Un meurtre ?
de Matthieu lermite



I. Mercredi 17 décembre 1999.

« Chaville-Vélizy » lit automatiquement l’inspecteur Miossic. Drôle de nom pour une ville de meurtre. Si on lui avait posé la question un jour, il aurait certainement répondu que non, il ne pensait pas qu’il y aurait un jour un meurtre à Chaville-Velizy. Et pourtant… Il a insisté pour venir en RER ce matin. La ligne C. Jaune. Direction Versailles rive gauche. Il a fait son changement à Saint Michel. La banlieue est belle sous la petite bruine d’humidité de ce matin de décembre. Il se dit qu’il viendrait bien habiter dans le coin. C’est calme. Il déplace maintenant sa carcasse pataude et ses Adidas jusqu’au marche-pieds et descend comme il peut du train. L’immeuble trône. Impitoyable. Quatre étages et quatre appartements par côté et par étage. Bâtiment G. Soixante-quatre appartements dont seize avec vue sur le RER. Avec vue sur le terre-plein d’herbe entre le RER et le petit parking en plein air de l’immeuble. Et pas un témoin. Des victimes. Si l’on veut. Mais pas de témoin.
« La victime a pourtant été violée et tuée juste avant sa découverte. Ca s’est passé sur le terre-plein entre les rails et le petit parking. Les traces d’herbe, de terre et de feuilles que j’ai retrouvées sur tout le dos et sur les paumes des mains montrent clairement qu’elle s’est débattue… Qu’elle a crié ? » avait rajouté Ferret, le légiste dans un souffle et en appuyant sur le point d’interrogation. Il avait laissé un temps le grésillement téléphonique faire la discussion. Miossic n’avait rien dit. Il était dans le RER et il n’aimait pas trop parler dans ces portables devant tout le monde. Surtout le matin. Mais il y repense maintenant. Le terre-plein est vraiment très prés des habitations. Si elle avait crié, quelqu’un l’aurait forcément entendue. Bâillon ?
Hier soir quand ils étaient venus découvrir les morceaux du corps, ils ne s’étaient pas aperçus de la proximité si immédiate de ces paires d’yeux.. Ils s’étaient surtout concentrés sur les deux morceaux de cette jeune fille. Une gamine. Les parents habitent l’appartement 8. Vue sur la scène de crime. Comme les quinze autres appartements. Ils sont effondrés. Evidemment. Eux non plus n’ont rien vu, rien entendu. Elle était allée chez une amie deux pâtés de maisons plus loin et devait rentrer pour vingt heures à la maison. Pour la soupe. Ils commençaient à s’inquiéter gentiment quand ils avaient reçu le coup de téléphone de la police. « Madame Delarue. – Oui. - Madame, c’est votre fille. Je suis désolé… »
Il n’y avait personne sur le quai hier soir. Personne n’attendait le train. Mais maintenant bien sûr, l’endroit grouille de monde. Le photographe complète son « book » avec des photos diurnes, deux plantons dressent une topologie la plus exacte possible des lieux, et quatre autres refont une tournée des quinze autres appartements, essayant de faire retrouver la mémoire à un ou deux habitants. Seize appartements et pas un témoin. Les deux adjoints du légiste en blouse blanche relèvent des échantillons de terre, d’herbe et de feuilles qui constitueront bientôt un joli cadre dans le labo du sous-sol. Enfin, Garancher, le lieutenant Garancher, au milieu de la scène, parade, passant fièrement ses troupes en revue. Deux grandes toiles sont tendues pour éviter les regards indiscrets. Seize appartements. Et pas un seul… Il porte son éternel trois-quarts en cuir élimé et ses jeans bleus délavés. « J’aime bien répète-t-il à l’envi. Ca fait flic ». Ses cheveux longs et son bouc lui donnent plutôt l’air d’un Buffalo Bill de troisième zone comme lui répète à chaque fois Miossic mais il s’en fout pas mal. Il prétend avoir la classe. Le RER a déjà repris son cours normal. Seul le chauffeur du 20h34 a gagné quelques jours de congé et un soutien psychologique. Quatre semaines d’abord. « Renouvelables » avait précisé le psy.
