Cherchez l'erreur
de Margaux Chacon

Les idées se mélangent inlassablement dans sa tête. Mais aucune de correcte. Enfin disons, aucune qui vaille la peine qu'elle se levât de son lit cette nuit là, à une heure passée. Elle est allongée les jambes en tailleur, comme à son habitude. Souvent elle laisse entendre que c’est une excellente position pour relaxer son esprit. Et surtout pour trouver l’inspiration, mais cela, elle le tait. On n’aime pas beaucoup les écrivains dans sa famille, va savoir pourquoi… « Peut-être parce que dans la famille tous sont, contrairement à moi, des hommes et des femmes de chiffres et de calcul ? » s’était-elle dit à plusieurs reprises. Non, c’est ridicule. Et puis, elle avait arrêté d’y penser, décrétant qu’il y a parfois des questions qui n’ont nul besoin de trouver de réponse. Elle soupire de contentement. Pourquoi ? Aucune idée. 

Quand soudain, elle arrive, justement ! L’Idée. Celle avec un grand I, celle qu’elle attendait depuis l’aube de sa carrière d’écrivain. L’idée qui écarte toutes les autres. Comme un coup de mistral balayant les nuages d’un jour pluvieux. Sauf que la réalité est moins poétique. Plus brutale. La lampe, renversée, éteinte au pied du lit. Le réveil la rejoint quelques instants plus tard dans un «boum » fracassant. « Vite, vite, mon carnet, mon carnet ! Je vais perdre mon idée ! Mais où est ce maudit carnet, enfin ? ! » Elle tâtonne, elle tâtonne la belle. Ses mains, fines et habiles de leur art, fendent l’air en tous sens, chamboulent tout sur leur passage ; en vain ! Il n’est pas ici.

Elle s’élance hors de son lit avec empressement et file vers le bureau. Premier tiroir. Non. Le deuxième. Pas de carnet. Rien que des feuilles où chevauchent d’interminables lignes de notes. Qu’elle envoie voler à travers la pièce. La jeune femme s’agite quelques instants encore puis, se redressant, examine l’étendue des dégâts du haut de ses un mètre soixante seize : un vrai capharnaüm ! Et encore, toutes les lumières sont éteintes… Tans pis. Ca en valait le coup, finalement. Juste sous le pavé qu’elle venait de finir ; comme le coin d’un petit carnet rouge… Elle le saisit d’une main vive et s’assoit sur une des deux chaises en bois clair qui trônaient dans la chambre. Crac. On gratte une allumette. Douce lumière qui envahit d’un coup la pièce et transforme de simples formes en ombres effrayantes. Mais elle ne s’en aperçoit même pas. Excitation. Enthousiasme. Tout la submerge, si vite. Puis, un sourire. La plume glisse sur le papier et elle se sent revivre ; cela faisait tellement longtemps qu’elle n’avait pas trouvé l’inspiration ! Jamais elle ne tiendra jusqu’au petit matin. C’est décidé, elle commencera son récit dès ce soir, sur son vieil ordinateur, en pyjama rose et avec une bonne dose de caféine ! Une boule de poil vient se frotter tranquillement à sa jambe : Sushi son chat angora, la regarde, ses deux billes couleur océan noyées dans les yeux de sa maîtresse. Une caresse sur le dos. La tête. Des ronronnements qui lui rappellent un moteur diesel. Et, le regard rivé sur l’écran, elle commence son récit. Elle y passe la nuit entière, jetant de temps en temps des petits coups d’œil furtifs vers son calepin. Vers cinq heures et quart, elle inscrit le point final de son troisième chapitre. Elle se lève et se dirige vers les escaliers de la mezzanine. Tout en descendant, elle observe les cadres accrochés au mur, tout près d’elle. Une photo de mariage. Elle, une femme blonde, vingt-cinq ans tout au plus. Un large sourire éclaire son visage. Vêtue d’une longue robe blanche, elle se cramponne à son jeune mari. Lui est plutôt robuste, large d’épaules. Grand brun ténébreux d’une trentaine d’années. Bel homme. Le regard étincelant de bonheur. « C’était ce qu’il voulait bien laisser paraître ; mais après tout, les yeux ne sont pas le reflet du cœur ». C’est ce à quoi elle songe, tout en effleurant le cadre doré du bout des doigts. Elle regarde machinalement la gravure. «  Kelly & Steve REEVES, May 28th 1990 ». D’un coup, elle se sent vieille : 12 ans déjà … Elle se revoit là, jeune, belle, souriante. « On a qu’une seule jeunesse ». Et la sienne semble avoir filé à la vitesse de la lumière. Elle soupire, saute les deux marches qui restent et tourne la tête. Elle contemple le bébé habillé d’une petite salopette en toile, qui lui tire une langue si bien dessinée et lui sourit à travers une plaque de verre.

