Elle
de Margaux Chacon




Le corridor dans lequel Javier s’était engagé ne semblait pas avoir de fin. Mais lui continuait de courir comme si sa vie en dépendait, le souffle court et l’œil aux aguets. Il s’arrêta brutalement et jeta son regard gris perlé sur les feuilles qu’il tenait dans sa main crispée. Le nom de Javier Rodrigo y était inscrit en en-tête. En parcourant le reste de la page, le nom de la salle où il aurait dû se trouver en cet instant lui sauta de nouveau aux yeux : « Salle Francisco  Goya, cours de peinture. » Cette dernière, censée se trouver au deuxième étage de la prestigieuse Ecole des Arts de Madrid, restait néanmoins introuvable. Faute d’une autre solution, le jeune homme repartit donc arpenter le couloir pour la quatrième fois. Malgré ses jambes entraînées dans un fol élan d’empressement, il jeta néanmoins quelques instants plus tard, son attention sur une porte située à sa hauteur. Il fronça le nez, la main à quelques centimètres de l’écriteau situé sur cette dernière. Enfin ! Il y était. Il ne prit pas même le temps de mesurer le retard qu'il avait ; ni celui de reprendre sa respiration, que déjà, il tournait la poignée de métal. C’est avec fracas qu’il pénétra dans une immense salle blanche et lumineuse. Et c’est en moins d’une seconde qu’une cinquantaine de regards interdits se tourna vers son visage écarlate.

« Monsieur Rodrigo je présume ? »

Javier pivota lentement et orienta son regard vers la gauche. Des visages fixés sur lui, surpris. Puis vers la droite. D’autres visages, d’où émanait la même expression interloquée. Mais d’où venait donc cette voix ?

« Vous n’avez pas entendu ma question ? Seriez-vous sourd en plus d’être en retard ? »

Le jeune homme laissa la voix grave et masculine de son interlocuteur le guider. Ses mots, qui résonnaient encore dans la pièce comme un écho, l’invitèrent à pivoter pour immobiliser ses yeux au fond de la classe. Non, encore un peu plus vers la gauche. Derrière cette fille aux taches de rousseur, là. Voilà. L’homme devait faire une tête et demie de moins que Javier, ce dernier n’étant pourtant pas étonnement grand. Des cheveux longs, blancs, en bataille. Une moustache à l’identique. Une copie pour le moins amusante et grotesque du célèbre Einstein. Les prunelles des deux hommes se croisèrent alors. Ou plutôt s’entrechoquèrent. En une fraction de seconde, l’éclat de leurs yeux passa par la colère, l’indignation pour terminer sur une lueur de défi.

« Oui, c’est bien vous. On m’avait prévenu que vous étiez assez ... Difficile »

A ces mots, Javier sentit son pouls accélérer. Il réagit au quart de tour, comme à son habitude:

« Je ne suis PAS difficile.» rétorqua-il en insistant sur la négation.

« Ce sera à vous de me le prouver. Pour le moment dépêchez vous de m’ôter cet air hautain de votre visage de clown et allez vous asseoir. Tout de suite … »

Le jeune homme continua de le scruter de haut en bas. Il n’avait pas bougé, ni même essayé de contester les ordres de ce détestable et détesté professeur. Il le regardait juste. Profondément. Avec insolence. Bien décider à ne pas céder.

« ... Avant que je n’avertisse le directeur de la présence d’un (il hésita sur le mot) parasite qui pourrez bien ternir la réputation de notre école. »

Javier encaissa les paroles du vieil homme sans grande difficulté. Il avait l’habitude des insultes.

« Inutile de préciser que vous seriez renvoyé sur le champ. » déclara Einstein, un sourire narquois traversant ses lèvres trop minces.

