Jean Dormon
Hector Trouduc (3)
de Manon Cépémoi



Sabine était rentrée à la maison. Les jours passaient, la trouvant plus forte chaque matin si bien qu'elle avait pris pour habitude de se lever tôt pour profiter de cette liberté nouvelle. Son corps ne faisait plus obstacle aux longues balades qu'elle aimait faire dans le parc du quartier. Elle y croisait des gens en bonne santé, des enfants surtout qui courraient partout, la bousculant parfois. Ils étaient la vie, celle dont elle avait rêvée si longtemps sans parvenir à l'atteindre, enfoncée dans sa fatigue chronique.
Le lèche vitrine, les nouveautés en terme de musique, d'informatique, de téléphonie, tout ce à quoi elle avait dû renoncer durant sa maladie, passionnait la jeune femme. Elle avait du retard à rattraper et s'attelait à combler ses lacunes avant de renouer avec ses anciens amis. Elle avait un peu peur de retrouver ses copains d'antan. Sabine doutait d'elle-même. Pouvait-on l'aimer pour ce qu'elle était ? Ne leur ferait-elle pas peur avec ce nouveau cœur ? Serait-elle à la hauteur ?
Ces questions trottaient dans sa tête chaque soir au moment où elle se couchait. Elle ne pouvait s'empêcher de penser que si son père avait tellement changé, c'était de la faute à ce quelque chose en plus qu'elle portait en elle. Ne dit-on pas que les sentiments viennent du cœur ?

Jean Dormon aurait, en effet, dû être le plus heureux des hommes en voyant sa fille recouvrer la santé.
Cependant, il semblait subir le contre coup des événements des dernières semaines. L'homme avait vieilli, ses cheveux avaient blanchi en quelques mois, une ride profonde marquait le milieu de son front. Oh bien sûr, il était enfin sorti du cauchemar dans lequel la maladie de sa fille l'avait plongé, mais quelque chose en lui était brisé.

« Il fait une dépression », confiait Hélène à ceux qui voulaient bien l'écouter. « Je lui ai dit d'aller voir le docteur mais il ne veut rien savoir ! ».

Jean traînait sa peine, une peine immense, impossible à porter seul. Lui-même ne savait pas ce qui le rendait tellement blasé de tout et de tous.
Parfois il essayait d'y réfléchir : les motifs de se réjouir ne manquaient pas : sa fille mourante quelques temps auparavant, s'épanouissait chaque jour un peu plus ; elle allait reprendre ses études, vivre enfin la vie que mènent ceux de son âge, sortir, flirter, elle pourrait même faire du sport. Jean se disait que vraiment il avait tout pour être heureux.
Et pourtant, dans les occupations quotidiennes où il se trouvait seul, lorsqu'il sortait les poubelles, tondait la pelouse, lavait la voiture, un mouchoir roulé en boule semblait se ficher dans sa gorge pour l'étouffer. Jean en arrivait à croire qu'un jour, ce fameux mouchoir aurait sa peau : il mourrait asphyxié au cours d'une de ses activités solitaires.
Malgré cela, Jean Dormon recherchait ces moments de solitude comme s'il éprouvait un certain plaisir à souffrir. Il avait abandonné l'entraînement de volley du mardi soir - « A quoi ça sert à mon âge, hein ? Je n'ai plus aucune chance de devenir champion ! » -, laissé tombé ses amis de bridge « les cartes, ça ne m'amuse plus ! » et, s'il l'avait pu, il aurait quitté son travail pour rester là, chez lui, à s'occuper du jardin, bricoler, seul, tout seul.

