Vertiges sur la Canebière
de Marc B.



Marseille, son vieux port, sa Cannebière, sa bouillabaisse, …
A l'ombre de ces images pour touriste se tourne le film d'une vie quotidienne. Des jeunes, une ville, des rencontres amoureuses. Mais, alors que tout semble devenir idyllique, un drame se noue dans une ville qui devient mystérieuse.

-1-

Le soleil parvenait à chasser les derniers nuages. Après quelques heures de pluie, la chaleur printanière délogeait la rare humidité de la ville. La mer reprenait son rythme paisible. Notre Dame de la Garde veillait paisiblement sur les toits de Marseille.
La rue reprenait son chant d'éternel été. Les conversations allaient bon train sur la saison touristique encore balbutiante. Les bateaux animaient le vieux port, les odeurs des cuisines envahissaient les chaussées. la foule grouillante des trottoirs rythmait la cité aux multiples idiomes. Chacun reprenait ses habituelles occupations. Près de la Cannebière, on finissait une visite d'intronisation.
— Et voici enfin votre bureau. Ici, les dossiers en attente; et, là, l'indispensable outil de nos jours.
— Un ordinateur. N'ayez crainte, je connais ce genre d'animal.
Le visage du vieux notaire s'animait d'un grand sourire. La dignité des vieux papiers de succession restait de marbre. Il s'autorisa cependant un léger balancement du buste pour signifier son agréable surprise devant tant de savoirs dans tant de jeune beauté. Chloé pressentait ce type de personnage. Elle avait mené les négociations avec un strict tailleur de ville; un de ceux étiqueté tribunal et bureaux de grandes compagnies. Elle connaissait la rigueur exigée dans sa nouvelle profession. Seule une bague aux multiples reflets soulignait sa féminité. Un léger mascara soulignait le bronzage naturel. Elle souriait par son visage éclatant de jeunesse. Le vieux notaire gardait une réserve professionnelle.
— On m'a dit que vous étiez experte en la matière.
— J'étais analyste programmeur avant d'entamer mon cursus en droit.
— Ah.
— N'ayez aucune crainte. Je ne fais pas une allergie au papier!
Et les deux de sourire. L'instant de crainte mutuelle semblait dépassé. Elle devrait encore faire des efforts pour s'intégrer, mais elle n'avait pas encore d'ennemi déclaré dans la place. Il sortit en lui promettant de venir en cas de problème. Elle installa rapidement ses affaires avant de faire un rapide tour d'horizon des dossiers en souffrance. On frappa à sa porte.
— Oui ???
Un autre homme en costume strict apparut dans l'encadrement. Plus jeune que le premier. Il avait l'élégance des universités britanniques et la sombre discrétion d'un vieil archiviste.
— Alors, cette première journée ?
— Je m'y fais. En tout cas, merci pour votre confiance.
— Vous ne me devez rien. J'avais besoin d'une collaboratrice, et vous avez passé tous les entretiens avec succès.
Elle ne releva pas. La réputation de cette étude dépassait l'image donnée par son véritable patron. Elle voulait persévérer dans la première image parvenue à imposer;
— Je souhaiterais avoir un peu plus d'éléments sur cette famille.
Il s'approcha du bureau. L'odeur de son parfum commençait à remplir la pièce. Une véritable technicienne; il ne s'était pas trompé dans son choix.
— Oui, triste histoire. Nadine pourra vous sortir l'ensemble du dossier.
— C'est un gros client?
— Disons que nous suivons ses intérêts avec attention. Mais là n'est pas la question dans l'immédiat.
— Une autre priorité ?
— Par vraiment. Je veux que vous preniez un peu de temps avant de vous attaquer aux dossiers.
— Pardon ?
— Pas de zèle ! Enfin, pas le premier jour. Vous venez tout juste d'intégrer l'équipe. Prenez d'abord quelques repères, installez vous dans les locaux.
Il disait cela avec un sourire rayonnant. Elle sentait là comme une invitation à prendre possession de la pièce lambrissé. Il lui offrait le décor d'une nouvelle vie qu'elle avait recherché pendant ces dernières semaines. Elle n'osait croire à tant de chances. Elle craignait un quelconque piège et voulait encore donner un signe de sa volonté de travail.
— Mais, je ...
— Il n'y a pas de mais. Chaque dossier nécessite sang froid et clairvoyance. Or, on est toujours fébrile le premier jour. Sortez, profitez plutôt du début de l'été.
— Ah !
— Rassurez vous, ce n'est pas dans mes habitudes. Seuls les nouveaux ont accès à ce traitement de faveur. Ainsi, une après-midi de congé aux frais de la maison !
— Dans ces conditions.
Elle rangea très rapidement quelques affaires dans son porte document. Un dernier nuage passait au dessus du vieux port lorsqu'elle franchissait la lourde porte de chêne de l'immeuble. Après toutes ces années, le claquement sec résonne encore aux oreilles. Même si lesouffle de la mer conserve encore le même chant, si le boulevard frétille encore à l'heure de le pause ensoleillée, il reste cette porte de chène. C'était l'accès aux mystères de ces bureaux où l'ombre appelle le vieux papier soigneusement archivé.

