L'antiquaire de Waterloo
Par Magda Angenot

(16 juin) La victime : Paul Demeers, 57 ans, propriétaire du magasin « Antiquités-Souvenirs », pas loin du Musée Wellington. Quand nous arrivons sur les lieux à 0h45, i1 est étendu sur le sol, l'air surpris d'être mort, aux pieds d'une espèce de fétiche hérissé de clous, l'image même de la férocité malfaisante. Dans sa chute, il a entraîné une table chargée de « souvenirs ». La pièce est jonchée de débris de Napoléons en plâtre, de plats d'étain en aluminium et d'autres saletés made in Taiwan. Pas de trace de vol, ni d'effraction.
Un ami, Maurice Baugnier, a découvert le corps vers 0h30. Il dit n'avoir touché à rien, avoir trouvé la porte du magasin entr'ouverte et avoir appelé la police immédiatement. Rapport du médecin légiste : « décès dû à une blessure dans le dos infligée à l'aide d'un objet étroit et pointu enfoncé jusqu'au coeur. Mort presque instantanée entre 22h et 0h30. »
Affaire à élucider au plus tôt si je veux la promotion qui me permettra d'emmener Claudine skier à Noël.
Le suspect (jusqu'à nouvel ordre) : Maurice Baugnier, lui-même, 65 ans, P.D.G. de la Cimenterie Baugnier et Compagnie. Interrogé sur le but de sa visite à une heure si tardive : i1 a l'habitude de venir prendre un verre en fin de soirée. À vérifier avec les voisins. Allures de grand patron, bedaine confortable, costume sur mesures à rayures discrètes, ordre de Léopold à la boutonnière. La-dessus, des yeux en boutons de bottine, un nez épaté, une bouche goulue au sourire mielleux, un cou en boudin dans un col chiffonné par des doigts nerveux. Il pue l'alcool, le cigare et la peur. Un porc habillé par Old England. I1 affiche bien haut sa qualité de conseiller municipal et une prétendue amitié avec le commissaire Van Den Brandt. Aggrave son cas. Mais prudence–
Le prie de ne pas quitter Waterloo de la journée car la police peut avoir besoin de son aide. Le fais reconduire chez lui à 4h45 par Martin en demandant à celui-ci de prendre contact avec Francis ensuite. Il sait que cela veut dire surveiller la maison et ses habitants. Après avoir ordonné à mes adjoints de faire les enquêtes nécessaires auprès des voisins de Demeers, de son banquier et de son comptable, je peux m'accorder quelques heures de repos.
(17 juin) Baugnier sous les verrous ! L'agent Delwaye - un jeune qui promet - a envoyé au labo un panier plein de poignards chinois qui se trouvait sur le comptoir dans la boutique de Demeers. La plupart portent les empreintes de Baugnier. L’un d’eux est aussi taché du sang de la victime. Il a dû remuer les poignards avant d’en prendre un pour tuer Demeers. Il l’a ensuite essuyé (fort mal) et remis dans le panier. Baugnier nie. Son ahurissement me troublerait si je n'étais pas convaincu qu'il n’a pas la conscience tranquille. Il a peur. Mobile ?
Enquête sur Demeers : D'après son comptable, son banquier et l'examen de ses livres, l'affaire est saine. 90% des revenus proviennent de la vente d'objets d'art et d'artisanat africains importés par l'intermédiaire d'une société du Kasai. Client principal : Baugnier. Tiens ! Bon crédit. Bonne réputation. Surface financière modeste. Hypothèque sur le magasin. Pas d'autre propriété. Quelques économies. Seule irrégularité apparente : le prix d'achat déclaré aux Douanes pour certaines statuettes ne correspond pas à celui porté aux livres. Pratique courante.
Vie privée : calme. Divorcé depuis 17 ans. Liaison probable avec une jolie brune dans la trentaine. La vieille qui tient le kiosque à journaux sur la place la voit souvent entrer et sortir du magasin.
Casier judiciaire : néant.
Passé : Licence en histoire. Enseignement au Zaïre pendant quelques années. Rapatrié en 1982. Hérite du commerce d'une tante.
Enquête sur Baugnier : détient 85% des actions de la cimenterie. Le reste à sa femme et à des parents. Sens du commerce. A créé une fabrique de carrelage. Joue prudemment en bourse. Affaires prospères. Profits honorables chaque année. A acheté la cimenterie en 1975.
Vie privée : divorcé en 1995. Remarié immédiatement. Sort beaucoup : dîners d'affaires, réunions politiques. Pas d'aventure voyante.
Casier judiciaire : fraude fiscale. Pas mon problème.
Passé : né et élevé au Zaïre. Etudes commerciales. Stage en Belgique dans une firme import-export. S’établit dans le pays. Fréquents voyages en Afrique .
Interrogatoire de Baugnier : affirme avoir acheté la cimenterie avec l'héritage de ses parents et ses propres économies. Nie toujours avoir tué Demeers.