Kelly avance lentement dans le couloir pour ne pas le réveiller. La porte de la chambre grince un peu ; elle se faufile dans l’ouverture. Il est là, il dort, son bel Adam. Il porte en lui huit années de fraîcheur et de rires. Elle sourit à ce petit ange endormi, dont elle contemple le moindre détail. Son corps est mince, déjà élancé comme celui de son père. Ses cheveux châtains ont tellement poussé depuis l’été dernier ! Ils lui retombent presque sur le visage, cachant au monde des yeux verts malicieux d’une rare beauté. Son poitrail se soulève à la cadence de sa respiration lente et profonde. Une de ses mains est posée sur son ventre tandis que l’autre est au-dessus de sa tête. Une bouche pleine, des lèvres parfaitement dessinées ; comme celles de son père lorsqu’il était … Peu importe. Il n’est plus là, désormais. Elle referme la porte en douceur et va dans la cuisine. Se sert une énième tasse de café noir. Et doucement, sans bruit, comme le printemps cède à l’hiver, comme le vent court sur la prairie, comme la pluie s’abat sur le désert, elle pleure. Kelly se laisse glisser le long de la cuisinière et colle son visage embrouillé de larmes au sol. Cela fait trop longtemps qu’elle souffre de ce mal, ce mal dont elle se dit parfois qu’elle ne guérira jamais. Mal d’amour. Elle s’en veut, et les larmes qui perlent désormais sur ces joues sont celles de la rage. Pourquoi n’arrive-elle pas à oublier ? « Du temps » lui répétait-on le plus souvent. Il en faut. Mais elle, pense plutôt que son temps, elle le gaspille à espérer le retour d’un homme qui ne reviendra jamais. Alors, elle arrête de sangloter et s’assoit, seule, sur le carrelage de la cuisine. Puis se lève et prend une des tablettes de chocolat noir qu’elle garde loin des mains et des yeux de son fils, en haut d’un placard. Elle s’en coupe un carré, puis un autre et encore un jusqu’à ce qu’il n’y en ai plus. Elle pense alors au début de cette phrase de Federico Moccia, l’auteur du dernier livre qu’elle a lu : « Rien à faire, quand quelque chose te manque, il faut remplir le vide … » Elle regarde l’emballage vide et se sent moins coupable. Elle remonte les escaliers après avoir éteint toutes les lumières du rez-de-chaussée, et c’est là qu’elle se souvient de la fin de la citation … Celle qui compte. « … Même si quand il s’agit d’amour, rien ne suffit vraiment. » Elle s’effondre dans son lit tiède, remonte la couverture bleutée jusqu’à son menton et ferme les yeux. D’un coup, elle s’exclame : « Vous savez quel est le problème dans cette vie ? Il n’y a pas de place pour la douleur ! » Puis, reprenant son souffle, elle s’apaise quelques instants plus tard. Kelly s’endort alors pour aller voyager dans un monde parallèle au sien, mais où, elle le sait, ses problèmes ne la rattraperont jamais. Jamais vraiment.

[…] Steve Broke est allongé sur le sol, inconscient. Mort. Un mince filet de sang coule le long de sa gorge entrouverte. Ariana, sa récente conquête, entre dans la maison. Elle hurle à pleins poumons en courant à travers la maison en découvrant le corps. Elle s’évanouit près de la porte d’entrée. Les voisins, avertis par les cris désespérés de la jeune femme, se précipitent. Découvrent d’abord Ariana, puis son défunt amant. Ils appellent aussitôt la police. Dix minutes plus tard, deux voitures bleues et blanches arrivent devant le grand portail vert, suivi d’une ambulance. Une Mercedes se gare devant l’entrée un quart d’heure après. La portière de cette dernière s’ouvre et une silhouette s’en détache aussitôt. Un officier court dans sa direction. L’homme passe sous un réverbère et le petit auditoire rassemblé devant la demeure l’observe avec des yeux curieux. Il est grand, brun et une fine moustache court sur sa lèvre supérieure. Environ la trentaine. A priori, tout à fait banal. Mais non, de là. C’est Harvey. Le fameux Dave Harvey, le Hercule Poirot local ! L’officier s’approche de lui et tout en marchant, résume les faits :

« Un meurtre Commissaire. La mort remonte à plusieurs jours. La victime s’appelait apparemment Steve Broke, c’était un homme assez... Aisé, dira-t-on. Ce ne serait pas étonnant qu’on lui découvre plusieurs ennemis, si vous voyez ce que je veux dire…

-       Je vois très bien … Continuez.

