Mes voisines
de Matthieu lermite



Je suis dans ma chambre. J’écris. Mon vieux radio cassette passe pour la énième fois cette vieille cassette des Stones que j’aime tant. Elle en est à Neighbours. Par habitude, je monte toujours un peu le son sur celle-là. Je l’aime bien. Immédiatement, la narration se fluidifie et les idées me viennent mieux. Macha, mon héroïne va tomber gravement malade et peut-être l’ami Vlad va-t-il se précipiter chez elle pour lui soutenir la tête lors de son dernier soupir. Il lui doit bien ça après tout. Après tout ce qu’il lui a fait subir à cette pauvre Macha. Je vous raconte ? Rapide alors.
Il l’a plaquée comme un gros cochon il y a six mois de cela parce qu’il avait rencontré une espèce d’immigrante roumaine, Ania, qui rêvait de cinéma ou de photo ou d’un producteur ou d’un photographe. D’une vie normale à la française quoi. Pas la misère communiste qu’elle connaissait bien. Ni la misère post-Causescu qu’elle connaissait mieux encore puisque son père avait été emprisonné puis exécuté dès janvier 90. Une chouette fille cette Ania. Jolie brin de gonzesse en plus. Un beau mètre soixante-quinze, un 85 C à faire pâlir Ursula Andress et un petit bout de nez en l’air à la française lui répétait-on tout le temps à Bucarest. Elle était donc arrivée et avait rencontré Vlad. Par hasard. En boîte. Elle avait immédiatement été séduite par son sourire et son prénom de vampire. Ils n’avaient pas couché ensemble ce soir là car on lui avait bien dit de se méfier des français qui sont de sacrés dragueurs et il ne voulait pas faire ça à Macha non plus. Il voulait d’abord lui annoncer qu’ils allaient se séparer, qu’il avait rencontré l’âme sœur, la vie sans elle gna gna gna. Ca avait pris une semaine. Et puis voilà. Elle est malade maintenant. Une espèce de désespoir grave.
Je sais, je ne suis pas un grand écrivain, mais que voulez vous ? Ca marche pas mal. Enfin, ça se vend quoi. Mon éditeur m’adore et me force à écrire continuellement. Il m’a promis aussi de me faire inviter bientôt à la télé. Chez D’Arvor ou Durand. Sonnette. Toujours au mauvais moment. Ca c’est typique. C’est juste quand l’inspiration me vient que la vie vient se mettre en travers de mon chemin. Je baisse la musique, me mouche et vais ouvrir. Putain, elle est belle !
« Excusez moi, mais vous pourriez pas baisser un peu votre musique de sauvage. J’essaye de dormir. »
Quelle heure il peut bien être pour que j’empêche cette dame de dormir ? Elle est strip-teaseuse et vient de rentrer chez elle pour dormir. Elle est encore nue sous son peignoir bien fermé mais accepte un café quand même.
« Vite fait alors. Je suis nue sous mon peignoir. »
Elle m’accule bientôt dans mon salon pour me faire des propositions indécentes. Elle jette une de ses jambes fine et musclée autour de ma hanche gauche, me passe les bras autour de la nuque et me glisse dans l’oreille, en même temps que sa langue, que si je ne baisse pas la musique elle sera très vilaine avec moi. Je sens d’avantage son souffle que je n’entends ses mots mais je comprends très bien le message. Sonnette. Mon front a écrit nb ,vkudh dx. Je me relève de mon clavier, me gratte la tête parce que j’ai vu dans les films que quand on se fait tirer de son sommeil précipitamment, on se gratte la tête. Je me lève de ma chaise, baisse la musique, me mouche et vais ouvrir. C’est Ania. La vraie. Ma voisine du dessus. Elle s’appelle Ania aussi, mais phonétiquement seulement. Je ne sais pas comment ça s’écrit. Elle est noire ébène et travaille dans un bar de nuit. Je ne pense pas qu’elle soit strip-teaseuse. Elle est surtout en DEA d’économie internationale à Paris-je-sais-pas-combien.
