Polar
de Matthieu lermite



Longtemps, j’ai lu Proust de bonne heure. Et puis j’ai arrêté. Parce que je suis mort. Un fan de Céline m’a logé une balle dans le crâne et ne m’a pas fait crédit de ma mort. Il a fait un tout petit trou. Du bon boulot. Rien à dire. Un pro le mec. Il est arrivé par derrière. Peinard. Il a gentiment appuyé son canon sur l’arrière de ma tête et pouf.

Il faut dire que je ne lisais pas Proust en ce moment. Depuis qu’un client m’avait branché sur une drôle d’affaire en fait. Ca tombait au bon moment parce que j’étais présentement complètement fauché. Il avait pénétré dans mon bureau aux aurores et m’avait asséné une affaire. Un travail, quoi. Monsieur, j’ai beaucoup entendu parler de vous. Le sermon habituel. Je veux un type discret. Lisez tout Céline. Et il repart. Il me laisse juste une enveloppe kraft sur mon bureau avec vingt mille balles dedans et Voyage au bout de la nuit en pleïade.
Je m’y suis coltiné tout de suite. Je l’avais déjà commencé une ou deux fois. Pas moyen. Page 150-200, il me tombait des mains. Mais à ce prix là, je voulais bien le lire sur une jambe. Je pris une bonne douche et me fis une bonne petite cafetière. Clopes à portée de mains et à moi la fortune. L’Afrique, ballades à Paris, New-York. Et plus moyen. Impossible de continuer. Je regardai quand allait finir le chapitre pour faire une pause et le voyant à trente pages encore, le livre me tombe des mains. Je me mets alors à flâner dans l’appartement. Ne sachant trop où porter mes pas. Je fume clope sur clope et sors faire un tour. Le soir, pas possible de m’y remettre. J’eus un mal fou à m’endormir.
Je me réveillai tôt. Mal dormi. Sommeil perturbé par une drôle de sensation de mauvaise conscience et de fainéantise. Je pris immédiatement le bouquin et me mis à le dévorer. Je n’avais qu’une crainte : le mec entre et me voit à la moitié du bouquin. Récupère son fric et me rit au visage. Part en me laissant la pléïade en cadeau. Je dévorai donc.
Il vint deux jours plus tard. J’avais fini le bouquin la nuit même. Je n’avais pas décollé. Il me félicita. Me demanda ce que j’en avais pensé. Ne me laissa pas le temps de répondre et me jeta une nouvelle enveloppe sur le bureau. Il venait de se passer trois jours et j’en avais passés deux plus une nuit à lire Voyage au bout de la nuit. Je ne voulais pas regarder dans l’enveloppe. Je l’ouvre quand même et tombe sur guignol’s band et deux cent mille francs. Je me mis à pleurer et me saisis du bouquin, résigné. Lorsqu’il revint trois jours plus tard. Il me félicita plus chaudement que la première fois. Un peu de chaleur ne me faisait pas de mal. Il faut dire que je n’avais rien mangé depuis trois jours et que je grelottais sérieusement. L’enveloppe suivante contenait huit cent mille francs. Je lus le livre qui était avec.
Vingt jours s’étaient écoulées et je venais de terminer Mea Culpa. Je m’inquiétai car j’avais l’impression d’avoir fait le tour de l’œuvre de Céline. J’essayai de repérer des indices sur l’ensemble des ses écrits dans les biographies. Je ne me levai alors quasiment plus. Café, cigarettes. Je n’étais plus sorti depuis vingt jours. Je grelottai et commençai à sérieusement délirer. Les personnages prenaient vie et s’emparaient de mon corps en rigolant. Pendant mes brèves phases de repos, je les entendais ricaner encore.
Lorsqu’il entra ce jour là, pas un mot. Rien. Il me déposa une grosse enveloppe. A l’intérieur. Quatre millions de francs et un livre. Je me saisis du livre mais n’osai pas en regarder le titre. Je le connaissais. Je commençais Mort à crédit dès qu’il claqua la porte. Je le savais encore derrière. Tapi. Prêt. Au bout de vingt pages. Impossible. Je ne pouvais plus continuer. Le livre m’a glissé des mains. J’ai entendu la porte s’ouvrir dans un souffle.

Et puis y m’a dit : « alors, vieille baderne, encore dans tes bouquins. Celui là alors, on va pas le changer. » Non. Je déconne. Il m’a tué. Sans un mot.

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