Le cirque dégénéré du dieu cathodique
suivi de "La puissance du moi"

de Manuel Hanot



Carmen, 22 ans, belle et souriante, 1/16 de finale koh lanta, cherche métier de star. A partir de 19 h.

Elle ne savait pas où elle était. D'ailleurs elle ne savait pas non plus depuis combien de temps elle était là. En tout cas elle était quelque part. Là pour être exact. C'était une grande pièce. Une sorte de cube dont les quatre murs étaient d'un blanc immaculé, étincelant, pratiquement éblouissant. Un grand lit ornait le centre de la pièce, disposé précisément au milieu. Aux quatre coins de la pièce, quatre élements venaient tempérer cette impression de vide. Une douche et des toilettes, tous deux entièrement transparents, une machine étrange et une table, elle aussi entièrement transparente, sur laquelle était disposée une boule rouge, sûrement en marbre, de la taille d'une balle de tennis.Il n'y avait pas de porte. Il n'y avait pas de fenêtre non plus. Carmen aurait pourtant voulu voir ce qui environnait ce cube étrange. D'autant plus qu'ils ne lui avaient pas dit où se situait “le cube”. Tout au plus, elle savait que c'était en France. Ils ne voulaient pas lui dire. Question de sécurité. “Les gens ne sont pas toujours gentils et peuvent même être méchants”, c'est ce qu'on lui avait dit. La pièce était parfaitement silencieuse. La machine n'émettait aucun bruit. Aucun son ne venait perturber cette infinie quiétude. Cela l'inquiétait. Elle se sentait mal à l'aise. Mais pourquoi? Elle ne le savait pas. Soudain elle entendit un léger sifflement qui s'intensifiait. C'était la boule rouge. Elle s'approcha lentement, la saisit et l'examina minutieusement. Une inscription gravée et plaquée de feuilles d'or ornait merveilleusement l'objet : “savoir”. Qu'est que cela pouvait bien vouloir dire? Elle était fascinée par ce sifflement, presque imperceptible. Quelque chose dans cette boule était animé. Elle était parfaitement sphérique, très brillante, avec des reflets nacrés. C'était une sorte de marbre rouge, couleur rubis. Sans raison apparente, le sifflement s'éteint. Elle secoua la boule. Pas de réaction. Elle la reposa. Au contact de son socle, elle se mit à s'ouvrir lentement. Le sifflement avait repris. Une tige métallique très fine, surmontée d'une petite bille, elle aussi rouge rubis, sortait lentement. Ses yeux pétillaient d'impatience. La tige métallique s'était stoppée. Elle s'approcha. La petite bille était creusée de trois trous. Elle scruta attentivement ces minuscules petits orifices. Brusquement, la bille elle aussi émit un autre sifflement, beaucoup plus aigu.
Alors que ses yeux absorbés n'étaient qu'à quelques centimètres, 3 autres tiges sortirent très soudainement de la bille, manquant de peu d'érafler son visage joufflu. Elle fit un grand bond en arrière, poussée par la peur. Elle se méfiait maintenant de cet objet mystérieux, ce qui le rendait encore plus fascinant. On aurait dit un objet magique, mais à quoi servait-il? Carmen était completement perdue. Le sifflement s'éteigna lentement. Sur son socle était gravée une maxime: “la vérité n'effraye pas les innocents”. La boule se mit alors progressivement à étinceler, de façon très intense. Elle sursauta brusquement et, destabilisée, tomba à la renverse sur le sol. Elle croyait avoir vu un visage, ou une image, juste là flottant dans l'air. La peur l'envahit. Elle regarda autour d'elle, complètement angoissée. Que se passait-il? La boule rouge était maintenant éblouissante. Le sifflement reprit. Se resaisir. Elle prit une grande inspiration, ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, elle poussa un hurlement perçant. Un visage flottait dans l'air juste au dessus de la boule rouge. C'était une femme, blonde, souriante, d'environ 35 ans. Elle respirait la sérénité.
— Bonjour Carmen.
Cette douce et apaisante voix la rassura. Carmen se retourna, légèrement tremblante, et la regarda maintenant dans les yeux. Elle s'était calmée.
— Bonjour, lui répondit-elle timidement.
— Je m'appelle Marie, je suis là pour t'accompagner dans ton voyage.
— Quel voyage?
— Ton voyage Carmen, le plus beau des voyages, celui qui te conduira à toi. Les plus belles des expériences ne sont elles pas celles qui nous révèlent, qui nous plongent dans notre intérieur?
Carmen ne comprenait pas.
— Tu as voulu participer à un jeu, Carmen, ce que je viens de te confier est la clé du jeu.
— Mais quel est ce jeu? Je me suis inscrite pour participer à un nouveau jeu, mais on ne m'a pas clairement expliqué en quoi cela consistait.
— La réponse est en toi, Carmen, l'Expérience Intérieure te conduira au plus profond de toi-même.
— Mais je ne sais pas où je suis, je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, combien de temps je vais rester et surtout qu'est-ce que je dois faire?
— L'Expérience Intérieure est un jeu. Un jeu qui a pour but de toucher la vérité, ta vérité. Les téléspectateurs qui te regardent attendent cette vérité. Ils veulent te connaitre, te comprendre. Ils veulent t'aimer.
— Mais qu'est-ce que je dois faire?
— Répondre aux questions! Les questions envoyées par les téléspectateurs. Je te l'ai dit, Carmen, les gens veulent s'intéresser à toi. Je ne suis que l'interface entre l'exterieur et toi.
— Je dois simplement répondre aux questions des téléspectateurs?
— Oui, tu vois, c'est très facile, je suis sûr que tu vas y arriver.
— Au revoir Carmen.
— Attendez, mais qu'est-ce que je...
Le visage venait de s'évanouir brusquement, sans un bruit. Répondre aux questions? Carmen s'interrogeait. Elle avait envie d'appeller son père. Elle l'adorait, c'était son papounet. Lui qui l'encourageait, la soutenait, lui qui la reconfortait, lui qui la protegeait. C'était son héros. Il l'avait d'ailleurs emmenée à toutes les auditions. Il y croyait profondément, elle serait star, c'était sûr.
La machine, qui jusque là ne s'était pas manifestée, s'alluma. Un mécanisme s'était mis en route. Carmen était sur ses gardes. “J'ai subi beaucoup d'émotions et je dois me préserver, pensa-t-elle”. Méfiante, elle scrutait fixement la machine. Un panneau s'abaissa et laissa apparaître un petit tapis roulant qui venait de s'activer. Dans un silence absolu, un plateau repas s'avança. Carmen se sentait bête. Elle s'attendait à un araignée, un fauve ou tout autre chose terrifiante ; “de la part de Christophe”. C'était inscrit sur une petite carte. De la purée avec un steak légèrement saignant, cuisiné avec une sauce au poivre. Les effluves de muscade embaumaient la purée. Carmen se sentait bête. Elle s'attabla sans attendre et dévora son repas. Consumée par l'étrange atmosphère qui régnait dans ce cube, elle s'abandonna au sommeil.

