Wilgebstein
de Matthieu lermite



Wilgebstein.
Les habitants de Wilgebstein étaient des gens sans encombre. Leurs ancêtres avaient conquis l’est de la Westenphalie il y avait maintenant plus de quatre cents ans et c’était depuis lors leur grande fierté. Leurs parents leur avaient légué un immense et beau territoire qui s’étendait du Wolgendurl à l’Allenbeim. De la grande chaîne de montagnes enneigée été comme hiver au fleuve vert. Ce territoire était riche en bois et en forêts et plus de mille essences d’arbres poussaient sur ces terres en naturelle harmonie. Les Wilgebsteinois étaient tous de fiers gaillards solides et robustes qui vivaient de la coupe du bois et de sa revente vers des pays en manque du précieux minéral. Ils étaient fiers de leur village et de leurs terres, conquises à la force du fer et de la sueur et préservées à force de courage et de travail. Ils avaient bien quelques anicroches avec quelques villages voisins mais ils considéraient qu’une bonne petite bagarre de temps en temps entretenait le physique, et puis, c’était l’occasion de rigoler un peu.
Un jour, un bonimenteur comme il en passait tant dans le village arriva, portant sur son dos un drôle de mur cylindrique dont la cime était invisible à l’oeil nu. Des habitants de Wilgebstein essaieront par la suite de discerner son sommet à la longue-vue mais jamais ils n’y parviendront. Ce gros cylindre ne semblait pas bien lourd puisque le petit homme parvenait à le porter sur son dos à lui seul. C’était bien là la plus étrange sculpture que les wilgebsteinois aient jamais vue. Lorsqu’il posa son fardeau sur le sol, un bruit de tonnerre se produisit et le mur parut soudainement plus lourd qu’on ne l’aurait cru. Le bonimenteur, après avoir bu une grande gorgée d’eau à sa gourde en peau, nous raconta alors son étrange histoire:
_ “ Chers habitants de Wilgebstein, bonjour. Je ne suis pas un colporteur comme vous avez l’habitude d’en voir chez vous, je suis un humble jardinier. J’étais au service du baron de Hurppenstein depuis bientôt vingt ans et il n’avait jamais eu le moindre reproche à me faire. Seulement, un jour que j’allais retourner mon potager, je vis cette étrange sculpture au beau milieu de mes azalées. ”
Les gens du village le regardaient, interloqués. C’était bien la première fois qu’un bonimenteur commençait son discours de si étrange manière : en disant qu’il n’est pas un bonimenteur.
_ “ Cette chose s’adressa alors à moi dans l’allemand le plus parfait qu’il m’a été donné d’entendre jusqu’alors. Elle se présenta comme l’escalier ingravissable. Elle prétendit que personne n’avait jamais réussi à en atteindre le sommet et qu’elle promettait un immense trésor au premier qui réaliserait cet exploit. Elle me demanda alors de la promener dans tous les villages réputés pour la vaillance et le courage de leur population. ”
Cela faisait maintenant plus de dix ans que le petit homme allait de village en village, que les hommes tentaient d’atteindre le sommet de l’escalier mais qu’aucun n’était jamais revenu.
Il invita alors les habitants du village à faire le tour du cylindre et ils purent observer que le mur était percé d’une petite porte. En l’ouvrant, on apercevait le début d’un escalier en colimaçon, assez large pour qu’un homme robuste put y tenir sans problème, qui montait à perte de vue. Une voix s’éleva alors, répercutée en écho à l’intérieur du cylindre :
“ Chers amis, je suis l’escalier ingravissable. Personne jusqu’ici n’est arrivé à mon sommet. Je promets pourtant un fabuleux trésor au premier qui y parviendra. Que ceux qui veulent tenter leur chance se présentent à l’entrée et annoncent leur nom et leurs motivations. ”
Les habitants du petit village se regardaient tous, ébahis, et conclurent tous ensemble que cette chose était certainement mauvaise et prièrent le petit homme de reprendre sa route dès le matin. Il serait néanmoins leur hôte pour la nuit et dînerait à la table du BurgenMeister Georg comme le voulait la loi de l’hospitalité de Wilgebstein. Chacun rentra ensuite chez lui. Mais pendant que le petit homme racontait plus en détail son étrange histoire à la famille du BurgenMeister et notamment à ses enfants qui, assis en rond autour de lui, ne perdaient pas une miette de cette incroyable épopée, les hommes ne trouvaient pas le repos. Ils pensaient tous à ce fabuleux trésor et au mystère de cet escalier. Si la cime était effectivement invisible à l’oeil nu, cet escalier devait bien tout de même avoir une fin et chacun était persuadé de pouvoir être le premier à relever le défi. L’escalier avait piqué leur curiosité et peut-être également réveillé leur vanité. Ainsi, au petit matin, lorsque le petit homme arriva au pied de l’escalier pour reprendre sa route, il put y voir une bonne vingtaine d’hommes, tous chaussés de leurs meilleurs souliers et qui l’attendaient. Ils avaient changé d’avis durant la nuit et étaient prêts à tenter leur chance.