Sabine, ne reconnaissait plus son père. Ce « papa poule » qui pendant des années lui avait porté des soins attentifs, semblait maintenant l'éviter. La jeune fille s'inquiétait, se demandait le pourquoi de ce changement brutal. A peine un « bonjour ma chérie » le matin, et encore fallait-il la quémander en l'embrassant, était la seule parole que son père daignait prononcer devant elle. Jamais plus il ne s'enquérait de sa santé, lui demandait ce qu'elle avait fait dans la journée.
La jeune fille, restée sensible, s'en trouvait peinée. Elle imaginait l'inimaginable : que son père la préférait lorsqu'elle était malade ou qu'il ne supportait pas qu'elle vive maintenant grâce au cœur d'Hector. Il est vrai que son Jean ne faisait que supporter Hector dans la maison. « On ne lui avait pas demandé son avis, n'est-ce pas, pour le recueillir ». Sabine avait souvent entendu son père tenir un tel discours. Alors, oui, sans doute n'acceptait-il pas que Sabine ait en elle quelque chose d'Hector.
Dans la famille, on évitait de parler du frère d'Hélène. Etait-ce de la pudeur, une certaine crainte de faire remonter cette grande tristesse que chacun avait en soi, toujours est-il que tout le monde, même les amis, évitaient d'aborder le douloureux sujet.
Les amis, on les voyait plutôt à l'extérieur car il n'était plus question de les inviter avec Jean qui ne décoinçait pas une phrase de toute la soirée. D'ailleurs, les amis étaient tellement déroutés par son attitude qu'ils ne les recevaient plus non plus. On se croisait de temps en temps au supermarché ou au travail. Maintenant ils demandaient des nouvelles de Jean comme avant ils le faisaient pour Sabine qui était une grande malade.
Jean se rendait bien compte qu'on l'évitait. Un jour, sa femme l'implora de changer d'attitude pour ne pas perdre tous ses amis, il répondit : « au royaume des cons, il vaut mieux être le fou, c'est ce qu'ils pensent que je suis devenu et j'en suis bien aise ! ». Hélène ne chercha pas à le convaincre davantage. Persuadée que son mari avait besoin d'aide, elle allait tout faire pour lui en trouver.
Mais comment l'obliger à se rendre chez un médecin voire chez un psychiatre ? C'était chose impossible et elle le savait. Ils ne pouvaient non plus prendre de vacances, leur budget ne le leur permettait pas et la maladie de leur fille les avait contraint à anticiper la prise de leurs jours de congés. Elle décida donc que la famille allait rénover la maison. Elle pensait que ce travail en commun allait les rapprocher.
Jean parut intéressé par cette proposition. Après tout, la maison était l'endroit où il se trouvait le mieux, sa femme et sa fille ne s'y entendaient pas du tout en bricolage, elle s'écoeureraient vite, il pourrait se morfondre dans sa solitude sans attirer cette attention de compassion qu'il redoutait plus que tout.
Enfin réunis autour d'un même projet, la famille discutait papier peint, couleur de peinture, aménagement. Tout le monde donnait son avis lorsque, ingénument, Sabine suggéra :
- Je pourrais emménager dans le studio au dessus du garage, il suffirait de refaire les peintures.
Le silence qui suivit lui fit se mordre les lèvres. Son père, qui une minute avant discutait âprement avec sa femme de l'aménagement de l'entrée, sembla replonger dans le mutisme qu'il affichait depuis un certain temps. Il se leva et sortit de la pièce, le mouchoir solidement enfoncé dans la gorge.
La mère resta seule avec sa fille. Hélène semblait stupéfaite que Sabine ait pu faire une telle demande.
- Qu'y a-t-il Maman ? Crois-tu qu'Hector ne m'aurait pas permis d'emménager dans son studio. Il m'aurait donné son cœur et pas son studio ?
Sabine manifestait sa colère d'une voix suraiguë :
- Pourquoi ne parle-t-on plus jamais d'Hector dans cette famille ? N'a-t-il jamais existé ? Il a pourtant fait partie de notre vie. Il a donné sa vie pour moi. N'est-ce pas suffisant pour qu'on le considère enfin comme quelqu'un de normal ? Quelqu'un d'immensément meilleur que tous ceux que je connais. Lorsque quelqu'un meure, d'habitude, on continue à en parler, non ? On se rappelle les bons moments.
On croirait que Papa et toi ne souhaitez rien de mieux que de l'oublier !