— Quelle est ta musique préférée?
Carmen s'éveilla brusquement dans un sursaut. Marie, ou tout du moins son visage, flottait au dessus de la boule. Elle était phosphorescente dans le noir qui régnait. Ce n'était pas la même voix que tout à l'heure. C'était une voix naive, assez jeune, d'un grand adolescent. Encore dans son sommeil, elle se demandait si elle n'avait pas rêvé. Pourtant le visage de Marie était bien là.
— Quelle est ta musique préférée?
Cette fois, c'était sûr, elle n'avait pas rêvé.
— Pourquoi ne réponds-tu pas Carmen?
C'était la voix de Marie. Carmen ne comprenait plus rien.
— Quelle heure est-il?
— Répond à la question s'il te plaît, Carmen.
Répondre aux questions. Elle avait déjà oublié.
— Le R n' B, mais quelle heure est-il?
— Il est 4 heures, 27 minutes et 38 secondes, répondit Marie.
— Pourquoi m'avez-vous réveillée à cette heure-là?
Marie avait disparu. Bizarre. Encore intriguée par ce réveil brutal et soudain, elle ne parvint pas à trouver le sommeil.
— Est-ce que tu as un petit ami?
Immergée dans ses pensées, elle ouvrit les yeux. C'était la voix de Marie.
— Répond à la question s'il te plaît, Carmen, dit Marie d'une voix douce comme le miel.
— Non, répondit-elle simplement.
Elle commençait à se sentir mal. Une pluie de questions assaillaient sans cesse son esprit. Qu'est-ce que c'est que ces questions ? Et qui me les envoie ? Et Pourquoi me demande-t-on ça ? Elle ne comprenait pas, l'angoisse montait insidieusement en elle.
— Comment fais-tu pour avoir un tel éclat dans tes cheveux ?
Carmen croyait rêver. Il devait être 5 heures du matin. Mais elle sourit. C'était encore une voix différente, une jeune femme sans doute.
— Je me fais un shampoing à base d'oeuf et de miel tous les jours.
Bien qu'elle trouvait très incongrue cette question, elle était quand même réconfortée par tant de légèreté.
Toujours au creux du lit, emmitoufflée sous une épaisse couverture, Carmen commençait à se laisser séduire par l'idée que, finalement, il s'agissait juste de répondre aux questions. Un léger sourire traversa son visage et elle laissa le sommeil l'envahir.

