La bataille d'Oberkampf
de Matthieu Gredain



J’ai rencontré un soir un ange à la manque, ivre et seul, à une terrasse de café. Il avait été victime d’un vice de fabrication et c’était un candidat perpétuel à la neurasthénie. Il buvait Pastis sur Pastis et m’expliqua qu’il avait développé sa résistance à l’alcool lors de la longue traversée galactique qui l’avait fait dériver jusque chez nous. Un tyran avait pris le pouvoir là-haut. Il y avait désormais deux choses qui n’avaient plus droit de cité au paradis : c’étaient les anges aux cheveux cassants et les chiens de faïence. Mon ange avait dû prendre la fuite sans demander son reste : il était un peu albinos. Il avait rempli son baluchon d’alcool de nuage et s’était laissé porter par les vents stellaires. Il avait été assez dépité de découvrir qu’ici, on n’avait pas d’alcool de nuage. Mais le Pastis en avait la couleur, aussi l’adopta-t-il séance tenante. Lorsque je le rencontrais, à la terrasse de l’Autobus Café, dans le coin d’Oberkampf, il écrivait des poèmes sans queue ni tête. Je découvris bientôt que c’était à peu près sa seule occupation – avec le turf. Il écrivait d’une main bizarrement penchée et tenait son stylo entre le majeur et l’index. Le stylo ne touchait pas la feuille et pourtant, il noircissait des pages et des pages immanquablement illisibles à vitesse grand V. Il m’apprit un jour comment faire mais je préfère mon clavier, rapport au correcteur d’orthographe. Mon ange avait par ailleurs des manières de grande folle ce qui lui valait généralement d’être considéré comme un homosexuel. Mais non, il n’avait pas de sexe. Plus d’une fois, alors que nous marchions ensemble dans le Marais, nous nous sommes attiré des regards complices auxquels mon ingénu compagnon répondit sans penser à mal. Lors de nos promenades il me parlait de chez lui, de comment c’était avant qu’Il arrive, de la saveur de l’alcool de nuage, des farandoles auxquelles se livrent les anges lorsqu’ils en ont abusé et d’un tas d’autres choses. Mais il parlait comme il écrivait, et il était assez difficile de le suivre – du reste, comme tous les artistes qui se respectent. Il n’avait pas vraiment de chez lui. Il errait au petit bonheur la chance, c’est dire s’il tomba nez à nez avec les mauvais tours du sort, les petites frappes, les grilles fermées du métro. Lorsque je le rencontrais une autre fois, toujours à la terrasse de l’Autobus Café, il était salement amoché. Ce jour-là ses poèmes sentaient la rancœur et lorsqu’il m’en déclama un, j’eus le mal de mer. La veille au soir il s’était fait tabasser par un homophobe en instance de divorce. J’ignorais que les anges pouvaient saigner. Il m’affirma qu’il était O-, donneur universel. Les arcades sourcilières tuméfiées, les yeux pochés, un filet de sang séché provenant de chaque narine : il m’inspira de la pitié. Je lui proposai de loger chez moi, ce soir-là. Il accepta sans grand enthousiasme. Je vivais au cinquième étage et il n’aimait pas, dans mon salon, les perroquets peints sur les murs qu’il prenait pour des dragons. Ça lui faisait faire des cauchemars. Je l’aidai à monter l’escalier un peu raide en le soutenant par les épaules. Un ange défoncé pèse son âne mort, je peux vous le dire. Je l’installai sur le vieux canapé, celui qui a des miettes de pain centenaires coincées entre les coussins. Il eut quand même un faible sourire de gratitude. Mais son visage s’éclaira résolument lorsqu’il aperçut, posé sur une tablette basse dans un angle, un chien de faïence avec qui il joua jusqu’au point du jour et qui aboya à s’en rendre aphone. Je ne fermais pas l’œil de la nuit. Je me promis que vraiment, c’était la dernière fois.
Matthieu Gredain


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