Hélène répondit à sa fille avec calme comme si elle avait réfléchi au sujet depuis longtemps déjà.
- Tu sais, chérie, quelquefois, la peine que l'on ressent à la mort de quelqu'un est si forte qu'il parait impossible d'aborder le sujet sans pleurer. Hector était mon frère et crois-moi, je ne l'oublierai jamais. Peut être que ton père et moi, nous avons tellement de remords du bonheur que nous a procuré sa mort que nous n'osons plus en parler. Grâce à sa mort, tu as retrouvé la vie, lui partait et toi tu revenais parmi nous. Nous n'avons pas eu de choix à faire. Heureusement, Hector l'a fait pour nous ! Mais notre peine n'a pas pu s'exprimer parce que toi, tu te rétablissais. Je crois que nous ne sommes toujours pas capables de réagir à ce qui est arrivé. Et ton père encore moins que moi.
- Et alors ? Quand allez-vous y arriver ? Dans vingt ou trente ans ? hurla Sabine en sortant de la pièce.
Elle croisa son père dans le couloir. Il avait tout entendu et paraissait effondré. Elle haussa les épaules, prit une veste sur le portemanteau et se rua à l'extérieur de la maison.
Hélène, toujours assise à table, les échantillons de papier peint devant elle, entendit un long soupir. Elle se leva pour aller chercher son mari dans le couloir. Après l'avoir forcé à s'asseoir, elle dit, d'une voix monocorde :
- Maintenant, il faut que nous parlions.
Ils parlèrent en effet, surtout Jean qui semblait vouloir rattraper ces mois de non dit. Un torrent de mots sortait de sa bouche. Il voulait tellement qu'elle comprenne !
Toutes les cinq phrases revenaient ces mêmes mots :
- Je n'ai pas souhaité sa mort. Dieu m'est témoin que je n'ai pas souhaité sa mort !
Invariablement, Hélène s'empressait de le rassurer avant qu'il ne poursuive :
- Mais bien sûr, Jean, je te crois !
Et Jean, obsédé par sa culpabilité, enchaînait les phases, se répétant inlassablement.
- Oui, j'ai pensé que c'était un dégénéré. Je ne comprenais pas pourquoi lui vivait alors que ma fille allait mourir… mais je n'ai pas souhaité sa mort….
Je sais qu'il avait le droit de vivre, lui aussi. Au début j'avoue que je n'ai pas apprécié que tu l'imposes à la maison mais j'ai réussi à l'aimer… Enfin, je crois… Tu sais, maintenant je fais toutes ces choses qu'on lui laissait faire : sortir les poubelles, tondre la pelouse, laver la voiture… Toutes ces choses qu'il faisait sans rechigner parce que c'était un bon gars, dans le fond. Il faut dire que ça m'arrangeait bien. A chaque fois que je les fais, je pense à lui, à ce qu'il n'a jamais eu l'occasion de faire dans sa pauvre vie. A-t-il au moins été heureux chez nous ?
Jean ne laissait guère à sa femme l'occasion de répondre, il avait pris tellement de retard de paroles qu'il enchaînait les phrases les unes après les autres, en sautant d'une idée à l'autre.
- Il a fait pour ma fille ce que ni toi ni moi n'aurions fait. Te rends-tu compte de ça ? Je ne suis pas un bon père. J'aurais pu lui donner mon cœur, faire comme ce pauvre dégénéré a fait.
- Mais arrête donc de le traiter de dégénéré ! ne put s'empêcher de s'exclamer Hélène. Sais-tu bien ce qu'est un dégénéré ? Mon frère n'était pas un débile ! Il n'était pas comme les autres, c'est tout !

