Hector Trouduc
(1)
de Manon Cépémoi



Il devait avoir entre vingt et vingt cinq ans. Grand, blond, l'homme posait de grands yeux bleus étonnés sur tout ce qui attirait son attention. Son regard clair, souvent songeur, semblait chercher dans les méandres de son esprit une signification à ce qu'il voyait. Sans doute envisageait-il le monde à travers un filtre plus opaque que les autres. Sa mère avait souvent dit, peut-être un peu pour se rassurer, qu'une fée avait élu domicile dans sa tête pour lui rendre la vie plus facile.
Lorsqu'il riait, c'était de tout son corps, de la tête aux pieds. Cela commençait par ses yeux qui se plissaient à l'extrême ; sa bouche, large, s'étendait presque jusqu'aux lobes de ses oreilles qu'il avait un peu décollées ; son estomac, qu'il tenait de ses deux mains, semblait rebondir sur les parois de son abdomen tant il se contractait et se décontractait au rythme du hululement joyeux qui sortait du plus profond de ses entrailles ; il basculait d'un pied sur l'autre pour garder son équilibre. Son rire était communicatif pour ceux qui l'aimaient mais il agaçait les autres, ceux qui préféraient ignorer « ce pauvre dégénéré ».
Il est étrange de constater combien la différence fait mal à certaines personnes qui ont des idées bien arrêtées sur le comportement que doivent avoir ceux qui appartiennent à l'espèce humaine.

Or donc, Hector Veimard, on l'a compris, n'était pas tout à fait comme tout le monde, si tant est que l'on puisse dire que tous les hommes soient issus du même moule. De tous les traits qui le caractérisaient, confirmant son handicap, le plus important était qu'Hector avait gardé l'âge mental d'un enfant de huit ans.
Jusqu'à l'âge fatidique, environ 10 ans, qui allait le classer dans les anormaux, rien ne laissait présager de sa « maladie », hormis le fait que le bambin n'avait jamais manifesté la moindre agressivité à l'égard de quiconque. Ce qui était déjà, on l'entend bien, une preuve d'anormalité tangible.
Hector Veimard, enfant particulièrement sensible, prenait toujours soin de se rendre agréable, suivait le catéchisme avec ses copains de classe et essayait de mettre en pratique tout ce qu'on lui apprenait. Il aimait beaucoup le caté parce qu'on lui y racontait des histoires extraordinaires. Il n'était pas du tout intéressé par ces robots ou ces animaux qui ne ressemblaient pas à la réalité et s'agitaient sur l'écran de télévision. Son esprit était tellement pragmatique qu'un moment on crut qu'il ne pouvait habiter qu'un génie, ce qui n'aurait pas été très pratique à gérer dans sa famille.
A l'école, préférant jouer avec les filles qui étaient plus calmes et moins arrogantes que les garçons, il se faisait constamment railler par ses copains. Lui, prenait cette ironie avec un grand sourire, semblant intéressé par ce qui se disait autour de lui, puis continuait à ranger les vêtements des poupées, à jouer à la marelle ou à sauter à l'élastique. On peut dire qu'il avait une sacrée cote avec les filles à cette époque ; en classe, elles se disputaient pour s'asseoir à côté de lui.
Plus tard, les choses changeraient…
Un jour, Frank, un enfant de son école qui ne supportait pas de le voir rire au milieu d'une cour exclusivement féminine, l'attrapa par le revers de sa chemise et, le regardant dans les yeux, lui dit :
- T'es une fille toi ! Quand tu seras grand, tu changeras de nom comme toutes les filles et tu t'appelleras Hector Trouduc !
Et tous ses copains de tourner autour de lui en chantant « Trouduc, Trouduc… ». Hector rigolait avec eux sans savoir ce qu'il y avait de marrant dans ce qui venait d'être dit.
La maîtresse était venue faire cesser le chahut en les grondant de s'en prendre à un si charmant bonhomme ce qui avait eu pour conséquence de transformer les regards ironiques en regards, presque haineux. Jusqu'à la fin de l'année scolaire, il entendrait régulièrement des chuchotements « Trouduc, le chouchou ! » sur son passage.
Ce jour là, en rentrant chez lui, Hector avait affirmé à sa mère que lorsqu'il serait grand, il s'appellerait Hector Trouduc. Elle avait ri en se demandant d'où lui venait cette idée.

