Le voyage en rouge et noir
de Lydie François



Je regarde l'heure sur le cadran lumineux de l'horloge. Ma vue est trouble, il semble être 4h08 du matin. La lumière des chiffres me brûle les yeux. Je ferme et ouvre les paupières, mais rien n'y fait, toujours ce rouge… Cette couleur m'envahit.
Je prends une longue inspiration et je referme les yeux. Il faut dormir.
J'aimerais m'endormir et le noir prendra le dessus.
Mon corps se détend, mes muscles se relâchent. Je comprends que je pars, le noir arrive. Je suis bien, je me repose enfin, je respire…
Mon souffle écarte les nuées obscures et j'aperçois des images, des paysages…est-ce que je rêve…
Un visage, les lèvres qui bougent…il essaye de me parler, mais je n'entends pas, je ne comprends pas.
Ce visage, je le connais, il se précise…c'est bien elle. Celle qui a rejoint les étoiles…
Des larmes coulent le long de ses joues, mais elle est sereine. Ses cheveux ondulent à travers la clarté, une clarté pure…je ne saurais expliquer la provenance de ces rayonnements.
Je flotte sur le dos, la tête et les membres relâchés en arrière, dans le vide… Je ne contrôle rien sauf ma pensée… Ses lèvres, ses lèvres écarlates bougent encore… Il faut que je me rapproche, plus près…encore plus près.
Je glisse, je suis happée vers elle, elle qui me tend la main…je dois l'atteindre, faire l'effort d'attraper sa main…je ne peux bouger, mais mon corps avance. Plus il avance, plus je me relâche, j'entends mon cœur battre lentement, sur un faux rythme, puis plus rien et j'ai froid, très froid.
Des mots mélangés m'arrivent dans la tête…regarde, vie, manquer, trop vite, encore… J'essaye de comprendre, il faut lui répondre…
J'ai des milliers de questions à lui poser, tant de conseils à recevoir, je voudrais me confier, ça fait si longtemps…
Mes lèvres ne se desserrent pas… Pourquoi, pourquoi moi… Ma poitrine se déploie sur un sursaut.
Je la regarde avec envie, envie de la rejoindre. Cette envie se réalise, je suis dans ses bras, elle me sourit, me réconforte, me serre et me réchauffe…
Un autre sursaut, j'ai de plus en plus chaud.
Elle pose sa main sur mon front, là un choc puissant m'éloigne à plusieurs mètres d'elle.
Encore des mots…plus tard, tu verras, n'oublie pas… Je la regarde, je suis triste, mais apaisée.
Mon corps se met à trembler sans contrôle…encore un sursaut, mes tympans craquent, tout s'accélère, un sifflement irrégulier me transperce le crâne…son visage disparaît. Tout se referme sur moi, je replonge dans le gouffre vertigineux du noir.
Mon corps est traversé par des millions de piqûres, les battements de mon cœur reprennent, De l'air remplit subitement mes poumons, ça me fait mal, mes lèvres se déchirent.
Par réflexe mes yeux s'ouvrent, toujours ce rouge…
Des sensations de brûlures, de coupures se concentrent dans ma poitrine. Pourquoi cette douleur s'acharne à me faire tant souffrir… J'ai envie de hurler, mais je ne peux pas, j'ai la gorge serrée, compressée…il ne me reste plus qu'à attendre, subir… Non ce n'est pas possible, je dois sortir, je dois me réveiller !
Je ne supporte plus, j'essaye de lutter contre ces déchirements perpétuels, ça devient trop insupportable…
Mais il faut se battre, penser, penser à elle, essayer de comprendre malgré tout.
Je me souviens, son visage, ses mots, je ressens cette chaleur, celle si tendre, celle de son réconfort, c'est si bon…la douleur se calme.
Mes yeux se mouillent, je pleure ?
J'ouvre de nouveau les paupières et une lumière blanche m'aveugle, ma vue se précise tout doucement puis je repars dans le néant…j'ai la tête lourde.
J'entends des bruits sourds, des paroles même, j'ai l'impression d'être sanglée, prisonnière. Est-ce que je rêve encore ? Ce n'est pas un rêve, c'est un cauchemar !
Et voilà la douleur qui reprend le dessus, comme une lance recouverte d'épines qui me transperce de part en part. Pourquoi tant de souffrance… Ce rêve était si doux. Je voudrais retourner là-bas, mais c'est impossible, je n'y arrive pas !
Je voudrais que tout s'arrête…se laisser partir, se laisser aller…
Un fracas, un son mélangé de métal et de plastique ? Je lutte une dernière fois pour ouvrir les yeux…je vois…je vois ! La lune pleine et lumineuse, puis une farandole d'étoiles se suivent et se ressemblent.
Mon corps avance et se stoppe, là stupeur, encore ce rouge, le rouge des chiffres d'une horloge !
Je ne comprends plus rien, je ne sais plus si je dors, si je rêve ou si la mort s'amuse avec moi. Je suis là impuissante et je subis. Où suis-je exactement !
Pas au paradis ! L'enfer ? Pourquoi pas ! Mais je ne pense pas.
Je commence à paniquer, je ne sais plus où je suis !
Je regarde tout autour de moi, du moins j'essaye… Je suis sans vie et pourtant je vois, j'entends et ma conscience est là…
La douleur a disparut, je ne sens plus rien…même plus mon corps, mes membres ne répondent plus !
Je réalise, c'est atroce, qu'est-ce que j'ai, qu'est-ce qu'il m'arrive !
Je cris intérieurement, laissez-moi vivre ou laissez-moi mourir, mais que cette torture se termine une fois pour toute !
Cela fait une éternité que je fixe ce plafond, le temps me paraît long et cette horloge qui annonce 4h18 du matin.
Je me souviens m'être assoupit chez moi, dans mon lit, d'une humeur meurtrie et hésitant entre le rouge et le noir…
Il aurait fallu que je prenne la noire avant la rouge…
Ce type m'avait bien dit de respecter l'ordre des couleurs…mais j'avais tellement hâte de partir, partir loin pour oublier.
Je voulais tout effacer de ma mémoire, pour enfin me reposer en paix…
Maintenant je suis entre deux mondes, le corps en paix, la mémoire pleine de souvenirs et la tête assagit de questions.
J'existe encore ou je n'existe plus ? Mais là n'est plus la question ! Mon destin est accomplit, moi je voulais juste oublier mais voilà, c'est moi qui suis dans l'oubli.

Lydie François


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