Mais Jean ne l'écoutait pas. Il continuait sur sa lancée.
- Ce pauvre dégénéré a fait ce que tout le monde attendait de lui ! Nous espérions pouvoir profiter de son cœur pour Sabine. Pas de problème de compatibilité, de rejet… puisqu'il faisait partie de la famille. Mais je n'ai pas souhaité sa mort… Peut-être m'a-t-il entendu le jour où je t'ai dit que ce n'était pas normal que lui continue à vivre si ma fille devait mourir… C'était juste avant son… accident. Non ! appelons les choses par leur nom : c'était juste avant son suicide, son don d'organe… Tu te rends compte, lui seul pouvait faire ça ! C'était un sacré bonhomme ! Et maintenant, ses yeux sont quelque part, son foie ailleurs, ses reins Dieu sait où et son cœur à l'intérieur de ma fille. Peut-être peut-il vivre une multitude de vie grâce aux dons d'organes…
Hélène et Jean avaient en effet accepté que l'on prélève des organes sur le corps d'Hector.
Hélène laissa Jean s'exprimer presque une heure encore. Quand il arriva au bout de ce qu'il avait à dire, elle se leva et avant de sortir de la pièce déclara :
- En fait, ce que tu n'arrives pas à digérer c'est que mon frère ait fait plus que nous pour la guérison de Sabine. Lui a su la protéger jusqu'au bout, pas toi ! Tu te reproches cela depuis des mois et cela t'empêche de savourer la chance que nous avons. Tu penses qu'Hector était meilleur que nous, que tu t'es trompé sur son compte pendant toutes ces années… et tu as envie de lui ressembler. Je crois que tu en fais ton modèle, voilà pourquoi tu te renfermes, tu laisses tomber ta famille et tes amis. Mais il faut que tu saches que nous avons besoin de toi, Sabine et moi. Ce n'est pas d'Hector dont nous avons besoin aujourd'hui, c'est d'un père et d'un mari ! C'est d'ailleurs ce que mon frère a voulu pour Sabine : qu'elle puisse vivre normalement, entourée de ses parents et de ses amis. Jean parut méditer les mots de sa femme puis conclut :
- Tu as raison, Hector était meilleur que nous !
Mais sa femme ne voulait pas en rester là. Elle poursuivit :
- Est-ce que tu as pensé à ce que Sabine a pu ressentir ? Ou à ce que moi j'ai pu éprouver ? Non, toi seul compte dans cette histoire, ton ego en a pris un sacré coup ! Tu crois être le seul à souffrir, tu t'en veux tellement que cela t'étouffe, te ronge de l'intérieur. Mais tu n'es pas tout seul dans cette histoire ! Chacun de nous doit beaucoup à Hector. Il nous a fait un cadeau que nous ne pourrons pas lui rendre. Nous devons l'accepter sans orgueil mal placé, avec humilité. Ce qu'il a fait nous dépasse, eh bien tant mieux ! Acceptons le ! Remercions le ! Ta fille a su recevoir le geste d'amour de son oncle, alors pourquoi pas nous ! Pourquoi pas toi ?
Jean, désorienté, commençait à comprendre que sa femme avait raison, son orgueil blessé avait pris le pas sur l'essentiel. Il n'avait pas le droit de gâcher ce qu'Hector, par son sacrifice, avait rendu à la famille.
Le mouchoir noué dans sa gorge semblait se dissoudre lentement. Des larmes perlaient à ses yeux mais son esprit s'éclairait de cette lumière que donne l'espoir d'une vie meilleure. Dans ce monde égoïste, il existait des gens qui, comme ce jeune homme que l'on disait débile, étaient capables de gestes démesurés, par amour, sans contrepartie.
Jean allait reprendre sa place au sein de cette famille que son beau frère avait voulu préserver. Il allait continuer à vivre, à sourire, à rire, pour sa femme, sa fille et en mémoire d'Hector.