-        C’est sa petite amie qui l’a trouvé, Ariana Muller ; elle a crié et s’est évanouie. On pense que M. Broke a été tué à l’aide d’un tournevis ; l’arme à été retrouvée près du cadavre.

-       Un tournevis… Intéressant, très intéressant. Une arme de femme.

-       On dénombre jusqu’à présent huit coups au niveau de la gorge et un vers le cœur, beaucoup plus profond.

-       Sûrement le premier coup… Et celui qui l’a achevé.

Ils sont dans le salon désormais, le cadavre à quelques centimètres de leurs pieds. Harvey le regarde minutieusement, étudiant avec un œil avisé chaque parcelle du corps de la victime. Il se relève au bout d’un long moment, lorsqu’il décrète en avoir assez vu, et déclare d’une voix claire et sonore :

«  Messieurs, emportez- moi ce corps. Il s’agit bien d’un meurtre, l’enquête est ouverte. »

A ces mots, deux brancardiers hissent avec précaution le corps sur la civière, sortent de la maison et installent le défunt dans l’ambulance. Les portières claquent et ils démarrent dans la nuit, en route vers un endroit où le corps de ce pauvre homme démuni de toute vie ne verra  jamais plus la lumière. »

Pourquoi avait-elle utilisé le prénom de son mari dans son histoire ? De plus, pour désigner un personnage déjà mort ! Elle se plaît à se dire que c’est pour mieux faire le deuil de sa disparition … Décidément, cette  certitude la poursuivra toujours. C’était un mauvais choix de plus qu’elle avait fait en l’épousant. Encore un, dans cette vie qui dès la naissance, ne lui avait pas fait de cadeau. Mais cela, c’est une autre histoire.

Adam est déjà à l’école, elle l’a déposé dans le bus scolaire il y a moins d’une heure. Elle est seule. Comme toujours. Comme elle a toujours été. Kelly contemple son ordinateur quelques instants encore. Ses mains sont rouges, l’écran, sérieusement endommagé. En son centre une large fissure, entourée d’éclats de verre. Comme si on lui avait donné un violent coup de poing… Inspirer, expirer. Se calmer. Kelly relève la tête, le regard vide. A l’aide d’un mouchoir, elle essuie une main droite en sang. Son maquillage dégouline le long de son visage pourtant gracieux, et ce, malgré les trente sept années qu’elle laisse derrière elle. Elle se pose alors cette question, la plus difficile… Pourquoi ne s’en remet-elle  pas ? Et alors, comme souvent, lui vient la réponse la plus simple : parce qu’elle l’aime encore. Encore et toujours. Elle s’essuie le nez d’un vif revers de main. Pourquoi, au fur et à mesure que son écrit avance, se pose-t-elle de plus en plus de questions ? … Va savoir. Des «pourquoi », il y en a tellement. Après tout, il n’avait pas été très clair en partant avec sa grosse valise bleue. « Tahiti … Voyage d’affaires … Rentre dans trois ou quatre jours … Bisou a Adam … » Les seuls mots qui lui reviennent à l’esprit. Ses derniers pour elle. Puis le vide. Depuis, elle erre comme une âme en peine dans ce monde qui ne semble plus vouloir d’elle. Et dont, au fond, elle ne veut pas non plus.

On sonne à la porte. Kelly se dirige vers l’entrée d’une démarche nonchalante et tourne la poignée. C’est Harry, son voisin d’en face. Un homme charmant et ce, dans tous les sens du terme : grand blond aux yeux bleu outremer, la quarantaine. Une version plus âgée de Brad Pitt, se dit-elle en voyant le large sourire qu’il lui tend.

