Histoire de violon
Par Magali Rase


Je tombai dans le fauteuil, exténuée par ma journée. Entre mes mains, une caisse. Les yeux fixés dans le vide, je laissai mon esprit vagabonder. Il y avait si longtemps… Pourtant, je me rappelais chaque détail, je revoyais avec une acuité aiguë les scènes qui s’étaient déroulées il y avait maintenant 20 ans.

Je n’avais alors qu’une vingtaine d’années. Jeune assistante sociale, mon métier me passionnait plus que tout autre chose et je m’y dévouais corps et âme. Mes premiers clients n’avaient été jusque là qu’une succession de clochards, rustres et mal habillés. Tous les jours, les mêmes visages revenaient, la barbe touffue, les yeux pochés, l’haleine empestée. Et tous les jours, je leur consacrais mon temps, tel un ange au milieu de la pauvreté. Mes cheveux alors blonds et ondulés, mes yeux verts pétillants, ma beauté et ma simplicité donnaient de moi l’apparence d’une petite fille fragile. Et il était vrai que j’étais encore bien naïve et crédule. Enfant chérie et gâtée, je n’avais appris à ne me méfier de rien ni de personne. Ma vie n’avait été jusque là qu’un long fleuve tranquille.
Un jour, alors que je m’apprêtais à recevoir un de mes nombreux clients, je remarquai dans la salle d’attente bruyante et bondée, le visage d’une femme. Elle était encore jeune, son regard était étrange, énigmatique. Une prestance et une élégance émanaient d’elle et je fus immédiatement sous son charme. Elle se tenait droite, le cou dégagé, les épaules en arrière. Ses vêtements sales et souillés laissaient tout de même transparaître une ancienne tenue qui ne pouvait provenir de quelqu’un d’ordinaire. Ses mains, courtes et potelées, trituraient nerveusement un mouchoir. Mais ce qui me frappa le plus dans cette singulière personne c’était ses yeux. Des yeux bleus et métalliques, à vous glacer le sang mais pourtant étrangement captivants.
Elle s’était présentée : « Oriane Bakmathov. Et vous ? ». Le sourire ravageur, on lui aurait donné le bon Dieu sans confession. J’avais alors relevé : « Bakmathov, ce n’est pas courant comme nom pour une femme. Ne rajoute-t-on pas un « a » à la fin des noms féminins salves ? ». L’inconnue avait étrangement répondu un « mon père n’y tenais pas » et j’avais vite oublié cet incident, honteuse déjà de m’être montrée si indiscrète. Je m’était tout simplement contentée de dire le traditionnel « en quoi puis-je vous aider Oriane ? ». Et celle-ci m’avait alors contée son histoire. Sa mère étant partie peu après sa naissance, elle avait été élevée par son père, Alexandre. Enfant génie et virtuose du violon, elle s’était empressée de suivre des cours à l’Académie puis au Conservatoire. Elle avait vécu une enfance heureuse jusqu’à ce que son père ne meure. De quoi ? Je n’aurais pour rien au monde commis l’impolitesse de le demander. La mort de son père avait plongé Oriane dans un profond désespoir ainsi que dans une grande pauvreté. Mais jamais elle n’avait abandonné sa passion. Le violon représentait désormais sa seule attache et bien qu’il ne lui permît pas de vivre décemment, elle avait décidé d’en faire son métier. Elle me confia qu’elle n’avait encore jamais pu livrer ces anciennes blessures et que depuis la mort de son père, elle cherchait en vain le repos. Elle avait cependant une totale confiance en moi et espérait que je pourrais la délivrer de son fardeau. Je fus touchée par les propos de la jeune femme et lui promis de lui apporter toute l’aide qui était en mon pouvoir. J’aurais même été prête, si je l’avais pu, à prendre sur moi une partie de sa souffrance. Moi-même violoniste amatrice, l’histoire d’Oriane, artiste en détresse, m’avait profondément ébranlée et avait touché une de mes cordes sensibles. Je lui vouais en réalité une énorme admiration, elle me captivait, m’ensorcelait presque. Et avec toute la passion de mes 20 ans, je m’étais promise de la tirer de cette situation envers et contre tout.
