Djerra
de Mathias Calbérac

John ferma violemment la porte de son appartement. Encore une journée de finie se dit-il ! Une journée comme une autre, rien de bien intéressant. Pas même une petite recommandée ! Il n'avait vu personne. La solitude ce soir-là pesait lourdement. Il était las de ces journées vides. Vides de rapports humains, vides de contacts, sans un petit bonjour. Il était las de ces journées muettes qui semblaient l'ignorer, le mépriser.

John était facteur. Il n'avait pas eu vraiment la vocation, mais les circonstances économiques l'avaient, selon lui, acculé à accepter ce travail. Il pensait qu'il multiplierait les contacts, qu'il côtoierait une multitude de personnes. Pour lui ce métier peu rentable présentait l'énorme avantage de briser la solitude qui l'étouffait. Quel meilleur prétexte que celui d'un courrier faisant naître la joie, l'inquiétude, la peur, pour glisser quelque adroite réplique et créer par là un contact rapide, amical, préliminaire ?

Déjà une année, se dit-il, et rien. En fait, il côtoyait des petits caveaux qui ingurgitaient le flot des nouvelles qu'il colportait. De temps à autre, une lettre recommandée le poussait vers l'inconnu. Vers les étages de ces bâtiments impeccables où il découvrait l'espace d'un instant une vie, une personne, un être. Mais il n'avait jamais osé, jamais su comment engager la conversation. Il restait planté avec son registre griffonné devant une porte qui se fermait sur ses espoirs. Quoi dire ? Et comment le dire pour ne pas froisser l'autre. Il éprouvait d'ailleurs la même gêne devant un homme, une femme, un enfant. Ses échecs lui durcissaient le visage et la tâche devenait de moins en moins aisée. Il remarquait ce petit mouvement de recul, ce geste à peine masqué, lorsque la porte s'ouvrait et qu'il décochait hardiment : - Madame un tel ? J'ai une lettre recommandée pour vous. Tout d'abord il s'était dit que le fait de recevoir une recommandée n'est que rarement signe d'un bon présage. Ensuite il critiqua l'uniforme trop sombre, pas assez seyant. C'est vrai quoi ! Ils auraient pu trouver une autre couleur que ce bleu sombre ! Ce n'est pas facile à porter ! C'est sûr qu'il n'était que préposé des Postes mais pourquoi pas un peu de fantaisie dans la tenue ?

Puis il commença à douter de lui. Maintenant l'angoisse s'était installée, prenant ses aises, elle lui susurrait à l'oreille : Tu fais peur, tu ne vois pas que tu déranges, pourquoi tiens-tu à les porter ces lettres, fais comme tes collègues laisse l'avis dans la boîte en bas ! . Il tenait absolument à les apporter lui-même ces foutues lettres, il se disait de temps à autre qu'un jour il y aurait le déclic. Un jour il saura quoi dire, et ce jour-là, il l'attendait impatiemment. Comme si sa vie en dépendait. Mais aujourd'hui rien, rien que la froide moiteur des cages d'escaliers et avec leurs bouches béantes les petites boîtes. Au début il aimait regarder ces petits alvéoles personnalisés par certains originaux. Il aimait les comparer, il leur parlait. Mais elles avaient perdu leurs charmes. Elles étaient devenues froides. Elles s'étaient usées par le regard de John. Parfois il lui semblait qu'elles devenaient agressives, elles lui envoyaient des regards pleins de reproches. Elles se ressemblaient toutes à la manière de ces croix blanches, anonymes, rigoureusement alignées des cimetières militaires, elles étaient ses échecs.

Il se dirigea vers la petite cuisine de son deux pièces, se servit un verre d'eau, puis alla s'installer machinalement devant le petit écran du téléviseur au salon. Il saisit la télécommande qui dormait là sur le canapé, et, appuya automatiquement sur un bouton. Les images défilaient devant lui sans aucun sens, un brouhaha incompréhensible les accompagnait. Il jeta négligemment sa veste sur le coin du canapé, desserra sa cravate, fit sauter quelques boutons de sa chemise, et allongea les jambes. Les yeux toujours captés par les stimuli lumineux de l'écran. Il restait là immobile, presque sans vie. Il tenta vainement de sélectionner un programme intéressant. Il ne regardait déjà plus l'écran. Ses pensées galopaient sur les traces de cette journée enfuie. Le regard dans le vide, Il s'assoupit.

x

Un son étrange le réveilla. Était-ce la télévision ? Il ouvrit les yeux. Le spectacle qui s'offrait à lui le surprit. Il était dans une grande salle lumineuse, assis sur un confortable fauteuil de cuir blanc. Le sol était couvert par une immense dalle de marbre blanc, parfait, irréel. La luminosité ambiante l'empêchait de voir au loin. Il était seul. Tout seul. Pas un objet familier, pas de repères connus, il sentit monter en lui l'angoisse. L'angoisse née de l'inconnu, ce sentiment tellement humain de se méfier de ce que l'on ne connaît pas, de supposer dangereuse toute situation nouvelle. Des légions de questions en ordre de bataille montaient à l'assaut de son esprit. Ou était-il ? Comment était-il arrivé là ? Que faire ? Avait-il voyagé ? Était-ce un enlèvement ? Mais pourquoi ?...