Garancher accueille Miossic par son « Salut patron. Un café ? » habituel. Bientôt dix ans qu’ils travaillent ensemble. Dix ans que Garancher lui sert le même café de camionnette pourrie. Il disparaît dans le van juste après sa sentence, sans attendre de réponse et en ressort entre quinze et vingt secondes plus tard avec, dans les mains, un gobelet brûlant de Nescafé imbuvable. « Vous allez voir patron, ce matin, je l’ai réussi ». A chaque fois. Avec un petit rire bref. Miossic s’en saisit après avoir dégagé une main des poches de son manteau en laine et part sans un merci derrière la toile. Il adore ce manteau. Il attend presque l’hiver avec impatience pour pouvoir le mettre. Il lui tombe à mi-mollets et cache son gros cul. Comme il dit. Il regarde maintenant le bloc d’habitations qui se dresse devant lui. Bâtiment G. Il l’imagine de nuit. Tous les volets fermés comme autant de bandeaux qu’on se met devant les yeux. L’image de ce visage plein d’yeux., trente-deux : seize yeux-cuisine et seize yeux-salle-de-bains, devient de plus en plus clair dans son esprit et il se dit qu’il résoudra cette affaire. Il ne lance pas de défi ni ne fait aucun serment. Il le sait. Il enlève alors les bandeaux un par un et redonne la vue à ces pupilles un temps aveuglées. Car la solution est là. Evidemment. Dix minutes entre chaque train. Le meurtre et le viol ont donc eu lieu entre 20h19 et 20h34. La petite rentrait chez elle à peu près à l’heure. C’est bien. Il faut obéir à ses parents.
« Alors patron, des indices ? » En sortant de sa rêverie, il en profite pour l’insulter. « Pauvre con. Tu m’as fait peur. » Ils reviennent alors sur le lieu même du crime. Pendant que Garancher fait le tour du cercle virtuel de sécurité en demandant à tous ses petits gars s’ils ont du neuf, Miossic se plante dans le sol, les yeux braqués entre les deux blouses blanches des laborantins. Il n’entend pas Garancher engueuler un planton pour son inefficacité. Il n’entend plus que le bruit de combat et de feuilles froissées, de vêtements déchirés et le gémissement de la victime bâillonnée. Neuf ans. « C’est quand même pas vieux. T’avoueras. » avait dit le légiste en guise de conclusion. Non, effectivement. C’est pas vieux. Et c’est aussi l’avis des parents. Pauline a maintenant quatorze ans. Il ne l’a pas vue pousser. Evidemment. Il ne s’est pas rendu compte que sa fille avait des seins et qu’il y avait deux fois plus de Tampax dans les toilettes. Il trouve que quatorze non plus c’est quand même pas vieux et il a peur. « Vaginal et anal » avait précisé le légiste. Dix minutes. « C’est quand même pas long pour faire tout ça » s’était empressé de rajouter Garancher en riant dans son bouc. Miossic lui avait dit que c’était pas demain la veille qu’il monterait en grade. Ce à quoi Garancher avait juste répondu « Rooo. Si on peut plus rigoler ». Non. Décidément ce matin, il n’a pas envie de rigoler. Il commence à en avoir vraiment marre de ces affaires. Il se demande même depuis quelques temps s’il préfère voir une affaire résolue ou non. Il déteste ce moment où l’accusé s’écroule dans le box en avouant tout. Il déteste encore plus quand il ne bronche pas et que les jurés inflexibles le condamnent à une perpétuité de pacotille. Innocent ? Peu importe. Pour Miossic, le plus important n’est plus la résolution du crime mais le constat d’inhumanité croissant. Insécurité ? Inhumanité. Il sait bien que mathématiquement, on est plus en sécurité en 2004 qu’au Moyen-Age, mais il a en tête cette image de Robin des Bois « la bourse ou la vie ». On n’était pas déshumanisés. À l’époque. On tuait pour la survie, pas pour assouvir un besoin créé par la société.
Il se rend en réfléchissant sur les voies. Toutes les empreintes avaient été relevées, tous les tests avaient été réalisés dans la nuit pour permettre à ce putain de train de reprendre tôt ce matin son chargement de cadres pressés. La RATP avait même passé un coup de Karcher sur les voies pour ne pas gêner la susceptibilité des usagers. Faut dire qu’un corps tronçonné en deux par un RER, ça laisse des traces. Même un corps de neuf ans. « Y en avait partout » avait dit Garancher. Le chauffeur avait commencé sa manœuvre de freinage dès qu’il avait aperçu le corps dans la lueur de ses phares mais il était trop tard. Sur sa lancée, il n’avait pu s’arrêter à temps. En freinant brusquement, les disques du train avaient d’autant plus sectionné les chairs et le travail des légistes n’en avait été que plus difficile. Tronçonnée en deux. Juste sous la poitrine. « C’est déjà arrivé que des chauffeurs se payent des animaux morts sur la voie. Morts sur la voie ou déposés sur les voies par des gamins. Pour rigoler. »
« On a des cheveux, patron. ». Et pas les cheveux longs de la gamine. Garancher arbore son plus beau sourire en même temps qu‘un petit sachet d‘échantillon transparent hermétique.