Cette fois c’en était trop. Javier bondit de la marche où il se trouvait et traversa vivement la classe, sans prêter attention aux élèves qui le dévisageaient avec intérêt. Arrivé de l’autre côté, il se dressa bien droit devant Monsieur Blancado (c’est ainsi qu’il se nommait). Plusieurs minutes s’écoulèrent. La classe était silencieuse et chacun se demandait secrètement lequel des deux allait gagner cette bataille muette de regards assassins. Pendant ce temps, Javier réfléchissait. Ses parents, des pêcheurs, s’étaient saignés durant plusieurs années pour que leur fils puisse entrer à l’Ecole des Arts de Madrid. Il ne voulait pas les décevoir en se faisait renvoyer dès le premier jour de cours. Surtout pour une raison aussi stupide que celle-ci. C’est pour cette raison que le lien meurtrier se brisa. Javier avait perdu. Mais il s’en fichait. Il avait perdu cette bataille mais venait de remporter un combat ayant bien plus de valeur à ses yeux. Il revint donc sur ses pas et s'assit devant un pupitre bancal. Il se trouvait entre un grand brun au long nez et la fameuse fille aux taches de rousseur qu’il avait aperçue en entrant. Monsieur Blancado se racla la gorge : enfin. Le cours allait commencer et Javier ne put s’empêcher de se sourire à lui-même. Les choses sérieuses débutaient et il allait enfin pouvoir prouver à ce vieil imbécile qu’il n’était pas qu’insolent. Au fond, il le savait. Et tous ceux qui l’avaient vu faire le savaient aussi : il était habité par l’esprit des grands artistes. Ce n’était pas même un don. Non, c’était plus que ça. Javier en était convaincu.

Les semaines défilèrent à la vitesse de la lumière et Javier n’aurait jamais cru que le rythme serait aussi soutenu : ses journées duraient dix heures et les évaluations tombaient très fréquemment. Mais il suivait sans peine, même sans travailler ; son talent était largement suffisant. Tous ces professeurs le déclarait ouvertement désormais : il était doué, très doué. Et même si Monsieur Blancado refusait de l’admettre, il jalousait secrètement son brillant élève. Le jeune homme suivait les cours de peinture, sculpture, graphisme, histoire de l'art et avait pris l’atelier de poterie en option. Au fil des jours, il s’était lié d’amitié avec Pedro, le jeune homme brun assis à côté de lui lors de sa première leçon avec Monsieur Blancado, qui enseignait la peinture. Pedro venait de Murcia et appartenait à une famille aisée. Il avait une peau dorée, des yeux bleus et une chevelure bouclée blonde comme les blés. Contrairement à Javier, c’était le travail qui lui permettait de rester au sein de l’école. N’ayant pas de talent particulier, il était cependant très persévérant, ce qui ne manquait jamais de le récompenser. Javier avait tout de suite apprécié la compagnie du jeune homme, réconfortante dans cet établissement où il ne connaissait qu'une personne : le femme de ménage, une amie de sa tante de Barcelone.

Les journées étaient longues, quoique passionnantes. Banales, aussi. Elles semblaient toutes être la copie conforme de leurs antécédentes. Sauf qu’en pensant cela un matin de printemps, Javier ignorait encore que sa journée allait être différente de toutes celles qu’il avait vécues jusqu’à présent. Un pantalon enfilé, une tasse de café, un croissant et une douche plus tard, il tira une chaise dans la salle de sculpture et s’assit, Pedro toujours à ses côtés. Il regarda autour de lui avec satisfaction : la salle de sculpture était de loin celle qu'il préférait. Tout comme les autres, elle était peinte d'un blanc pur et immaculé. La lumière brisait dès le matin l'inquiétude de l'obscurité et apportait à la pièce cette paix si sereine et tant recherchée par les jeunes artistes. Apaisé, calme, Javier continuait l'analyse détaillée de sa « bulle » comme chaque vendredi matin. Mais non. Ce jour-là, ce vendredi -là ... Jamais plus il n'en vivrait de tel.

Il se serait mis au travail si elle n'avait pas capturé son regard en une fraction de seconde.

Il aurait saisi son croquis de la veille et y aurait fait des retouches si seulement son chemin, ses pupilles n'avaient pas croisé les siennes.

Trop tard. Elle l'avait pris dans son filet. Comme le pauvre passionné qu'il était. Comme bon nombre avant lui.

C'était comme si il n'y avait plus qu'elle. Plus que lui, plus qu'eux.