-2-

La brasserie dominait le quai des Belges de ses vitres. On pouvait y observer la continuelle danse des mâts sous la houle. Chloé sirotait un jus d'orange à l'ombre des odeurs de bouillabaisse des terrasses alentours. Elle attendait Thierry. Ce simple nom, l'éclairait des mille feux de la mer toute proche. Elle se sentait Sirène avec son Ulysse. Le monde merveilleux de la ville ouvrait toutes ses portes. Aujourd'hui, premier jour au bureau. Dans quelques semaines, elle aurait son propre appartement. Son petit nid secret; pour elle et pour Thierry. Il pourra laisser sans crainte une chemise sur un cintre, s'étendre à côté d'elle sur le canapé, regarder le frémissement du dernier rayon de soleil sur les vagues de la méditerranée Le début de leur vie, en somme...
— Et, là!
— C'est qu'elle fait la fière, maintenant !
— Pense donc; un chéri, un boulot de rêve...
— Pour résumer, le bonheur.
Chloé releva la tête. Deux filles étaient postées en face d'elle. Elle leur sourit en désignant les chaises libres. Elle releva la mèche avant d'ajouter
— Et en plus, mon patron m'offre une après midi de vacances en guise de cadeau de bienvenu.
— Ca, c'est le bouquet!
— Il connaît la nouvelle, Thierry ?
— Quelle nouvelle ?
Un jeune garçon venait de faire son apparition dans la brasserie. Il s'approcha des trois filles. Il arborait le sourire éclatant d'un jeune premier dans le rôle d'une grande production. Elle lui sourit, dévoilant pour lui seul l'étincelle de son regard.
— Alors, quelle nouvelle ?
Chloé revint sur terre. Elle raconta en quelques mots le succès de sa première journée, et du petit cadeau de bienvenu.
— Et, il est comment ce grand patron au coeur d'or,
— Mince, athlétique et stylé;
— Bref, il a tout pour lui.
Elle contempla son visage halé de marin. Ses yeux rayonnaient encore plus fort que le soleil à son zénith. Elle l'attira contre sa joue.
— Il est peut être tout cela, mais il n'est pas toi.
Thierry embrassa longuement son front mêlé de cheveux épars.
— Il se fait tard, joyeuse compagnie.
— Tu pars déjà?
— Je dois préparer le bateau pour demain matin. Au revoir, tout le monde !
Il quitta la grande salle les épaules en avant. Les deux autres filles s'approchèrent un petit peu plus de la table de Chloé. Aurore osa s'aventurer après quelques secondes de silence collectif.
— Il est tout cela, ton nouveau patron ?
— Oui, enfin presque...
— Allez, raconte!
Après quelques minutes de bavardage, les trois filles se levèrent pour envahir le cour Saint Féréol et les boutiques de mode. On allait passer le lendemain dans les calanques du Frioul. Elles rivalisaient d'ingéniosité pour surprendre leurs conquêtes. Quelques vitrines alléchantes inhibèrent les derniers scrupules. Les premiers touristes étaient déjà sur la place, elles se faufilèrent parmi les échoppes de souvenirs pour se glisser en direction des devantures connues des habituées.
Pour chaque essayage, elle gardait une pensée vers Thierry. Elle n'avait pas voulu le provoquer, elle n'aimait pas le voir partir fâché. Elle finit par trouver un ensemble pour leur escapade dans la calanque. Elle ne voulait pas le montrer aux deux autres; à chacun ses petits secrets. Elles sortirent enfin du magasin dans un éclat de dentelle. Le groupe des lionnes continuait sa chasse dans la grande artère commerçante.
— Bonsoir, mademoiselle.
Le groupe s'arrêta. Chloé sourit à l'homme qui venait de les apostropher.
— Bonsoir, monsieur. Vous nous prenez en flagrant délit.
— Je n'en dirais pas un mot aux messieurs qui en auront la faveur.
Il s'éloigna en faisant un petit signe de convenance. Anaïs et Aurore n'avaient toujours pas dit un seul mot.
— Alors? Vous êtes transformées en statues de sel?
— C'était qui, lui ?
— Mon nouveau patron.
Il fallut encore quelques minutes pour que la tribu ne reparte à l'assaut de nouvelles conquêtes. Une bijouterie allait les attirer lorsqu'elle reconnut la silhouette de son père.
— Et j'allais oublier !
Aurore et Anaïs la regardèrent sans véritablement comprendre de quoi il en retournait.
— Oui, je suis obligée de vous laisser.
— Ah, ce Thierry; quel chanceux!
— Mais non, idiote! Je dois rentrer chez moi. Je vous expliquerai demain.