II. Jeudi 18 décembre 1999.

« Un café, patron ? » Garancher laisse les dossiers qu’il était en train de regarder pour rejoindre la cafetière et servir une tasse de café brûlant à son chef. Miossic jette machinalement un œil dessus. Sexe masculin. Entre trente-cinq et cinquante ans. Les cheveux avaient parlé. Ils faisaient vraiment un bon boulot au sous-sol. Rapide et efficace. Il s'était écoulé à peine trente six heures depuis l'arrivée de la nouvelle petite pensionnaire. Seulement voilà, neuf fois sur dix, ça ne servait à rien. On savait seulement que c’étaient les cheveux d’un homme adulte. Même en admettant que ce soient ceux de l’agresseur, cela voulait dire… que c’était un homme. Adulte. Cela excluait simplement le crime d’adolescent pervers. Mais par principe, les ados n’agissaient pas en solo pour ce genre de saloperie. Ils n’en ont pas la force et leur délire est toujours partagé. Rien de neuf donc. « Ah si. C’est pas le chauffeur... Elle était déjà morte avant le train. J’veux dire. Cyanure. »
« Elle est pas close cette enquête » se dit Miossic en regardant les rapports des plantons et en voyant Garancher jouer avec son sachet de cheveux. Les rapports disent tous la même chose : à cette heure là, en hiver, les volets sont déjà fermés et on regarde le temps qu’il fera demain pendant que maman fait la vaisselle. Eventuellement, on s’engueule un peu parce qu’elle a peur de rater le début de Navarro si personne ne vient l’aider. « Désolé, monsieur l’agent mais vraiment non, on n’a rien entendu de particulier. Mais tout de même c’est terrible ce qui arrive. On n’est plus rassurés. On a peur. En plus, on l’aimait bien la petite Delarue. De toute façon, ma fille, elle sort plus jusqu’à ce que vous ayez arrêté ce salaud. Hein. Vous croyez que ça peut être un serial killer ? » avait demandé trois d’entre eux. Putain de cinéma américain se disait Miossic à chaque fois qu’il entendait une de ces questions. Remarque, ça sent pas bon.
La déposition des parents traîne juste à côté. Garancher était en train de la remettre au propre en trois exemplaires. Bien sûr ils sont effondrés. Bien sûr, ils ne comprennent pas. Oui, il y avait bien deux ou trois filles dans sa classe qui ne l’aimaient pas, mais bon, elle le leur rendait bien et ça s’arrêtait là. Dans le quartier, ils croient que tout le monde l’aimait bien. C’était une petite fille serviable la petite Marion. Gentille, polie, toujours de bonne humeur… « Garancher, t’iras voir quand même si les grands frères des ennemies de l’école ont un alibi ou des têtes de violeur. On sait jamais.» La déposition se termine sur des larmes et des projets d’avenir désormais caducs. « Astronome. Elle voulait être astronome monsieur l’inspecteur. » (crise de larmes. Fin de l’entretien.)
"Bon, moi j'y vais. J'en peux plus. J'irai voir l’instit’ demain."


