Zaltor ou la conscience humaine
de Lyanisis



- Nous arrivons ! annonça l’homme en secouant Alexanden par l’épaule.
Le professeur et sa fille s’étaient endormis. L’un des hommes qui les accompagnaient ôta leurs bandeaux sur les yeux. Sophia s’étira.
- J’ai fait un rêve étrange ! déclara-t-elle. Je me trouvais dans un avion quand des crépitements présageaient que nous étions à court de carburant. Il y avait la jungle en dessous et nous nous écrasions !
- Cela aurait pu se produire. Nous sommes pratiquement à court de Kérosène. Mais nous voilà à bon port ! lui répondit l’autre individu.
La jeune femme jeta un œil par le hublot. Une masse verte sombre, imposante, s’étalait, embrumée d’un voile blanc, cotonneux.
- L’amazonie ! s’exclama-t-elle…. Nous sommes au bout du monde !
Sophia, jolie brune aux yeux noisette, se remémora alors les événements qui les avaient conduit ici, elle et Alexanden Van Dippen, son professeur de père.
Quelques jours auparavant, ils profitaient pleinement de la quiétude de leur villa située sur les hauteurs de Cannes la magnifique. Le professeur Van Dippen, l’un des plus éminents bio-cybernéticien de son temps et mondialement connu, travaillait au sein du complexe de Sophia-Antipolis, haut lieu scientifique et culturel. Son projet, avant-gardiste, qui, en cette année 2018 promettait une avancée considérable dans le domaine de l’intelligence artificielle, consistait à créer des robots à fonctionnement biologique. Et la concurrence était grande. Des progrès formidables avaient été réalisés et chaque nation voulait s’assurer la suprématie dans ce domaine aux espoirs les plus fous et les plus méritoires.
Ce jour-là, le professeur travaillait à son domicile et Sophia, tout juste arrivée, venait de terminer une tournée de séminaires en Europe. Maître de conférences es sciences, elle parcourait la planète pour familiariser les étudiants d’universités, et autres lieux symboliques, futurs scientifiques de demain, sur le développement des nouvelles technologies et leurs applications dans la vie de tous les jours….

Un brusque sursaut fit revenir Sophia à la réalité. Quelques instants plus tard, le petit avion s’immobilisa sur la piste aménagée. Des baraquements de la même couleur que les arbres se distinguaient à peine aux alentours. Des hommes vêtus de kaki s’affairaient sur la base militaire.
Une lourde moiteur s’abattit sur les occupants de l’appareil alors qu’ils descendaient. Un groupe d’hommes, fusil-laser à l’épaule et au pas cadencé, s’approcha. Après les salutations d’usage avec celui qui semblait être leur supérieur, l’un d’eux, à l’aspect plutôt corpulent et vêtu en civil, prit la parole :
- Bienvenue parmi nous ! Je me présente. Antonio Rianegro, votre hôte, et….
- Qui que vous soyez, nous protestons ma fille et moi ! interrompit le professeur… Pourquoi cet enlèvement ? J’exige de rencontrer l’ambassadeur de France immédiatement.
- Vous aurez toutes les réponses à vos questions en temps utile ! le voyage a sûrement été épuisant… Je vais vous conduire à vos appartements.
Alexanden sentit que la communication s’arrêterait là et n’insista pas. Antonio Rianegro faisait néanmoins preuve de courtoisie et parlait un français impeccable. Sans son teint basané et sa petite moustache, on se serait trompé sur son origine.
Alexanden et Sophia prirent place dans la jeep qui démarra brusquement. Deux autres véhicules, remplis d’hommes en arme les encadrèrent.
- La jungle est traîtresse ! expliqua Rianegro, comme pour se justifier.
- Ne me dites pas que les indiens vous attaquent ? ironisa Sophia
- Non ! quoique nous ayons dû intervenir quelques fois ! des tribus entières s’en prenaient aux ouvriers qui construisaient les routes… C’est la loi du progrès ! les primitifs doivent faire place à la civilisation.
La jeune femme ne répondit pas, écœurée par ces propos d’un autre âge. L’homme poursuivit :
- Dans quelques années, il y aura une grande ville là où se trouve aujourd’hui la forêt impénétrable… de nom, bien sûr !
Quelques instants plus tard, les jeeps stoppèrent sur la route goudronnée. Quand soudain, trois grosses boules flottant dans les airs, surgirent de nulle part et se mirent à tournoyer lentement autour des occupants des véhicules. Equipés d’antennes, de caméras vidéos et autres gadgets, ces « robots-veilleurs », comme les surnommaient Rianegro, avaient pour mission de veiller à la sécurité du complexe scientifique. Les boules s’éloignèrent dans un ronronnement imperceptible.
