La guerre des sexes
de Matthieu Gredain



De : vampyra666@pleasure.cz
A : matthieugredain@gmail.com
Date : mercredi 2 mai 2007, 10h01
Objet : komen ca va ???


Mon gredinouuu donne moi des nouvelles tu me manque trooop depuis l'autre foi !!!

Ta ptite draculette



De : matthieugredain@gmail.com
A : vampyra666@pleasure.cz
Date : mercredi 9 mai 2007, 23h27
Objet : Re : komen ca va ???


Mon succube en mal d’amour, il n’est pas juste que tu souffres tant. Défais-toi de moi, oublie-moi. Notre histoire n’est pas vouée à durer plus que ta morsure ni que tes griffures exquises qui m’ont chamboulé jusqu’à l’extase. Tout cicatrise et mon souvenir, vois-tu, sera bientôt en ton coeur une plaie refermée qui te bercera doucement dans la solitude. En attendant, arrête de m’envoyer ces lettres qui sentent le sang. Car sache-le, je n’aime ni la viande ni les atermoiements et si tu veux que je garde pour toi un peu d’estime, cesse. Cesse aussi de m’appeler à tout bout de champ parce que je ne réponds plus dès que s’affiche « Numéro Inconnu » et que, actuellement en recherche d’emploi, cela risque de me jouer des tours. Bref, si tu m’aimes, si tu m’aimes si fort que tu me l’écris, oublie-moi s’il te plaît. Tu as nombre de qualités, et je te suis fort gré de m’avoir grand ouvert le jardin de tes délices. Mais les plaisirs, pour tout exquis qu’ils soient, ne peuvent sans flétrir être confrontés à tant d’indigence culturelle et si peu de curiosité intellectuelle.
Ma chère, sache-le, ça n’est pas Nosferatu qui a prédit la chute de la station Mir sur Terre, au même titre que ça n’est pas Louis Lumière qui a « inventé » la lumière. Ou bien tu n’étais pas là ce jour-là.
Il est nombre d’hommes que la sottise amuse, d’autres qui s’en arrangent bien étant pas mal idiots eux-mêmes. Par égard pour ton affection, à cause aussi d’un résidu de culpabilité judéo-chrétienne, je te respecte trop et préfère l’honnêteté. Tu m’écris que tu comprends mes craintes, que tu arrêteras de mordre les inconnus, que tu feras des prises de sang toutes les semaines… Mais tu ne comprends rien. Si je t’aimais, la santé m’importerait peu (jusqu’à un certain point), et je mourrais volontiers pour que tu puisses vivre ! (après examen approfondi des circonstances te mettant en péril et constatation que, oui, un sacrifice s’impose). Mais chère, je ne t’aime pas ou plutôt, je t’aime bien, un peu comme j’aime les choux de Bruxelles (c’est-à-dire, pas la tige verte et dure mais le bourgeon fondant et bien beurré. Et une fois de temps en temps.)
Jolie succube, je t’enjoins surtout d’arrêter de venir frapper à la porte de mon bureau parce qu’on commence à se dire que les témoins de Jéhovah m’ont mis le grappin dessus. Je t’enjoins également de cesser ce tapage, le soir, dans la cour de mon immeuble. Tiens, tant que j’y pense, il y a des fautes sur ta pancarte : on écrit « reviens câlinou d’amour chéri » et non « revient k linou damour cheri ».
Cesse, s’il te plaît, ou bien je serais dans l’obligation – et je n’aime pas faire régler mes problèmes par d’autres – d’appeler les forces de l’ordre et tu finiras la nuit au poste, avec les prostituées.
Je ne doute pas un instant que tu trouveras ton bonheur, un jour. Je déplore pour toi que tu n’aies pas la patience d’une immortelle mais il va falloir t’y faire : l’amour, ça n’est pas sur commande. Et ça n’est pas une petite morsure de rien du tout, dans mon cou, qui va changer la donne.


Matthieu Gredain


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