III. Vendredi 19 décembre 1999.

« Marion était une enfant très calme. Très sage. Attentive. Parfois un peu trop discrète mais on ne va quand même pas se plaindre lorsque l'on a la chance de tomber sur une élève studieuse. N'est-ce pas inspecteur ? » Miossic se contente d'agréer dans sa moustache en continuant de lire les bulletins de la petite Marie. Ses notes étaient assez bonnes. Effectivement. Et les appréciations sur le comportement étaient excellentes. Sur le bulletin de Noël, l’institutrice s’était même permise une réflexion toute en finesse et en ironie sur sa passion. « Marion a déjà la tête dans les étoiles » : Elle venait de présenter un exposé sur le système solaire et les différentes planètes qui le composent. Les seules remarques concernaient sa participation en classe jugée trop ténue. Quand Miossic interroge l’institutrice sur ses démêlées avec certaines camarades, elle balaye la question d’un geste de la main, une gifle en l’air pour bien signifier que des vraies haines de gamins de neuf ans, elle en avait vues. Rien à voir avec ces chamailleries visant à savoir qui a le plus beau chouchou ou le plus beau cahier.
Dans sa voiture, il se repasse le film de la discussion pour soigner son rapport. "Non, Monsieur le commissaire. Pas d'ennemis. Des rivalités entre gamines de neuf ans. Ni pluss ni moinss." Elle prononçait les "s" de fin de mot. S'il n'avait eu que ça à foutre, ça l'aurait fait marrer.


I. Novembre 1997.

“Lors du dernier grand passage historique, les gens étaient effrayés comme toujours depuis que les calendriers existent. Ils étaient certains que l'apocalypse était pour le premier jour du second millénaire. Ils ont guetté le passage de la grande boule de feu qui allaient les anéantir pour toujours comme le déluge avait décimé la première création, jugée ratée par Dieu Lui-même.
Le passage d'un millénaire est toujours une épreuve; à la fois mystique et sociale pour les contemporains de ce grand changement. Les craintes quant à l'an 2000 sont déjà en train de naître et se confondent à peu près toutes dans cette histoire de grand bug informatique. Mais nous savons, nous, mes enfants, nous, habitants du bâtiment G, qu'il n'en sera rien. Peut-être effectivement un grand bug informatique se produirait-il mais on s'en fiche pas mal. Certains verraient leur compte en banque réduit à néant, d'autres verraient leurs beaux programmes avoir des ratés. Et alors ? Peu nous importe car nous savons que nous risquons beaucoup plus que cela. Nous savons que les étoiles nous regardent depuis toujours et qu'elles ne sont pas contentes de ce que nous faisons de la planète qu‘Il nous a donnée. Bien des signes nous le disent que nos contemporains ne savent pas déchiffrer, mais nous, amis élus, avons su entendre dans le rythme des étoiles, dans le rythme des astres en général, le Signe. Le signe de la grande destruction si nous ne changeons pas immédiatement de comportement. Nous devons nous tourner à nouveau vers Dieu et brûler les vieilles idoles.
Quand les hommes savaient encore regarder les étoiles et guetter les signes de Dieu, Il leur envoyait des signes astrologiques; des signes naturels. Dieu a choisi, en cette ère technologique, de nous envoyer le Signe par la technologie. Les astres nous ont envoyé ce signal par le RER car nous vivons près de lui. Nous, habitants du bâtiment G. Il rythme nos vies et nos phases de sommeil comme le soleil le fait avec le blé, comme la lune le fait avec les marées. Nous avons su lire dans ces scansions la parole divine et nous avons su en interpréter les signes. C'est une chose. Mais nous devons maintenant passer à l'action. Nous devons maintenant sauver cette humanité qui s'est détournée de Dieu. Et nous devons pour cela faire revivre les grands rites. Mais avant tout, nous devons empêcher le grand désastre. Nous devons montrer à Dieu qu’une âme au moins ne L'a pas oublié. Nous devons sauver l'humanité en montrant à Dieu qu'au moins une âme pure peuple encore sa création. Nous devons lui montrer que dans cette Sodome moderne, un Lot existe encore. Et pour cela mes enfants, nous devons faire vite. Le grand cataclysme est en effet pour bientôt. Il nous reste un peu plus d’un cycle lunaire pour nous y préparer…