Elle était de ces femmes à la beauté si délicate qu'elle en devenait presque effrayante. Celles qui vous  captivent dès la première rencontre, avant même qu'elles aient pris conscience de votre existence. Elle fixait un point imaginaire par la fenêtre tandis que lui ne pouvait déjà plus la quitter des yeux. On fit tomber un vase non loin de lui, ce qui eu le bon effet de le réanimer. Car oui, cela n'avait duré que quelques instants certes, mais il avait alors eu l'impression de ne plus entendre ni sentir son cœur dans sa poitrine. A croire que durant toutes ces années, ce dernier ne battait que dans l'unique but de faire vivre son porteur jusqu'à cette rencontre bouleversante qui venait de le submerger … Javier se leva lentement de sa chaise, comme s'il avait peur qu'elle ne s'enfuit un peu trop vite en le voyant et se dirigea vers elle, fiévreux et tremblant. Il traversa la pièce, à demi recroquevillé, avançant prudemment un pied devant l'autre comme un prédateur approche sa proie. Sauf que pour la première fois, il savait. Que la proie, c'était lui. Lui, la grande gueule. Lui, le prétentieux séducteur, le jeune homme un peu trop fier. Et voilà que maintenant, il avait l'impression de revenir huit ans en arrière, à l'époque du collège, où les filles rimaient encore avec « inconnu », « découverte » et « mystère ». Car c'était ainsi : il ne la connaissait pas encore mais savait d'ores et déjà qu'il ne saurait pas s'y prendre avec la décontraction qu'il manifestait d'ordinaire avec toutes les autres. Cela faisait toute la différence. Parce qu'elle n'était pas comme toutes les autres.

Lorsqu'il arriva à une dizaine de pas d'elle, il eu la confirmation de ce qu'il présageais : jamais il n'avait vu de femme aussi pâle. Mais elle était si … Tellement … Captivante, envoûtante … C'était inexplicable. Il renonça très vite à lui associer un adjectif convenable car il n'en existait tout simplement pas. Il se permit l'euphémisme de dire qu'elle était exceptionnelle.

Autour de lui, tout semblait avoir disparu. Les éclats de voix, le raclement des chaises. Les autres. L'espace. Le temps. Il ignorait depuis combien de secondes, minutes il était là, debout, statique, à la dévorer béatement du regard. La belle était grande, très grande. Dans les un mètre quatre vingts, à vue d'œil. Les yeux de Javier s'arrachèrent à l'intensité des prunelles de la jeune femme et glissèrent ensuite le long de son corps harmonieux. Des hanches étroites, le ventre plat. Elle portait des vêtements estivaux : une jupe assez courte, légèrement déchirée au niveau de la cuisse, laissant découvrir une jambe lisse et d'une grâce infinie. Elle portait également un bustier moulant sa poitrine ferme, qui s'échouait délicatement sur sa taille en une multitude de volants. Ses pommettes étaient hautes et saillantes et  de longs cheveux raides lui tombaient jusqu'aux reins ; quant à ses yeux ensorceleurs, ils étaient taillés en une amande parfaite. Javier s'attarda enfin sur sa bouche : elle était pleine et parfaitement dessinée.  La jeune femme était indiscernable et il n'aurait su dire si elle souriait ou non. Elle était appuyé contre un mur, celui du fond, loin des yeux de tous. Sauf de ceux de Javier, terriblement envoûté.

Il sentit alors une main se poser sur son épaule et tressaillit. Tout se mit à tourner autour de lui, la bulle dans laquelle il s'était cloitré venait d'éclater et le monde réel reprit le dessus. Son visage pivota d'un quart et il reconnu la silhouette de Pedro derrière lui :

« Eh mon vieux, faut pas chômer ! Bon ok, t'es un p'tit prodige mais ça excuse rien ! Ponerio va pas t'lâcher si tu commences à t'l'a couler douce, alors fais gaffe mec ! »

Javier mit plusieurs instants à se réadapter à cette atmosphère, cette ambiance, cet univers qui lui plaisait tant il y a encore une heure. Mais tout lui paraissait désormais terne et sans saveur.

