Mon hier
de Marcos Winocur


Il était une fois un monde sans petit écran. Vous voulez dire sans télé et sans ordinateur ? Ma foi, oui, lorsque la réalité virtuelle était une histoire de science-fiction, de même que les clones. C'était une époque où les gens lisaient. Que lisaient-ils ? Un livre, les gens lisaient des romans, écoutaient la radio et recréaient l'image des personnages, aucun besoin d'écran. Et ensuite, ils regardaient dehors et ils inventaient. Qu'inventaient-ils ? Des histoires sur les gens qui passaient sous leurs fenêtres. Des commérages, voulez-vous dire ? Non, les gens inventaient des histoires sur les gens, et ces histoires on les racontait ensuite aux enfants. Une sorte de littérature domestique : ce monsieur qui marche là-bas dans la rue, avec sa longue barbe blanche, c'est Marcos l'Enchanteur, et une nuit lorsque tout le monde dormait, une nuit toute noire... Oh… ! Je ne te crois pas. C'était comme ça, ceux qui allaient par les rues avaient hâte d'arriver chez eux pour se mettre en poste derrière les fenêtres, pour passer de la catégorie d'inventés à celle d'inventeurs ; puis les inventeurs enfilaient leurs manteaux et s'en allaient déambuler sous les fenêtres, heureux d'être à leur tour inventés.

Vous pouviez aussi bien être un personnage, Roméo ou Juliette, et vivre leurs aventures ; tout en étant à la fois l'auteur de l'histoire, et refaire la trame, car à vrai dire vous n'aviez jamais été satisfait du dénouement final : la mort de Roméo et Juliette.

Un livre se lisait avec amour et ensuite on lui octroyait une place dans la bibliothèque, ce qui équivalait à reconnaître qu'il était bien vivant : on reviendrait toujours à lui, il y aura toujours quelque chose de nouveau à découvrir dans ses pages ; reste ici, tu es ici chez toi, mon cher livre. Quoi d'autre ? Figurez-vous, les gens demeuraient silencieux pendant de longs instants, se demandant, comme Gauguin dans l'une de ses toiles. D'où venons-nous ? Où allons-nous ? Qui sommes-nous ? Sachant que ces questions n'ont pas de réponse, c'était un délice que de perdre ainsi son temps.

Tout était bonheur, ou presque : de temps en temps, un doute vous assaillait : et si le livre amoureusement lu et amoureusement hébergé dans la bibliothèque, auquel on reviendrait toujours, si jamais ce livre s'intitulait Mein Kampf, dont l'auteur, mon contemporain, était l'un des protagonistes de l'hier et s'appelait Adolf Hitler ?
Fin

Le corps, cet inutile
Marcos Winocur

Avec l'hier, l'enfance, âge des grandes décisions... Oh ! devenir écrivain, compter parmi les élus ! Que fallait-il pour cela ? Des promenades solitaires pour trouver l'inspiration, du style au moment de rédiger, demeurer des heures penché sur la machine à écrire. Et le pain quotidien ? L'argent arriverait tout seul, comme par-dessus le marché, telle une juste récompense ; et s'il n'arrivait pas, qu'importe : vive la bohème !

C'est ainsi qu'il y a des dizaines d'années, je m'imaginais l'avenir, persuadé que j'étais le seul à caresser de tels projets... alors que bien des camarades de ma génération se prenaient déjà pour de petits Pablo Neruda en culottes courtes ; c'est pourquoi la concurrence était alors moindre, mais serait plus forte d'ici quelques années. Ouvrir un petit magasin eût été, en fin de compte, une meilleure idée que d'écrire des livres ; une modeste boutique où, sans risque de faillite, j'eusse pu attendre sans surprise la vieillesse et la mort.

Mais il n'en fut pas ainsi ; et dans la droite ligne de cette décision, j'en vins à considérer mon corps avec dédain, finissant par haïr cette moitié de moi-même, tandis que je rendais culte à l'esprit, source de prestige. Qu'est-ce donc que le corps ? Un étranger qui s'interpose entre moi et moi ; et qui, loin de se borner à obéir, a ses propres exigences, des exigences tout à fait ridicules, comme la gymnastique.

Voilà pourquoi mes bras sont maigres comme des triques. Je mène une vie sédentaire ; le sport, pas question. Je dois faire de la gymnastique, priorité absolue pour ma santé, mais cette seule idée me fatigue. Quelques minutes de gymnastique suffisent à me dégoûter à jamais d'une telle activité ; pris d'horribles douleurs musculaires, me voilà assailli par toutes sortes d'exigences qui viennent me distraire : fringale, envie de pisser, vertiges...

Ou bien c'est à ce moment-là précisément que me viennent à l'esprit les idées les plus brillantes de ma vie, et je cours les écrire avant qu'elles ne s'effacent de ma mémoire, abandonnant ainsi la gymnastique... Je peux résister à tout, sauf précisément à cette impulsion, même si je finis invariablement par me rendre compte que les éclairs de génie s'éteignent au moment même où je parviens à mon bureau.

Il n'y a rien de plus absurde que la gymnastique. Lorsque je soulève une chaise et la transporte à l'autre bout de la pièce pour m'asseoir à côté de la table, l'effort physique vise à un objectif utile, du moins à ce qu'il semble ; ce qui, soit dit en passant, justifie encore plus pleinement l'acte antérieur de fabrication de la chaise. Mais la gymnastique est une activité sans autre fin que le corps lui-même, et comme je l'ai déjà dit, le corps, cet inutile, est profondément méprisable en tant que matière qui n'a pas été capable de se sublimer.