C’est alors que les faisceaux d’énergie du rideau magnétique de désactivèrent, dévoilant un nouveau paysage. Un grand bâtiment apparut comme par magie. Les terrasses aménagées en jardins suspendus ajoutaient encore plus à l’harmonie qui reliait son architecture à la jungle avoisinante. Nos deux amis restèrent bouche bée, sous l’œil amusé de Rianegro. On distinguait plusieurs étages et de grandes baies vitrées jouaient avec les reflets du soleil.
- Un hôtel ??? s’exclama Van Dippen abasourdi… en pleine jungle ?
Rianegro se mit à rire
- Un hôtel très particulier, comme vous le verrez demain, au cours de la visite, cher professeur… Je suis sûr qu’il vous conviendra. Vous êtes mes hôtes, bien entendu !
Malgré le ton charmeur de ses paroles et son attitude attentionnée, Sophia n’arrivait pas à le trouver sympathique. Quelque chose d’indéfinissable faisait de lui un homme dont il fallait se méfier. De surcroît, il était très intelligent.
- Pour combien de temps ? poursuivit-elle
- Le temps qu’il faudra ! rétorqua-t-il en la fixant droit dans les yeux.
Elle détourna la tête et son regard se posa sur une liane, au bout de laquelle pendait une magnifique orchidée. Sa passion pour les belles fleurs se réveilla.
Dès leur arrivée, Alexanden et Sophia furent aussitôt conduits à leurs chambres respectives, encadrés comme il se devait par deux militaires. Il y avait tout le confort moderne imaginable. Trop exténuée pour s’en rendre compte, Sophia s’affala sur son lit et s’endormit profondément.
Le décalage horaire, la chaleur et la poussière avaient fini par avoir raison de leurs résistances physiques et psychologiques.

Un cri strident résonna. Sophia sursauta et n’eut que le temps d’apercevoir l’oiseau prendre son envol depuis le balcon. Par la baie vitrée entrebaîllée, elle vit que le soleil était haut. Elle s’étira de tout son long. Elle eut alors la sensation qu’elle n’était pas seule. Elle tourna la tête et aperçut un « robot-veilleur » sortir discrètement par la fenêtre. Située au dernier étage, la chambre dominait à peine la cime des arbres. La boule s’éloigna rapidement, laissant Sophia mécontente.
- Maintenant, cher Antonio Rianegro, qui que vous soyez… à nous deux !
Revigorée par l’eau fraîche d’une bonne douche, elle était tout à fait décidée à connaître la vérité sur son enlèvement. C’est sûr, il était probablement lié au mystérieux appel téléphonique qu’elle avait reçu, à Cannes… et à la lettre. Elle revit la scène :
Quand la sonnerie du vidéophone avait retentit, Sophia n’eut que le temps de décrocher que l’interlocuteur se mit à débiter des paroles incompréhensibles, dans un langage inconnu… Par chance, elle avait appuyé sur la touche d’enregistrement. L’écran du vidéo, quant à lui, demeurait résolument noir. Aucun visage, aucune image n’apparaissait. L’homme semblait pressé de parler, comme si son temps était compté.
Quand le professeur, alerté par sa fille, s’empara du combiné, l’appel fut interrompu. C’est en ré-écoutant la bande qu’Alexanden, dans un mouvement de surprise, reconnut un vieil ami, Almagro de la Madeira . Tous deux avaient poursuivi leurs études ensemble dans une grande université aux U.S.A. Ce dernier avait tellement d’idées plus dingues les unes que les autres qu’Alexanden le considérait comme un gentil fou… et pourtant ! Depuis de nombreuses années, les deux amis s’étaient perdus de vue. Almagro avait poursuivi ses recherches au Brésil, son pays d’origine et Alexanden en Hollande avant d’émigrer dans le sud de la France. Leur objectif était similaire : mettre au point un robot biologique capable de penser par lui-même.
Quelques jours plus tard, la lettre arrivait. Ce moyen de communication, devenu désuet, ne concernait que les nostalgiques et les collectionneurs de timbres. Alexanden n’en fut que plus étonné, d’autant que l’employé des postes qui l’avait apportée s’était fait dérober sa sacoche. Heureusement, il avait mis dans sa poche la mystérieuse missive, espérant que le professeur lui donnerait le magnifique timbre. Quand ils s’aperçurent qu’elle provenait de Manaus, au Brésil, Alexanden et sa fille échangèrent un regard perplexe. Le professeur était très inquiet pour son ami. Selon le message enregistré du vidéophone, ce dernier traversait une grave crise. Et la lecture de la lettre ne fit que confirmer ses craintes. L’écriture était saccadée, voire bizarre, comme s’il avait eu du mal à écrire, des mots étaient soulignés, il y avait des chiffres, des formules. Le professeur eut tôt fait de comprendre un code. Quand ils étaient plus jeunes, lui et Almagro s’amusaient à coder des renseignements. Le mérite revenait à qui trouverait le code le premier.