La mère du jeune homme avait pour habitude de dire que son fils voulait « toujours plus, toujours mieux, toujours plus fort. » Lui s'appropriait plutôt la fameuse métaphore d' « aller voir si l'herbe est plus verte ailleurs ». Et là, une émotion étrangère s'empara de lui. Il sût : il venait de découvrir la plus belle prairie du monde. Et Javier n'avait désormais plus qu'une envie, un unique désir, simple : y retourner le plus vite possible. Cela résonnait déjà à ses oreilles, à son cœur séquestré, comme un besoin presque vital.

Le soleil ne cessait de se lever et de se coucher tandis que le jeune prodige avait, aux yeux de tous, véritablement et incontestablement changé : il s'était adoucis, devenant de moins en moins impulsif au fil du temps qui courait. Le beau sourire qui était autrefois gravé sur son visage mais qui s'était, semblerait-il effacé ces dernières années, refit surface sur son visage en quelques semaines. Personne ne connaissait le motif de ce soudain élan d' euphorie, mais il est sûr que chacun s'en réjouissait. Il était plus aimable, plus serviable et pour bien des filles, encore plus beau et impénétrable que d'ordinaire.

Pendant que tout son entourage s'interrogeait, Javier lui ne perdait pas son temps. Il allait de plus en plus souvent dans la salle de sculpture, et, adossé à l'une des fenêtres, s'installait de façon à être en face de celle qui était devenue sa muse et véritable source d'inspiration artistique. Elle était très souvent là, manquant cependant quelques fois aux appels silencieux du cœur de son admirateur. Mais, même lors de ces absences, Javier restait dans la salle. Appuyé sur ses deux coudes, il fixait l'endroit où la belle se trouvait habituellement et essayait de reproduire ses courbes pleines de grâce dans l'immensité du vide.

C'était un secret lourd à porter. Cet amour platonique. Javier avait toujours été discret et ne se confiait jamais à personne sur ses aventures amoureuses bien qu'elles soient souvent nombreuses et sans grande importance. Mais ça ne le dérangeait pas le moins du monde, il était habitué et ne ressentait aucun besoin de dévoiler les ardeurs de son âme verbalement. Tout était toujours clair, il savait toujours ce qu'il voulait. Personne n'avait donc besoin de savoir ; personne, devant la mine renfrognée du jeune homme, n'osait d'ailleurs plus lui demander quelconque explication. Pas même son frère aîné, Julio, ni leurs pauvres pêcheurs de parents. Mais cette fois, c'était différent. Elle était différente. Cette fois, il avait envie de hurler, de clamer au monde entier ce poids qui lui pesait depuis maintenant plus de trois mois. Oui, il était totalement et irrévocablement amoureux de cette fille impénétrable. Et à qui il avait adressé des milliers de regards mais toujours pas le moindre mot. Il en avait assez. Pourquoi cette timidité ? De quoi avait-il peur ? Il ne trouvait pas de réponse à ses questions. Ou plutôt, refusait de s'avouer la vérité. Car oui, il était effrayé. Effrayé de penser un seul instant que peut être, pour la première fois de sa vie, une fille qu'il désirait ne veuille pas de lui.

Il était avec Pedro, c'était la pause du lundi midi. Ils déjeunaient tranquillement à la cafétéria. Tandis que Pedro dévorait son sandwich à l'omelette comme s'il n'avait pas mangé depuis des lustres, Javier, lui, ne touchait pas à son plateau.

« Tu n'as pas faim ?

⁃ Pas vraiment. Pas aujourd'hui. Je réfléchis.

⁃ Cha cherait bien la première fois, répondit son compagnon avec un sourire, la bouche pleine. D'habitude, tu peins ou tu déchines. Mais réfléchir, j't'ai jamais vu faire.

⁃ J'hésite.

⁃ A faire quoi ?

⁃ A t'en parler.

⁃ A me parler de quoi ?

⁃ Ben justement. J'hésite. Alors laisse moi réfléchir deux secondes.

⁃ Ok, ok.

Javier posa son menton dans ses mains et ce mit à regarder le plafond transparent de la cafétéria. Le soleil, éclatant, traversait les nuages blancs et leur donnait une couleur jaune pâle particulièrement apaisante. C'était une belle journée.