-3-

Les annonces se succédaient régulièrement. Ils étaient assis tous les trois dans l'aérogare, espérant que le vol en provenance du Caire n'aurait pas de retard.
— Et c'est qui, ce cousin oublié?
— Naïs, je te l'ai déjà répété. C'est un parent de ma grand mère. Il vient pour assister à un colloque ou je ne sais plus trop quoi. C'est juste l'affaire de quelques jours; une semaine tout au plus.
Chloé écoutait d'une oreille distraite. Elle ne leur avait pas encore réellement entretenu de ses propres projets. Il fallait les préparer à son prochain départ.
— Mais tu le connaissais, toi?
— J'ai certainement dû le voir une fois ou deux en photos. Pourquoi?
— Comme ça; pour rien.
Elle sursauta. Le ton de sa mère ne correspondait pas à un réel "pour rien". Il fallait réellement les prévenir de ce futur qui se rappprochait de plus en plus rapidement. Et Thierry qu'elle n'avait réussi à contacter depuis l'épisode de la brasserie!
L'image du couple familial venait à point nommé. Elle se sentait héritière d'une longue lignée; celui qui n'était pas retourné au "pays". Pas mauvais, comme argument pour plus tard. Elle pouvait leur présenter son marin, tout comme son père était entré dans la famille. Il était maçon, elle secrétaire d'un chirurgien. Même si l'époque avait évolué, elle se sentait bien plus sereine avec Thierry qu'avec nul autre homme anciennement rencontré. Tant pis pour les autres!
Les passages sortaient de l'avion en file indienne. Elle n'avait pas entendu l'annonce; ses parents attendaient au-garde-à-vous près de la porte. Ils étaient fébriles, comme s'ils devaient enfin rencontrer un messie. Elle n'osait croire à une mise en scène de leur part.
— Là! Je suis sûr que c'est bien lui.
— Tu crois?
— Puisque je te dis que je l'ai déjà vu en photo!
Un grand jeune homme s'avançait dans le hall. Sa mère s'approcha et lui serra le bras. Chloé tendit le cou en avant. Sa première sensation semblait se confirmer: trop d'excitation pour un lointain cousin; beaucoup de familiarité en peu de temps. Son père lui fit de petits signes avec la main. Ensemble, ils semblaient glisser sur le sol de l'aérogare. Les présentations furent rapidement menées. Il était élégant, dans son costume antracite. Il donnait l'image du traditionnel professeur charmant un parterre d'étudiants. Il sentait l'orient et ses multiples parfums; l'encens de celui qui reste certain de son fait. Il se pencha vers eux, dans un ton de confidence.
— Je tiens à vous remercier pour votre accueil.
— Mais non!
— C'est tout naturel!
C'était à qui en ferait le plus pour se rendre agréable. Le trajet du retour était constamment rythmé de ces salamalecs. Elle était bercée entre l'autoroute et la voix suave de son nouveau cousin venu en sauveur. Ses vêtements dégageaient encore cette odeur enivrante de cuir et de musc. Elle se retrouvait encore dans un univers d'intérieur chaleureux. La douceur du soir venait lancer les derniers rayons du soleil vers son oasis. Elle se sentait terriblement seule, à l'instant où tout le monde s'agitait autour d'elle. Elle voulait la seule chaleur de Thierry; pas de cet inconnu qu'on voulait lui imposer.
— Chloé, peux-tu préparer du thé?
Elle se retrouva dans la cuisine. Leurs voix traversaient la vieille cloison. Elle devinait le ton de la conversation. Elle se sentait complètement stupide. Elle aurait dû leur parler de Thierry depuis longtemps. Elle préservait ses instants de solitude, pour mieux se retrouver avec lui. Elle avait son regard en elle. La douceur océane de ce corps qu'elle caressait du bout des lèvres. Elle se glissait tout contre son torse, elle goûtait à la bise du pont de son navire. Elle gardait la bague qu'il lui avait offert comme une caresse par une nuit de pleine lune au milieu de la mer. Leur île secrète du bonheur. Machinalement, elle caressait sa bague. Peu de promesses, tant d'instants sans fin. La chaleur de ses bras, la douceur de son torse, et son regard infini. Elle aimait promener ses doigts dans sa chevelure. Elle y trouvait toujours un petit peu du sel de la mer, de la puissance de la houle.
— Alors, ma fille, te voilà bien songeuse.
Elle sourit à sa mère. Le plateau du thé était prêt. Elle s'approcha pour lui toucher la main.
— Je suis toujours un peu rêveuse, non?
— Il n'y a pas de mal à cela, ma fille.
— Mais, il ne faut pas croire ...
— Je ne crois rien. Nous avons toutes droit à notre petit jardin secret.
Elle cligna de l'oeil discrètement. Elle retrouvait un peu la vieille mère qui l'avait soulagée pendant toutes ces années.
— J'arrive, maman.
— Prends ton temps.
Et d'ajouter, sous un air de confidence: "faire attendre les hommes reste une arme en notre faveur."