Oriane revint tous les jours. Je m’étais habituée à la régularité de ses visites, à cette présence quotidienne. Son visage pâle et énigmatique m’était devenu familier. Elle semblait sortie de nulle part. Elle n’avait ni papiers, ni famille. Personne ne la connaissait, elle n’avait aucun ami. Je décidai donc d’en faire une cliente privilégiée que je gratifiais, sans le vouloir et de mon amitié et de mon émerveillement devant sa personnalité et devant tout ce qu’elle avait déjà enduré. Chaque jour, Oriane me racontait avec passion ses heures de répétition acharnées, ses nouveaux morceaux et ses difficultés. J’écoutais avec ravissement les récits de cette artiste, je n’en doutais pas, hors du commun. Aucun détail ne m’était épargné. En fermant les yeux, je pouvais déjà entendre le son aigu et perçant du violon qui m’entraînait dans des cadences effrénées. Je l’imaginais jouant furieusement, avec passion. Sa dextérité devait être sans égale. Je finis même par la presser d’emmener son violon afin qu’elle me fasse, enfin, une démonstration de ses talents. Mais chaque jour, le violon était absent. Il était en réparation chez le luthier, en prêt à l’Académie ou encore tout simplement oublié. Un jour pourtant, elle finit par m’apporter l’instrument. Cependant, elle s’abstint d’en jouer, un crise de rhumatisme l’empêchant ce jour-là de faire usage de ses précieux doigts. Oriane possédait un violon tout à fait particulier, d’un bois clair et rare. Sa sonorité était, disait-elle, la plus pure qu’elle n’ait jamais rencontrée. Il n’avait qu’un défaut. A gauche des cordes, sur la table d’harmonie, un petit coup de forme ovale lui avait été infligé. Oriane laissa cependant très vite entendre que ce violon était particulier. Elle prétendait que celui-ci choisissait lui-même son maître et que c’était depuis l’instant où elle l’avait possédé que ses ennuis avaient commencé. Elle ne parvenait cependant pas à s’en séparer ; il était, disait-elle, plus fort qu’elle. Je mis ces hallucinations sur le compte de la solitude et de la détresse de la jeune femme. On avait souvent vu des personnes isolées donner vie aux objets leurs étant chers. Tout être humain ne cherchait-il pas le coupable de ses malheurs ? Pour Oriane, il s’agissait de son violon, comme d’autres auraient prétendu reconnaître le coupable dans la personne de leur voisin ou de leur femme. Mais j’avoue que ce violon m’avait intriguée, un peu hypnotisée. Le coup qu’il possédait ressemblait curieusement à une petite cicatrice qu’Oriane portait sur la joue, à gauche du nez.
Les visites d’Oriane devinrent pour moi plus qu’une formalité professionnelle. Elles m’étaient à présent indispensables et si, par malheur, Oriane manquait de venir, je me sentais déboussolée ; mon cœur se serrait, affolé.
Si mes journées se passaient dans l’apaisement le plus total, il n’en allait pas de même de mes nuits. Depuis que j’avais rencontré Oriane, le même rêve sans cesse me visitait. Dès que je m’assoupissais, inlassablement il se répétait.