« Excusez moi, mais vous pourriez pas baisser un peu votre musique. J’aimerais dormir encore un peu ou au moins pouvoir bosser tranquillement. »
Je bafouille des excuses et lui certifie que bien sur je vais baisser un peu et qu’il ne faut surtout pas qu’elle se gêne pour revenir, moi, je ne me rends pas bien compte parce que je suis bien concentré sur mon clavier alors vous voyez, quoi.
Vlad se retrouve au chevet de Macha et se répand en excuse. Il culpabilise. Il se dit que c’est peut-être un peu de sa faute tout ça. Il sent bientôt des larmes s’accumuler sous ses paupières et se force à les retenir. Ca lui fait un peu mal mais la boule dans sa gorge l’aide bien. S’il pleure, ça va lui faire encore plus mal.
Sonnette. Une grande blonde en tailleur bleu-marine me dit tout de go qu’elle a tué son copain parce qu’il voulait l’obliger à coucher avec d’autres garçons. Des copains à lui. des producteurs de cinéma. Il lui proposait cela par amour, mais évidemment cette ingrate ne se rendait pas compte de tout ce qu’il faisait pour elle. Elle lui a balancé un cendrier en plein visage Un gros cendrier en verre. Elle est extrêmement calme. Certainement au bord de la crise de nerfs. Le temps de me dire tout ça, elle est déjà assise sur mon canapé. Je retourne dans ma chambre afin de vérifier que je ne suis pas en train de dormir sur mon clavier. Je me pince Je fais tout ce que je vois faire dans les films. J’ai bien l’impression d’être réveillé. Elle me suit et m’exhorte à me dépêcher.
« Mais me dépêcher pour quoi ? Bordel ! »
Là, je m’énerve un peu. Elle aimerait que je l’aide à se débarrasser du corps. OK. Je sauvegarde mes dernières lignes de prose et j’abandonne Vlad au bord des larmes.
Son salon est à peu près bien rangé, si ce n’est un gros bonhomme gisant au beau milieu du lino, une petite flaque de sang coagulant tranquillement sous sa nuque. Il regarde le plafond et cela semble le passionner. Nous sommes chacun d’un côté du cadavre. Elle me propose de prendre le haut et elle se chargera du bas qui doit a priori être moins lourd. J’acquiesce. Dans l’escalier, les bras du mec se prennent dans les barreaux et nous font prendre un retard considérable.
« au fait, vous voulez en faire quoi ? »
Sonnerie. b,n ,khuhjk ;inhgjngfvggbji. egslnhqlkjmlkjqzrjfhmi’tqmnhfvkj. J’ai bien dormi là. Sacré prose. C’est Ania – la vraie voisine. Elle me propose de venir prendre l’apéro pour s’excuser de son ton de tout à l’heure. De toute façon, elle ne parvient pas à bosser. Elle est trop crevée. OK je lui dis.
Son appart’ est vraiment spartiate. Un canapé qui doit certainement faire lit, une table basse, une grande étagère avec tout dessus et un petit range-cd. La cafetière est en train de gargouiller. C’est drôle, j’ai la sensation que le gargouillis de la cafetière doit à peu près s’écrire comme ce que je tape avec mon front. Nous nous installons dans le canapé et elle s’éclipse dans sa petite cuisine pour rincer deux mugs.
« Mug ou tasse ?
— Mug, merci.
— Sucre ?
— Ouaip. Un demi. Merci. »
Elle s’assoit en face de moi, en tailleur sur un petit coussin.
« Et sinon, vous faites quoi dans la vie pour rester toute la journée enfermé chez vous ? Vous êtes écrivain ou un truc comme ça ?
— Bah ouaip. Je suis écrivain en fait.
— Et vous écrivez quoi comme genre ?
— Bein, en fait, j’écris des romans un peu…
Je commence à me dire qu’il serait temps qu’elle entrouvre son corsage afin que je ne puisse plus refuser le plan dangereux et malhonnête qu’elle devrait bientôt me proposer. Ce n’est jamais aussi long d’habitude.