VAVAVOUM VAVAVOUM. A ce moment précis, une lueur éclaira le garage désaffecté. Une lueur jaune dans ce décor tout de gris. Une lueur mouvante sur cette assemblée immobile. Une lueur bruyante dans ces sermons chuchotés. Les petites meurtrières de ce garage désaffecté se passaient le relais pour accueillir la lueur, donnant l'impression d'une lumière morcelée, stroboscopique. Le grand maître des astres, le grand prêtre et toutes ses ouailles s'agenouillèrent immédiatement et se mirent à grommeler des incantations compréhensibles d'eux seuls.

_ c’est pourquoi le grand Rite doit commencer sans attendre. Nous devons tout faire pour éviter le grand cataclysme. Nous devons nous remettre en symétrie avec les astres millénaires. Je ne vous rappelle pas les rites, mes bien chers frères, le temps n’est plus à l’étude mais à la prière et aux grands préparatifs. La première Symétrialisation lunaire aura lieu les 16 et 21 décembre de cette année. Nous en avons déjà discuté avec elle et ses parents et nous pensons que Marion est prête pour le grand passage et qu’elle est bien consciente du rôle central qu’elle a à jouer dans cette grande entreprise. La lune froide de décembre aura lieu le 16 décembre à exactement 20.25. Nous offrirons le corps de Marion au RER de 20.34. Le rite pourra alors commencer. La lune froide pourra commencer à déverser espoir et guérison sur notre monde endolori. Sur ces âmes vagabondes et impies. La destruction de Baal pourra commencer.
Chantons mes frères pour nous donner du courage. Ô Seigneur, donne nous la force de ne pas fléchir… »


IV. Dimanche 21 décembre 1999.

Garancher est devant sa télé ce dimanche là. Corinne est en train de faire la vaisselle. Deux assiettes. Autant de verres. Deux couteaux deux fourchettes. Le jambon au frigo. Et elle le rejoint sur le canapé. Ils n’ont pas encore décidé du programme quand le téléphone sonne. Garancher a déjà compris. Ils ont compris tous les deux. Il connaît ce film là aussi bien que n’importe lequel des Bruce Willis du dimanche soir. Corinne aussi connaît sa partie par cœur. Le film elle va le regarder dans son lit. Toute seule. « Désolé pour ton dimanche mon vieux. On a retrouvé un nouveau corps sur un autre tronçon de voix. A Meudon-Val-Fleury. Juste à côté de Chaville-Vélizy. Les hommes qui étaient restés à Chaville sont en train de rappliquer. On a laissé un message à Miossic ». Il enfile son cuir et un imper noir par dessus. Par temps de pluie, il trouve qu’il a de la gueule avec cet imper. Il embrasse Corinne sans s’excuser mais sans oser affronter son regard. Il part : Aubervilliers - Meudon val-fleuri. Il roule doucement. Pas pressé d’arriver sur les lieux. Voir tous ces plantons de garde le dimanche. Une fillette découpée, des flash de photos. Des témoignages à recueillir. Puis rentrer chez soi et tout faire pour ne pas réveiller Corinne qui se sera endormie télé allumée. Sans sourire.