Attaqué par ses pensées, Feignant une réaction, il vit arriver vers lui une femme. C'est du moins la première pensée qu'il eut, mais aucun indice, aucun détail ne le laissait deviner. Elle semblait vêtue d'une combinaison dont la couleur n'était pas stable. Il distinguait mal son visage. Il y avait une sorte de brouillard qui envahissait la pièce éblouissant John. Arrivée à sa hauteur la créature souriant, d'un ton calme et accueillant, à la manière des hôtesses de l'air ; lui adressa :
- Bonjour, je m'appelle DJERRA. Il ne répondit pas. Surpris, il ne savait comment interpréter cette rencontre. Et toi ?
- John, bredouilla-t-il.
- John, c'est un drôle de nom et elle se mit à rire. Viens John, partons c'est froid ici tu ne trouves pas ? Il n'y a presque personne qui vient ici ! Tu as eu de la chance que j'ai eu besoin d'un peu de solitude sinon tu aurais pu rester là longtemps avant que l'on te trouve !

John ne comprenait pas. Comment peut-on avoir besoin de solitude ? Lui qui recherchait à longueur de vie des gens, des contacts, n'importe qui, mais quelqu'un.

Il se leva. Ils marchèrent côte à côte. Il avait une sensation étrange. Il ne sentait pas son corps comme d'habitude. Pourtant il savait ce que marcher voulait dire, c'était son travail. Jour après jour, il arpentait les rues de la ville, de porche en porche, sa sacoche à l'épaule. Mais là s'était différent. Il ne marchait pas. Il se déplaçait. Il actionnait ses jambes sans effort. Il flottait sur le sol blanc. Il la regardait. Il ne la voyait presque pas. Il cherchait vainement les détails anatomiques de son corps. Etait-il soudainement devenu aveugle ? Non il la devinait, il l'apercevait. Soudain le décor changea, la luminosité était toujours aussi forte, mais maintenant il distinguait des formes lointaines et des couleurs différentes. Tout restait confus, trouble.