_ “ Comme d’habitude marmonna le petit homme en lui-même. ”
Le premier avança alors vers la porte et déclara :
_ “ Je m’appelle Tobias et je veux arriver à ton sommet et gagner ton trésor. Je le partagerai alors équitablement entre tous les habitants de Wilgebstein.
_ Tes intentions sont nobles Tobias de Wilgebstein, lui répondit la voix de l’escalier. Je te souhaite bonne chance. ”

Puis, le petit homme rappela les règles du défi. Si Tobias n’était pas revenu dans une semaine, le candidat suivant pourrait tenter sa chance. Tobias s’élança alors en courant dans l’escalier et la porte se referma aussitôt.
Au bout de sept jours, la porte s’ouvrit à nouveau et la voix annonça que Tobias ne reviendrait pas, qu’il était mort d’épuisement dans l’escalier sans en atteindre le sommet. Le candidat suivant pouvait donc tenter sa chance. Hans, le plus valeureux bûcheron du village, se présenta à son tour devant la porte. Cette fois, les larmes de sa femme, mêlées à celles de la femme de Tobias, donnaient à l’atmosphère une tristesse nouvelle dans le village de Wilgebstein.
Au bout de sept jours, Hans n’était toujours pas revenu et les candidats se succédèrent alors au rythme d’un par semaine et, tous les sept jours, la porte s’ouvrait et répétait toujours la même phrase. Le candidat précédent ne reviendrait pas, il avait échoué et le candidat suivant pouvait tenter sa chance. Les hommes du village avaient désormais fait de l’escalier leur ennemi juré et ils n’hésitaient plus désormais à franchir la porte, moins pour le trésor que pour venger leurs camarades et pour prouver au village que, eux, pourraient réussir là où tant d’autres avaient échoué.
Ce défilé dura près d’une année, jusqu’au jour où il ne resta plus qu’un seul homme dans le village, le jeune Ernest, le tailleur, que sa condition physique et sa couardise avaient naturellement désigné pour ce poste sans effort physique. Pas question pour lui d’aller couper des arbres ou de participer aux longues et épuisantes journées de chasse à travers les forêts. Il était ravi d’occuper ce poste de tailleur qu’il avait consciencieusement appris avec l’ancien tailleur, son maître Peter. Ernest n’avait jamais voulu défier l’escalier. Il trouvait ce défi absurde et les premières disparitions avaient dissipé ces dernières velléités. Seulement, aujourd’hui, toutes les femmes le pressaient de gravir cet escalier maudit et de venger leurs défunts maris. A force d’insistance, elles finirent par le persuader et ce matin, Ernest est au pied de l’escalier pour l’ouverture hebdomadaire de la porte magique.
_ “ Bonjour, je m’appelle Ernest, je suis tailleur et je ne voulais pas gravir cet escalier. Seulement voilà, les femmes ont tant insisté que je me retrouve à tes pieds et je vais essayer de rejoindre ton sommet. Si j’y arrive, je ne sais pas encore ce que je ferai du trésor.
La voix éclata d’un grand rire lugubre amplifié par l’écho et lui dit :
_ Tu m’as fait rire petit tailleur. J’ai envie d’être bon avec toi et je te donne... cent marches d’avance. Ah ah ah ! ”
Le tailleur s’avança alors dans l’escalier et commença à gravir lentement les marches, une par une, en se demandant ce qui allait bien pouvoir lui arriver. Il marchait depuis bientôt trois jours et commençait à arriver au bout de ses forces. Malgré ces trois jours de marche, il n’apercevait toujours pas la cime de l’escalier. Il entendit alors une voix :
_ “ Et bien petit tailleur, tu n’es pas encore assez fatigué ? Je vais te donner comme à chacun des candidats après qu’ils aient marché trois jours, la clef de mon énigme. Je suis un escalier infini. Chaque marche que tu gravis vient en fait se rajouter à mon sommet et tu n’as pas avancé de plus de trois mètres de hauteur depuis que tu as franchi ma porte.