Le boule rouge de nouveau se mit à briller de mille feux. La pièce s'était illuminée d'un magnifique halo, intensément rouge. Elle s'approcha à tatons, éblouie par une lumière presque matraquante. Carmen plongea alors ses yeux dans l'objet du savoir et crut y voir quelque chose apparaître. Des barreaux. Non, c'était peut-être une cage. Un chien. C'était Fleur son amour de chien adoré, un si magnifique shu-shu. Il était là, debout sur ses petites pattes, langue pendante, dégoulinante de salive, le regard bêtement vide. Elle l'appella : Fleur, viens mon chien! Mais Fleur ne bougea pas, terré dans sa cage. Elle le suppliait de sortir. Mais non. Le canidé restait là, immobile, le regard fixe, langue toujours pendante, respiration haletante. L'animal ne voulait pas sortir.
— Quand as-tu eu ta première cuite?
Brusque retour au jeu.
— Vers 16 ans avec trois copines. On avait achété deux bouteilles de Vodka. Mais c'était un très mauvais souvenir, du peu que je m'en souvienne. J'ai été malade pendant deux jours, je n'ai même pas pu aller à l'école.
— Qu'est-ce qui te fait le plus peur?
— De perdre ma famille, de ne plus avoir quelqu'un sur qui compter.
Carmen se laissait aller ; c'était en fait très simple...
En se levant du lit, elle constata qu'un paquet cadeau était posé sur la table. Toute heureuse qu'on ait pensé à elle, elle se précipita sur le paquet. Elle adorait les cadeaux, cela lui rapelait les Noëls en famille. Le papier cadeau, soigneusement préparé, fut dechiqueté en quelques instants cédant sous l'ardeur de Carmen. C'était un magnifique petit cahier décoré de multiples motifs plus colorés les uns que les autres. “J'espère que ce journal intime sera l'écrin de tes pensées”, Marie. Elle la remercia intérieurement.
La machine se remit en route. De la purée avec un steak... Pas très original pensa-t-elle. De la part de Christophe.
— Quel est ton plat préferé?
De nouveau, ce n'était pas la voix de Marie.
— Des frites au vinaigre avec un bon plat de moules! Ça venait du coeur.
— Comment fais-tu pour être aussi belle?
Elle rougit.
— Je me maquille tous les jours. Cela me prend au moins une heure!
Ce jeu l'amusait.
Le visage de Marie apparut : Carmen, tu vas rentrer dans la zone rouge. N'aie pas peur. Ce n'est qu'une question. Tu vas y arriver.
— Dans tes relations, acceptes-tu la sodomie?
Carmen blémit. Cette voix grave et rocailleuse lui avait glacé le sang.
— Non. Non, pas de ça.
— Tu vois, Carmen, tu as réussi, dit tendrement Marie.
Elle s'était sentie agressée dans son intimité.
— Souris, dit Marie, tu avances dans le jeu.
— Pourquoi as-tu participé à ce jeu, Carmen? Encore une voix différente. Toutes ces voix la perturbaient.
— Pour devenir quelqu'un. Ceux qui passent à la télé peuvent faire la météo, de la chanson, animer des émissions. Et gagner beaucoup d'argent. Je veux être connue pour que les gens m'aiment, qu'ils me saluent dans la rue, bref d'être reconnue.
— Comment penses-tu y arriver?
Tiens, les questions se répondaient! C'était la première fois.
— En gagnant le jeu, en ayant l'admiration des téléspectateurs, et puis, je passe déjà à la télé.
En prononçant ces mots, elle se rendit compte qu'elle ne savait absolument pas ce qui était diffusé. Elle ne s'était pas encore vue. La machine se remit en route. Un bouquet de fleurs, de magnifiques roses rouges. Quelle touchante attention! De la part de Christophe.
— Christophe est un grand admirateur, dit Marie.
— Pourquoi m'admire-t-il?
— Parce que tu es toi et qu'il peut te connaître, la télé le lui permet.
— Veux-tu me rencontrer? Je suis Christophe.
— Je ne vous connais pas, répondit Carmen d'une voix hésitante.
Un frisson la traversa. Pour la première fois, elle se demandait quand elle allait sortir. Finalement, elle ne faisait que répondre aux questions. Mais quel était le but? Pour les téléspectateurs, d'accord la connaître. Mais quand viendra l'ultime question? Qu'est-ce qui peut me faire sortir? Elle commençait à paniquer. Elle se sentait comme un jouet. Mais qui jouait avec elle? Le flou l'envahit. Elle se sentait fatiguée.
— Qu'est-ce que tu feras quand tu seras une star ?