- Tu sais, je suis contente de t'avoir rencontré dit-elle, et aussitôt de belles couleurs apparurent sur sa combinaison. Les courants lumineux multicolores parcoururent rapidement son corps, dansèrent un peu sur sa combinaison, puis s'enfuirent. John était stupéfait. Il ne savait quoi penser. Une voix intérieure lui suggéra sa propre mort. L'idée se développa, et pris de la vigueur. Elle poussa si vite qu'on eût cru qu'elle bénéficiait d'un engrais expérimental. Puis elle devint si forte, si présente, si imposante, comme ce chêne que l'on a du mal à arracher tellement il est vigoureux ; qu'il ne put s'empêcher de demander :
- Dis-moi Djerra en toute franchise... Il hésitait. Il trouvait cela déplacé, en tout cas embarrassant. Puis il toussa. Etait-ce pour mieux capter l'attention de sa partenaire ou bien simplement pour s'éclaircir la voix ? C'était évidemment le signe de son malaise. Il reprit enfin : tu peux me le dire... suis-je mort ?
- Quoi ? Que dis-tu ? Pourquoi ? Si tu étais mort comment ferions-nous pour discuter ?
- Je ne sais pas, hum... il hésita encore. Puis il lança : on est peut-être mort tous les deux ? Ici c'est peut-être le paradis ? Il sentit que ce n'était pas des choses à dire, surtout pas à une première rencontre ! Mais tout cela lui semblait si invraisemblable qu'il pensait sincèrement avoir quitté le monde.
- Et alors où sont les anges dit-elle ironiquement. D'autres couleurs parcouraient maintenant son visage. John ressentit pour la première fois une douleur. Il comprit qu'il l'avait blessée. Il comprit que sa remarque l'avait fait souffrir. Oh bien sûr il savait que ce n'était pas une douleur insupportable mais il savait maintenant que Djerra comptait pour lui. Et c'était une expérience nouvelle.
- Je suis désolé. Je ne voulais pas t'embêter. Il se sentait gauche. Il ne savait pas quoi dire. Il se sentait mal, très mal, presque malade. Elle vint immédiatement à son secours : ce n'est pas grave, tu sais, je comprends que tu sois un peu perdu ici. Attends, je vais essayer de t'expliquer, mais tu ne poseras plus de questions après ? d'accord ?
Il acquiesça.
- D'abord, il faut que tu saches que tu n'es pas aveugle, mais tu ne vois pas. Ici il faut voir avec tout son corps, avec tout son être, avec tout son amour. Il ne comprit pas ce qu'elle voulait dire, mais élève dévoué, il restait suspendu à ce discours. Ici on apprend, à aimer, à s'aimer d'abord. Tu comprends ce que je dis ? Il ne répondit pas. Elle n'en avait pas besoin. Elle savait qu'il faudrait du temps à John pour comprendre ce qu'elle voulait dire. Elle lui laisserait le temps. Il fallait qu'il ressente ce qu'elle disait, il fallait qu'elle le laisse apprendre à communiquer, et pour cela elle savait qu'il fallait énormément de temps. Cela ne la dérangeait pas. Le temps lui importait peu. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle aimait bien être là, avec cet homme qui avait tant à apprendre. Peut-être était-ce sa manière d'exister, d'être reconnue.
- Ferme les yeux dit-elle, il s'exécuta aussitôt, Maintenant imagine moi, tu me vois ? John fut stupéfait. Il la voyait aussi bien qu'avant. Il rouvrit les yeux. Les referma. Rien ne changeait !
- Je te vois aussi bien les yeux ouverts que fermés ! dit-il
- Aussi mal tu veux dire ! Elle se mit à rire, ce rire n'était pas de ceux que l'on entend, des rires moqueurs, avides de sang. Il était doux, sincère, tendre.
- Dans quelque temps, tu verras mieux, cela te fera mal, mais tu verras. J'en suis sûre !
Il aurait mal ? Que voulait-elle dire ? Souffre -t-on lorsque l'on voit ? Ou peut-être est-ce lorsque l'on perçoit les choses, que l'on communie en quelque sorte avec elles ? Quand on les ressent, quand on les vit.

Il ne répondit pas car il ne comprenait pas. Il n'avait plus de question, il voulait simplement voir. À n'importe quel prix !

Cela faisait peut-être des heures qu'il était avec Djerra et, à son grand étonnement, il n'avait ni soif, ni faim mais il était un peu fatigué. C'est l'impression qu'il avait. Il voulait s'arrêter. S'asseoir là à côté de la tache bleue. Elle refusa. Elle dit qu'il ne fallait pas s'asseoir à côté des taches bleues, pas maintenant, plus tard peut-être. Après quelques instants, ou bien quelques heures, peut-être même quelques jours, John ne savait pas très bien il avait perdu la notion du temps, ils s'assirent par terre. Le sol était de toutes sortes de couleurs, changeantes parfois, et John s'émerveillait d'un tel spectacle. Il s'allongea. À ce moment-là, il ressentit une sensation de bien être indéfinissable, une sorte de relaxation intense, totale. Il ferma les yeux. Il repensait encore à ce qu'elle avait dit. Voir avec son être. Etait-ce possible ? Mais alors comment faire ? Il ne fallait surtout pas analyser, mais au contraire, vivre. John ne le savait pas. Il réfléchit par réflexe, par habitude. Il envisageait des solutions extravagantes. Il se mit à rire. Il riait simplement. Elle riait avec lui, complice parfaite, avait-elle comprit pourquoi riait-il ? Et était-ce vraiment important ? Il ouvrit les yeux.

Il s'arrêta net. Il ne s'était jamais regardé jusqu'à ce moment. Il ne se reconnaissait pas. Il était gris. Terne. Il se demandait pourquoi. Il ne comprenait pas. D'ailleurs, il ne comprenait rien de ce qu'il lui arrivait. Comprendre, connaître, on passe des vies entières pour cela et combien vivent ? Combien acceptent l'instant, son côté mystérieux, éphémère, parfois magique, parfois tragique ? Que de révoltes inutiles ! Que de combats sans finalité ! Que de victoires au goût de défaites ! Que de vies gâchées par le désir, la soif de comprendre ! Quelle utopie que de vouloir absolument tout comprendre et par là tout maîtriser.