« On voit qu't'as pas l'habitude, c'est très cliché la fachon dont tu réfléchis mon vieux. On ch'croirait dans un film américain. Ou franchais. Tous des grands pencheurs cheux là … »

Javier esquissa un rapide sourire sans joie, et se replongea dans ses pensées. Il était vrai que Pedro, au cours des derniers mois, s'était montré très fidèle et avait été là à chaque fois que le jeune homme avait eu des ennuis, quitte à en avoir avec lui quand il le fallait. Alors, pourquoi ne pas lui faire confiance aujourd'hui ? Peut être était-ce seulement une question d'habitude ? Il fallait essayer. Javier savait que s'il commençait à parler, le reste viendrait tout seul.

Pedro s'essuya la bouche d'un revers de main et se mit à se balancer sur sa chaise d'avant en arrière. Javier le regardait s'agiter ainsi sans un mot et finit par murmurer :

« C'est bon.

⁃ Qu'est ce qui est bon ?

⁃ Je vais t'en parler.

⁃ Dis moi.

⁃ C'est pas facile.

⁃ Ça n'a pas l'air en effet.

⁃ Pose moi des questions.

⁃ Quoi ?

⁃ Pose moi des questions, se sera plus simple pour moi. S'il te plaît.

⁃ D'accord. Problèmes d'argent ?

⁃ Non.

⁃ Problèmes de famille ?

⁃ Non plus.

⁃ Sentimentaux ?

⁃ … Oui.

⁃ Mmmh. On ne se connait pas par cœur tous les deux, mais il y a une chose que je sais, que j'ai apprise de toi au fil des jours, c'est que t'aimes pas parler de ce que ressent ton cœur. T'aimes conserver ta part de mystère, et pas qu'avec les filles. Mais quand j'te vois agir, le réaction des autres face à ça, je me dis parfois que j'aimerai devenir pareil ! Regarde, en quelques mois, t'as dû sortir avec plus de filles que moi en deux ans !  termina-t-il avec un petit rire d'auto dérision. C'est quand même fou ! 

⁃ Détrompe toi, c'est pas forcément un cadeau. Ça dure jamais très longtemps. Mais là, tu t'éloignes du sujet.

⁃ Donc problèmes sentimentaux. Une … Nouvelle « proie » en vue peut être ?

⁃ Y'a un peu de ça. Mais c'est pas une proie. C'est …

Il y eut un silence. Court. Les deux jeunes hommes se regardaient. Aucun mot. Et pourtant le message passait. Pedro se redressa et dit, un sourire toujours gravé sur son visage jovial :

« C'est pas trop tôt, surtout.

⁃ De quoi tu parles ?

⁃ Tu croyais vraiment que t'allais rester comme ça toute ta vie ? A passer d'une fille à l'autre comme tu le faisait jusqu'à maintenant ? A n'éprouver rien d'autre qu'une simple et petite affection pour elles ? Tu croyais vraiment que ça allait durer ainsi et que t'allais jamais rencontrer une femme qui te donnerai envie d'oublier toutes celles que tu aurais eu avant elle ?

⁃ Euh … Ben … J'ai jamais trop réfléchi à …

⁃ Et bien t'aurais dû. Ça nous tombe dessus à tous, mon vieux. Même sur les Dom Juan comme toi. On s'prend ça dans la figure, et un matin on réalise et … Et ça nous fait peur, on arrive pas à gérer. C'est nouveau, on en parle à personne parce qu'on a la trouille de réaliser. Et parce qu'on a peur de mettre des mots dessus.

⁃ T'as sûrement raison.

⁃ Sûrement. Mais ça explique pas mal de choses alors.

⁃ Comment ça ?

⁃ Tu rayonnes.

⁃ Je rayonne ?

⁃ Oui bon sang ! Tu rayonnes. Au début de l'année, je ne te voyais sourire qu'en compagnie des filles avec qui t'étais. Pas vraiment au quotidien. Et là … Ça fait quelques mois que je vois ce sourire tout le temps. Il est gravé sur ton visage. Alors tu vois, ça explique beaucoup de choses. T'es amoureux, vieux !