Sabine, l'âme en peine, n'était pas allée plus loin que le banc situé sur le trottoir, juste à côté du portail de la maison familiale. Elle s'en voulait énormément de ce qu'elle avait dit à sa mère. Mais quoi, il fallait bien qu'elle fasse réagir ses parents, d'une façon ou d'une autre ! Elle sentait bien que quelque chose ne passait pas, son père avait tant changé ces dernières semaines qu'elle ne le reconnaissait plus.
Plongée dans ses pensées et particulièrement énervée parce qu'elle était partagée entre la colère et les larmes, elle sursauta quand l'homme lui adressa la parole.
- Oh excusez-moi, je vous ai fait peur !
- Ce n'est rien ! Je sursaute toujours pour un rien.
- Non, j'ai bien vu que vous étiez dans les nuages, je n'aurais pas dû interrompre votre rêve. Car c'était bien un rêve, non ? Pas un cauchemar, au moins ?
Sabine sourit. Il avait l'air sympa ce grand gaillard, avec ses cheveux courts, dorés au bout. Elle aimait son sourire charmeur et ne se formalisait pas du tout de sa curiosité.
- Entre les deux, sans doute. Rien n'est jamais si facile ! répondit-elle en dardant sur lui son beau regard lumineux.
- Ah ! Je vois que vous avez du vague à l'âme. Il ne faut pas ! Regardez le temps qu'il fait ! Ne fait-il pas bon vivre aujourd'hui ?
- Si, bien sûr et j'en suis consciente plus que quiconque… mais dîtes-moi, quelle était la question que vous me posiez ?
- Je voulais savoir si cette maison, qui est là, était bien celle de Monsieur et Madame Dormon.
- Oui, répondit-elle, curieuse à son tour de savoir ce que ce beau jeune homme voulait à ses parents.
- Je viens leur rendre une visite, dit-il, semblant se donner du courage en annonçant ce qu'il allait faire.
- Vous n'avez pas l'air d'avoir envie de vous rendre chez eux, pourtant. Vous semblez hésiter…
- Je vois que vous êtes aussi curieuse que moi, répondit le jeune avec un large sourire. Dites donc, nous étions faits pour nous rencontrer.
- Vous ne m'avez pas dit ce que vous vouliez aux Dormon, insista Sabine.
- Vous voulez que je vous raconte ma vie ? Soit, je vais donc m'asseoir à côté de vous.

Il s'assit de biais, pour ne pas avoir à détacher son regard de ce visage qu'il trouvait déjà si familier. Elle consentit à se tourner vers lui.
- Je ne vais pas te raconter toute ma vie, ce serait trop long, dit-il d'un ton narquois en adoptant le tutoiement. Juste un épisode, celui qui m'amène ici. Accroche-toi parce qu'il est hors du commun… Mais j'y pense, ajouta-t-il en se frappant le front. Tu dois déjà en connaître un bout si tu habites ce quartier. Est-ce que tu habites par ici ?
- Oui, j'habite non loin d'ici, affirma Sabine, sans vouloir se trahir.
- Alors tu sais sans doute que la fille qui demeure ici a subi une transplantation cardiaque. Je ne sais pas comment elle va aujourd'hui, mais on peut dire que c'est un peu grâce à moi si elle est encore en vie.