En prenant la bretelle de sortie vers le village de ses parents, l’inspecteur Miossic est déjà plus décontracté et ne pense plus à cette histoire d’appartements aveugles. Il en a pourtant rêvé cette nuit encore. Il interrogeait tous les habitants et finissait par les buter tous. Comme un sauvage. Trépanation des chefs de famille, femmes égorgées devant leur évier et fillettes violées. Bien entendu. Il s’était réveillé épuisé. Mal au crâne. Il aime bien ses parents. Son père est retraité de la SNCF et sa mère de l’Education Nationale. Ils avaient habilement négocié une petite maison de retraite de fonction comme ils disent. Le loyer est ridicule. Ils avaient dit services rendus, couple modèle. Ils ont même donné leur fils aîné à l’état lui aussi. Flic. Ce traitement de faveur leur permet de voyager raisonnablement et de s’adonner à leurs occupations préférés. Couture pour elle. Enfin, patchwork. Bricolage en tout genre pour lui. Notamment ce gigantesque train électrique qui prend la moitié de la cave. Juché sur un plateau à trois niveaux, il évolue tranquille d’aiguillages en collines. « Et il ne fait jamais grève » disait souvent papa en riant. Au café, Pauline part voir sa copine Mélanie. La fille du bistrot d’à côté avec qui elle a sympathisé, gamine, quand elle passait des vacances chez ses grands-parents. C’est dans ce café que Miossic avait fêté ses quarante ans. Il avait trouvé l’endroit sympa. Suffisamment loin pour que seuls les gens motivés se déplacent de Paris. Et on pouvait faire tout le bruit qu’on voulait. Cela lui avait également permis d’inviter tous ces vieux copains du village qu’il n’avait plus revus depuis longtemps. Bien sur, en commun, ils n’avaient plus que des souvenirs. Mais quand même, ça lui avait fait plaisir de les revoir. M. et Mme Miossic racontent leur voyage en Guadeloupe avec force photos. Numériques. « Les couleurs ressortent bien mais tout de même, ça manque de profondeur » commentait son père. Sa mère avait ajouté que c’était quand même bien pratique. En plus, elle ne comprenait jamais rien à ces histoires d’aza. Miossic n’entend pas. Il est à la cave. Il a choisi une locomotive trois essieux. Il lui a joint trois wagons. Un passager. Deux marchandises. Tant pis pour le réalisme. Et il le regarde tourner. De temps en temps, il change un aiguillage et envoie le convoi se perdre derrière le petit lac et la petite colline. « Ca va ? ». Carole. Elle sait bien, elle, que quand il reste aussi longtemps à la cave sans son père c’est que quelque chose le tracasse. Son père, lui, est persuadé que c’est simplement le train qui le fascine. « Mmh. C’est rien. Le boulot. » Il la prend par les épaules et la sert très fort contre lui. Il lui colle un baiser sur le front. Sur la joue. Il est toujours amoureux. Quinze ans l’été dernier qu’ils sont mariés. Dix-huit qu’ils se sont rencontrés. Et toujours amoureux. Comme au premier jour. Elle passe ses bras autour de sa taille. Bien sur, elle ne réussit pas à en faire le tour mais elle s’en fiche. Ils partent sur les coups de 20h00. Après le bouillon et les tartines de pâté. Il fait nuit et froid. Les routes sont désertes et Miossic se dit que dans tous les champs qu’il croise, il pourrait se produire, en ce moment même, des centaines de viols collectifs. Les victimes pourraient crier de tous leurs poumons. Il ne verrait ni n’entendrait rien.