Hector adorait sa mère. Alors qu'il marchait à peine, il la suivait partout en tentant d'imiter ses gestes. A 9 ans, il arrivait à Hector de prendre un balai ou un chiffon à poussières sans qu'on le lui demande pour nettoyer ce qui devait l'être. Madame Veimard considérait qu'il savait prendre des initiatives et l'en félicitait. Pour Monsieur Werbert Veimard, il en allait autrement. Il considérait son fils d'un œil curieux voire inquiet parfois. Comment pouvait-il se reconnaître dans cet enfant ?

Les Veimard avaient déjà une fille, Hélène, âgée de quinze ans lorsque l'arrivée d'Hector fut annoncée. Werbert était content d'avoir enfin un fils. Depuis la naissance d'Hélène, il souffrait de la complicité qui existait entre sa femme et sa fille. Lui n'avait que le rôle de rapporter de l'argent dans le foyer, c'était bien peu par rapport à ce qu'il avait espéré dans son désir de paternité. La naissance du garçon ravivait ses espoirs ; il serait le guide et le protecteur du petit et le mènerait vers des activités d'homme.

Le bébé avait été choyé comme l'est un tout petit qui arrive dans une maison dans laquelle ne résident que des adultes ou presque. Son père se rendait compte qu'entre sa femme et sa fille, Hector ne paraissait pas évoluer dans le même sens que les autres garçons de son école aussi cherchait-il, lorsqu'il était présent, à l'intéresser à ce qui, à son avis, devait faire partie de l'éducation qu'un père donne à son fils. Très vite il comprit que le modèle de sa propre enfance ne pourrait convenir à Hector. Le foot, la boxe, le judo, les films d'aventure, rien de ce qui avait animé l'enfance de Werbert ne trouvait grâce aux yeux de son fils. Au contraire, Hector se passionnait pour les fleurs, les arbres, les insectes et, au grand désespoir de son père, les vielles poupées de sa soeur. Werbert, un beau matin, croyant faire une action salutaire, s'en était débarrassé sans demander l'avis des femmes de la maison. Ces dernières s'étaient vengées en lui faisant la tête pendant deux semaines.
Hector n'avait pas une attitude d'enfant ou alors si, d'enfant parfait. Werbert se demandait comment son fils résisterait dans le monde de brutes dans lequel il serait immanquablement immergé plus tard s'il ne lui apprenait pas à se défendre. De temps en temps il essayait de le pousser à bout pour voir poindre ne serait-ce que le premier signe d'une colère justifiée mais Hector était d'une patience d'ange. Il attendait que l'orage passe avec un sourire charmant qui mettait les nerfs de son père à rude épreuve. Ces séances se concluaient par le rire d'Hector que Werbert avait de plus en plus de mal à supporter.
Aussi, lorsque monsieur Veimard apprit que son fils n'était pas normal, il en tira un immense soulagement. Tout s'expliquait enfin. A partir de ce moment, il le laissa vivre comme il l'entendait, se contentant de l'observer et parvenant même à apprécier son comportement. Plus tard, en orientant Hector vers les travaux de jardinage, Werbert avait senti que pour la première fois de son existence, ce qu'il envisageait pour l'avenir de son fils était en accord avec les capacités et les envies de celui-ci. D'ailleurs, il n'hésitait plus à dire « mon fils » avec une certaine fierté quand il parlait de lui à ses amis. Hector était différent des autres. Et alors ?

