Thé
de Matthieu lermite



— Vous aimez le thé ?
— Oui, pourquoi ?
— Vous voulez venir prendre un thé chez moi ? J’ai du Twinnings Earl Grey, du sucre Beghin Say calibre quatre et la collection des mugs “Friends” de Quick.

Pas mal comme technique d’approche. Ca a au moins le mérite de ne pas tromper sur la marchandise. Il ne me promet pas d’être un grand connaisseur, il ne me parle pas de nombreux séjours à Singapour, ni de plants de menthe dans son jardin d’hiver. Il me propose juste un thé de grande surface. Nous sommes devant la vitrine d’un antiquaire rigolo qui expose ses pièces les plus insolites, rue Drouot. En fait, J’étais devant la vitrine d’un antiquaire rigolo rue Drouot et il est passé derrière moi. Il a dû me regarder un moment avant d’oser se lancer et m’a fait sursauter en parlant dans mon dos alors que j’étais perdue dans mes réflexions. Je prends quelques secondes, de réflexion justement, et j’accepte. Après tout, ce genre de proposition est suffisamment rare et je suis suffisamment folle comme dirait ma mère pour ne pas m’effrayer du risque que je m’apprête à courir et pour accepter. Nous allons donc chez lui, rue des Petites écuries, au 55, escalier B, 5° étage — sans ascenseur. Le thé se passe plutôt bien. Il est assez mignon, doit mal vivre sa calvitie et se rase les cheveux au sabot numéro 1. Son appart’ est dé-gueu-lasse. Vraiment. Et il ne doit même pas s’en rendre compte.

“ — Ne fais pas attention au désordre.
— Oh, tu sais, ça ne peut pas être pire que chez moi. ”

Ce qu’on peut être polis tout de même. Le bordel qui règne chez lui pourrait être sans difficulté qualifié d’apocalyptique. Je ne suis pas à proprement parler une maniaque, mais je crois que j’ai suffisamment hérité de ma mère — bien malgré moi — pour ne jamais laisser une tranche de jambon pourrir au soleil plus d’un quart d’heure. Je crois que lui, faisait carrément une expérience scientifique — le grand Louis a découvert la pasteurisation grâce à son sens inné du désordre et à sa capacité à ne pas ranger le lait au frigo quand il partait en vacances, alors...
Cette histoire a commencé il y a maintenant une petite demie heure devant un antiquaire de la rue Drouot. J’étais en train de me dire que je ne cracherais pas sur une petite histoire d’amour et même sur un petit flirt. J’ai un peu hésité et puis je me suis mise à croire en Dieu, que j’ai pourtant abandonné depuis déjà quelques années. Je me dis que je n’ai plus l’âge de croire au prince charmant mais que je n’ai pas encore l’âge de me dire qu’il n’existe pas. J’ai vingt neuf ans.
Je me retrouve donc à slalomer entre des boîtes de thon séché et des tranches de jambon. Deux possibilités : soit il avait volontairement laissé ce bazar le jour où il pensait aborder une inconnue dans la rue — ce serait donc une “ tactique de drague ” — soit c’est comme ça tout le temps et cela ne le dérange donc même pas d’imposer cet immonde désordre à une inconnue qu’il invite pour la première fois. J’opte très vite pour la seconde solution. Ca lui donne un côté gentiment bohème et surtout ça lui évite de tomber dans la catégorie “ psychopate-serial-killer-qui-examine-la-réaction-de-sa-prochaine-victime-face-à-la-mort-et-à-un-bordel-sans-nom ”.
Et puis comme il est sympathique nous couchons ensemble. Bizarrement sa chambre est rangée, sent le frais — il ne doit pas y fumer — et à part un tee-shirt et une paire de chaussettes dans un coin, tout est rangé dans une commode ou, et ceci presque de manière maniaque, dans une bibliothèque. Une assez belle collection de bouquins est rangée par ordre alphabétique d’auteurs, tout comme les oeuvres de même auteur le sont elles-mêmes. Les C.D sont classés par style et par compositeur sous une chaîne hi-fi composée d’éléments disparates, tous de bonne qualité : Denon et Technics. Le classique tout à gauche, l’électro à droite en passant par le jazz, la pop et le “ rock ”. Les chemises pendent, disciplinées, à une penderie apparente et son bureau est rangé. Son ordinateur portable occupe le centre de la planche alors que des dossiers s’empilent selon un ordre que j’imagine savamment établi sur la partie gauche, maintenus par le mur. Un petit “ coin salon ” est organisé au centre de la pièce, il est composé d’une table basse, d’un transat et de deux poufs confortables. Sur sa table de nuit, sont empilés à côté de l’halogène La Théorie quantitative de la démence de Will Self, Les Fleurs du mal et La Bible. Le radio-réveil est discret mais semble efficace. Je me sens tout de suite à l’aise dans cette ambiance feutrée et accueillante, organisée mais chaleureuse, rangée et personnelle.
Il me fait très bien l’amour. Il est très attentionné mais se permet toutefois quelques accès de sauvagerie que je qualifierais de bon aloi. Il ne m’opprime pas, me laisse ma part de décision et se permet le luxe de répéter la manoeuvre trois fois. Je sors de cette fin d’après-midi comblée et heureuse : Méssaline est enfin comblée comme dirait le poète.

Lorsque je me réveille ce matin, il est déjà parti. Son formidable radio-réveil doit être réglé sur des ondes qu’il est le seul à percevoir puisque je n’ai été en rien troublée dans mon sommeil. Il m’a évidemment laissé un mot sur l’oreiller : “ Tu n’as qu’à appuyer sur la touche ON de la cafetière, il y a du lait dans le frigo et du pain au congélo. Le grille-pain fonctionne, n’hésite pas à t’en servir. Claque simplement la porte derrière toi en partant. ” Puis, à la ligne : “ Tu sais désormais où j’habite, reviens quand tu veux ”. Bien décidé à profiter des charmantes attentions de mon hôte, je me rends dans la cuisine d’un pas décidé, affichant un sourire radieux de contentement et de vie retrouvée.
La vaisselle de six mois, les miettes de toujours et la poussière inamovible me firent changer d’avis. La crasse, le moisi et l’humidité m’empêchèrent même de prendre une douche.

Je partis en claquant simplement la porte derrière moi.

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