. Ils m’ont recontacté pour tourner la suite. Une version complètement « non-protégée ». de toute façon, maintenant, hein ?


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