« On n’est pas couchés » se dit Garancher au moment où il foule les premiers cailloux qui longent les voies. « Vous n’avez touché à rien. Des témoins ? Désolé pour votre soirée tarot les gars. » Il aime bien découvrir les faits tout seul. Sans Miossic. Ca lui donne l’impression d’être le patron. Il aimerait bien qu’on lui propose un café.
La victime n’a pas été découpée cette fois. Les conducteurs de train avaient été avertis de se tenir sur leurs gardes. On ne tolérerait pas une nouvelle boucherie. Donc, on ne sait jamais. On ralentit. Louis Lefert, le conducteur du 20h19, avait réussi à s’arrêter quelques mètres avant la forme qu’il avait distinguée sur les voies. Toutefois, il avait vu très vite que les quelques compétences de secourisme qu’il avait apprises au centre de formation RATP et qu’il essayait vainement de remettre dans le bon ordre dans sa tête ne lui serviraient pas à grand chose.
Miossic était arrivé dans le dos de Garancher sans faire de bruit et l’avait regardé faire le mariole quelques secondes avant de se montrer. Il l’avait fait sursauter en pleine pavoisons « Vous trouvez pas ça surprenant, vous patron ? Deux meurtres en trois jours.» C‘est tout ce qu‘il avait trouvé à marmonner en guise de bonsoir. C’est la première chose qui lui avait traversé l’esprit. En tout cas, Garancher, lui, il trouve ça surprenant. Excitant aussi. Il commence même à se rêver profiler. En Amérique. Dans un coin où il fait toujours chaud. Un bon vieux profilage texan. Ou alors, ça pourrait aussi se passer dans un pays froid et enneigé. Ou pluvieux aussi. Evidemment, il serait impliqué dans l’affaire à force de côtoyer ces gens-là. De près ou de loin. Au moins émotionnellement. Il est sûr qu’il ferait du bon boulot. « Mmmh ». C’’est la seule réponse qu’il parvient à tirer de Miossic, déjà plongé dans l’observation du lieu.
« Vous avez bougé ce week-end patron ? »
- Mmh. Chez mes parents. Remarque tant mieux. Je venais juste de rentrer. J’étais pas encore couché. » Il commence lui aussi à y penser au crime en série. Il y voit le début d’une longue série d’emmerdes. Lui aussi, il regarde la télé. Lui aussi a des images américaines plein le crâne.


II. Lundi 22 décembre 1997.

« Mes biens chers frères, c’est avec un immense plaisir que je peux vous annoncer que le Grand Rite est une réussite. Tout s’est déroulé exactement comme prévu. La jeune fille que les Michel pistaient depuis plusieurs semaines s’est avérée, comme prévu, être une authentique enfant de la lune et nous pouvons désormais l’affirmer : le monde est sauvé. Vous, résidents du bâtiment G, venez de sauver le monde. La grande apocalypse n’aura pas lieu. Vous pouvez dormir tranquille. Louons le Seigneur et chantons sa gloire. Hosanna au plus haut des cieux. »

« Douze ans. Violée. Au moins par deux personnes différentes. Cyanure. » Ferret se tient droit comme un i derrière sa table en inox. Il a la voix de quelqu’un qui annonce une mauvaise nouvelle. Il l’a son serial killer le lieutenant. Il va être content. En reprenant l’ascenseur, Miossic se dit qu’il fallait bien que ça nous arrive aussi. Il passe immédiatement par le bureau du divisionnaire qui comprend bien ce que Miossic essaie de lui dire. Il va en référer à qui de droit. Pour le moment l’affaire reste à Miossic mais il ne faudra pas s’étonner si elle lui est retirée. « Il va falloir se serrer les coudes dans cette affaire Miossic. Pas de gueguerre interne. Cela va être notre premier tueur en série officiel. Pas de boulettes. » Miossic reprend l’ascenseur et rejoint le bureau où Garancher l’attend, il le sait, avide d’informations, de confirmations, de bouleversements. D’inconnu.


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