Vérification : héritage des parents très modeste d'après le notaire. Un voisin affirme que Baugnier rend souvent visite à Demeers dans la soirée, parfois assez tard. Il le voit arriver quand il promène son chien entre 23h et minuit.
Vu la collection d'art africain de Baugnier (Claudine ne tolèrerait jamais ces horreurs à la maison !) Vu surtout Mme Baugnier. Brune, environ 35 ans. Coïncidence ? Montrer sa photo à la marchande de journaux. Très, très belle. Grande, taille fine, poitrine somptueuse, hanches épanouies jambes interminables. Douleur muette. Pleure au nom de Demeers. Terrifiée à l'idée d'être mise en présence de son mari.
La bonne, interrogée par Martin, prétend que les époux se sont violemment disputés le soir du crime et que Baugnier est sorti en claquant la porte. Elle a précisé que « Monsieur est soupe au lait, mais très gentil. »
Crime de jalousie ? Trop simple.
(18 juin) Enquête sur Mme Baugnier. A quitté l'école à 18 ans. Vendeuse à Bruxelles. Léonidas et diverses boutiques de luxe. Dernier patron : un tailleur de l'avenue Louise, « Mr. Harry, le tailleur le plus chic de la ville .» Momie déguisée en jeune homme. Hilda Germain, « une bonne petite, dans le fond », qui cherchait un mari fortuné. Elle avait d’abord accroché un banquier, client de la maison, un type vraiment bien. Il a été tué dans un accident de voiture trois semaines avant le mariage. Mr. Harry l’a reprise à son service. Elle a également rencontré Maurice Baugnier dans sa boutique. I1 a divorcé pour elle. Lui demande s'il a couché avec. « Oh ! Monsieur ! » Gloussements de poule qui a reçu un coup de pied. Il a. Après le mariage ? Aussi. Il lui fait d’impeccables petits ensembles en échange.
Montré la photo de Mme Baugnier à la marchande de journaux proche de chez Demeers. C'est bien elle la visiteuse. Une jolie femme qui s'ennuie ? Pas seulement. La perquisition domiciliaire ne donne rien, mais révèle une bibliothèque étonnante, Voltaire, Saint-Simon, Sade– ses livres à elle. « Mon mari n'ouvre jamais un livre. » Rien d’anormal dans le compte en banque de la femme. Solde élevé entretenu par de généreuses mensualités du mari. Compte du mari bouge beaucoup. Analyse nécessaire ? Pas immédiatement. Doit plonger allègrement dans la caisse de l’affaire familiale.
Revu la collection et Mme Baugnier en compagnie d’un expert en art africain (1,80m de pédanterie filiforme, surmontée d'un goupillon à pellicules). Sur une vingtaine de pièces, douze ont une grande valeur. Les autres : de bonnes imitations. L'exportation de ces chefs d’œuvres est strictement interdite par le gouvernement congolais, mais la douane est accommodante si on emploie les arguments voulus. Quelques pièces authentiques sont des reliquaires, c'est à dire qu'elles contenaient des objets sacrés, des os, des grigris. Des boîtes, en somme. Intéressant. Certaines imitations sont des figurines d’ancêtres ou de guérison, également creuses, ce qui trahit l'imitation, paraît-il. Encore plus intéressant.
Envoyé les pièces-boîtes au labo. Trace de mousse plastique à l'intérieur d’un reliquaire. Aucune trace de drogue. On n’emballait pas les reliques dans du plastic. Encore que les pièces ont été maniées récemment… peut s’agir d’un emballage protecteur.
Nouvel interrogatoire de Baugnier. D'où tire-t-il l'argent pour acheter ces pièces rares ? Il a revendu les premières avec un grand profit. Les « fournisseurs parallèles » ne peuvent pas exiger le prix du catalogue. Je lui rappelle brutalement que Demeers était son unique fournisseur et lui demande s'il était devenu trop gourmand. Il s'effondre : « Je l'ai peut-être tué, M. l'Inspecteur– Je ne sais plus, j’étais sous. Je voulais seulement lui flanquer une raclée. Il m’avait pris ma femme. »
Un bête crime passionnel ! Moi qui espérais un réseau de trafiquants. Drogue ou diamants. Dommage pour mon avancement ! J'aimerais bien creuser davantage, demander des renseignements à Kananga, aux fournisseurs de Demeers. Me ferais accuser de gaspiller les deniers de 1`Etat. J'ai des empreintes sur l’arme du crime, un mobile, un aveu ou presque– Que me faut-il de plus ? Pas de zèle intempestif !
Un dernier entretien avec la belle Madame Baugnier pour me consoler et je transmets le dossier au Parquet. Avec sa permission, j’enregistre. Ses réponses sont données d’une voix ferme. Elle me regarde droit dans les yeux.