Il vit pour la première fois le ciel. Le ciel avec sa mosaïque de bleus. Toutes les nuances de bleu qui paraissent former une seule couleur. Ces couleurs semblables, presque identiques, et pourtant si différentes. Il ressentit pour la première fois combien c'était merveilleux de voir le ciel. Combien c'était merveilleux de ne rien faire d'autre que de contempler les choses qui nous entourent. Ce toit omniprésent auquel personne ne prête la moindre attention si ce n'est pour des considérations météorologiques ! Il découvrait de nouvelles sensations qui faisaient naître en lui des émotions jusqu'alors inconnues. Il se sentait vivre, il était bien. Il avait l'impression de naître, de n'avoir jamais été, d'être ce tableau à peine sec auquel il faudrait apporter la dernière touche, le dernier petit coup de pinceau final.

Elle ne disait rien. Elle le regardait. Elle l'observait. Elle savait qu'il se découvrait, qu'il allait bientôt se rencontrer. Elle devait attendre. Elle avait tant attendu. Tant espéré cette rencontre, il ne fallait rien détruire, laisser s'épanouir cette relation. Elle sentait monter en elle une chaleur, un plaisir profond, et elle aimait cela.

Il se retourna vers elle et il l'aperçut pour la première fois. Il découvrait cette femme. Il l'a trouva belle. Ses longs cheveux noirs, son regard mystérieux, la blancheur de sa peau, il embrassait tout d'un seul regard. Il vit encore ces flux colorés qui s'échappaient de Djerra, et à sa grande surprise, il en vit un sur sa propre main. Il le regarda longuement. Il suivait les lignes de sa main sans aucune logique, sans se soumettre aux lois de la pesanteur, sans sembler se soumettre. Tantôt il suivait une ligne, courait le long d'un doigt, ou gravissait lentement la paume, puis s'attardait là à l'ombre d'une petite cicatrice. Il changeait de couleur, se retournait, puis continuait son chemin, fier et tranquille, rien ne semblait pouvoir l'inquiéter. Puis soudain il se métamorphosa en un petit filet jaune pâle qui coulait vers ce sol où il disparaissait sans que l'on pût imaginer son passage.

Djerra s'était levée, il la suivit. À son grand étonnement, le paysage maintenant se révélait, comme s'il sortait de la brume matinale. Il voyait maintenant une belle étendue verte qu'il prenait pour une vaste prairie. Ils la traversèrent ensemble. Puis ils franchirent des lacs, et au pied d'une montagne qui semblait les attendre, elle s'arrêta.

- Nous allons rester ici un peu, dit-elle, il faut que je t'explique une dernière petite chose... . Ému par ses expériences nouvelles, excité, il buvait ses paroles jusqu'à la dernière goutte.
- Voilà, tu ne sais pas où nous sommes, eh bien… Elle paraissait embarrassée, Eh bien, reprit-elle, Nous ne sommes pas tout à fait sur terre. Il eut un geste incontrôlé de surprise, mais il ne l'interrompit pas. Nos corps sont sur terre, évidemment mais nous ne sommes pas avec eux, du moins pas tout à fait. Elle aurait voulu lui parler d'énergies, de voyage, mais elle eut peur qu'il ne comprenne pas. Qu'il s'en aille. Elle ne voulait pas le perdre, non, pas maintenant ! Elle essayait de lui expliquer, mais cela n'était pas une tâche facile. Le petit facteur se demandait s'il allait enfin savoir. Il allait découvrir la réalité. Prendre conscience de ce qu'il faisait ici. Elle poursuivit lui expliquant que dans nos corps il y avait des faisceaux d'énergie, et que c'est ce qu'il voyait. Le petit filet jaune tu te souviens ? Il comprit aussitôt. Il avait déjà lu dans quelques revues spécialisées, que l'on pouvait suivant certaines conditions expérimentales sortir de son corps. Il n'y croyait pas. Il pensait qu'il s'agissait d'une supercherie destinée à enrichir certains illuminés très clairvoyants ! Pourtant il fallait se rendre à l'évidence il ne rêvait pas. Il n'était plus devant son poste de télévision. - Bien, dit-elle, ici au pied de cette montagne nous allons essayer d'harmoniser nos énergies. Nous allons nous préparer à ce qu'il y a derrière. Il était de plus en plus sceptique. Elle le ressentait. Elle le craignait. Elle s'allongea et en quelques secondes son corps devint une boule orangée dont le centre variait sans cesse de couleurs. Il s'allongea et, simplement, animé par le seul désir de se relaxer, il se métamorphosa.