⁃ Chuuut ! Ne dis pas ça voyons !

⁃ Où est le mal ? C'est sûrement l'un des plus beaux sentiments qu'Il ai pu inventer, à condition qu'Il existe, cela va de soi. Avoir l'impression d'être dans une bulle où tout va bien, où tout est beau … Que demander de plus ? J'aimerai revivre ça.

⁃ Ça t'est déjà arrivé ?

⁃ Tu parles de l'amour comme on parle d'une maladie. Alors que ça serait plutôt le vaccin. L'antidote au désespoir, aux idées noires, aux coups de blues qui nous prennent parfois. Pour moi, ça a duré deux ans. C'était beau, c'était bien, c'était long mais c'est fini. On est restés amis, on s'écrit de temps en temps. Au fond de moi, je sais qu'elle a toujours cette façon d'être encore là, au fond de mon cœur. De prendre juste un peu de place. Pas assez pour que j'en tombe amoureux à nouveau, mais juste assez pour ne pas l'oublier. Mais je pense pas que pour elle ... Elle s'est remis avec quelqu'un moins d'un mois après notre rupture. J'ignore toujours si c'était pour se consoler ou parce qu'elle le désirait vraiment lui … J'ai jamais osé lui demander. Mais quelques fois, je me dis que j'aurai dû lui donner encore plus de souvenirs. Pour qu'elle mette plus de temps à m'oublier. Autant de temps que moi.

⁃ C'est triste.

⁃ Oui. Les quelques mois qui ont suivi l'ont été. Je rêvais d'elle toutes les nuits, comme si tout était pareil, comme si on était encore ensemble et que j'allais la retrouver toute décoiffée le lendemain matin à mes côtés. Mais quand je me réveillais, que je tâtais la place à côté de moi et que je constatais que les draps étaient froids … Oui, c'était dur. Parce que je savais que désormais, un autre homme devait faire ce même geste chaque matin et que lui, contrairement à moi, pouvait la voir dormir à côté de lui. Je réalisais que ma chance avait tourné. Faut pas croire que c'est au moment-même où la fille te dit qu'elle part pour de bon que t'es le plus malheureux. Non. C'est au quotidien. Ces petits gestes que t'avais l'habitude de faire, les petites attentions qu'elle avait pour toi. La façon qu'elle avait de te sourire. Le parfum de sa bouche. Le regard pétillant de ses yeux. Et tout le reste. C'était devenu une habitude c'est vrai, alors je me  dis que j'ai pas assez savouré, que j'aurai dû tout faire pour me souvenir du nombre de fois où elle a passé sa main dans mes cheveux, où elle m'a dit qu'elle m'aimait. Mais c'est trop tard, on ne revient pas en arrière. On peut effacer le passé si on le désire, bien sûr. C'est juste une histoire de regrets, d'oubli et de désaveu. Mais je ne veux pas oublier. Parce que je pense que la vie est faite de passages et que malgré tout ce qui s'est passé, elle a été l'un des plus merveilleux.

Javier en était presque gêné. De nature plutôt bavarde, Pedro ne s'était néanmoins jamais confié à lui de cette façon. Et c'est ce qui l'encouragea à lui raconter sa propre histoire et à lui parler de cette fille qui gouvernait son âme depuis des semaines. Il commença, continua, encore, encore. Il ne fallait pas s'arrêter. Pedro comprendrait, il n'en doutait maintenant plus une seconde.

Javier parla pendant près d'un quart d'heure, Pedro à son écoute. Ce dernier ne l'interrompit pas une seule fois et se contentait, de temps à autre, de hocher la tête d'un air entendu. Lorsqu'il eût fini, il attrapa le grand verre d'eau posé sur son plateau et en but le contenu d'une traite. Il soupira de contentement et vit que Pedro le regardait pensivement.

« Tu devrais aller lui parler à cette fille.

⁃ Je ne peux pas.