– Tout est de ma faute, M, l'Inspecteur. Je n'aurais jamais dû dire à Maurice que je le quittais pour vivre avec Paul. J'aurais dû partir, tout simplement, en laissant une lettre, ou rien du tout. J'ai voulu être honnête. C'est un sanguin, un violent, mais il n'avait jamais été plus loin que les gifles.
– Grands dieux ! Non, je ne l'accuse pas ! Mais après ce qu'il a dit, sa façon de partir en furie. Et mon pauvre Paul seul au magasin !
– Eh bien ! Maurice a asséné un formidable coup de poing sur la table et s'est jeté sur moi. Je me suis enfuie, j'ai réussi à m'enfermer dans ma chambre.
– Nous faisons chambre à part, oui. I1 a essayé de dé-foncer la porte. Le bois est solide. Il a hurlé : « Je vais le démolir, ton gigolo, tu entends ! » Ensuite, la porte d'entrée a claqué. J'ai essayé de téléphoner à Paul, naturellement. La ligne était occupée.
– L'heure ? Je ne sais pas 23h, peut-être.
– Un voisin de Paul m'a entendue lui crier « au revoir » à 23h15 ? C'est très possible. Je venais de rentrer quand Maurice est arrivé. Je lui ai versé un whisky. Je n’aurais pas dû ; il avait déjà beaucoup bu. Je lui annoncé ma décision immédiatement.
– J'ai attendu. J'étais folle d'inquiétude. J'espérais malgré tout que Maurice irait au café comme toujours après une scène.
– Son affaire ? I1 a racheté la cimenterie en 1975. I1 avait un peu d'argent. Il a agrandi.
– Je ne sais pas d'où venait sa fortune. De sa famille, j'imagine. Je connais mal ses débuts. Je l'ai épousé en 1995.
– D'après ce qu’il m'a dit, Paul est rentré au pays pour raisons de santé. Il s'est trouvé sans situation. Une de ses tantes avait ce petit magasin de souvenirs pour touristes, ici à Waterloo. Elle était âgée et avait besoin d'aide. Elle n'avait pas d'enfant. Elle a laissé le fonds à Paul.
– C'est lui qui a ajouté « antiquités » sur la vitrine quand il a racheté quelques vieux meubles. Mais, surtout, il a toujours été passionné d'art africain. Il a commencé par importer quelques articles d'artisanat. Il a continué avec les souvenirs, naturellement. Ils se vendent bien. I1 déteste ces cendriers à l'effigie de l'Empereur, ces horreurs, comme il dit, comme il disait. Mon Dieu ! Je ne peux pas le croire– Excusez-moi, M. l'Inspecteur. Il avait tant de goût. C'était un connaisseur.
– Maurice aussi. Mais pour lui, ces choses-là, c'est plutôt un placement.
– I1 a commandité Paul pour qu'il lui cherche de vraiment belles pièces.
– Oui, Paul venait à la maison. C'est ainsi que j'ai fait sa connaissance.
– Maurice rentre toujours tard de l'usine. Encore plus quand il dîne avec ses sous-directeurs, comme le soir du…
– Je ne connais rien à ses affaires. Je crois que l'usine marche bien. I1 ne se plaint pas. Il a fait une donation importante à la Bibliothèque municipale, avant son élection. Il y a eu une grande réception…
– J'ai quitté Paul vers 23h, non 23h15, vous avez dit. Je ne sais plus, M. l'Inspecteur… Mon pauvre Paul– Il était si bon, si artiste– Nous allions être si heureux.
La bonne utilise deux boîtes de kleenex en une heure d’interrogatoire. Semble nettement préférer « le pauvre Monsieur » à Madame, mais ne dit rien qui puisse incriminer cette dernière. C’est vrai que Baugnier rentre tard, voire très tard et qu’il boit. Est-il violent alors ? « Oh ! Non. Il s’endort dans un fauteuil et passe la nuit là. Le lendemain, Madame soigne sa gueule de bois. » Les époux s’entendent assez bien. Ils sortent beaucoup. Ensemble et séparément. Elle ne lui fait pas de scènes quand il rentre ivre à minuit passé. Elle va souvent au cinéma ou souper avec des amies quand son mari la prévient qu’il rentrera tard. Jamais vu les amies en question, elles ne viennent pas la chercher. Savait-elle que sa patronne avait une liaison ? Non. Mais cela ne l’étonne pas. Pourquoi ? « Monsieur est tellement plus âgé et il la laisse trop souvent seule. » Jaloux ? « Ah ! Ça oui ! »
Enquête terminée. Pas content. Madame Baugnier se trouvait sur les lieux du crime à l’heure voulue. Mais ce ne sont pas ses empreintes sur l’arme du crime. Et quel mobile aurait-elle pu avoir ? Son amant la menaçait-il de révéler leur liaison à son mari ? C’est idiot comme hypothèse, elle l’a révélée elle-même. De révéler autre chose ? Ses coucheries avec « Mr. Harry », par exemple ? Peu probable qu’il en ait eu connaissance. Je n’arrive pas à croire que cette femme envisageait réellement de quitter son mode de vie, un mari riche et mondain - si peu séduisant soit-il - pour un homme timide, gris et, par comparaison, presque pauvre. Il y a l’amour, bien sûr…
Allons, il est temps d’oublier la belle Madame Baugnier et de m’occuper du travail en retard.