« Kelly ma chère, je t’ai apporté des pains au chocolat ! J’espère que tu n’as pas déjeuné ? …

-       Non, non. C’est très gentil. Mais je t’en prie, entre. »

En toute modestie, elle doit bien admettre que Harry lui tourne autour depuis quelques mois, ce dont elle n’est pas peu fière ! Alors pourquoi n’a-t-elle jamais accepté aucune de ses nombreuses invitations ? Encore et toujours la même chose … Steve. Steve et ses baisers. Steve le matin au réveil. Steve nouant le nœud de sa cravate jaune canari, celle qu’elle déteste. Steve et le rêve fou qu’il revienne un jour. Pour autant qu’elle ai besoin d’un rêve ; la réalité refait toujours surface, à un moment ou à un autre. C’est ce qu’elle se dit et jamais elle n’aurait pu deviner à ce moment-là, à quel point elle avait raison…

« Que dirais-tu de m’accompagner demain après-midi à l’inauguration de la nouvelle bibliothèque qui va ouvrir à Manchester ? Il paraît qu’elle est immense, mille mètres carré, et c’est l’occasion de dégoter enfin ce bouquin que tu cherches avec tant d'acharnement ! Il serait peu probable qu’il n’y soit pas ! »

Harry avait l’air absolument prêt à tout pour faire sortir Kelly de son cocon… Elle pourrait lui en être reconnaissante. Non. A la place, elle lui en veut. C’est comme ça. Mais… C’est vrai qu’il est charmant.

« Je ne sais pas Harry… Je vais y réfléchir, je te tiens au courant d’ici le début d’après-midi.

-       J’attends ton accord alors » lui lança-il avec un clin d’œil en ouvrant la porte d’entrée. 

Il n’a pour simple réponse qu’un début de sourire. Il claque doucement la porte et Kelly remonte à l’étage. Elle se dresse sur la pointe des pieds, à la hauteur de sa fenêtre circulaire et regarde Harry regagner son logis. S’installe à ce moment là une nouvelle lueur dans ses yeux. Une foule de sentiments l’engloutit toute entière, comme une vague mourant sur un château de sable. Comme une fois à la mer, avec Adam.

Elle coince son ordinateur sous son bras, glisse une veste sur ses épaules et redescend prestement. Sa décision est prise : elle ira déposer son outil de travail chez le réparateur et qui sait … Sûrement passera-t-elle chez Harry avec la réponse qu’il espère tant ? Alors, pour la première fois depuis bien longtemps, Kelly sourit. Vraiment.

Car quand le cœur a décidé, il n’y a plus rien à attendre…

« - Alors ? Les suspects ?

-       Et bien, nous avons trois candidats potentiels, Commissaire. Peut-être plus. Il y a d’abord Ariana Muller, sa compagne. Elle n’a aucun alibi et elle et la victime étaient apparemment inséparables.

-       Oui… D’accord… Continuez.

-       Suspect n°2, Henri Grinwich. Rival de Monsieur Broke, il a toujours jalousé son supérieur. Ils se connaissent depuis l’université et d’après plusieurs amis communs, Henri a toujours voulu obtenir le poste de directeur de Starbuck, poste qu’occupait la victime depuis maintenant quatorze ans. Elle était également son créateur. Parti de rien, voilà Monsieur Broke riche et célèbre. De quoi attirer la jalousie de beaucoup…

-       Oui oui, bien sûr.

-       Suspect n°3 et le dernier que nous ayons en vue. Nous ne savons pas comment elle s’appelle malheureusement. C’était … La maîtresse de Monsieur Broke. Il avait plusieurs photos d’elle dans son portefeuille. Avant de vivre à Tahiti, il se trouve que la victime a d’abord séjourné durant de nombreuses années sur le continent européen …

-       D’où vous vient cette idée ? demanda Harvey avec un haussement de sourcil. 

-       Et bien, j’ai moi-même vécu en Europe et je vous certifie qu’une des photos à été prise dans un pays anglo-saxon.

-       … Nous devons retrouver cette femme. A tout prix.

-       Bien Commissaire. J’envoie deux de mes hommes sur place, pour entamer les recherches.

-       Non, j’irai.

-       Vous ?

-       Oui, moi. Avec trois de mes hommes.

-       Mais Commissaire, nous avons besoin de vous ici ! Cela peut prendre des mois entiers ! Et si nous ne parvenions pas à la retrouver ?

-       Nous y arriverons. J’y arriverai. J’y arrive toujours. »