— … et en général, à la fin, soit ça finit bien, soit ils meurent tous les deux. Ce qui en fin de compte et compte tenu du genre de cette littérature et de ces impératifs, est également une fin qui finit bien. Le tout, c’est qu’il n’y en ait pas qu’un seul qui meure. Ca, c’est pas bon »
Bon. Et là, elle se jette sur moi et fait vachement plus que l’entrouvrir. Son corsage. Elle me met carrément ses seins dans les yeux. Ils sont magnifiques. Chauds et ronds. Elle ne peut pas avoir plus de vingt-trois ans. Pas possib’. Ma théorie se confirme. Elle a certainement un truc grave à me demander puisque malgré mes seulement trente-trois ans et le prestige que mon boulot me confère, je ne suis franchement pas terrible. Ma peau est ravagée par les café-clopes que je m’enfile à longueur de journée depuis dix ans et elle n’a pas dû voir le soleil depuis bien longtemps. Bah, tiens, depuis le festival de Marrakech où là, elle avait vu le soleil entre la descente de l’avion et l’arrivée dans le sas de douanes. Maintenant, elle est en train de me faire des trucs incroyables mais comme je ne suis pas très bon pour les scènes de cul, nous nous retrouvons dans son canapé qui fait effectivement lit, trois heures plus tard, fumant des clopes et buvant du thé. Elle m’a en effet confié dans un grand sourire qu’elle adorait boire du thé après l’amour. Ok je lui avais répondu. sonnerie. Ah, enfin, il était temps que je me réveille quand même. J’ai pas beaucoup bossé aujourd’hui et Vlad doit s’impatienter de pleurer un bon coup depuis le temps qu’il est au bord de sa crise. Et puis non, ça vient de sa porte à elle. Une petite lueur de surprise se dessine sur ses sourcils, elle se lève, enfile vite fait ma grande chemise et va ouvrir. Je suis caché par un recoin de mur et j’entends immédiatement Ania pousser un petit cri de surprise, ou de joie, ou de peur. Je ne sais pas trop. J’entends parler. Une voix d’homme. Un fort accent africain. Parfois, on dirait que c’est même pas en français. Ania a un ton permanent d’excuse et je l’entends dire qu’elle ne veut pas qu’il voit son appart’ passqu’il est tout petit et qu’est-ce qu’il va penser d’elle en voyant cela et qu’ils devraient plutôt aller faire un tour au Jardin des Plantes par exemple. Il finit par entrer quand même. Il est énorme et en me voyant tranquille, fumant un clope, à poil dans un canapé-lit, je pourrais écrire que son sang ne fait qu’un tour. Il se jette sur moi dans un grand hurlement fauve. J’ai juste le temps de faire un roulé-boulé sur le côté. Côté sol évidemment. Je me retrouve donc la gueule par terre, à poil, la clope bien tenue en l’air pour pas brûler la moquette. Surtout ne me demandez pas d’où peut bien m’être venu ce réflexe ridicule. J’entends un grand bruit. C’est l’énervé qui se vautre sur le canapé. Un autre grand bruit. Le convertible a cédé. Le grand noir a été bien plus fort que ce double suédois et teck et mousse. Et puis plus rien. Je commence déjà à me relever prestement pour éviter la deuxième salve et je vois Ania, dans l’entrebâillement de la porte, les deux mains sur la bouche et les yeux grands ouverts fixant un point juste à côté de moi qui doit correspondre, grosso modo au canapé refermé. Il n’est pas refermé mais cassé ; le problème étant que l’ami africain, en sautant, a défoncé plusieurs lattes et le mécanisme de fermeture. Mais le vrai problème, c’est que ces lattes cassées et ce système de fermeture lui sont entrés dans les flancs et qu’il est en train de me regarder bêtement, un petit filet de sang lui coulant de la bouche. Il est tout replié, adoptant la forme du canapé. Ania n’a toujours pas crié et je sens que je vais peut-être le faire avant elle. Sonnerie. Oh, sonnerie. Allez maintenant sonnerie ! Sonnerie bordel…


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