II

Allo, Bob ? Ecoute bien, je dois faire vite. Tu cesses tes envois. Paul est mort. Il avait tout découvert. Maurice est intervenu un peu vite. Il a toujours manqué de pondération.
– Non, ce n'est pas dangereux. Je téléphone de chez ma sœur en son absence.
– Ce crétin a réussi à se blesser avec les clous de la statuette magique. I1 l'a laissé tomber sur une table de marbre, elle s'est brisée et les pierres se sont éparpillées. Il a compris d'autant plus vite qu'il se doutait de quelque chose. Je t'avais bien dit de n'expédier que des pièces authentiques. Il ne comprenait pas pourquoi Maurice insistait pour lui acheter des objets qu'il refusait de garantir. J’ai essayé de le calmer en répondant enfin à son amour et en l’intéressant à l’affaire. Mais il avait peur. Il n’avait pas de couilles.
– Ecoute, mon amour, tu exagères ! Après m'avoir encouragée à épouser Maurice pour les affaires, tu ne vas pas faire une crise parce que j'ai couché avec Paul ! C'était plus intelligent de régler le problème comme ça que les méthodes radicales de cet imbécile de Maurice qui, pour couronner le tout, s’est fait prendre.
– L’affaire ne risque rien. Je me suis arrangée pour que cela passe pour un crime passionnel.
– Maurice ? Bien sûr qu'il marche ! Il n'a pas le choix s'il ne veut pas perdre la retraite dorée qu'il s'imagine que je vais lui garder pour sa sortie de prison.
– Ah non, tu ne reviens pas ! Ce serait la dernière chose à faire dans les circonstances. Et puis, nous n'avons pas encore tout à fait assez. Encore un an, maximum deux. J'ai un remplaçant en vue pour Paul. Un antiquaire, un vrai celui-ci, place du Sablon. I1 a fait des offres à Maurice pour la collection. Je vais l'appâter peu à peu. Pense à ce qui va nous rester maintenant que Maurice n'est plus là pour s'adjuger la part du lion.
– Mais oui, je t'aime ! Grand fou !
– C'est ça. Tu attends que je te fasse signe. Surtout, n'écris pas. Ciao !

***

Allo ? M. van Steenberg ?
– Hélas… Vous avez lu les journaux. Tout cela est horrible. Je ne sais pas comment j'ai la force de vivre ce désastre. Mon pauvre Maurice a toujours été impulsif. J'en sais quelque chose, j'en porte même les marques. Enfin– il faut que je paye son avocat, maintenant. Je suis un peu gênée. Je me demandais si vous vous intéressiez toujours aux statuettes africaines…
– Le siège de chef à cariatides et les figurines de protection, certainement. Pour ce qui est de la défense d'éléphant sculptée, je ne sais pas si Maurice consentira à s'en défaire, même maintenant.
– Votre prix sera le mien, bien entendu…
– Vous êtes tellement délicat et compréhensif– Votre sympathie me va droit au coeur. J'ai un tel besoin de réconfort…
– Je vous attends demain soir à 18h, C'est cela. Merci. Merci, infiniment.