Elle roule. Encore. Encore. La vraie ville est à une vingtaine de kilomètres, un quart d’heure en Chevrolet, tout au plus. Soudain, une goutte, plus deux. Une fine pluie s’écrase lentement sur le pare-brise. Et l’averse. Kelly ouvre la vitre embuée et passe la tête au dehors. Il n’y a personne sur la route, comme toujours. Elle conduit d’une main, doucement. Elle lève les yeux vers le ciel. Quel étrange dégradé… Du gris, du blanc, du noir et pourtant, il fait si clair… Le timide soleil fait ressortir les contours du brouillard, comme elle aime. Alors elle se sent légère, comme transportée. Plus légère qu’un nuage, encore. Ses cheveux sont maintenant trempés, des perles de pluie glissent lentement sur ses joues, au gré des formes de son visage. Elle tire la langue pour en recevoir davantage, puis sourit de nouveau. Une grande enfant pourrait-­on dire... Non. C’est une adulte, depuis trop longtemps. Le point commun entre ces deux âges ? A un moment ou à un autre de la vie, chacun a envie d’être l’autre. « J’aimerai tellement revenir à cette belle époque, celle où les ennuis ne faisaient pas partie de ma vie … » Elle chassa cette idée. Elle ne voulait pas y penser. Pas maintenant. Seule. Indépendante. Les seuls mots qui lui vinrent à l’esprit et résonnèrent dans sa tête, semblables à un écho. Pour la première fois depuis le départ de Steve, elle s’étonna de voir les choses sous un nouvel angle, beaucoup plus beau. Elle se mit à rire alors, sans aucune raison valable. Parce qu’elle est comme ça. Elle est heureuse, juste heureuse de pouvoir savourer seule cette petite, splendide et sauvage liberté qui s’offre à elle. 

Il est dans les alentours de dix heures et demi quand elle arrive chez le réparateur.

« Oh mon Dieu ! s’exclame l’homme chargé de l’accueil du magasin.

-       C’est grave Doc’ ?

-       Mais qu’avez-vous fait à ce pauvre ordinateur ? !

-       Hum … Panne d’inspiration ? grimaça-elle.

-       Vous n’êtes en tout cas pas la première … Ah les écrivains, tous les mêmes ! ajouta-il avec un clin d’œil entendu.

-       Vous pensez pouvoir y arriver ?

-       Oh oui, j’y arriverai. Mais ça va vous coûter cher ma petite dame…

-       Peu importe le prix. Réparez-le c’est tout ce que je veux, et au plus vite. Quand pourrais-je venir le récupérer ?

-       Je pense qu’il sera prêt dans deux jours. J’en ferai une priorité. Votre nom ?

-        …

-       Euh … Madame ?

-       Appelez-moi Kelly.

-       Comme vous voudrez, dit-il en notant le prénom sur son agenda.

-       A dans deux jours alors ! Au revoir.

-       Au revoir Kelly. »

Et elle part en claquant la porte derrière son ombre. Elle reprend la route immédiatement et quand elle aperçoit enfin les bâtisses de sa ville natale il est un peu plus de onze heures et quart. Kelly sort de la voiture et se dirige vers sa porte, les clés à la main. Elle fait soudain volte-face. La maison de Harry … Elle se l’est promis.

Driiing ! Toc, toc.

« Oui, oui, j’arrive ! »

Elle entend des pas précipités dans ce qui semble être un escalier. Soudain la porte s’ouvre et là, une tête dans l’encablure. Il a les cheveux mouillés et une cravate pas encore nouée autour du cou ; jaune canari, horrible. « Mais qu’est ce qu’ils ont tous avec les cravates jaunes canari ?! »

« Oh Kelly, c’est toi ! Je ne t’attendais pas de si bonne heure. Tu veux entrer ?

-       Non, merci. Je dois rentrer, j’ai une tonne de choses à faire… Je suis juste venue pour te dire que …

-       Oui ?

-       Je viens avec toi. Demain, je veux dire.

-       Ah oui, la bibliothèque ! s’exclama-il, feignant la surprise.

-       Il y a un problème ?

-       Non, non, aucun ! Je suis justement très content que tu m’accompagnes !

-       Je serai heureuse d’y aller.

-       On dit demain vers … Une heure et demie ? Ca te va ? Je viendrais te chercher en voiture.

-       Harry, tu habites à moins de quarante mètres de chez moi. Je peux très bien …

-       Non, non, j’insiste ! S’il te plaît, laisse moi te montrer mon côté romantique, continua-il avec un sourire mystérieux.

-       Entendu. Mais là, je dois vraiment y aller ! On se voit demain. » dit-elle, partant déjà.

Elle se ravise subitement, revient sur ses pas. Elle s’arrête à la hauteur de Harry, le regarde. Et soudain, sans qu’il s’y attende, elle se dresse sur la pointe de ses baskets violettes et dépose un rapide baiser sur sa joue, avant de repartir de plus belle.

Kelly est devant chez elle, Harry resté sur le perron de sa porte.