-4-

Les cloches de la cathédrale réveillaient la ville. Chloé parvenait enfin à se réveiller. Un masque de cire continuait à lui couvrir les yeux. Sur le vieux port, les premiers pêcheurs revenaient du large. Elle ouvrit la fenêtre pour sentir l'air marin, mais seul le cri d'une mouette parvenait à l'empêcher de retomber dans un lourd sommeil. Toujours ces mêmes odeurs qui envahissaient ses poumons. Elle s'étira lentement, tentant de faire disparaître ce goût atroce qui envahissait tout son être. Elle n'avait cependant pas souvenir d'avoir banqueté, ni participé à une quelconque soirée de ribaudes.
Elle entendait les premiers bruit de l'extérieur. Lentement, elle parvint à enfiler une tenue légère. Sortir, quitter cet endroit pour trouver enfin un peu d'air frais. Le couloir exhalait encore ce musc tenace. Elle respirait lentement, économisant les moindres. La rambarde de l'escalier menaçait d'un tourbillon sans fin. Tenace, elle parvint à glisser sur les ultimes marches. L'air lui revigorifait les muscles. Elle avançait, maintenant, d'un pas assuré vers la jetée du port.
— Alors, belle demoiselle?
Elle leva la tête de sa tasse fumante.
— Bonjour.
Le miroitement de l'eau parvint à la réveiller. Elle effaça les dernières traces des dernières heures d'une petite tape sur les joues. Il s'assit en face d'elle.
— J'ai l'impression que quelque chose ne va pas.
— Mauvais réveil.
— C'est tout?
— Sombre soirée.
— Je commence à comprendre.
— Nuit d'enfer.
— Encore un beau mec?
Elle fixa ses yeux. Malgré une fin de nuit en mer et une pêche hasardeuse, Thierry gardait son aplomb. D'une main, elle lui caressait son visage encore frais de la houle.
— Idiot!
— Des compliments, maintenant!
— Oui, parce que tu ne m'as pas donné de nouvelle depuis hier après-midi. Parce que ma famille joue un jeu qui ne me plaît guère, parce que...
Elle était prête à fondre en larmes. Il serra ses mains, caressant ses fins doigts d'ivoire. Elle ressentait alors une chaleur qui l'enveloppait. Elle frissonnait avant de relever le buste.
— Oublions tout cela pour le moment.
Il lui dessina un sourire ravageur. Le reflet de la mer dans ses yeux acheva de la cajoler. Quelques courageux sortaient leur voilier pour une promenade en mer. Elle oubliait le vertige pour ne penser qu'à Thierry et à l'excursion qu'ils avaient programmé avec le reste de la bande.
— Non, mais peux-tu imaginer?
— Quoi donc?
— Le conte que mes parents veulent écrire.
— Mais, ils ne le font pas méchamment.
— Et, c'est bien cela le pire! Le coup du cousin venu d'ailleurs. Le cauchemar!
Ils avaient rejoint les autres sur l'île du Frioul. Face à Marseille, à quelques encablures du port. Ils se retrouvaient enfin dans un monde loin de l'agitation de la semaine. Le reste de la bande était attablée à l'ombre d'un grand olivier. L'heure du pastis venait tout juste de sonner.
— Ah! Nos deux tourtereaux!
— Il ne manquait plus que vous!
— Les derniers paient une tournée générale!
Aurore et Anaïs embrassèrent Chloé sur la joue. Un petit clin d'oeil cocasse ne provoqua qu'un grand haussement d'épaule. Comme d'habitude, on parla de tout et de rien autour des olives au thym et des verres qui tintaient joyeusement. Chloé fêtait son nouvel emploi et, surtout, sa liberté future. Après le repas, chacun repartit à l'assaut de la plage abandonnée, abrité des regards par les calanques de l'île. Thierry l'emmena au recoin d'une toute petite crique où était amarré un petit bateau de pêcheur. Devant leurs yeux, s'ouvrait l'immensité du large.
— Dire qu'il y a un quelque part, au loin.
— Non, Thierry; il y a surtout un maintenant, ici.
Elle s'agrippa à son épaule. Après quelques secondes, elle se reprit et enroula sa serviette autour de la taille.
— Partons d'ici. Je veux marcher.
Elle restait fébrile, le corps parcouru par d'intenses frissons. Thierry l'attrapa contre lui, caressant son dos.
— Je sais que quelque chose ne va pas.
— Ce n'est rien. D'ailleurs, c'est déjà passé. Il faut vraiment que je dorme un peu plus.
Elle lui sourit. Il savait que ce n'était qu'une excuse; le ton de sa voix ne le trompait pas. Ils étaient seuls sur le morceau de calanque. Ils se laissaient aller au gré du vent, ballottés par cette île qu'ils possédaient dans le fond de leur corps. Ils couraient sur la grève, laissant glisser le sel des embruns sur leur peau. Sans mots dire, ils plongèrent au milieu des vagues. Ils finirent par s'allonger, reposant chaque muscle de cette hystérie de mouvements. L'un contre l'autre, ils rythmaient le souffle de la mer par leur respiration. Ils ne virent pas la silhouette d'un homme en noir, sur le pont d'un bateau, à quelques noeuds de la plage.