⁃ Bien sûr que si. Ou alors c'est qu'elle ne te plaît pas tant que ça …

⁃ Le jeu du « je prêche le faux pour savoir le vrai », mon père l'utilise depuis longtemps et crois moi, ça ne prends plus sur moi, le prévint Javier avec un sourire.

⁃ Très bien. T'es amoureux. Peut être même que tu l'aimes. Mais ça ne résout rien. Ce n'est pas suffisant. Tu te vois passer le reste de l'année à seulement la regarder, à te dire que tu ne pourras jamais la toucher, ni l'embrasser ? Que tu ne pourras rien partager avec elle, ni les moments de joie, ni les moments où elle aura mal ? Tu arriverais à la regarder rire, vivre et pleurer sans toi ?

⁃ … Non. Mais il le faudrait. Il le faut. C'est trop compliqué.

⁃ C'est pas vrai. C'est simple. Et ça l'est tellement que tu préfères compliquer les choses plutôt que de te confronter à ce que tu ressens réellement.

⁃ Probablement.

⁃ Mais … Tu ne m'a toujours pas dit qui était cette fille, Javier.

⁃ Je ne peux pas te le dire.

⁃ Pourquoi ça ?

⁃ Je préfères te la montrer.

⁃ Maintenant ?

⁃ Tout de suite.

⁃ Alors allons-y. »

Javier et Pedro débarrassèrent leurs plateaux en vitesse et poussèrent les portes de la cafétéria. Ils traversèrent côte à côte le grand jardin blotti au centre de l'Ecole, passant devant des élèves cherchant l'inspiration entre les sapins ou simplement riant avec leurs camarades. Les deux jeunes hommes arrivèrent enfin dans le hall principal, et grimpèrent les escaliers menant au troisième étage, celui réservé aux cours de sculpture. Javier sentit sa respiration s'accélérer et son coeur s'emballer : ils approchaient de la salle. Il la voyait, là, toute petite d'abord. Chaque pas semblait durer une éternité, peut être même deux. Il distinguait maintenant le numéro de la salle, sa préférée, celle sans qui … Il n'osait y penser. 156. Pedro s'arrêta devant la salle et regarda la main tremblante de son ami se diriger avec perplexité vers la poignée de la porte. Elle se rapprochait centimètre par centimètre de son but, mais trop lentement au goût de Pedro.

« Alors tu l'ouvres cette porte ? »

Ces paroles firent sursauter Javier qui le regarda, surpris. Il inspira un grand coup, retint son souffle et appuya sur la poignée. La porte s'ouvrit et les deux compagnons entrèrent.

C'était un cours libre, donné bénévolement par un des professeurs, ils n'étaient donc pas obligés de justifier leur présence. Tandis que Pedro s'installait confortablement sur une chaise roulante, Javier examinait chaque recoin de cette pièce qu'il connaissait par coeur, mais qu'il semblait pourtant redécouvrir à chaque fois qu'il y entrait. Son coeur eut soudain un raté. Elle était là. Il savait qu'elle y serait, il n'en avait pas douté. Installée à sa place habituelle. Toujours aussi débordante de beauté et de grâce. C'était comme au premier jour, l'effet qu'elle lui faisait n'avait pas évolué d'un pouce. Il se mit à trembler de désir. De s'approcher un peu plus d'elle, de lui parler. De lui avouer qu'elle détenait son coeur depuis des mois et que son âme était sienne. Mais comme à chaque visite, il resta en retrait, se contentant simplement de la dévorer des yeux pour la centième fois au moins. Elle avait toujours ce sourire si doux. Ses lèvres restaient les plus sensuelles et les plus tentatrices qu'il eut jamais l'occasion d'admirer. Et ses yeux … Il aurait aimé s'approcher un peu plus. Pedro le contemplait depuis quelques minutes déjà. Il ne comprenait pas pourquoi son compagnon ne cherchait pas … Pourquoi il ne la cherchait pas. Et surtout pourquoi il semblait totalement omnibulé par …

« Hé mon vieux, réveille-toi un peu ! Tu risque de rater la femme de ta vie à regarder la statue d'Aphrodite de cette façon ! Je t'accorde que c'est l'une des plus réussies de l'Ecole et qu'elle est magnifique, mais tout de même ! »



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