Monsieur et Madame Veimard périrent dans un accident de voiture alors qu'Hector n'avait que dix sept ans.
Hector pleura beaucoup. Hélène, sa sœur, était mariée avec Jean Dormon. Ils vinrent s'installer dans la maison familiale avec leur fille de douze ans, Sabine. Hector emménagea dans le garage transformé pour l'occasion en un confortable studio.
Il continua à prendre ses repas à la table qu'il connaissait depuis sa naissance. Toutefois, à présent, c'était sa sœur qui préparait les repas. Elle avait réussi à le consoler de la perte de leurs parents en lui montrant, un soir, deux étoiles rapprochées dans le ciel et en lui expliquant que c'était leur père et leur mère qui veillaient à ce que tout se passe bien pour eux sur la terre.
Quelquefois, la nuit, lorsque Hector avait peine à trouver le sommeil, il allait dans le jardin leur parler. Si le ciel était couvert, il se disait qu'avec le froid qu'il devait faire à une si grande altitude, une couverture était indispensable et il leur pardonnait de ne pas veiller sur lui.
C'est à cette époque que le jeune garçon commença à s'attacher à sa nièce Sabine.
Sabine avait un problème cardiaque grave. Du fait de sa grande fragilité, elle ne pouvait sortir autant que les jeunes de son âge et cela lui donnait donc une grande disponibilité de cœur et de temps. Hector était son oncle mais aussi son seul véritable ami. Lorsqu'elle allait bien, il leur arrivait de se promener ensemble le long du canal. Il veillait à ce qu'elle ne prenne pas froid, qu'elle ne se fatigue pas, qu'elle ne manque de rien. Lorsqu'elle allait moins bien, au chevet de son lit, il lui racontait des histoires merveilleusement enfantines qui égayaient ses journées. Quand par malheur elle était hospitalisée, Hector traînait sa tristesse comme une âme en peine, son visage refusait de s'éclairer du moindre sourire jusqu'à l'heure où il lui rendait visite.
Hector était considéré par l'état comme un handicapé. Sa sœur en avait la garde et recevait une pension pour l'entretenir. Hector s'y entendait en jardinage et trouvait du travail chez les voisins du quartier, trop contents de lui donner les besognes qu'ils ne voulaient pas faire. Quelquefois, il n'était payé que de un ou deux euros pour cinq ou six heures de travail mais peu lui importait car il aimait jardiner et ne connaissait pas la valeur de l'argent. Ses anciens copains de classe n'hésitaient pas à l'employer et lui auraient même confié leur enfant quand ils voulaient se faire un ciné si Jean, le mari de sa sœur, ne s'y était opposé. En effet Jean pensait que c'était une trop grande responsabilité pour ce grand enfant qu'était devenu Hector.
Jean avait, au début, accepté de mauvaise grâce de prendre en charge son beau frère. Il avait déjà une fille malade, il se voyait mal ajouter à sa panoplie de papa modèle un retardé mental. Sa femme et Sabine avaient tellement insisté que, de guerre lasse, il avait fini par céder. Finalement, il s'en félicitait quand il voyait combien Hector pouvait faire du bien à sa fille.
De plus, son beau frère était facile à vivre, s'occupait du jardin, sortait les poubelles, lavait la voiture, en bref, faisait toutes les choses pénibles et répétitives qui rendent la vie quotidienne exaspérante.
La famille Dormon vivait depuis six ans avec Hector lorsque, brutalement, la santé de Sabine se détériora. Un soir, il fallut appeler les pompiers parce que la jeune fille avait eu un malaise. Hospitalisée, elle resta trois jours entre la vie et la mort, avant de reprendre conscience. Hector lui rendait visite quotidiennement après avoir travaillé dans le jardin de ses employeurs. Il lui parlait des fleurs qui poussaient sans qu'elle puisse les voir, des taupes qui saccageaient les pelouses et qu'il se refusait à tuer alors qu'il en avait reçu l'ordre. Elle, parlait de cette maladie qui allait la faire partir plus tôt que les autres au ciel, lui confiait ses regrets de ne pas avoir profité de la vie comme tous ceux de son âge. Pour la réconforter, Hector lui disait qu'elle aller retrouver ses grands parents, qu'elle serait la troisième étoile à qui il se confierait le soir. Mais cette consolation ne semblait pas lui enlever sa peine de ne plus voir le monde et Hector en était de plus en plus conscient.
Un jour, en entrant dans la maison pour souper, il surprit une conversation entre Hélène et Jean.
Hélène disait :
- Il ne nous reste plus qu'à prier qu'un jeune se tue en voiture pour que Sabine puisse profiter de son cœur.
Il entra à ce moment là dans la cuisine et son beau-frère qui allait répondre quelque chose se tut instantanément.
Hector vit bien que sa sœur avait pleuré. Que voulait dire Hélène avec cette histoire de jeune qui se tue ?
Un autre jour il entendit Jean au téléphone qui parlait à sa mère, un sanglot dans la voix.
- Maman, si Sabine n'a pas un nouveau cœur, elle va mourir !
Hector, que l'on disait imbécile, commençait à comprendre. Ainsi on pouvait prendre le cœur de l'un pour le donner à l'autre.
Avec la petite voix de son enfance, il osa questionner sa sœur :
- Est-ce que Sabine va mourir ?
Il connaissait la réponse, Sabine lui en avait parlé à l'hôpital.
- C'est possible, Hector.
- Est-ce que si je lui donnais mon cœur, elle pourrait vivre ?
- Non ! Ce n'est pas possible, tu ne peux pas lui donner ton cœur…
- Pourquoi ?
- Parce que on ne peut pas prendre le cœur de quelqu'un de vivant. On ne peut prendre que celui d'un mort.
- Mais il y a plein de morts dans les cimetières.
- Il faut que la personne qui donne son cœur vienne juste de mourir pour que son cœur soit toujours vivant. Un cœur mort ne sert à rien, expliqua patiemment Hélène.
- Alors, il faudrait que je meurs et que toi tu prennes mon cœur pour le donner à Sabine comme ça elle pourrait de nouveau regarder les fleurs pousser, les sentir, les cueillir…
- Ne dis pas de bêtises, ça ne marche pas comme cela. Tu ne peux pas comprendre…
Hélène avait toujours évité de sortir ce genre de phrases toutes faites à son frère : « tu ne peux pas comprendre ». Puisque tout le monde connaissait son état il était inutile d'en rajouter au risque de lui faire mal. Elle se le reprochait déjà mais aujourd'hui, elle était vraiment à bout. Elle soupira longuement en secouant la tête comme pour chasser les pensées moroses qui s'y étaient installées.
Jean, hier soir dans l'intimité de leur chambre, avait disserté sur la cruauté du destin qui laissait vivre un « demeuré », son grand dadais de frère qui ne ferait jamais rien de sa vie alors que sa fille - qui avait toute sa tête, elle - allait mourir parce qu'un simple muscle refusait de travailler comme il le devait.
Jean n'avait pas l'habitude d'être aussi injuste. Hélène, choquée, peinée, ne se sentant pas capable de relever les propos de son mari, avait juste pris son oreiller pour aller dormir sur le canapé du salon. Plus tard dans la nuit, alors qu'elle ressassait et ressassait encore cette phrase assassine, peut-être pour ne plus voir l'image de Sandrine à l'agonie sur son lit d'hôpital, elle décida que Jean, torturé par la douleur, ne savait plus ce qu'il disait. Le désespoir parfois ne permet plus de raisonner correctement.

