Course poursuite
de Margaux Chacon




Tout autour d'eux était désert, mis à part quelques fourrés secs et roussis, éparpillés de part et d'autre du chemin principal, lui même brûlant et sinueux.
Pas la moindre brise dans l'air, pas le moindre signe de vie. Tout était silencieux hormis les battements saccadés de leurs cœurs qui donnaient la cadence à l'unisson, leur rappelant à chaque instant la chance qu'ils avaient d'être toujours de ce monde.
Cependant, ils continuaient d'avancer, essayant, peut-être en vain, d'échapper à ces monstres, ces meurtriers assoiffées de chair et de sang qui les pourchassaient depuis déjà plusieurs jours.
Leurs traqueurs étaient doués, très doués. Pour ainsi dire des guerriers plus que redoutables, rôdant sur eux comme des ombres sans maître.
Ces derniers avaient l'habitude des conditions extrêmes des lieux et connaissaient l'emplacement exact de chacun des rares coins d'eau. Ils savaient également tout des prédateurs les plus redoutables qui séjournaient dans cette savane désertique, et encaissaient facilement la chaleur insoutenable quasi quotidienne, caractéristique de cette partie reculée de la Terre.
Même lorsqu'ils n'entraient plus dans leur champ de vision, les poursuivants savaient exactement dans quelle direction leurs proies se dirigeaient, ce qui étaient un atout de taille pour ne pas perdre leur trace. Ils devaient être quatre, cinq au maximum a traquer sans rel‚che leur futur butin.
Les fugitifs, quant à eux, n'étaient que deux, le premier beaucoup plus vieux que le second. De peur ou d'affection, ils n'avançaient pas sans être étroitement collés l'un à l'autre.
Un jour, le plus jeune, par une série de coups d'œil profonds et appuyés, réussi à faire parvenir les doutes et les peurs qui le tenaillait à son aîné. Ce dernier lui rendit l'antipode de son regard, les yeux remplis d'espoir et de confiance en leur réussite. Ils ne parlèrent pas. Ils avaient une autre façon, bien à eux et tout aussi efficace de communiquer. Le grand fixait son cadet longuement et mit soudain fin à cet échange muet. Et c'était tout. Ils étaient repartis et le petit avait compris. Ils réussiraient. Ensemble.
Puis, une chose qui ne s'était pas produite depuis des semaines s'abattit en un éclair sur la brousse.
Il y eut d'abord une goutte, puis deux. Quelques instants plus tard, elles s'abattaient par milliers sur la terre aride qui parvenait, de justesse, à étouffer le clapotis léger de leur chute. Les particules aquatiques ainsi rassemblées créèrent de petites cavités qui devinrent vite de véritables mares d'eau boueuse et marron‚tre.
Les deux clandestins, conscients que cette soudaine averse ne faciliterait pas leur fuite, décidèrent alors de s'arrêter sous un des rares et maigres arbres se trouvant sur leur traversée.
La pluie se faisait de plus en plus violente au fil du temps qui courait, interminable.
Pendant tout ce temps, ils restèrent silencieux, chacun enfermé dans une prison de pensées meurtrières et tentant quelquefois de saisir celles de l'autre.
Les prédateurs se rapprochaient sans cesse, ils le savaient. Le plus âgé gardait néanmoins l'espoir que leur conduite serait identique à la leur et que leurs traqueurs s'arrêteraient également pour une halte de quelques heures.
Il tourna la tête vers son complice et s'aperçut qu'il somnolait déjà, sa poitrine se soulevant paisiblement au rythme régulier de ses inspirations. Il paraissait serein pour la première fois depuis que la traque avait débuté. L'autre ne le réveilla donc pas, de peur de gâcher l'un des rares moments de total bien-être du seul être qui comptait désormais à ses yeux, son jeune frère. Il contempla le petit de longues minutes durant et décrétant qu'une ou deux heures de sommeil s'imposaient, entreprit de fermer les yeux, ces yeux dans lesquels des images d'horreur, de sang et de peur semblaient gravés depuis plus d'une éternité.
Blotti contre son aîné, le souffle apaisé et quelques gouttes roulant sur son nez, le jeune rescapé plongea et se laissa engloutir dans l'océan débordant de ses plus noirs et intimes cauchemars…

Ils étaient attaqués. Leurs poursuivants avaient finalement rattrapé leur retard et ils étaient là, à les regarder dormir tels des fauves avides de vengeance. L'aîné des deux frères ouvrit l'œil à demi, réveillé par la fausse surdité des foulées de leurs assaillants. Ce qu'il vit alors lui glaça le sang : cinq paires de regards assassins rivés sur lui et son cadet. Cinq regards qui semblaient transpercer à la fois son ‚me et son cœur meurtri. Aucune issue. Aucune chance d'y échapper. Il en était sûr désormais, l'aube serait rouge et ils ne la verraient pas se lever.
La suite des évènements révéla qu'il se trompait néanmoins sur un point…
Son œil s'ouvrit alors brusquement et révéla au monde un iris vert encerclant une pupille sombre et dilatée de panique. Un geste, un réflexe de trop qui en actionna un autre, beaucoup plus meurtrier.
Il y eut un fracas, terrifiant, qui semblait s'être échappé d'une arme que le petit ne connaissait pas.
Il y eut un cri déchirant le voile d'un silence trop pesant, suivi d'une plainte, longue.
Des actes précipités, une autre fuite, celles des assassins.
Un gémissement.
Et puis plus rien.

Le rêve s'arrêta là, au grand soulagement de son concepteur qui venait de se relever d'un bond. Des gouttes d'eau ternes perlaient de sa tête blonde. Il jeta un rapide coup d'œil dans les environs, essayant d'analyser la cause du vacarme qui venait de le réveiller. Il ne vit rien mais sentit. Ce mélange de boue, de feuilles détrempés et… De rouille. Le jeune frère abaissa son regard. Un filet d'eau un peu trop rouge glissait tout à côté de lui, se mêlant bientôt aux autres, souillés.
Puis, ce fut comme une scène qu'on aurait répété des milliers de fois, un scénario auquel on s'était préparé depuis des lustres… Le petit leva son regard doré, redoutant déjà ce qu'il s'apprêtait à voir. Le millier de questions qui le submergeait fusait encore plus vite que les secondes qui semblaient . Il n'osait se précipiter, de peur que sa manœuvre n'empire la…
Il eut soudain un violent haut le cœur et resta figé, paralysé sur cette marée de sang qui gouttait lentement du torse de son frère. C'était donc… C'était bien plus réel qu'un simple cauchemar.
Une large ouverture écarlate était perceptible au niveau de la poitrine. Elle saignait sans jamais s'arrêter, tel une rivière parcourant une sanglante montagne. Il avait les yeux ouverts, brillants, vitreux. Il regardait son frère, trop choqué, trop hors de lui pour esquisser le moindre mouvement. Il lança un dernier regard à son cadet et alors, dans une expiration d'agonie, la vie arracha un ultime souffle au plus grand des deux frères. Le petit vint alors s'asseoir tout proche de son aîné, ahuri. Une infinie tristesse s'installa en lui, grandissant avec les minutes qui couraient sur le fil de sa jeune vie. Cette jeune vie qui débutait et s'achevait en même temps, une parcelle de lui disparue avec son frère.
Il aurait pût verser une larme, même plusieurs.
Car pleurer, dit-on, est un moyen d'évacuer son désespoir… Mais il n'en fit rien.
Pleurer, c'est bon pour les hommes.
Le petit poussa un cri, plus fort et plus touchant que tous ceux qu'il avait articulé jusqu'alors.
C'était un vrai rugissement de lion.



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