Après avoir surmonté le problème de l’écriture désordonnée, Alexanden réussi à décoder le message. Il se mit à trembler et jamais Sophia ne l’avait vu dans cet état. Les mots défilaient sur l’écran, les phrases se formaient, un dessin apparut.
- Est-ce possible ? il aurait réussi ???
Ce furent les dernières paroles qu’il prononça avant de s’enfermer dans sa chambre au grand désarroi de Sophia. Deux jours plus tard, ce fut l’enlèvement du professeur et de sa fille, par ceux-là même qui avaient agressé le facteur.

- J’espère que le petit déjeuner vous a plu ! s’enquit Rianegro en accueillant le professeur et sa fille. Les fruits sont frais de ce matin et proviennent de nos propres plantations.
La pièce paraissait grande et confortable. Autour d’une majestueuse table en bois rare, s’éparpillaient quelques fauteuils autour d’un grand tapis. Des toiles de maîtres et des tentures blanches agrémentaient le salon.
L’attention de Sophia fut attirée par l’imposante carte à dominante verte qui s’étalait sur le mur derrière le bureau.
- Cette région de l’Amazonie n’est portée sur aucune carte officielle ! annonça Rianegro en devançant l’inévitable question. Nous sommes installés dans une zone totalement inexplorée. Seuls nos satellites ont la permission de la survoler.
- Je ne doute pas que tout cela soit intéressant ! répondit Alexanden, mais…. Pourquoi sommes-nous là ?
Un sourire au coin des lèvres, l’hôte éluda la question
- Je répondrais à toutes vos questions, c’est promis. Auparavant, j’aimerais vous présenter quelqu’un.
Il appuya sur un bouton. A peine cinq minutes écoulées, la porte automatique s’ouvrit et laissa passer un homme en uniforme. Les salutations d’usage exécutées, ce dernier, sans mot dire, se plaça devant Alexanden et Sophia.
- Vous vous connaissez déjà ! voici le Général Alphonso Debissiera, Commandant en chef de la garnison militaire chargée de la sécurité du site.
- Votre chef de sécurité a failli me briser le poignet ! rétorqua Sophia en se massant.
Ses yeux lançaient des flèches mais le général demeura impassible. Non ! Décidément la jeune femme n’aimait pas la gente militaire.
- Il faut pardonner le manque de diplomatie de notre ami ! reprit Rianegro. Mais je vous l’ai déjà dit. Si nous voulons survivre dans cette jungle, il faut se battre et de la dureté est parfois nécessaire.
Soudain, un bip sonore avertit le général. Il s’empara du transmetteur-vidé à sa ceinture. La courte conversation se déroula en portugais.
- Un colis très important vient de nous parvenir. Ma présence est indispensable pour le réceptionner.
Après avoir de nouveau salué, il sortit précipitamment. Antonio Rianegro poursuivit :
- Vous vous trouvez actuellement dans la cité X3000, l’un des plus grands complexes scientifiques du monde et j’ai l’honneur d’en être le directeur.
- Une cité ? s’exclama Sophia. Voilà donc le véritable nom de cet hôtel particulier.
- Cet ensemble immobilier est l’œuvre d’un de nos plus grands architectes, célèbre dans le monde entier. Malheureusement, il nous a quitté l’an passé, dans un accident d’avion.
Malgré le ton condescendant de cette dernière parole, la jeune femme décela un certain contentement.
En quelques mots, ils découvrirent l’un des projets les plus ambitieux du gouvernement brésilien. Peu de temps après son accession au pouvoir, le chef d’Etat brésilien mettait sur pied l’édification d’un programme scientifique exceptionnel. L’un des objectifs était de permettre aux savants du monde entier, membres de la « charte scientifique internationale » de poursuivre en toute quiétude leurs recherches. Le but ultime de la cité X3000 consistait en la création d’un robot dotée d’intelligence artificielle et de devenir ainsi la première puissance au monde dans ce secteur, porteur d’espérances les plus folles.
Quand Rianegro eut achevé son discours à la gloire de sa cité et de son pays, Alexanden manifestait plein d’enthousiasme. Tant de moyens techniques, financiers, mis à la disposition des savants… !!! Cela le laissait pantois ! Même à SOPHIA-ANTIPOLIS où il travaillait, il y avait des limites budgétaires. Sophia, quant à elle, avait mis son sens critique en éveil.