Les gens qui s'adonnent aux aérobics suscitent en moi une profonde tristesse. Ah ! s'ils savaient combien je souhaite me débarrasser de mon corps, comme d'un chapeau que l'on enlève pour le laisser accroché quelque part ; c'est peut-être là le seul côté positif de la mort... "or, je suis fatigué d'être un homme", écrivit Neruda. Et que signifie être un homme ? C'est devoir porter le corps jusqu'au dernier jour, voilà ce qui me fatigue : lui donner à manger à tout instant, l'emmener faire pipi et caca, le laver, lui couper les ongles, le soigner s'il tombe malade, l'habiller, le débarrasser de ses crottes de nez, le regarder dans la glace pour voir comme il est élégant ou comme il est tout ridé, le faire monter sur la bascule pour contrôler son ventre, et comme si ce n'était pas encore suffisant, lui faire faire de la gymnastique et lui brosser les dents. Autant de futilités auxquelles nous sommes astreints, tandis que la vie s'en va...
Fin

J'ai remporté un non-prix
Marcos Winocur

Et me voilà, lisant et écrivant : lire des livres, écrire pour publier des livres, une frénésie qui s'est amplifiée au fil des années. Sitôt que j'avais écrit une dizaine de lignes, je courais chez le rédacteur en chef des suppléments littéraires. J'écrivais deux cents pages, et je courais frapper à la porte des maisons d'édition. Ai-je jamais été publié ? Si, mais cela était bien loin de justifier une telle dépense d'énergie. Il me prenait également de participer aux joutes littéraires où, invariablement, je remportais un non-prix. Y avait-il un concours lancé par les producteurs d'olives en saumure, j'y allais de mon grain de sel. Ou par le conseil municipal de la ville espagnole de Dos Soles, sous les auspices de l'ordre des Quatre Chevaliers Noirs, et je m'empressais d'expédier un roman tragique ou des poèmes chantant l'indifférence... Invariablement, j'enrichissais mon curriculum négatif.

Et s'il s'agissait d'un concours organisé dans la capitale mexicaine, il ne me restait plus qu'à récupérer les exemplaires du texte non primé. Rien de plus traumatisant que d'aller chercher le cadavre ; tant pis, je ne pouvais quand même pas laisser traîner ces chefs-d'œuvre... c'était s'exposer à ce qu'un petit malin me plagie. Je me rappelle une de ces expériences. De nouveau, le jury avait décidé à l'unanimité de ne pas m'accorder de prix, ni à moi, ni aux quatre-vingt-quatre autres participants. C'est plus ou moins en ces termes que j'exposai la situation à la dame qui, fort aimablement, me reçut à la maison d'édition qui avait lancé le concours. J'étais un non-lauréat s'efforçant de manifester sa non-dépression.

- Je vous félicite de votre optimisme, commenta la dame.

Voulait-elle dire "de votre bonne humeur" ? Cela n'avait guère d'importance. Quelques instants plus tôt, l'appelant au téléphone pour me donner rendez-vous, elle m'avait déclaré :

- Il n'est pas impossible que je vous demande de me donner un petit coup de main, parce que les manuscrits sont en désordre, et comme nous les avons tous lus…

Le commentaire me fit sursauter ; il était totalement déplacé ; sans compter que je ne lui demandais rien, c'était l'évidence même : on ne saurait émettre un verdict sans avoir lu les œuvres. Excusatio non petita, accusatio manifesta… pour en avoir le cœur net, je courus vers ma bibliothèque ; le Manuel freudien à l'usage des écoles maternelles avait la réponse toute prête : "Si une personne du sexe féminin se justifie sans qu'on ne lui ait rien demandé et si elle est en bigoudis de bon matin, il y a sans aucun doute anguille sous roche".

Mon coup de fil, je l'avais passé de bon matin ! Mais comment cette dame pouvait-elle être en bigoudis à son travail ? Peu importe... À la maison d'édition, aimable comme d'habitude, elle me conduisit à la "salle de lecture", où mes manuscrits étaient étalés par terre, à côté de ceux des autres non-lauréats. Je devais lui donner un petit coup de main pour les retrouver... À quatre pattes, je finis par les dénicher.

Nous retournâmes au bureau de la dame pour procéder à la restitution en bonne et due forme. Ayant déjà rangé mes exemplaires dans ma serviette, j'étais en train de prendre congé de la dame, celle-ci faisait de même par un nous vous remercions de votre participation, lorsqu'il me sembla la voir ranger précipitamment un petit flacon dans un tiroir. Ah ! mais bien sûr, le correcteur... ou le vernis à ongles ? La curiosité me poussa à jeter un coup d'œil furtif dans le tiroir... Ce que je vis, étaient-ce bien des bigoudis, un tiroir rempli de bigoudis ?

Je reçus le coup de grâce en révisant les exemplaires récupérés : entièrement vierges ! Un pouvoir surnaturel avait réalisé un véritable tour de force : le jury était parvenu à les lire sans en ouvrir les pages, sans même les toucher. Miracle qui m'a bouleversé au point de me pousser à écrire ces lignes.

- Non, rectifie ma fille cadette. C'est la rage...
Fin

Sommaire