Hector s'était senti blessé par la phrase de sa sœur « tu ne peux pas comprendre ». Depuis peu, il se doutait qu'il n'était pas comme tout le monde. Les autres grandissaient, conduisaient une voiture, partaient en voyage…, pas lui. Est-ce qu'il ne serait jamais assez grand pour qu'on puisse lui parler de tout ? Combien de temps encore allait-on le traiter comme un petit enfant ?
Jean entra, les yeux rougis. Ils se mirent à table.
Le lendemain, Hector alla voir sa nièce avec un bouquet de fleurs du jardin. L'infirmière le lui confisqua avant qu'il ait pu les montrer à Sabine.
Avant de partir, il lui dit :
- Sabine, j'ai compris que tu avais besoin d'un cœur. Tu en auras un, fais-moi confiance.
Dans un souffle, Sabine lui dit :
- J'ai toujours eu confiance en toi, tu le sais. Allez, rentre ! Ne fais pas de bêtises ! Quand demain tu reviendras, cache une fleur dans ta chemise, comme cela l'infirmière ne pourra pas te la prendre.
Hector l'embrassa sur les deux joues et lui caressa les cheveux en guise d'au revoir.
En sortant, il murmura :
- Je suis là pour te protéger.

Le lendemain, pour la première fois de sa vie, Hector refusa de travailler. A chaque personne qui lui téléphonait pour qu'il vienne tondre un jardin, arracher des mauvaises herbes, s'occuper du potager, tailler une haie, il répondait :
- Je ne travaille pas aujourd'hui !
Certains de ses employeurs habituels s'en trouvèrent vexés car ils n'avaient pas l'habitude d'être ainsi renvoyés. D'autres lui proposèrent de prendre rendez-vous pour un autre jour. Il répondait alors :
- Je ne travaille pas aujourd'hui, je l'ai déjà dit !
- Mais rien ne nous empêche de prendre un rendez-vous puisque tu es au téléphone… demandaient-ils avec insistance.
- Non ! je ne travaille pas aujourd'hui !
Et puis, Hector raccrochait pour avoir le temps de s'occuper de ses propres affaires.
Un certain monsieur Farque, furieux que l'insolent lui ait raccroché au nez, s'adressant à sa femme, lui dit :
- Il n'est pas prêt de revenir travailler chez nous, celui là !
- C'est toi qui serais le plus embêté, vu ce que tu le payes ! lui répondit-elle du tac au tac.

