Une visite insolite

 

L'autre jour, hier, enfin je ne sais plus exactement la date, il m'est arrivé une bien étrange histoire. C'était une journée superbe. Une journée divinement belle. Un ciel d'un bleu si pur. Un vent juste comme il faut ; enfin une journée où le péché, aurait été de ne pas en profiter. Ayant toujours à coeur de garder l'âme pure, je n'ai opposé aucune résistance à cette exigence. Profitons donc, me dis-je, mettons en veilleuse la routine de notre quotidien et savourons à plein cette journée radieuse.

Néanmoins, avant de plonger au coeur de ce plaisir, je pense préférable de faire en vitesse un brin de nettoyage. Comme les temps ne sont plus où de gentilles soubrettes exécutaient pour nous ces tâches ménagères, je saisis un plumeau et j'entreprends sur le champ un gracieux ballet. Un petit coup ici, puis un autre par là. Je range hâtivement quelques menus objets, je replace un coussin, j'ajuste un napperon. Oeillade aux alentours ; me voilà rassurée, il ne subsiste plus qu'un léger négligé. Tout me sied parfaitement. Les heures qui s'en viennent vont être, toutes entières, vouées à la détente.

La détente, bien sûr, ne peut se concevoir sans faire un plongeon au sein de quelques pages ? Sur quoi fixer mon choix ? Un roman, un peu de poésie, ou encore un quelconque magazine qui grâce à ses images ne requiert de vous, qu'un effort minime. Le cas présent étant, que pour l'effort il y a une tolérance zéro, c'est donc un magazine. Peu importe lequel, je choisis au hasard. Armée de lunettes, engin indispensable, d'un oreiller de plume pour chouchouter mon dos, je descends allègrement le petit colimaçon de fer qui mène au jardin.

Ce dernier a, je trouve, un charme indéniable, assez plaisant à l'oeil. Dans le fond, un petit potager regorgeant de légumes aux couleurs diverses.

Accrochés ça et là des pots, remplis de fleurs. Près d'un sapin immense qui, je l'ai décrété, n'aura jamais l'honneur de se voir accorder le titre de Noël, se trouve, comme en attente, une table. Elle est en compagnie de 4 petits fauteuils. Soit dit en passant, parlant de ces derniers, si on devait leur accorder une quelconque mention concernant leur confort, ils n'auraient à mon avis, pas plus qu'une cote C. Par contre, un peu plus loin, étendue de tout son long, dans toute sa superbe, une vénérable chaise faite de bois massif. À tous les points de vue, elle se mérite A+. Coussins moelleux, épais. Lorsqu'on s'y installe, on a le sentiment d'être sur un nuage. Il est bien évident que c'est vers ce siège-là que vont mes préférences.

Procédons maintenant à notre installation. Elle se fait sans problème. Surtout, ne pas omettre de donner au dossier, le bon ajustement. Précaution, si l'on veut de sa lecture, tirer les avantages. Ainsi fut fait. Je me sens confortable, j'ajuste sur mon nez l'indispensable outil et me mets à feuilleter ce fameux magazine. Là, je tombe en arrêt : Une triste histoire où il est question de soleil néfaste tenu pour responsable de tumeurs malignes. Je frisonne d'horreur. Ainsi, l'astre brillant, pour qui je l'avoue, j'ai un sérieux penchant, aurait à ce qu'on dit, une influence bien peu recommandable. Le point étant à mon avis, sérieux, il convient de faire un arrêt pour raisonner un peu. Mes neurones se réveillent. Je me mets à penser et même à réfléchir. Grand malheur me prend, car suite à cet effort, je me sens entraînée vers un léger sommeil. Je vous entends déjà me dire : "jusqu'à présent vraiment, il n'y a rien d'insolite dans ce banal récit" Je vous l'accorde, vous avez raison, je vous donne donc un point. Mais je sais que plus loin, je prendrais ma revanche. Je poursuis donc l'histoire.

Je suis donc assoupie. Soudain il me semble entendre une voix qui se pose à l'orée de l'oreille. Impossible, me dis-je, il n'y a ici, près de moi, pas l'ombre d'une personne. Mais la voix se fait plus insistante. Alors n'y tenant plus, je n'ai pas d'autre choix que de remonter mes paupières et de les accrocher à l'arcade sourcilière. Je n'en crois pas mes yeux. Devant moi, se tient dans un garde-à-vous digne d'un militaire un individu, grand, mince, sanglé dans un habit cintré fait d'un jaune lumière. Son visage caché par d'imposantes lunettes à la monture de fer, semble me regarder. Avec grande élégance, il se présente enfin et me dit : "mes hommages, Madame, Je suis l'Astre du jour, soleil pour les intimes." Je suis, vous le pensez, vraiment interloquée. Tellement que j'en perds toutes notions de la plus élémentaire civilité, qui aurait voulu, que je me présente et lui offre un siège.