- Monsieur Rianegro ! questionna-t-elle. Faites-vous vraiment partie de la « charte scientifique internationale » ? N’est-il pas inscrit dans un de ses articles que tout savant a la garantie de sa totale liberté et ne peut en aucun cas être contraint de mettre sa vie et son talent au service de qui que ce soit sans son entière coopération ?…
Rianegro lui lança un regard provocateur et acquiesça.
- Très heureuse de vous l’entendre dire. Dans ce cas, pourquoi toute cette mascarade d’enlèvement. Vous imaginez bien que cette… séquestration va provoquer un incident diplomatique !
- Pour rien au monde, je ne souhaite une telle chose. Mais le secret est trop important….
Après quelques instants de silence, il annonça :
- Je vais vous parler du professeur Almagro de la Madeira.
Les yeux d’Alexanden se mirent à pétiller.
- Avez-vous de ses nouvelles ? … la dernière fois qu’il m’a contacté…
- Père ! intervint Sophia en lui faisant comprendre qu’il ne fallait rien dire
- Nous savons qu’il vous a envoyé un vidéo-message ! affirma Rianegro… Nous savons même ce qu’il vous a dit !
- Comment ça ? vous nous avez espionné ? Nous étions sur écoute ?
L’homme se pencha vers Sophia.
- La disparition du professeur Almagro de la Madeira relève du secret d’état. Notre mission consiste à le retrouver à tout prix. La sécurité et l’avenir de la planète sont en jeu !
Puis, il se tourna vers le professeur et poursuivit d’une voix plus appuyée.
- Votre « vieil ami » comme vous aimez à l’appeler, a saboté l’un de nos projets les plus prometteurs. Celui-là même qu’il mit plus de 25 ans à mettre au point. Il a emporté avec lui une pièce maîtresse, indispensable au bon fonctionnement de ce projet.
Il dévoila alors ce mystérieux secret : Almagro de la Madeira avait réussi à élaborer un cyber-cerveau !!!
- Imaginez ! continua Rianegro avec une certaine excitation. Un robot cerveau capable de décrypter toutes les connexions du cerveau humain, de comprendre ses mécanismes les plus mystérieux !… avec, en prime, la capacité de lire et de matérialiser les pensées les plus secrètes, de les visualiser, les virtualiser !… Quelle avancée fantastique pour tous ces malades !
- L’apothéose ! conclut Alexanden… tout ceci est passionnant. Dans sa lettre, mon ami m’informait qu’il avait réussi à concevoir un tel prototype. C’est inimaginable !
Le Brésil était donc en avance de plusieurs décennies sur le reste du monde, pour ce qui concernait l’intelligence artificielle !
Le regard de Sophia croisait celui de Rianegro. Ce dernier lui répondit par sourire quelque peu ironique. C’est sûr, il savait également pour la lettre.
- Mais ? … il me faisait part de ses craintes quant à l’utilisation négative de sa création ! remarqua le professeur, perplexe. C’est la raison pour laquelle il a préféré s’enfuir. Je connais mon ami, il n’aurait jamais agi sans raison valable.
La jeune femme demeura silencieuse. Ce ne serait pas la première fois que des inventions destinées au bien-être de l’humanité auraient été détournées de leurs objectifs au profit des militaires dont le pouvoir ne cessait de grandir.
Rianegro prit un air soucieux.
- Je comprends votre désappointement. Depuis quelques temps, Almagro de la Madeira présentait les symptômes du « syndrome des savants »… Et ses crises de folie et de dépression se faisaient de plus en plus fréquentes. Il allait subir un nouvel examen approfondi quand il s’est enfui… Il n’a pas hésité à agresser deux gardes avant de voler un cybercoptère ! ajouta-t-il pour appuyer ses paroles.
- « le syndrome des savants », quelle belle trouvaille ! pensa Sophia en elle-même.
Certes, cette maladie, s’il faut la nommer ainsi, existait réellement. Une paranoïa qui touchait un pourcentage élevé de scientifiques et qui en amenait plus d’un à la mort, chaque année. La cause n’avait toujours pas été découverte.
- Vous dites que vous le cherchez toujours. Mais, avec tout le matériel ultra-sophistiqué que vous possédez, n’avez-vous pas réussi à localiser ce cybercoptère ? demanda Sophia. Votre sécurité a-t-elle défailli ?
Rianegro qui avait réponse à tout, rétorqua :
- Notre technologie est certainement la plus avancée du monde en matière de sécurité… Sa capture n’est qu’une question d’heures.
Il y eut un moment de silence. Alexanden ne savait plus quoi penser.