***

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p>Ouf ! Quelle journée ! Dieu que je déteste ce tailleur ! Il fait institutrice au possible. Parfait pour l'inspecteur. La coiffure est bien aussi : raie au milieu, chignon bas sur la nuque, mèche échappée « dans son trouble ». Les bandeaux encadrent bien la tristesse du visage. Pas de maquillage, un peu de rimmel délayé par les larmes. C'est égal, j'ai eu peur. L'inspecteur insistait tellement sur la collection. Depuis qu'il faut des diplômes pour monter en grade dans la police, la vie devient impossible !
Ce miroir est taché, ma parole ! Il suffit d'un rien pour que Jeannette néglige ! Cette fille est bête à tomber enceinte pour peu qu'un homme la regarde. Attention ! Une femme prostrée de douleur n'engueule pas la bonne.
Il me faudra une tenue un peu plus séduisante pour demain soir. Voyons. Le fourreau bleu marine ? Van Steenberg est veuf et mal consolé, dit-on. Mais pas inconsolable à en juger par la façon dont il me regardait au vernissage Laugier. Il n'est pas mal. J'aime assez le genre grand chauve sportif. Il faudra l'enflammer sérieusement. Je peux difficilement réceptionner la marchandise sans vivre avec lui. C'est moi qui devrai l'écouler, maintenant. Heureusement que j'accompagnais Maurice chez le diamantaire à Anvers.
De toute façon, me voici débarrassée de ces deux minables. Une chance que Paul ait toujours gardé ce panier plein de coupe-papier chinois sur son comptoir. Ces trucs sont de vrais poignards. Maurice jouait avec chaque fois qu’il rendait visite à Paul. Il s’amusait à les faire glisser hors de leurs fourreaux. Il se curait les ongles avec les lames. Dégoûtant !
J'espère que Bob n'est pas idiot au point de jouer les Othello. Il y a quelques années, cela ne m'aurait pas déplu, j'avoue. Mais il n'est plus le beau mercenaire de mes 18 ans. I1 est devenu un vilain affreux avec des poches sous les yeux et une panse d'alcoolique. Et imprudent, ce que je déteste. Qu'est-ce que cela lui aurait coûté d'envoyer le masque Ba-Kongo et les pendentifs Pende que Paul demandait ? Même si on ne pouvait rien mettre dedans– Le travail bien fait devient de plus en plus rare.
Paul était impossible ! Au lieu de bénir des événements qui lui apportaient à la fois de bons revenus et « la femme de sa vie », pour employer son langage de roman à l’eau de rose, il s’est mis à fantasmer. Il croyait réellement que Maurice m'avait forcée à jouer ce rôle. Il voulait me sauver de ce milieu de « trafiquants », me faire divorcer, m’épouser, me faire partager une vie « pauvre mais honnête… » Il ne voulait pas s’associer à nous. Je sentais bien qu'il ne tiendrait pas le coup. Trop timoré, trop petit bourgeois– Il avait une façon de s'asseoir, la tête dans ses mains– J'ai horreur des dépressifs ! L'autre soir, il était ainsi effondré, torse nu. Je n'ai eu qu'à enfiler mes gants et à compter les côtes pour frapper au bon endroit. La lame s'est enfoncée comme dans du beurre.
En somme, à cause des imprudences de Bob et de la couardise de Paul, c'est moi qui ai dû faire toute la sale besogne. La vie est injuste ! Maintenant, il faut reconstituer le réseau.
Je me demande comment Van Steenberg fait l'amour– Je ne tarderai pas à le savoir. Mais pas trop vite. I1 va attendre, ronger son frein, respecter ma douleur– J'irai me reposer à la campagne– Je lui écrirai des lettres émouvantes– Je lui défendrai de venir me voir–
Je ne peux pas me passer d'un antiquaire. Un particulier qui importerait tant de pièces rares risquerait de se faire remarquer avec ces stupides règlements douaniers. L'excès de bureaucratie pousse les citoyens à l'indélica-tesse. C'est ainsi que la société se dégrade. Si Van Steenberg est vraiment agréable, il ferait un mari distingué. Avec une assurance-vie convenable, évidemment. Maurice devra bien accepter un divorce avantageux pour moi s’il ne veut pas que les autorités fiscales apprennent à quel point il a trafiqué les livres des « Ciments Baugnier ». J'ai 38 ans, un peu d’argent, la villa de La Baule que Maurice a mise à mon nom, un coffre en Suisse avec de jolis cailloux qui ont échappé à la vigilance des deux compères. Il est peut-être temps que je me retire des affaires. Trop d’émotions vieillissent une femme. Bob n'aimera pas. Tant pis ! Comment s'appelle déjà ce type de Lausanne qui a un sérieux compte à régler avec lui et le cherche depuis bientôt sept ans ?

Magda Angenot

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