Mon rêve commençait toujours par la même vision : un lac, un très beau lac au crépuscule. Tableau enchanteur. Au loin, un pêcheur et son chien. Je me trouvais inlassablement sur la berge, les regardant approcher. Ils arrivaient, doucement, au fil de l’eau. Ils n’étaient cependant pas suffisamment proches pour que je puisse distinguer les traits de l’homme. Il portait un chapeau. Il voulait me parler, j’en étais sûre. Me prévenir même. Mais de quoi ? Il allait bientôt pouvoir me le dire car il devenait de plus en plus proche. Mais… il était trop tard, je me réveillais à chaque fois en sursaut. Chaque soir, telle une litanie, le même rêve lancinant et presque agaçant me narguait de la sorte. J’avais beau chercher, sa signification m’échappait. Et chaque fois après, une sensation d’étouffement me prenait à la gorge. Celle-ci me revenait parfois de la journée, lorsque seule dans mon vaste et lugubre bureau, je me laissais aller à quelque songerie. Il me semblait alors que le ciel devenait un peu plus noir, les objets et les meubles du bureau un peu plus menaçants, l’atmosphère un peu plus lourde et l’immense tableau qui me faisait face un peu plus inquiétant. Ce tableau torturé s’était toujours trouvé là et ni moi, ni les collègues me précédant n’avaient osé le déplacer. Il semblait défier le temps et aucune de nous n’avait pris le risque de le changer de place bien que sa vue ne me plût guère. Il s’agissait d’une copie conforme du Radeau de la Méduse de Géricault, œuvre romantique et sombre. J’évitais la plupart du temps de le regarder car sa vue m’effrayait et ne rendait que trop bien une image de mon âme en ces moments d’inquiétude. Le tableau ne faisait en réalité que refléter les étranges sentiments qui m’agitaient. Parfois, j’avais l’impression que lorsque Oriane entrait dans mon bureau, le tableau se ternissait d’avantage, le brun virait au noir et les formes prenaient des allures inquiétantes.
Bientôt, je me mis à éplucher les petites annonces des journaux dans l’espoir de décrocher quelque chose d’intéressant pour Oriane. Il ne me fallut que 2 semaines pour découvrir cet encart : « recherche musicien expérimenté pour animer une soirée de gala ». Lors de la visite suivante d’Oriane, je lui présentai l’annonce, toute heureuse de ma trouvaille. J’allais enfin la sortir de sa misère, de sa vie pitoyable et lui donner l’occasion de se faire remarquer, de sortir de l’ombre. J’étais fière de moi et je me serais attendue à une explosion de joie de la part de cette artiste démunie mais celle-ci ne se contentât que de pâlir. Pas même un sourire n’effleura ses lèvres. J’avais l’impression qu’elle ne se permettait pas de jouer dans un tel endroit. Mais j’insistai tant et si bien, avec une telle force et une telle véhémence qu’elle ne put qu’accepter. Elle me laissa cependant une condition : lui trouver une tenue acceptable et adéquate pour ce type de soirée. Mais je pus lire dans ses yeux une sorte de haine qui disait « tu n’as rien compris, ce n’est pas cela que j’attends de toi » ce regard me lassa perplexe mais je ne me fis pas prier et aussitôt après son départ, je décrochai le combiné du téléphone et m’empressai de composer le numéro de l’aide aux artistes nécessiteux. Une femme très aimable, je m’en souviens parfaitement, me répondit. Bien sûr, elle pouvait prêter une tenue de gala à une artiste dans le besoin.
« Et pour quel nom est-ce » avait-elle simplement demandé.
« Ce sera pour le nom de Bakmathov Oriane »
Un petit éclat de rire, suivit d’un silence gêné, couru le long du combiné.
« Madame, me dit-elle, monsieur Bakmathov Alexandre est mort il y a plusieurs années d’ici. Il s’est noyé alors qu’il pêchait sur un lac avec son chien. Sa fille Oriane, la pauvre chérie, ne s’en est jamais remise vous savez. Elle s’est mise à délirer et se prenait pour une grande violoniste. Mais la pauvre fille ne savait même pas comment tenir un archet sur le violon de son père ! Elle a cependant étrangement disparu il y a quelque temps d’ici et nous n’avons depuis plus jamais eu aucunes nouvelles d’elle »

J’ai aujourd’hui 42 ans et je n’ai jamais plus revu Oriane après cette conversation téléphonique. Sûrement avait-elle compris que je saurais bientôt une petite partie de la vérité. Une caisse étrange vient pourtant de me parvenir. En voyant son contenu, je n’ai pu m’empêcher de pâlir tandis que le tableau qui me fait face a, me semble-t-il, prit une teinte plus foncée. En effet, à l’intérieur de la caisse se trouve un violon en bois clair, avec à gauche des cordes, sur la table d’harmonie, un petit coup ovale…

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