- Je vous propose de rencontrer ce prototype ! reprit le directeur en se dirigeant vers l’entrée. Vous verrez ainsi par vous-même la beauté et la puissance de ce projet.
Soudain une alarme stridente retentit. Rianegro s’enquit de la situation auprès du service de sécurité.
- Code rouge ! annonça un militaire. Il y a une intrusion dans le système virtuel.
Alexanden et Sophia furent immédiatement ramenés à leurs appartements sous bonne garde. Dès que la porte de sa chambre se referma, Sophia tenta en vain de l’ouvrir. Les baies vitrées, elles aussi, étaient bloquées. Dehors, d’étranges lueurs bleutées cisaillaient le ciel et lui donnaient un air menaçant.
- Ils sont en train d’activer le deuxième bouclier magnétique.
La jeune femme sursauta et se retourna aussitôt. A quelques mètres d’elle, un homme se tenait debout. Brun, l’allure jeune, vêtu de vêtements amples, il avait porté la main droite sur son cœur, dans le désir de rassurer.
- Mais, qui êtes-vous ? Comment êtes-vous entré ?
- En fait, je ne suis pas ici. Vous n’avez que mon image virtuelle devant vous.
L’inconnu tourna la tête sur le côté.
- Je n’ai pas beaucoup de temps… Rianegro vous a vanté les mérites de Zaltor ?
- Zaltor ?
- Oui ! le cyber-cerveau qu’à conçu mon père. Oh ! je me présente, Adriano de la Madeira et vous c’est Sophia ?
Sophia resta bouche bée. L’image d’Adriano disparut quelques secondes.
- Je ne peux pas rester plus longtemps. Il ne faut surtout pas qu’ils nous remontent jusqu’à nous. Dès que l’alerte sera passée, Rianegro va vous proposer de vous vacciner… Ce serait trop long à vous expliquer. Mais avant toute chose, je vous conseille d’avaler les pilules que vous trouverez sur votre table… Cela atténuera les effets secondaires… J’essaierai de vous contacter à nouveau, très bientôt.
- Mais ? comment puis-je vous faire confiance ?
Le jeune homme la fixa, de son regard profond, droit dans les yeux. Au moment où il ouvrit la bouche pour parler, il disparut. Sophia fit le tour de la chambre dans l’espoir de le revoir. Mais rien ! C’est alors qu’elle aperçut, camouflé derrière une plante, un petit trou dans le mur, susceptible de cacher une micro-camera. Elle se dirigea vers la table. Il n’y avait aucune pilule.

Quelques minutes plus tard, alors que le ciel reprenait son bleu d’azur d’origine, les fenêtres se débloquèrent. Sophia s’élança vers le balcon et admira le paysage. La jungle, avec ses verts aux multiples teintes s’étendait à perte de vue. Elle se mit à réfléchir sur les derniers événements et eut tôt fait de comprendre que la présence virtuelle d’Adriano était liée à l’alerte donnée quelques minutes plus tôt. Qui était-il vraiment ? Etait-ce une autre ruse de Rianegro ?
Elle prit la décision de contacter son père dès que possible pour lui relater tout cela.
Elle se dirigeait vers la porte quand un battement d’ailes attira son attention. Un superbe perroquet aux plumes turquoise voleta dans la pièce et se posa sur le bord du sofa. Il ouvrit son bec et déposa délicatement une petite bourse… que Sophia s’empressa de récupérer discrètement, car elle savait pertinemment qu’elle était surveillée. L’oiseau au plumage magnifique s’envola aussitôt et s’éloigna.
- Si je pouvais voler ! pensa-t-elle rêveuse.
- Votre départ précipité ne vous a pas permis de remplir les formalités de vaccination ! annonça le directeur en accueillant à nouveau nos deux amis dans le local médical.
Comme pour appuyer cette impérieuse nécessité, il ajouta :
- Il y a encore en Amazonie des risques considérables d’attraper toutes sortes de maladie… Quelques secondes suffiront. Vous ne sentirez rien !
Sophia se souvint des paroles d’Adriano et avala aussitôt les pilules.
Alors qu’ils se dirigeaient vers l’ascenseur qui devait les mener quelques étages plus bas, la jeune femme tenta de communiquer avec son père.
- Papa ! il faut que je te parle ! lui glissa-t-elle à l’oreille. C’est très important !
Le professeur se contenta de lui sourire, tout émoustillé à l’idée de rencontrer enfin le fameux robot dont Rianegro lui avait décrit l’extraordinaire potentiel.
- C’est fabuleux ! se contenta-t-il de répondre. J’ai hâte de poursuivre les travaux de mon collègue disparu… C’est la plus belle journée de ma vie !