-5-

Le soleil commençait sa longue course vers le déclin. Elle sentait le battement régulier de leur deux coeurs. Thierry lui avait fait découvrir cet endroit aux milles délices; harem mystérieux dont il venait de lui ouvrir la porte. La mer restait d'un bleu limpide, seulement perturbée par les bateaux qui quittaient la rade pour le grand large.
— Chloé?
— Mmmumm...
Thierry se penchait vers elle. Chaque trait du visage dessinait la félicité. Il commença à lui maser l'épaule. Elle ouvrit légèrement la paupière d'un oeil.
— Pourquoi?
C'était le signe d'un début de réveil. Il l'embrassa longuement sur son épaule.
— Pourquoi quoi?
— Ce réveil!
— A cause d'un admirateur. Là!
Elle bondit. L'image fétide de cet homme en noir la harcèlerait toujours.
— Où çà?
— Là, au sommet du chemin, derrière la calanque.
Elle regardait encore. Le soleil dardait ses derniers rayons. Elle ne voyait absolument personne.
— Je t'assure que je n'ai pas rêvé. Il y avait quelqu'un qui faisait de grands gestes dans notre direction.
— C'était peut être pour d'autres personnes.
— Nous sommes les seuls dans cette calanque!
Un rapide tour d'horizon confirma ce qu'avançait Thierry. Qui que ce fut avait disparu.
— Encore un mystère de l'île fantomatique: avec ce vieil hôpital des pestiféré en ruine, il faut s'attendre à tout.
— Ne plaisante pas avec les histoires des anciens. De toute façon, il se fait tard; nous avons un bateau à prendre.
Elle se secoua pour faire disparaître les dernières traces de sable sur sa peau. Thierry n'était pas dupe. Tout en se voulant rassurante, elle tentait de dissimuler une peur qui la hantait depuis le début de la journée. Il avait remarqué ses crises de frisson. Il la serra dans ses bras.
— Il faut que je t'avoue quelque chose.
Elle se pelotonna contre lui. Les premières ombres commençaient à envahir la petite île. Il était la seule chaleur encore réellement présente;
— Un jour, nous pourrons partir sur un magnifique bateau, pour les longues vacances dont tu rêves.
— Toi; tu es sur un bateau chaque jour. N'en as tu pas assez?
— Si. D'ailleurs, j'honore une dernière grosse commande et je dépose les amarres.
Elle se tourna vers lui à l'annonce de cette révélation. Il lui serrait la taille, visage contre visage, dans un dernier chuchotement de fleurs.
— C'était ma petite surprise. J'ai trouvé quelque chose à terre et un acquéreur pour la barque.
— Je ne veux pas. Je crains que tu n'aies des regrets dans le futur. La mer, c'est toute ta vie, ta raison de respirer et de rester ici.
— N'aies donc aucune crainte. Je vais travailler à Marseille dans une toute nouvelle entreprise. Ils veulent faire de l'élevage de qualité.
— C'est sérieux, ton affaire?
— Tout ce qu'il y a de plus honnête. Ces gens sont connus dans la profession. J'ai déjà signé un contrat.
Elle se laissait aller. Ils s'embrassèrent longuement, alors que la mer annonçait le début de la soirée. Les vagues venaient s'échouer sur leurs pieds.
— Partons!
Aurore poussait de grands cris pour le ralliement. Ce fut une course poursuite sur le sentier en direction du hameau. Sur l'embarcadère, leurs cris se joignaient aux accents des touristes qui regagnaient la ville toute proche. Chacun racontait ses exploits du jour. Ils n'eurent que le temps de sauter sur le pont de la vedette avant de quitter le ponton. Déjà, le Chateau d'If lançait son ombre menaçante sur la berge. L'image de cette vieille forteresse de pierre souleva un dernier frisson. Thierry l'amena à l'intérieur. Les autres étaient déjà installé. On rigolait devant les crédules qui se laissaient prendre aux noms des prisonniers soit disant célèbres de la citadelle. Chacun rajoutait un détail du grand feuilleton.
— Et l'on enferma le vaillant capitaine au long court dans un humide cachot.
— Quel moqueur!
— Ce que l'histoire ne précise pas, c'est qu'il ne retrouvera jamais son amoureuse.
Un voile noir s'abattit devant les paupière de Chloé. Elle s'appuya sur la banquette pour cacher son trouble. Le pont du navire tangait; elle sentait la vapeur ténébreuse sortant des lamelles du pont. Comme une effluve enivrante qui voulait emporter son esprit vers les abysses. Le reste de cet encens se dissipait alors qu'ils entraient dans le Vieux Port. Les autres continuaient leur jeu stupide. Elle n'écoutait plus.
— Nous ne sommes plus au 19ème siècle et l'histoire ne me plaît pas.
— Dans ce cas, nous allons la changer.
Thierry se leva. Le bateau achevait la manoeuvre.
— Ils se retrouvèrent après toutes ces épreuves. Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants.
Ce fut un éclat de rire général. Les derniers passagers empruntaient la passerelle. Ils se retrouvèrent sur le quai. C'était le moment des adieux.
— A demain, pour d'autres aventures!!
Elle se cramponnait à Thierry. Elle ne voulait pas le quitter. Elle craignait de retrouver ces spectres qui la hantaient. Il flottait toujours dans l'air cette présence d'encens. Près d'eux, derrière un pilier, un homme observait le groupe dans ses palabres. Il portait toujours son costume sombre; les lunettes noires rivées sur le nez.