« Ah au fait Harry ! Je sais que tu es romantique mais je t’en prie, demain ne viens pas avec des fleurs ! En cette saison, je suis allergique au pollen ! »

Il reste là, debout, il ne bouge pas tandis qu’il entend la porte de sa belle voisine claquer. Il reste là, à se frotter la joue et à se murmurer « Oui, oui bien sûr, pas de fleurs. ». Après quelques instants , Harry regarde sa main et sourit. A lui-même, à ce rendez-vous qui l’attend demain, à son but enfin atteint, à ce baiser… Si léger. Une bouffée de bonheur et d’excitation l’inonde alors et il claque la porte à son tour.

Elle n’a marché que peu de temps et pourtant, elle est déjà essoufflée. Les dégâts de l’âge, sans aucun doute. Quelle horreur. Kelly envoie voler son manteau sur le canapé crème du salon, son sac sur le comptoir de la cuisine. Elle appuie sans même s’en rendre compte sur le bouton du répondeur téléphonique. Habitude.

« Vous avez un nouveau message reçu aujourd’hui à onze heures vingt sept. »

Elle regarde sa montre. Onze heures trente huit. Onze minutes. Biip ! 

« Madame euh … Kelly. Oui, c’est Hank, vous savez le réparateur … Vous venez de déposer un … Ordinateur portable chez nous … Et bien voilà je vous appelle parce que … Oh je suis tellement désolé Madame Kelly … Mon assistant a emprunté votre ordinateur dès que vous avez passé la porte … C’est un expert … 15 ans qu’il est dans le métier … Mais je ne sais pas ce qu’il lui est arrivé … Il devait se sentir mal … Il a apparemment fait une fausse manipulation … J’avoue que je n’ai pas bien saisi ce qu’il me disait tellement il était affolé … Je suis tellement désolé … Nous sommes tellement désolés … On a tout fait mais pas un seul moyen de … Oh ! Tous vos fichiers ont disparu Madame Kelly … On ne sait pas ou ni comment mais ils sont irrécupérables … Nous avons tout essayé, en catastrophe, mais rien n’y fait … J’espère sincèrement que vos n’aviez pas de choses importantes … Encore désolé Kelly … Nous vous rembourserons largement et je peux vous jurer que … »

Elle ne peut en entendre davantage. Soudain, c’est comme si tout s’éloignait. Si loin, si loin … Comme si le bruit des voitures et des oiseaux s’atténuait pour ne devenir qu’un murmure. Comme si le décor l’avalait toute entière, comme si le sol se dérobait sous ses pieds. Comme si tout n’avait plus aucune valeur. Et d’un seul coup, tout s’éclaircit. Le vase en cristal, dernier cadeau de Steve, vole à travers la pièce comme un avion prêt à se cracher. Il va alors s’écraser dans un fracas indescriptible, sur le mur jaune du salon. Des dizaines de morceaux de verre retombent au sol avec un bruit, presque sourd. Elle s’avance, les mains tremblantes. Les particules sont si proches les unes des autres que l’on dirait qu’elles ont été disposées ainsi intentionnellement. Mais non. Kelly se penche à peine, assez pour voir une jeune femme blonde, essoufflée, les cheveux en bataille et les joues rougies par l’émotion, lui renvoyer un regard écarquillé. Triste. Perdu. Absent. Comme si toute trace d’espoir n’avait jamais effleuré ses prunelles innocentes. Pitoyable. Alors elle se presse vers la cuisine, tel un robot, prend la pelle, le balai dans une des armoires et retourne au living room. Là, elle ramasse les éclats de verre avec attention. Trop d’attention pour paraître naturelle. Elle n’est pas là. Pas vraiment. Il n’y a que son corps. Son esprit est dans un autre monde. Kelly laisse tomber ce qu’elle tient entre les mains. Sa pelle remplie se vide à nouveau et déverse une pluie de lumière transparente, multicolore grâce aux minces rayons du soleil qui se glissent d’entre les volets roulants. Elle monte les marches de l’escalier, toujours de sa démarche mécanique, de plus en plus affligée. Ce ne peut pas être vrai. Son lit est proche, maintenant. Elle s’y laisse tomber lourdement, démunie de toute force. Elle pleure en silence, des larmes traçant chacune leur route sur les arrondis de ses joues creuses. Ce ne peut pas être vrai. Elle commence à somnoler, secouée de temps à autre d’un ou deux sanglots. Elle ferme ses paupières, un mouchoir dans une main et un rêve de moins dans l’autre.