Enfin, quelques minutes après, je retrouve mes esprits et lui offre à s'asseoir, et retrouvant d'un coup ma bonne éducation, je lui propose un verre. Je m'entends demander : "Monsieur Astre du jour, vous devez avoir chaud, désirez-vous un verre ?" La réponse ne se fait pas attendre : "quelle excellente idée. J'aimerais, si cela est possible un tequila sunrise ?" J'aurais dû m'en douter. Un moment de panique, point de tequila, En mon for intérieur, je me dis qu'un quelconque alcool fera aussi l'affaire. Je me lève et vais promptement préparer la commande. L'événement que je vis me fait tourner la tête. Je prépare à la hâte la fameuse boisson et revient vers mon hôte. Toujours les bonnes manières qui prennent le dessus : je dis : "je bois, Astre du jour, à votre bonne santé." Je n'avais pas de sitôt terminé qu'il se met à se plaindre et me confie sa peine. Voyez, me dit-il je suis très malheureux. Beaucoup de vos pairs me malmènent. Lorsque je m'absente pour quelques rares journées, ils se plaignent du manque de ma présence. Mais, quand je suis là, fidèle au rendez-vous, plein de chaleureuse bonne volonté et de sollicitude, ils disent que je suis facteur de cancer. Pas un jour ne se passe où quelqu'un ne trouve à redire sur mes activités. Et pourtant, imaginez un peu que serait votre terre, si je n'étais pas là. Vous seriez des congères. Croyez-moi, je crois pour ma part, que les fauteurs de troubles, ce sont tous ces gens-là, qui, sans respect de rien, polluent l'atmosphère. Et puis voyez encore, toutes ces crèmes et produits divers lancés sur le marché. Ils ont très certainement une grande importance pour plusieurs, leur permettant de grimper les échelons de l'échelle des profits. La gamme est étonnante, du numéro 1 cela va jusqu'à trente. C'est à n'y rien comprendre, alors que seulement quelques mesures prudentes suffiraient pour se mettre à l'abri, lorsqu'il m'arrive d'être un peu trop, comment dire, énergique. Il doit, à mon avis, y en avoir plus d'un à qui une certaine propagande basée sur la panique est des plus profitables. Pour ma part, je pense, que c'est le gros bon sens et une juste prudence qui devraient être mis en marché. Conscient, je le suppose, de la véhémence de son discours, il me fixe alors et me dit : "et vous qu'en pensez-vous ?" La question, c'est clair, demande une réponse.

Pour ma part, lui dis-je, je suis de votre avis. J'ai d'ailleurs toujours cru que, de chaque chose, il convient d'en faire un bon usage. Modération est un mot dont la résonance me sied bien et me plaît. Comme pour le consoler de sa mauvaise fortune, je lui signale qu'il n'est pas le seul à être de la sorte quelque peu malmené. Voyez, on parle de l'eau qui manquerait de fluor. Ou encore parlant de la pluie, on dit qu'elle serait acide. Si tel est le cas, ce n'est pas sur la pluie qu'il convient de jeter l'opprobre, mais bien plutôt sur toutes ces cheminées qui crachent au ciel leur fumée nocive. Ces dernières n'ont pas d'autre choix, que de trouver refuge au creux des nuages. Alors quand, ceux-ci gonflés à outrance, se laissent aller et se répandent, il est bien évident qu'ils rejettent vers nous le bon comme le mauvais. Nous sommes à un tournant. Le siècle, vous le savez comme moi, entre en agonie. Ce n'est pas chose aisée. Mais, je crois certainement que l'on s'en sortira. Mais, vous en conviendrez, le pire fléau n'est pas votre influence, que l'on dit à tort ou à raison néfaste et malveillante, mais bien plutôt le ravage, que fait cette insidieuse maladie, je veux dire le sida. Là le problème est majeur, il faut entrer en guerre et surtout la gagner.

Il est de mon avis, je le sens, je le sais. Voyant son verre vide, je lui en propose un autre. Il répond qu'il ne peut, qu'il aime comme moi le mot "modération" et que, de toute façon, il lui faut repartir. La lune, paraît-il, attend pour se montrer le nez qu'il soit, lui, dans les bras de Morphée.

Nous faisons nos adieux. Et comme, je l'ai dit, je connais et applique les règles de bienséance, je le raccompagne un petit bout de chemin. Un signe de la main et le voilà parti. Je reste un tantinet songeuse... Un sentiment étrange de ne plus savoir vraiment où je suis. Voyons me dis-je tout bas, reprends donc tes esprits. Une telle aventure ne peut, c'est évident, n'appartenir qu'au monde imaginaire. C'est cela que je clame haut et fort, mais tout au fond de ma tête, je n'en suis pas si sûre...

Marybé août 1996

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