Simon ne pouvait s'empêcher de se faire mousser auprès de la jeune fille, fort à son goût, il faut le dire.
Sabine trouvait maintenant le garçon présomptueux mais elle mourrait d'envie d'en savoir plus.
- Comment ça ? demanda-t-elle pour relancer la conversation.
- D'abord, je voulais de dire que je m'appelle Simon.
Il se leva pour lui serrer cérémonieusement la main. Il attendait qu'elle se présente mais elle n'en fit rien.
- Alors, raconte ! insista-t-elle.
Il se rassit et dit :
- Son oncle s'est suicidé sous ma voiture, tu parles d'une bonne blague ! J'ai eu du mal à m'en remettre ! Tout ça parce qu'il aimait les fleurs ! J'étais dans une voiture prêtée par une amie fleuriste. Il a attendu que je passe et hop, il s'est jeté sous mes roues !
Sabine commençait à comprendre. Simon, replongé dans ce perturbant souvenir, avait retrouvé son sérieux. D'une voix presque enfantine, il dit :
- Voir quelqu'un mourir devant ses yeux, ça fait quelque chose ! Je croyais bien ne jamais m'en remettre. Mais je sais pourquoi il a fait cela. C'est terrible mais tellement beau ! Il voulait donner son cœur à sa nièce. Tu imagines ? Un sacrifice pareil ! La fille qui habite dans cette maison, c'est le cœur de son oncle qui la fait vivre. Tu ne le savais pas, hein ?
Sabine pleurait doucement. Voir cet inconnu énoncer si clairement le don de son oncle, lui chavirait le cœur.
- Mais qu'est-ce que tu as ? C'est mon histoire qui te retourne ? Il ne faut pas, je te parle d'amour avec un grand « A ». Ce n'est pas triste du tout, je l'ai bien compris. C'est tellement beau que les larmes montent aux yeux mais ce sont des larmes de cœur, pas des larmes de tristesse !
- Je suis Sabine Dormon. Hector était mon oncle, énonça la jeune fille pour couper court au discours du garçon.
- Oh non ! lança-t-il. Je n'en rate pas une ! C'est toi qui as failli mourir ? Excuse-moi pour tout ce que j'ai dit. Je suis vraiment un idiot.
- Non, ne t'excuse pas, ce que tu as dit était très vrai… très beau. Je suis contente de te connaître.
- Vrai ! s'exclama Simon, tu ne m'en veux pas ?
Elle fit non de la tête.
- Alors je suis avec la fille que j'ai sauvée d'une mort certaine ! enchaîna-t-il sur le ton de la plaisanterie. Ne m'en veux pas, je suis comme cela, il faut toujours que j'en fasse trop !
- Ce n'est pas pour me déplaire, finalement. Viens, je vais te présenter à mes parents, dit-elle avant de se raviser…
Ce n'est peut-être pas le moment... Tu sais ils ont du mal à accepter le suicide d'Hector. Oh, et puis… si ! On y va quand même.
Sabine entraîna son nouvel ami à sa suite dans la maison.
- Papa, Maman ! Je vous amène quelqu'un qui veut vous parler !

Simon avait perdu de sa faconde. Se retrouver ainsi dans la famille qu'il avait involontairement meurtri, lui donnait l'envie de prendre ses jambes à son cou pour s'enfuir. Il avait été l'instrument de leur douleur.

En quelques mots, Sabine venait d'expliquer à ses parents qui était Simon.
Hélène sembla comprendre sa démarche.
- Vous voulez savoir si nous vous en voulons ? Non, il n'est pas possible de vous en vouloir. Hector s'est servi de vous.
Jean remarqua le regard joyeux que Sabine posait sur le garçon qui, les yeux embués, fixait un coin de papier peint.
D'un air sérieux, il dit :
- C'est-à-dire que nous vous en voudrions d'autant moins si vous nous aidiez dans les travaux que nous allons commencer aujourd'hui. Voyez-vous, jeune homme, nous devons réaménager le studio qui se trouve au dessus du garage et les femmes ne sont pas aussi costaudes que vous.
- Le studio ? Vous voulez bien que je m'y installe ? s'exclama Sabine.
- Oui, ton studio ! C'est bien ce que tu veux, non ? répondit son père d'un ton bourru.
Il eut juste le temps d'ouvrir les bras pour accueillir sa fille qui se jetait contre lui.
- Oh là ! que se passe-t-il ? Quelle est cette furie qui manque me faire tomber ? demanda Jean.
- Cela me plairait bien de vous aider, accepta Simon, surtout si c'est pour Sabine, continua-t-il en rougissant.
Sabine fit comme si elle n'avait pas entendu.
- Hum, il y a déjà anguille sous roche… murmura Jean à Hélène.
Mais il n'était pas du tout fâché de la situation. Sabine avait bien le droit de prendre du bon temps et le jeune homme plaisait beaucoup à Jean.
- On s'y met ? questionna-t-il.
- Avec plaisir, dit Simon en déposant sa veste sur le dossier d'une chaise.
- Pendant ce temps, Femmes, préparez-nous un bon repas ! Nous aurons besoin de reprendre des forces !
- Eh, oh, les machos, commencez d'abord par travailler, on verra après ! rétorqua Hélène, heureuse de voir que son mari retrouvait son entrain.


Manon Cepamoi.
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