Une moto démarre sous la fenêtre de Kelly et continue sa route, traversant la rue en pétaradant. Elle se réveille en sursaut. Il lui semble que cela ne fait que quelques minutes qu’elle s’est assoupie … Et pourtant. Sur le réveil. Dix sept heures vingt et une. Elle commença à s’affoler : Adam ! L’école ! Quel jour est-on ? Ah oui, Mardi. Il est chez sa grand-mère, Jane. On se détend … Puis, elle repense à l’heure. Pourquoi s’est-elle endormie ?… Jamais elle ne dort pendant la journée d’habitude … Qu’est ce qui a bien pu … Et là, elle se rappelle. Le message sur le répondeur, l’ordinateur, les fichiers effacés, le vase en mille morceaux, ses larmes. Et elle n’hésite pas une seconde. Kelly dévale les escaliers à toutes jambes, entraînée dans le vide par une main invisible qui la pousse à se dépêcher. Toujours plus … « Le magasin ferme à dix huit heures, et il me faut une quinzaine de minutes pour aller jusque là-bas … Je peux arriver avant, avec un peu de chance. » Elle sort comme une furie de la maison, saute dans la voiture , met la clef sur le contact et démarre en trombe, ses pneus crissant sur la chaussée. Et elle roule. Encore et encore. Le temps lui paraît s’écouler à une vitesse infiniment lente et cette impression qu’elle a, de s’éloigner un peu plus de son but à chaque instant, la poursuit tel un vautour pourchassant sa proie. Vraiment désagréable. Mais elle continue, inlassablement. Plus vite, plus loin. 100km/h. 120. 140. Trop vite. Comme le camion qui transporte ces deux pauvres routards ivres morts. Et morts de rire. Pourquoi ? Parce qu’ils voyagent en sens inverse. La plaisanterie est finie, on arrête de rire. Kelly est ailleurs, eux sont dans le monde merveilleux où séjournent les alcooliques dans leur genre, les soirs de semaine, après une rude journée. Ca fait trois personnes rêveuses de trop sur Terre à cet instant. Mais tôt ou tard, le monde réel refait surface. Ce soir-là, il décide de les épargner, mais pas totalement. Parce que le monde réel est cruel. Elle, a à peine le temps de relever la tête et les deux hommes, de la baisser. Trop tard, le choc est inévitable. Kelly. Une douleur aiguë dans la jambe droite. Un coup brutal sur le crâne. Une lumière blanche. Puis plus rien. Le vide. L’infini.

Kelly ouvre un œil. Puis deux. Il y a du monde autour d’elle. Beaucoup trop. Mais … Où est-elle ? Tout est flou. Les murs, les meubles, sont vêtus de blanc. Comme les femmes qui s’affairent autour d’elle et courent dans tous les sens … L’hôpital ? Mais … Où est Adam ? Depuis combien de temps est-elle ici ? « Foutu mal de crâne ! » On lui prend soudain la main. Un homme. Un bel homme. Qui n’a pas l’air de savoir s’il doit rire ou pleurer.

« Kelly … Oh, Kelly ! Tu es enfin réveillée ! Les médecins n’y croyaient plus … Un tel accident, on y survit rarement … Les deux autres s’en sont sortis ces enfoirés, on va leur coller un procès au …

-       Harry ?

-       Oui, oui, c’est Harry, lui répondit-il, retrouvant son calme habituel.

-       Mais … Adam …

-       Il va bien, il va bien … Il ne devrait plus tarder d’ailleurs. Sa grand-mère et lui viennent te voir tous les jours, tu sais. Il s’inquiète beaucoup pour toi comme tu t’en doutes mais il va être le plus heureux des petits hommes en te voyant réveillée !

-       Oui, oui … Mais … C’est étrange, je ne me rappelle de rien.

-       Tu as eu un accident. Un camion. Il y avait deux hommes, soûls, qui conduisaient en sens inverse. Mais tu roulais vite, toi aussi. Qu’est ce qui t’avais mise dans un état pareil ? D’après les radars, tu étais à plus de 140km/h ! …

-       Je … Je … C’était il y a combien de temps ?

-       Hum … Un mois et demi. »

Un mois et demi … Tant que ca ! Quelle horreur.

«  Kelly … Ce n’est peut-être pas le bon moment pour parler de ça mais … Enfin, où allais-tu comme ça ? Pourquoi est ce que tu roulais à une telle allure ? Tu étais en colère ? Tu sais que tu peux tout me dire … »

Elle ne répondit pas tout de suite, essayant de se remémorer les événements. Et dans le bon ordre, tant qu’à faire. Mais … Par où commencer ? Elle décide d’aller droit à l’essentiel.