Sophia éberluée s’arrêta. Avait-elle bien entendu ? son père allait-il participer à toute cette mascarade montée par Rianegro et ses acolytes ? Car il ne faisait aucun doute pour elle que le projet Zaltor, s’il était mené à terme, conforterait avant tout la toute puissance des militaires. Et le ton mielleux et hypocrite du directeur de la cité X3000 ne réussirait pas à la duper plus longtemps. Le regard de ce dernier croisa le sien, interrogatif. Se doutait-il de quelque chose ?
C’est alors qu’elle tituba, victime d’un léger malaise.
- Ce n’est pas grave ! les effets de la vaccination ! Raccompagnez-là dans ses appartements ! commanda Rianegro. Nous poursuivrons la visite sans elle.
Ce furent les derniers mots qu’elle entendit avant de s’évanouir. Le professeur était, quant à lui, peu soucieux de la santé de sa fille. Seule une chose lui importait : Zaltor.

Quand elle reprit ses esprits, Sophia reconnu la moustiquaire de son lit. Un vertige l’incita à se relever avec prudence. Elle aperçut un robot-veilleur qui semblait la surveiller.
- Eh oui ! je suis réveillée. Allez tout de suite le dire à votre directeur ! s’exclama-t-elle sur un ton coléreux.
Quelle ne fut pas sa surprise quand la grosse boule lui répondit, d’une voix humaine.
- Rassurez-vous ! je ne suis pas un mouchard ! Je devais impérativement vous parler.
- Qui êtes-vous donc ? questionna-t-elle de plus en plus intriguée.
Elle s’avança pour être à la hauteur de cette sphère qui parlait. Sur l’écran vidéo, elle vit la chambre et elle en train de dormir.
- C’est un montage en continu. Nous pouvons communiquer en toute tranquillité. Ma seule présence déconnecte toute la surveillance de la pièce.
La jeune femme s’installa nonchalamment sur le divan.
- Bien ! je vous écoute. Qu’attendez-vous de moi ?
Le robot veilleur lui expliqua toute l’histoire : quand Almagro de la Madeira, sans doute l’un des plus brillants génies de sa génération avait accepté d’œuvrer dans la cité X3000, au tout début de sa création, il ne se doutait pas que les découvertes qu’il allait générer seraient aussi extraordinaires. Les dernières avancées en bio-cybernétique et en neurologie permettaient d’envisager la création d’un prototype capable d’étudier les moindres méandres du dernier territoire inconnu de l’être humain : son cerveau. Et Almagro de la Madeira créa Zaltor !
- Zaltor est unique au monde ! poursuivit le robot veilleur avec une certaine admiration. Mais, comme vous vous en êtes rendu compte, la cité est sous surveillance quasi-permanente de la gente militaire… La sécurité n’est qu’un prétexte. Le directeur Antonio Rianegro travaille pour eux.
Sophia eut un sourire de satisfaction. Elle ne s’était pas trompé. Il ajouta :
- Puis, mon maître s’est rendu compte de leur plan diabolique. Il a voulu mettre fin à l’expérience et prévenir le pire.
- Votre maître ?
- Oui ! avant de s’échapper, Almagro de la Madeira a reprogrammé en secret le circuit de quelques robots veilleurs afin de pouvoir bénéficier d’un appui quand il reviendrait récupérer Zaltor.
Le robot veilleur qui répondait au surnom de Koklak, fit un tour sur lui-même sous le regard attentif de Sophia. Il reprit :
- Zaltor et mon maître sont intimement liés mais le contact a été rompu. Il est impératif qu’ils se retrouvent… avant que votre père ne découvre le code d’accès qui permettra à Rianegro de s’accaparer de Zaltor.
- Mon père ? Je le connais. C’est un homme d’honneur. C’est l’un des fondateurs de la « charte scientifique internationale ». Jamais, il ne permettrait une mainmise des militaires sur un tel projet.
- Malheureusement, ce n’est pas le cas ! je suis informé qu’il est, en ce moment même, en connexion avec la banque de données de Zaltor.
Sophia se redressa, interloquée, quoique à demi-étonnée. Depuis son arrivée dans la cité, elle l’a surpris, à plusieurs reprises, être très intéressé par les travaux sur le cyber robot.
- Ne lui en voulez pas ! c’est l’effet de l’hyzacdrus, un champignon hallucinogène génétiquement modifié. Ses molécules ont été intégrées dans une puce miniature que l’on vous a injectée avec vos vaccinations. Tous les savants qui travaillent dans le complexe scientifique ont subi cette drogue, à l’insu de leur plein gré.
- Je comprends ! remarqua la jeune femme en portant la main sur son bras. Les pilules que j’ai prises en sont l’antidote, n’est-ce pas ?