Il n'y avait plus que deux sphères, deux boules de feu, côte à côte. Ils s'élevèrent ensemble. Les petites boules changeaient sans cesse de couleur. Les deux petits arcs-en-ciel tournoyaient et montaient dans le ciel à la manière de ces feuilles d'automne poussées par le vent l'orage. Les deux petits nuages colorés passaient maintenant au-dessus de la montagne. Ils se posèrent de l'autre coté. Elle reprit d'abord une apparence humaine, lui ensuite.

Là il découvrit la vallée. Une immense vallée où l'on devinait au loin une forêt. À gauche, le lac, ou peut-être une mer, servait de miroir aux monts avoisinants. Pour la seule vue de ce spectacle, on eut donné tout, même la vie ! Ils restèrent un long moment à contempler ce paysage. Il les apaisait. Il leur donnait la sérénité. John comprenait maintenant certains mystiques. Certains écrits qu'il avait étudié lors de sa jeunesse, puis abandonné condamnant les auteurs. Maintenant il savait que jamais plus il ne verrait les choses comme avant. Il avait levé un voile sacré, défloré le mystère. Il savait, il voyait, il ressentait, il vibrait avec ce paysage. Une nouvelle vie commençait pour lui. Les horizons autrefois explorés redevenaient sauvages. C'était une nouvelle naissance. Il devrait tout redécouvrir, réapprendre.

Ils se remirent en route. Ils marchaient dans le luxe. Ils jouissaient de chaque chose, de chaque instant, de chaque pas. C'était donc cela le secret. Ce que chacun cherche sans oser l'avouer. Il avait trouvé. Une joie intense l'envahit ; il était heureux, ce bonheur présent lui suffisait. Rien de plus ne l'intéressait. Il n'attendait rien. Il profitait de cet instant. Doucement elle s'arrêta, s'assit et lui fit comprendre qu'elle voulait rester là pour contempler, admirer, profiter de ce charme magique que dégageait cette atmosphère. Il comprit sans même qu'elle eût à prononcer quoi que ce soit.

Il fit encore quelques pas, attiré par une étrange lueur. À côté de la forêt voisine, il vit une sorte d'image. Des masses de gens apparaissaient, puis disparaissaient. Il s'approcha davantage, ému, anxieux, intéressé. Lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques mètres, il s'aperçut avec stupeur que c'était une télévision. Sa télévision. En un instant, regardant autour de lui, il s'aperçut qu'il se trouvait dans son salon. Assis sur le canapé, il vit la télévision, la tapisserie altérée par les coups de soleil, la petite bibliothèque de sapin. Pas de doute possible, il était chez lui. Que s'était-il passé ? Avait-il simplement rêvé ?

x

John marchait sur le petit trottoir de la rue du coq. C'était la dernière rue de sa tournée. Cela faisait maintenant deux mois que cette histoire lui était arrivée, et de temps à autre, il y repensait. Il n'avait toujours pas réussi à savoir, s'il avait rêvé ou s'il s'agissait de tout autre chose, mystérieuse et passionnante, un univers à explorer. Il tira de sa sacoche le paquet de lettres de la rue et pénétrant dans la première cage d'escalier, il fit sa distribution.

S'apprêtant à sortir, il se rappela soudainement qu'il lui restait un paquet, un minuscule petit paquet qui se cachait dans les plis de son sac de cuir. Il le prit, et bien qu'il aurait pu se faufiler allègrement dans la boîte et qu'il ne s'agissait que d'un envoi ordinaire, il décida de le remettre à son destinataire.

Voyons dit-il à voix basse, Mademoiselle D. Lekalofec, 2e étage porte gauche. Tout en montant le vieil escalier de bois usé par la cire bon marché, il se demandait combien pouvait-il y avoir de prénoms féminins commençants par la lettre D. D comme Danièle ou D comme Dominique pensait-il, il s'amusait à les passer en revue dans sa tête Il arriva devant la porte. Il sonna. Une femme, la trentaine, aux cheveux noirs, le salua.

Madame Lekalofec ? je présume, fit John sûr de lui.
- Oui, répondit-elle avec un petit sourire malicieux.
- J'ai un petit paquet pour vous, mais ... il hésita. Il devait saisir sa chance maintenant. Après il sera trop tard. Elle aura fermé la porte. Elle sera retournée dans son quotidien, elle ne pensera plus à lui. Mais, reprit-il, de peur de vous paraître indiscret, votre prénom c'est bien Dominique ? Cela lui paraissait le plus probable, et il était sûr de lui.
Elle parut embarrassée. Elle eût un doute. Puis elle lui lança :
Je pensais que vous le saviez déjà ! Cela me déçoit de votre part John !
Elle le fixa un moment, droit dans yeux comme pour lui jeter un défi, puis fièrement elle dit : Je m'appelle Djerra.
Fin

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