« Je venais de recevoir un message de mon réparateur à qui j’avais apporté mon ordinateur dans l’après midi. C’était juste avant de passer chez toi, d’ailleurs. Et donc, j’ai reçu ce message et je me suis mise dans un état pas possible. Je suis désolée si je t’ai inquiété, Harry …

- Tu n’as pas à t’excuser. Mais que disait le message alors ?

-       Il … Le réparateur avait fait une fausse manipulation et … Il … Il a effacé ma nouvelle, voilà.

-       Ta nouvelle ?

-       Oui, ma nouvelle, répondit-elle, un soupçon d’agacement dans la voix.

-       Je ne savais pas que tu écrivais.

-       Et bien, j’écris. Depuis toujours. Cette nouvelle était l’incarnation de l’idée la plus magnifique que j’ai jamais eu … Et la voilà envolée, évaporée, disparue dans la nature et irrécupérable ! »

Elle crie les derniers mots. Une infirmière accoure, et l’informe de la visite du docteur dans quelques minutes.

« Ne t’énerve pas Kelly … Tu la réécriras, tu …

-       Mais tu ne comprends pas ! Elle était parfaite ! Je ne peux pas réécrire tout ça, et même si j’y arrivais, je n’en serais pas satisfaite, je le sais. C’est toujours comme ça. »

Les larmes lui montèrent instantanément aux yeux. A fleur de peau … Décidément bien trop sensible.

« Peut-être. Mais ce n’est pas une raison pour ce mettre dans un tel état ! Ta vie passe avant une simple nouvelle, aussi géniale soit-elle, tu ne crois pas ? Penses à Adam, pense à ton fils !

-       Oui, je sais, je sais. Mais c’était la chance de ma vie … Je … »

Ses derniers mots s’étouffent dans un sanglot. Harry la regarde et, prit d’un soudain élan de tendresse, l’entoure de ses grands bras. Lui murmure des paroles rassurantes à l’oreille :

« Ne t’inquiète pas … Je vais veiller sur toi désormais … Je vais m’occuper de toi et d’Adam, aussi … Ne t’inquiète pas, arrête de pleurer … »

On entend soudain un bruit dans le couloir. Ou plutôt une exclamation. Précipitée. Une voix grave, masculine probablement.

« Laissez-moi la voir, je vous dis ! »

L’infirmière présente dans la chambre de Kelly sort précipitamment. On cogne à la porte. Elle l’ouvre et entraîne le visiteur dans le couloir, lui barrant le passage de son bras mince.

« Vous ne pouvez pas la voir maintenant. Elle se réveille à peine. Laissez-lui …

-       Je ne lui laisserais rien du tout, c’est urgent vous dis-je. »

Et d’un coup, un silence. Kelly et Harry échangent un regard interloqué. Le silence se prolonge. Kelly tend le coup et aperçoit l’infirmière qui lui tourne le dos. Elle est immobile, comme figée par quelque chose qu’elle aurait vu … Ou qu’on lui aurait montré. Et là, ni Harry ni Kelly ne comprennent pourquoi, mais l’infirmière se dégage de l’encablure de la porte et laisse entrer le mystérieux visiteur dans la salle. Harry ne le reconnaît pas. Seule Kelly le peut. Elle ne l’identifie pas tout de suite mais au fur et à mesure qu’il se rapproche, la vérité lui saute à la gorge. Oh mon Dieu. Elle est soudainement prise de vertiges, son estomac se noue et son sang se glace. Un long frisson coule le long de son échine. C’est exactement comme ça qu’elle l’avait imaginé … Mais ce ne peut pas être lui. Il ne peut pas être REEL. Il lui sourit. Un sourire fourbe. Il sait qu’elle sait. Toujours ce silence ; lourd de sens. Et soudain …

« Je crois que nous avons beaucoup de choses à nous dire … N’est ce pas Kelly ? »

Son sourire s’élargit de plus en plus à la vue du malaise de la malade. Kelly se sent de plus en plus faible. Sa vision se trouble de nouveau … Mais ses pensées sont toujours aussi claires. Et soudain, contre toute attente, un sourire anime ses lèvres. Harry, lui, effectue des vas et viens perplexes entre Kelly et l’inconnu. Il s'attarde sur ce dernier et le détaille de la tête aux pieds. Trentenaire à première vue. Il est grand. Un manteau noir qui lui descend jusqu’à mi—mollet. Un chapeau. Silhouette athlétique. Brun. Ah ! Et une fine moustache court sur sa lèvre supérieure. On dirait un flic …

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