- Exact ! seulement pour un temps limité. L’autre inconvénient, c’est que la puce sert également à savoir où vous êtes en permanence.
- Mais, dans ce cas, en supposant qu’Almagro de la Madeira ait été vacciné, pourquoi ne le retrouve-t-on pas ?
La boule se promena lentement dans la chambre. Sophia ne la perdit pas une seconde de vue, impatiente de connaître la suite.
- Nous ignorons vraiment où il se trouve. Toute trace de lui a disparu depuis quelques semaines. La technologie de X3000 est inopérante. Elle se heurte à une force inconnue.
- Et Adriano ? quel rôle joue-t-il ?
A ce nom, Koklak parut étonné. Sophia lui expliqua l’entrevue de tout à l’heure. Elle cessa soudain de parler. Un doute lui traversa l’esprit. Elle observa alors le robot-veilleur avec méfiance.
- Vous savez pour les pilules, mais pas pour cet homme ?
Koklak la rassura :
- Mon maître ne m’a jamais parlé de son fils. Et le moment en question, l’énergie nécessaire pour installer le bouclier protecteur a déconnecté une partie des robots dont moi. Si Adriano, en supposant qu’il soit vraiment le fils d’Almagro, est entré en contact avec vous, c’est certainement en créant une faille dans la connectique virtuelle… le seul moyen de traverser le dôme pour accéder à la cité… !
Quant aux pilules, Koklak pensait que Sophia les avait absorbées en buvant son jus de fruit, posé sur la table de nuit.
- Le robot qui s’occupe du ménage fait partie intégrante de mon circuit ! continua d’expliquer notre ami.
Sophia, quant à elle, était abasourdie par tout ce qu’elle découvrait et elle comprenait mieux la situation. Ainsi Rianegro qui avait fomenté leur enlèvement, sans l’autorisation de son gouvernement, n’avait qu’une chose en tête : persuader son père à reprendre les expériences sur Zaltor afin de le rendre opérationnel le plus rapidement possible. Et l’enjeu était si grand : le pouvoir absolu sur les esprits des humains. Mais elle fut outrée quand elle apprit qu’elle ne servait que de moyen de pression au cas où son père aurait refusé et elle se mit à craindre pour sa vie. Devenue inutile, qu’adviendrait-il d’elle ?
Le silence s’installa :
- Etes-vous prête à nous aider ? reprit le robot
- Je ferais tout pour empêcher Rianegro de profiter de mon père et de Zaltor. Que dois-je faire ?
Quand Koklak lui dévoila le plan qu’il avait élaboré patiemment, elle se rendit compte qu’elle pouvait compter sur tout un réseau mystérieux au sien de la cité X3000. Un formidable élan de soutien dont Zaltor constituait le centre d’intérêt, s’était développé depuis la disparition de son créateur.
- Le temps est précieux ! conclut Koklak. Les contrôles de tous les robots se font de plus en plus sévères, depuis les incursions de la connectique virtuelle. Les militaires pensent à une attaque extérieure dont l’ennemi est pour l’instant inconnu, mais leurs soupçons se tournent vers l’intérieur. … Il est prévu que d’autres robots plus performants et agressifs nous remplacent et notre réseau serait réduit à néant.
Sophia, consciente de la mission qui lui incombait dorénavant se rendit, dès qu’elle en reçu la permission, chez le directeur. Après s’être enquis de sa santé, ce dernier lui fit part des volontés de son père.
- Il serait enchanté si vous l’assistiez dans ses recherches ! Il m’a convaincu que toutes les connaissances scientifiques que vous possédez l’aideraient grandement…. Et, personnellement, je n’y vois aucune objection !
- J’en serais ravie ! répondit Sophia d’une voix doucereuse. J’aimerais le rencontrer pour lui annoncer !
Rianegro l’observa quelques instants, de son regard perçant, comme pour s’assurer qu’elle était sous contrôle. La jeune femme ne broncha pas, malgré son désir bouillonnant de lui cracher à la figure.
- Certes ! deux gardes vont vous accompagner ! quant à moi, j’aurais le plaisir de vous revoir demain soir, à la fête de bienvenue.
Quand elle franchit le seuil de la porte, elle poussa un « ouf » de soulagement. Elle avait bien appris la leçon et Koklak se révéla être un bon professeur. Finalement, jouer la comédie de « l’enivrement hypnotique » passait pour un jeu d’enfant.
Encadrée par les « gardes du corps » au visage impassible et au pistolet-laser bien visible, Sophia fut conduite au douzième sous-sol : des couloirs bien éclairés, des vidéo-caméras incrustées dans les murs indiquaient que l’endroit méritait bien son caractère « top secret défense ». Alexanden Van Dippen l’accueillit avec enthousiasme ainsi que les rares personnes présentes avec lui, probablement toutes droguées par l’hyzacdrus.