-6-

— Bonjour, cher ami !
— Arghhh ...
Thierry manqua avaler sa langue. Il frissonnait devant l'homme qui venait ainsi de l'aborder à la vue de tous. Le tintamarre des mats du port prenait l'amplitude de tempette.
— Alors, la journée fut bonne?
— Vous!
l'homme avait rabattu sa vareuse, les lunettes de soleil remontées sur le front. Il le toisa, avant de lui faire un petit signe de la main et de tourner les talons.
— A demain, sur le quai!
Thierry le rattrapa.
— Juste une petite question.
— Oui?
— Etiez-vous sur l'île du Frioul aujourd'hui?
— Magnifique endroit, n'est-ce pas? Et tout proche du centre de la ville. Vous auriez dû m'indiquer cet endroit d'exception. Oui, un bel endroit à explorer.
Il repartit en souriant. Les cauchemars de Chloé n'étaient pas de simples chimères. Les spectres de la nuit venaient s'abattre sur ses épaules; à son tour. C'était pire que Tantale écartelé par les épreuves. Les issues se bouchaient au moment où l'avenir avait pris une couleur de corail au ciel bleu des tropiques.
Près de l'imposante cathédrale, quelques derniers vieux achevaient une ultime partie de pétanque. Cette vision était encore rassurante. Il continua son chemin, pour se retrouver devant la maison de Chloé. Il vit une lumière dans ce qui devait être sa chambre. Une silhouette furtive dansait dans le halo de la clarté blafarde. D'ici, il pouvait sentir le parfum doux de son lait de toilette, la vapeur de sa peau après une douche. Il s'appuya contre une porte.
Elle redescendit dans la cuisine pour boire un dernier verre d'eau avant de s'endormir. Il n'y avait pas encore cette horrible odeur qui lui oppressait les poumons. Elle craignait la nuit qui s'annonçait et regrettait amèrement d'avoir laissé Thierry sur le pas de la porte. A la pensée de ce qui était maintenant du passé, elle esquissa une grimace ressemblant vaguement à un sourire.
— Ah, chère cousine!
Il était là, face à elle. Elle s'attendait à voir un grand duc tout de noir vêtu; il ne portait qu'une tenue légère. Elle parvint à retenir un sursaut.
— Votre français s'améliore prodigieusement.
— Ce n'est pas la première fois que je traverse la méditerranée. C'est aussi ma langue maternelle; du moins dans la maison paternelle.
— Dans ces conditions... Avez vous passé une bonne journée?
— Merveilleuse. Demain, je dois partir avec un groupe de chercheurs en mer.
Elle fronça les sourcils. Thierry lui avait vaguement parlé d'une sortie similaire qu'il était chargé d'organiser.
— N'êtes vous pas historien, ou quelque chose dans le genre?
— Si. C'est bien pour cela que nous partons sur un nouveau site pour un premier repérage. Nous sommes peut être à l'aube d'une découverte de toute première importance. Cela pourrait faire basculer de nombreuses théories sur les anciennes routes commerciales. Mais; il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant ...
— Que vous dîtes vrai! Excusez-moi, mais je vais me coucher.
Elle doutait. Il semblait parfaitement crédible dans le rôle du chercheur enthousiaste. Elle commença l'ascension de l'escalier. Sa tête bourdonnait au rythme de ses pensées. Elle dodelinait à chaque pas. Les vapeurs de cette odeur revenaient pour envahir tout son être. Et Thierry; Thierry qu'elle avait renvoyé croyant vaincre seule les démons qui revenaient encore à l'assaut.
Il restait à l'affût, dans l'ombre d'un porche. Une mauvaise intuition lui commandait cette veille. Il avait résisté vaillamment à diverses tentations. Il savait qu'Aurore demeurait envieuse. Le regard lancé dans leur direction, sur le bateau, ne lui avait pas échappé. Il s'accroupit dans le renfoncement, tout contre le perron. La nuit achevait de recouvrir la ville de son voile de ténèbres.
— Alors, on veille sur sa bien aimée?
Il sursauta. Cette voix n'était pas inconnue. Aurore avait percé sa retraite. Il se résigna.
— Oui, comme tu peux le voir.
— On ne me l'a jamais fait. Dommage. Le sait-elle, au moins?
— Aurore, je n'ai pas envie de reprendre une vieille discussion qui devient récurrente. Passe ton chemin, et bonne nuit.
— Je ne voulais pas te contrarier. Bonsoir, bel amoureux.
Elle fit quelques pas avant de se retourner. Elle leva la tête et lança un baiser dans sa direction. Il baissa la tête. Il fallait définitivement éloigner cette fille.

-7-

Une ombre se glissait sur les toits. Une complainte s'élevait dans la nuit tombante. La fraîcheur de la nuit commençait à envelopper la ville. La romance se rapprochait, comme la bise à l'assaut des terres. Thierry songeait encore à la présence d'Aurore dans le quartier. Ce n'était certainement pas une visite de courtoisie; le regard lancé avant de partir était éloquent. Cette chipie était capable de tout. Mais, de là à voir le mal...
— Oui?
Il avait répondu machinalement à la sonnerie de son téléphone portable.
— Anaïs? Oui, je viens de voir Aurore.
Il avait du mal à comprendre clairement ce qu'elle voulait lui dire. Les mots de patron, nouveau et, surtout, de Chloé ressortait à peine.
— Je t'entends très mal. Oui, j'y serais.
Il marchait à grand pas en direction du quai des Belges. un rendez-vous, même à cette heure tardive, lui permettrait de régler le problème une bonne fois pour toute. La petite bande commençaient à imploser. Ils avaient, d'ailleurs, passé la journée séparément. Avec l'âge, chacun manifestait ses propres passions.
Il venait de dépasser le vieux fort. Anaïs était là, elle l'attendait près d'un ponton.
— Salut Thierry, il fallait absolument que je te vois.
— Ce soir?
— Oui, c'est urgent. C'est à propos de Chloé.
— Tu ne vas pas t'y mettre? Pas toi!
— Pourquoi, pas moi?
— J'ai croisé Aurore, à l'instant.
— Où cela?
— Dans la rue où habite Chloé.
— Elle était seule?
— Oui. Du moins, j'en ai bien l'impression. Mais, pourquoi ce mystère?
— Elle a fait une allusion... J'ai peur pour sa santé mentale.
— Juste un peu de jalousie, on commence à s'y habituer.
Anaïs s'approcha un petit peu plus de Thierry. Elle le regarda dans les yeux, avant de prendre une inspiration et de lancer d'un seul bloc:
— Cette fois, j'ai peur que ce ne soit bien plus grave. Je l'ai surprise avec un homme dans une espèce de boutique chinoise. La discussion était animée. Je ne la reconnaissais plus.
— Ne devient donc pas paranoïaque. Pas toi!
— Laisse-moi finir. Il ressemble étrangement au nouveau patron de Chloé; celui qui l'a engagé si rapidement. Je ne sais pas pourquoi, mais elle semblait si contente après cette rencontre! Elle m'a rejointe à la terrasse de la brasserie et a passé une commande de glouton. Elle qui se remet à peine d'une crise d'anorexie!
— Aurait-elle eu un rendez-vous galant? Cela pourrait expliquer beaucoup de choses.
— Et comme par hasard, tu la croises dans le quartier où habite Chloé! Allons, soyons réaliste: elle habite à l'opposé de la ville. Thierry, j'ai peur pour Chloé...
Thierry commençait à voir le véritable rôle d'Aurore dans toute cette histoire. il y avait bien trop de coïncidences à ses yeux. Anaïs attendait une réaction. Il la remercia et repartit aussitôt. Cette fois, il allait rencontrer les parents de Chloé; tant pis pour le protocole.