La puissance du moi.

Entouré d'une multitude d'écrans, de boutons, de diodes. Rien n'était figé, un mouvement perpétuel de données, de chiffres. Il aimait tout contrôler. C'était son plaisir, tout devait graviter autour de lui, dépendre de lui. Ses ordres, on devait les exécuter sans sourciller. Dans son luxueux et spacieux bureau, il dominait la ville. Il adorait ça. Aller sur sa gigantesque terrasse avec piscine et se repaître de sa hauteur. Ça le rassurait. Voir toute cette ville, cette masse, cette foule qui grouillait, tous à même le sol. Ceux-là ne pouvaient pas comprendre la jouissance de contempler d'en haut ce monde d'en bas. De toute façon, ce n'était pas pour eux. Seuls les gens de sa trempe pouvaient goûter à cette vie. Retournant dans son bureau, repus d'autosatisfaction, il contemplait sa recette du jour: 357 010€. Le chiffre grossissait à chaque instant. Son jeu. Il en était très fier. Son cadeau au monde, le monde le lui rendait bien. 361 562 €. Il aurait pu rester des heures à admirer religieusement ce chiffre. Ce jeu, c'était son bébé. Une usine à fric. Mais aussi, une chaîne d'autosatisfaction. Pouvoir manipuler les masses, leur faire miroiter des vies de star. Ha! Ha! Ha! Il jubilait. Qui était la vraie star?
— Monsieur, la liste des questions de la mi-journée.
— Donnez moi ça! répondit-il séchement, sourire aux lèvres.
— Je vous apporte votre café et votre cigare tout de suite, monsieur, dois-je aussi vous apporter vos médicaments?
— Non, laissez-ça, je me sens très bien.
Malgré son ton cinglant, il l'aimait bien cette secrétaire. Elle était douce et naturelle. Il n'arrivait pas à comprendre comment on pouvait arriver à être si gentille, mais ça l'humanisait.
“Pourquoi as-tu arrété tes études?” Aucun intérêt. “Est-ce que tu as déjà pensé à la Variet' Académie?” C'est moi qui produit, pub gratuite, ha! Ha! “Quelle est ta musique préférée?” Mouais. Finalement, les questions en elles-mêmes avaient peu d'intérêt. C'est ce qu'elles représentaient qui était intéressant. Bien sûr que Carmen avait pensé à la Variet' Académie. C'était un symbole de réussite. Un des moyens d'arriver au but ultime. Qui n'aurait pas voulu gagner cette prestigieuse école? Sur les dizaines de questions, il n'en diffuserait qu'une infime partie. Mais peu importe. Le comité de la vérité se chargerait d'en extraire les perles. Et puis ce comité le couvrait vis-à-vis des spectateurs. Pas besoin de diffuser toutes les questions, seules celles qui étaient “acceptables” pouvaient passer à l'antenne. Par contre, toutes les questions étaient payées! Payer pour poser des questions! Marie se fera l'interprète. Vous voulez poser vous-même la question? Pas de problème mais allongez plus de monnaie... Vous voulez nourrir Carmen? Jouez aux enchères et espérez les remporter!
— Votre café bien chaud et votre cigare.
La secrétaire. “Toujours à m'interrompre dans mes petits moments de plaisir celle-là! Elle a même coupé le bout de mon cigare! Quelle emmerdante! Ne sait-elle donc pas que le plaisir de fumer un cigare réside aussi dans sa décapitation?” Il pestait intérieurement contre elle. Merci mademoiselle. Ring, Ring. Le téléphone.
— Ouais?
— Monsieur, nous nous sommes rencontrés au cours d'un cocktail chez monsieur Assault, je vous ai parlé d'un projet d'émission. Je souhaiterais m'entretenir avec vous à ce sujet. Une perle, elle fera trembler les autres chaines.
— Prenez un rendez-vous avec ma secrétaire, elle vous mettra sur la liste d'attente comme tout le monde. Il raccrocha sèchement.
Tous ces gens qui l'appelaient, tout ce monde qui le félicitait. Ils voulaient tous le rencontrer. Et quand c'était fait, ils pouvaient enfin dire qu'ils l'avaient dans leur carnet d'adresse. Ces gens, finalement n'étaient qu'une horde de la haute se gavant de superficialité. Ils ne s'intéressaient pas à lui, mais à ce qu'il représentait. 427 682€. En dessous de 600 000€ par jour c'était mauvais. Il n'attendait que ça, ce chiffre symbolique. Parfois même toute la nuit. C'était une sorte de veilleuse, une lumière chaleureuse et réconfortante.