Le tailleur s’arrêta et demanda à l’escalier :
_ Mais alors, pourquoi continuer ma course puisque je ne pourrai pas gagner contre toi ? Pourquoi les autres candidats ont-ils continué lorsque tu leur as avoué que leur entreprise était impossible ? ” Le mur ne répondit rien et se contenta de laisser l’escalier dans le silence.
Le petit homme réfléchit encore un peu à cette question et décida de rebrousser chemin. Rien ne lui servait de perdre la vie pour chercher à atteindre un but impossible. Les femmes restées en bas comprendraient certainement sa décision lorsqu’il leur expliquerait la vanité de l’entreprise. Il redescendit alors une marche et l’escalier se rétrécit immédiatement pour ne plus comporter qu’une dizaine de marches. La porte s’ouvrit et le tailleur se retrouva sur la place du village. L’escalier partit alors dans un grand éclat de rires et fit jaillir de son sommet, désormais à portée de mains, une pluie de pièces d’or. Les femmes, ravies s’en saisirent prestement tandis qu’elles acclamaient le tailleur.
Cette histoire a eu lieu il y a bien des années et personne n’a oublié l’exploit et l’humilité du BurgenMeister Ernest. Il conclut quelques années plus tard une trêve avec les villages voisins et de nombreux mariages se conclurent entre les femmes de Wilgebstein et des nouveaux villages amis. Les Wilgebsteinois gardèrent toujours cette épisode de leur histoire dans un coin privilégié de leurs livres de légendes et même si elle en est vraiment devenue une aujourd’hui, la morale reste bien présente dans l’esprit de chacun.



Tout cela est arrivé il y a bien longtemps maintenant. Je suis vieux, je suis à l’instant de mourir et je vous raconte tout cela, à vous qui faites semblant de m’écouter poliment. Vous avez été bien élevés et je suis fier de mes enfants. Mais vous savez, cette histoire, c’est avant tout une légende. Enfin, évidemment, l’escalier a bel et bien existé, je l’ai bel et bien vaincu et il m’a bien donné ma récompense. seulement la récompense, ce n’était pas ces pièces d’or dont l’imagerie populaire a depuis rempli la légende, pleuvant en cascade sur tous les habitants. En vérité, et peu de gens s’en souviennent encore, l’escalier est effectivement parti dans un grand éclat de rire, et alors il s’est penché vers moi et m’a murmuré un mot à l’oreille. Le voilà le trésor, un mot murmuré à l’oreille d’un tailleur. Après que l’escalier avait pris cette position qu’on lui connaît désormais bien puisqu’il n’en a pas bougé depuis soixante-dix ans maintenant, sur la place, au milieu du nouveau rond-point, tous les habitants se ruèrent sur moi pour me demander ce qu’il m’avait dit. Mais une petite voix me disait que je devais garder pour moi ce secret, ne le révéler à personne. Et de fait, je l’ai gardé pour moi, ne l’ai révélé à personne, si ce n’est peut-être à une ou deux maîtresses que j’ai beaucoup aimées. Et ce mot c’est « humilité ». Je crois.
En fait au début, je ne voulais pas le révéler parce que je ne l’avais pas compris. Tout simplement. J’avais entendu « ubiquité ». Je ne connaissais pas le sens de ce mot et j’étais bien embêté. Lorsque je suis rentré chez moi, j’ai regardé dans mon dictionnaire et j’étais encore plus embêté. Je me disais que l’escalier m’avait peut-être donné le pouvoir de me dédoubler, d’être en plusieurs endroits en même temps, mais je ne savais pas comment cela se manifesterait. Fallait-il que je fasse une incantation lorsque je voudrais me servir de mon don ? En avais-je un nombre d’utilisation limité ?