Hector n'alla donc pas jardiner chez les autres et ne sortit de son studio qu'à seize heures, heure à laquelle, d'habitude, il se rendait à l'hôpital pour y voir sa cousine.
Il était beaucoup trop couvert pour la saison d'été. Il portait un gros anorak qui dissimulait mal ce qui ressemblait à une armure qui lui descendait jusque dessous les fesses. Ses yeux étaient cernés comme s'il n'avait pas dormi de la nuit. Il chercha les deux étoiles chères à son cœur dans le ciel mais ne les y trouva pas. « Trop tôt », pensa-t-il.
En chemin, il rencontra Frank qu'il n'avait pas revu depuis l'école primaire mais qu'il reconnut sans mal. Ce dernier le regarda de la tête aux pieds et secoua la tête en pensant que décidément son cas ne s'arrangeait pas.
Hector n'en avait cure et lui fit un grand sourire avant de lui lancer :
- Je m'appelle Hector Trouduc, maintenant !
Frank secoua à nouveau la tête puis tourna les talons, laissant l'imbécile à ses imbécillités.
« Ça fait à peine une heure que j'ai remis les pieds dans cette foutue ville et je tombe d'emblée sur le dingue de service ! » pensa-t-il.
Devant l'hôpital, Hector patienta une bonne demi heure avant de traverser. Il semblait attendre quelqu'un ou quelque chose.
Les yeux levés vers le ciel, il s'extasiait devant un petit nuage blanc qui ressemblait à un mouton et voguait seul dans cet océan de bleu. Brusquement il fronça les sourcils et avec regret détourna son regard du nuage. Il avait une tâche à accomplir, il lui fallait se concentrer. Il se souvint de sa mère qui lui disait toujours quand elle le faisait lire ou lui apprenait à compter : « concentre-toi, mon garçon, concentre-toi ! Ne laisse pas ton imagination t'emporter loin de la tâche que tu as à accomplir si tu veux faire quelque chose de ta vie ! ».
Alors, en équilibre sur le bord du trottoir, ses yeux ne quittant plus un point connu de lui seul au loin sur la route, il se concentrait pour choisir le bon moment. Maman devait être fière de lui, il n'avait pas oublié ce qu'elle lui avait appris.
Brusquement son énorme rire éclata faisant se retourner les passants, ses yeux se rétrécirent, la commissure de ses lèvres rejoignit presque le bout de ses oreilles et ses pieds se mirent à danser pour le propulser au milieu de la route juste au moment où passait la voiture d'un fleuriste. De grandes fleurs jaunes et rouges ornaient son capot et ses flancs.
Hector fut projeté à dix mètres de l'impact. Sa tête heurta le trottoir avec une telle violence qu'il mourut instantanément.
Les secours arrivèrent de l'hôpital. On lui retira son anorak et cette drôle de carapace qu'il avait fabriquée pour protéger ce qui lui paraissait essentiel : son coeur. Sur son thorax, un rond, dessiné au feutre noir, indiquait l'endroit où il se trouvait. Maladroitement était écrit à côté : pour Sabine.
Dans la poche droite de sa chemise, on trouva une fleur et le texte suivant qui avait été laborieusement écrit :
« Je suis devenu grand. Je done mon cor a la siense et mon ceur a Sabine. signé Hector Trouduc ».
Dans sa poche gauche, sur la feuille déchirée d'un livre de catéchisme était écrit :
« Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime.»
Auquel on aurait pu ajouter : « Heureux les simples d'esprit, le royaume des cieux est à eux » car le soir même, une nouvelle étoile brillait dans le ciel juste à côté des deux qu'Hector dans sa simplicité enfantine prenait pour ses parents.

Manon Cepamoi.
http://perso.orange.fr/Manon.Cepamoi/


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