De toute façon, il ne rentrait que très rarement chez lui. Il ne s'y sentait pas bien, il s'y ennuyait. Et puis, personne ne l'y attendait. C'était ça. Ici au moins, il était désiré. Ring ring. Encore le téléphone. Il se demandait comment tant de gens pouvaient avoir ce numéro.
— Vous voulez que j'investisse dans un salon de beauté spécialisé dans les UV? C'est une plaisanterie? Osez penser à moi encore une fois et je vous colle la police au cul!
Pas besoin d'investir. Une journée de l'Expérience Intérieure lui rapportait déjà tant! Et quelle jouissance. Dans quelques mois, des dizaines de filles comme Carmen se seraient succédées pour remplir ses comptes. Les produits dérivés à l'éfigie de Carmen, la consultation de sa biographie par année, le téléchargement de photos sur téléphone portable : une vraie mine d'or! Entièrement sortie de son imagination! Les spectateurs pensaient vraiment contrôler Carmen. Ce Christophe par exemple s'était ruiné deux fois par jour pour gagner les enchères sur les repas de Carmen et avait payé encore plus pour choisir ce qui composait ce repas. Ha! Ha!

— La liste des questions, monsieur. Je me permet de vous rappeler que vous n'avez pas pris vos médicaments monsieur.
— Chère amie, veuillez ne jamais plus m'interrompre dans mes méditations, que du reste vous ne pourriez pas comprendre. Apportez-moi juste café et cigare et plus vite que ça! Vociféra t-il.
Il détestait que l'on pénètre dans son monde. Surtout quand il méditait. C'était une agression. Comme si on éclatait une bulle invisible. De toute façon, personne ne pouvait le comprendre. Sauf peut-être Carmen. Dans le fond, elle n'avait beau être qu'une pauvre fille comme toutes les autres, se pressant dans ses émissions pompe à fric, elle l'attendrissait. Quand il la regardait au travers de son écran de télévision, il avait l'impression d'être proche d'elle. C'était peut-être parce qu'il la controlait. Ce cube, c'était lui. Marie, c'était lui. Le choix de Carmen, c'était lui.
C'était aussi peut-être parce qu'elle était là, isolée, presque enfermée. Les gens tentaient de la cerner Mais ce n'était qu'une illusion, une vaste supercherie. Pouvaient-ils vraiment la cerner? En avaient-ils vraiment l'envie? Peut-être plus de savoir comment arriver à leur place : lui, le multimillionnaire, elle, l'égérie polie que vous voyez dans votre téléviseur. Tous les deux reclus dans leur monde, face à des hordes d'admirateurs. Le rêve de paillettes et de dollars. Le rêve. Un rêve d'enfant. Un rêve canonisé à grand coup de téléviseur.

Esteban


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