-8-

— Jeune homme, je n'ai pas le plaisirs d'avoir été présenté.
— Et, je vous répète qu'il s'agit de Chloé; votre fille!
— Merci de ce renseignement; je connais encore ma famille.
Thierry voulut expliquer à nouveau les motifs de sa visite tardive. L'homme, dans la force de l'âge, commençait visiblement à perdre patience.
— Vous êtes en train de m'expliquer que vous connaissez ma fille depuis plusieurs mois, disons de façon intime. Et nous n'en saurions rien? Allons, tout ceci relève d'un mauvais roman!
— Mais, je...
— Je vous conseille de retourner vous reposer. Vous en avez visiblement grand besoin!
— Mais...
— Il suffit! Ma fille est parfaitement en sécurité! Bonsoir.
Il referma la porte d'un geste sec. Thierry voulut frapper à nouveau, s'introduire de force dans la place. Cela n'aurait servi qu'à réveiller le quartier et se retrouver au poste de police. Pendant ce temps, Chloé restait à la merci de cette menace subtile.
Au dessus de lui, des ombres se détachaient à travers les persiennes. Quelques fenêtres étaient encore éclairées, mais il ne savait plus laquelle correspondait à sa chambre. Sa visite avait visiblement provoqué un remue ménage où chacun commençait à s'affairer. Sur les toits tout proche, il discernait quelques silhouettes de chats errants. Il y avait au moins une petite dose de normalité dans cette folie ambiante. Puis, les miaulements langoureux se transformaient en bataille acharnée. Les matous se disputaient une belle. Alors qu'il surveillait l'issue du combat, une odeur de camphre et d'encens envahit la rue. Instinctivement, il en chercha l'origine. Au dessus de lui, les ombres avaient totalement disparues.
Un cri déchirant s'extrayait des murs. Thierry voulut grimper sur la façade de l'immeuble. Au dessus de lui, une ombre furtive glissa sur le toit. Il reconnut une silhouette noire; l'exacte réplique de la description d'Anaïs. Par la fenêtre ouverte, il sentait des vapeurs d'encens et les restes du parfum de Chloé. Aucun écho ne répondait à ses appels. Tout le monde semblait avoir été momifié. Il parvint à entrer dans la chambre. Le lit défait témoignait d'une lutte. Sur le sol gisait, ultime trophée, un foulard de soie et la bague qu'il lui avait offerte. C'était le témoignage de leur serment; le début de sa nouvelle vie.
Aurore ne pouvait être étrangère à cette disparition. Il emportait le bijou avec lui. Le quartier de l'Estaque s'endormait à peine lorsqu'il parvint à la retrouver, allongée sous son oranger, dans son petit jardin intérieur. Elle lui sourit, comme sortant d'un rêve.
— Tu es en train de perdre la partie, mon petit thierry
— Où est-elle?
— Une fois de plus, tu ne poses pas la bonne question. Elle reviendra, dès que tu nous donneras la bonne information.
Thierry s'approcha d'elle. Elle avait les yeux ensorcelés, comme captivés par une image lointaine. Il ne voulait pas lui faire de mal. Pas encore.
— Dis-moi où tu l'as fait mettre.
— Je n'ai même pas eu cette joie. Totu est entre tes mains. Donne nous la cache!
— Une dernière fois, Aurore. Où est-elle?
Elle se leva et voulut l'attirer vers elle. Son regard se fixa sur la bague de Chloé qu'il avait accroché autour de son cou. Elle se retourna vers la mer immense et le port tout proche.
— Je ne crois pas que tu puisses la rattraper. Cette fois, je crois que je lui ai ravi la première place!
Thierry regarda dans la même direction. Le mouvement des navires n'étaient pas important à cette heure. Cela pouvait cependant suffire; un seul cargo était nécessaire.
— Qui est fou dans cette histoire ? Faire cavalier seul contre une organisation entière ...
Elle eut un rire sarcastique. Thierry lui attrapa le col avant de lui lancer:
— Je t'avais fais confiance, traîtresse!
— Et tu croyais quoi? Que j'allais tout te donner sous prétexte qu'on se connaît depuis quelques mois! Tu es réellement trop idiot.
Il la poussa en avant et repartit vers la rue, toute proche. Elle lui lança en guise d'adieux:
— Oui, court! Tente de la reprendre! Ils seront bien plus rapides! plus rapides que moi. Que toi!
Elle ricanait, avec un rictus qui lui déformait le visage. Sa folie l'avait emportée. Il lui lança avant de partir:
"Reste avec tes illusions."
Elle grimaça une nouvelle fois. Son petit plan réussissait à merveille. Elle pouvait s'endormir, maintenant, en serrant le collier d'ambre et de jade. Elle sentait sa survie entrer dans les entrailles de son corps; elle communiait avec les Anciens.
Il dévalait les rues en direction du port. En chemin, il réussit à contacter une vieille connaissance des affaires maritimes. Il y avait bien un cargo au large; il devait repartir dans la nuit. Mais, il ne pouvait déclencher une visite des autorités: Chloé n'était même pas portée disparue.