Et puis, mon nouveau poste de BurgenMeister me prenait tout mon temps, la paix avec les villages voisins et l’organisation du repeuplement de Wilgebstein m’occupait à plein-temps. Croyez-moi les enfants, à cette époque, je ne comptais pas mes heures. C’est d’ailleurs vers ce moment que j’ai commencé à sérieusement m’enrichir. Je profitais de tous les villages désormais amis pour passer des contrats sur le bois, des locations de nos forêts et chacun se sentait obligé de me remercier comme il pouvait et de prouver par là même son admiration à celui qui avait vaincu le grand escalier. Je devins riche et j’eus un peu plus de temps à me consacrer. Je me mis alors à réfléchir sérieusement au sens de ce mot : « ubiquité ». Je n’avais encore pas vu une seule manifestation de mon « pouvoir » et, sans en être inquiet, je me demandais bien comment pouvoir l’utiliser.
J’essayais alors toute sorte de chose. Je bâtis une reproduction du grand escalier dans la cave. ses restes y sont encore, vous pourrez aller les voir tout à l’heure si vous voulez. Je passai alors des heures à la contempler, à inventer toutes sortes de prières pour qu’il me place en deux endroits à la fois. J’avais des envies de visiter le monde, de voir d’autres paysages, de découvrir d’autres cultures, et peut-être me livrer à quelques exactions dont la preuve de mon innocence serait facile à établir puisque je n’avais jamais quitté Wilgebstein. Nombre de citoyens du pays témoigneraient bien sûr en force. Quelqu’un se faisait passer pour moi à l’autre bout du pays, voilà tout. Désolé de vous avoir fait perdre votre temps, si précieux, monsieur le juge et hop, à la maison. Pendant deux ans, j’essayai tout ce qui me passait par la tête : Dessins, soufre, pentacle, bûcher, sacrifices même. Rien n’y fit. Je réfléchis alors et me dis que peut-être ce don était-il en train de se réaliser et que je ne le savais tout simplement pas. Peut-être mon double était-il en train de mener sa vie en ignorant tout de moi, moi-même ignorant tout de lui. Je pris alors mon bagage et partis à sa recherche. Je parcourus le continent d’un bout à l’autre, cherchant cet Ernest qui me ressemblait tant, qui était moi et en même temps un autre. Je passai tout le temps de mes longs voyages à imaginer notre rencontre. Comment lui expliquer tout cela : l’escalier, le mot, l’incompréhension… ? Etait-il lui-même conscient de mon existence, de sa condition de « clone » ? Je n’en savais rien et lorsque je tombai sur lui dans un petit village de France, je le reconnus aussitôt. Il était petit et frêle, parlait avec un fort accent germanique et semblait…
Non. Je ne l’ai jamais trouvé. J’ai voyagé plus de trois ans en tout et je ne l’ai jamais trouvé. alors je me suis dit que bien sûr c’était impossible de créer un double de quelqu’un et de le faire exister toute une vie durant. Je suis rentré à Wilgebstein.
J’ai alors pris le temps de réfléchir un peu sérieusement à ce que m’avait dit l’escalier. Mes affaires tournaient toutes seules en ce temps. Je suis descendu à la cave, j’ai brûlé toutes les représentations iconographiques de cet escalier de malheur. M’avait-il vraiment dit « ubiquité » ? Je fis un bond en arrière, je fis travailler ma mémoire comme jamais et j’entendis, distinctement « humilité ». J’en étais certain maintenant. « Humilité ». Evidemment. Depuis, je vis cette vie tranquille que vous m’avez toujours connue. J’ai rencontré votre grand-mère, je l’ai aimé très fort. Quand elle est morte, j’ai repensé à ce double quelque part dans le monde. Je parlais un peu avec lui. Il m’a bien aidé. Je dois l’avouer. Maintenant je vais mourir et vous laisser avec vos parents et ce mot que je vous aurai avoué à vous mes petits-enfants. Faites en bon usage.
Au moment où Ernest mourut, le grand escalier, au milieu du nouveau rond-point, se tassa encore plus que soixante-dix ans auparavant, jusqu’à complètement disparaître. On raconte qu’à sa place, apparut un petit coffre. Lorsque les premiers badauds curieux l’ouvrirent, ils découvrirent un mont de pièces d’or qui s’envolèrent vers le ciel et retombèrent en pluie pendant plusieurs jours sur le petit village de wilgebstein.

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