-9-

Chloé sentait qu'on voulait l'emporter. Les vapeurs de camphre et de cet encens tenace avaient réveillés ses sens déjà alertés. Elle était parvenue à nouer sa bague autour d'un foulard, et à faire glisser le tout au pied de son lit. Elle ressentait la présence de Thierry jusque dans sa chair. On la tire vers le ciel. L'air frais de la nuit vient lui caresser la nuque; elle ne parvient toujours pas à ouvrir les yeux. Le son des bateaux se rapproche. La chevauchée semble continuer inexorablement. De son ravisseur, elle ne perçoit qu'un souffle rauque et une odeur de poussière des profondeurs. Lentement, elle sent la chaleur revenir dans son corps; elle parvient même à faire quelques mouvements.
— Dou calmé, jeune fille!!!
Cette voix inconnue veut la baîllonner. Elle sent battre le sang dans ses veines. La combativité ressurgit enfin. Elle peut bouger ses doigts et approche une main de la nuque de l'homme. Alors, rassemblant ses forces, elle attrape sa chevelure à pleine main.
— Ah! Tou crois qué...
Il ne prend même pas la peine de ralentir l'allure. De sa main libre, il lui envoie deux gigantesques gifles qui coupent le souffle. Il la cale sur son épaule, comme un vulgaire tapis de salon. Elle ne désespère pas.
— Mais lâchez-moi donc!!!!!
— Pas avant qué lou chef il ...
Une deuxième série de claques, et elle sombre dans le sommeil et la fumée bleutée. Seul un balancement régulier la maintien dans un relatif éveil. Elle ne parvient plus à bouger. Soudain, une fraîcheur saline connue. Seule la pensée de Thierry la dissuade de crier. Pense, avant d'agir. Cet accent de lui est pas tout à fait étranger. Cette sensation de flottement, comme si elle était sur l'eau. Un port; vraisemblablement La Joliette. Fatalement, ils arriveront vers la grande digue; avant le grand large. La première vague de terreur l'envahit: disparaître d'un seul coup, sans laisser aucune trace. Il lui reste un seul espoir avant de quitter définitivement la côte.
Thierry savait qu'il avait encore une chance d'atteindre le cargo. Il réussit à faire démarrer son bateau. Il rejoint la passe en quelques minutes. L'eau calme de La Joliette le dissimule dans cette nuit d'encre. De l'extrémité de la grande digue, il peut presque voir chaque mouvement des alentours. Encore une chance dans la poursuite. Une petite voix intérieure lui dicte la route à suivre; il entend maintenant le bruit d'un canot qui se rapproche.
L'odeur de l'eau croupie la réveille. Surtout, ne pas faire de bruit. L'homme s'affaire sur le moteur, sans se douter qu'elle vient d'ouvrir les yeux. Par miracle, il n'a pas pris soin de serrer fortement les liens. Lentement, elle parvient à se glisser sur le côté.
Le moteur démarre à nouveau. L'individu garde le dos courbé, l'esprit totalement accaparé par la navigation nocturne. Le canot glisse lentement sur l'eau calme du port. Juste deux contorsions. Les jambes font glisser le noeud coulant. Un coup de pied dans sa bouche. Sa tête percute le moteur. Elle parvient à se relever. Il grimace en serrant les poings; elle fonce, la tête en avant. Il esquive et sort un couteau. Au loin, le bruit d'un autre moteur qui se rapproche. Elle voit enfin la masse de la digue. Il s'avance, menaçant. D'un rapide mouvement, elle se cambre et plonge.
Thierry rangea le portable. Il venait de conclure l'affaire. Il mit en marche le moteur du bateau et fila vers la digue. Ils étaient au rendez-vous. Il entends un cri dans la barque et un énorme plouf. Les autres s'en vont. En quelques mouvements de projecteurs, il parvient à la repêcher. Il lui caresse lentement le visages, les couleurs réapparaissent sur les joues.
— Il a donc disparu?
— Oui. J'ai peur que ta poigne ne l'ai fait fuir.
— Idiot!
Elle regarde Thierry dans les yeux. Tendrement, il lui remet sa bague à son doigt. L'éclat de la lune vient se refléter sur leurs yeux; toute la mer s'apaise dans un vaste mouvement de houle. Elle se laisse bercer par le ronronnement de son bateau qui retourne vers la terre ferme. Elle ne veut pas laisser passer un seul de ses gestes. Le souffle de son corps devient une couverture qui l'enveloppe avec tendresse. Bientôt, les lumières de la ville lanceront leur appel envoûtant. Elle sourit, enfin.
— Thierry?
— Oui?
Il se penche vers son visage. Elle murmure.
— Emmène-moi chez nous.
Un sourire rayonne sur son visage; il n'osait y croire. Dans un dernier effort, elle passe sa main derrière sa nuque et parvient à effleurer ses lèvres.


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