- Viens ! dit le professeur en prenant sa fille par le bras. Je vais te présenter quelqu’un !
Et pour la première fois, Sophia rencontra Zaltor, cette « entité biologique » au centre de tous les intérêts, de toutes les conversations et si bien protégé. La jeune femme demeura bouche bée, comme hypnotisée. Devant elle, flottait dans les airs une sphère aux contours incertains. A l’intérieur, des centaines de tentacules qui se nouaient et se dénouaient au gré de pulsations venues de nulle part. Une sensation de vivant palpitait dans cette grosse bulle remplie d’un liquide à couleur changeante : serait-ce l’intérieur d’un cerveau avec ses multiples connexions ?
Les progrès conjugués de la neurologie, la génétique et l’intelligence artificielle avaient créé « la conscience » Zaltor.
Sophia était ravie. Sa mission consistait à surveiller son père afin qu’il ne trouve pas la « clef « pour rendre le robot opérationnel. Pendant ce temps, Koklak cherchait le moyen, avec l’aide du vaste réseau interne d’espionnage, d’entrer en contact avec Adriano.
La journée s’écoula tranquillement, malgré l’effervescence et la tension palpables dans la salle des expériences où s’affairaient Van Dippen et ses collaborateurs.
Zaltor se révéla être exceptionnel. D’une voix sensuellement humaine, il dialoguait avec Alexanden et discutait sur de nombreux sujets comme le ferait un humain. Cependant, à chaque fois que le professeur prononçait le nom de son ami Almagro de la Madeira, Zaltor ignorait sincèrement de qui il parlait. Sa mémoire, à ce sujet, demeurait complètement bloquée et avec elle, l’accès au programme tant convoité. Pour Alexanden, tout le problème se situait là : l’un des programmes avait été réduit à néant, celui-là même qui déclenchait la lecture des pensées et leur visualisation sur écran extérieur. Des connexions entières s’étaient évaporées ou étaient peut-être dissimulées. La composition de l’ADN d’Almagro de la Madeira n’avait pas suffi : la pièce maîtresse, la clef de voûte de tout le système manquait vraiment.

De retour à la « surface », Sophia invita son père à venir déguster une boisson rafraîchissante dans ses appartements afin de poursuivre ses investigations auprès de lui. Discrètement dissimulé dans un superbe philodendron, Koklak brouillait la surveillance.
- La solution est toute proche ! affirma Alexanden en levant son verre. Je le sens !
- Je n’en doute pas une seconde, père ! rétorqua la jeune femme
- Mais oui ! s’exclama-t-il soudain. Je l’avais sous les yeux sans m’en rendre compte… Le code … !
Sophia demanda des explications.
- Bien sûr ! ce doit être ça ! souviens-toi ! Almagro de la Madeira m’a envoyé une lettre, codée. Et il y avait une drôle de phrase, codée elle aussi. La voilà, la clef !
Les yeux de Sophia se dirigèrent vers le robot-veilleur. Pressée de tout savoir, elle empressa son père d’en dire davantage. Elle apprit qu’il avait détruit la lettre après l’avoir mémorisée, comme l’avait exigé son vieil ami. Sophia se découragea. Son père ne se souvenait plus du code.
- Par contre , j’ai emmené l’enveloppe avec moi ! annonça-t-il triomphant. Quand j’y pense, quelque chose m’empêchait de la détruire. La solution est peut-être là !
Sans plus attendre, de cette impatience même qui qualifie les savants passionnés, Alexanden prit congé. Sophia insista pour l’accompagner et l’aider dans ses recherches.
- La voilà ! s’exclama-t-il en la brandissant à bout de bras.
C’est alors que Koklak qui les avait silencieusement suivis, s’approcha et lui envoya une faible décharge électrique. Van Dippen s’écroula sur le tapis, sous le regard médusé de sa fille.
- Eh ! questionna-t-elle en se penchant sur son père. Mais qu’est-ce qui te prend ?
- Pas de panique ! rétorqua le robot veilleur d’une voix sereine. Je lui ai simplement administré un somnifère. Il va dormir quelques heures. S’il y a vraiment un code dans cette enveloppe, il ne faut surtout pas que votre père s’en serve.
- C’est vrai ! reconnu-t-elle. Tel que je le connais, il serait sûrement descendu pour poursuivre son programme toute la nuit s’il le fallait.
Après avoir installé confortablement son père sur le lit et s’être assuré que tout allait bien, la jeune femme poursuivit la conversation avec Koklak qu’elle trouvait vraiment sympathique.
- J’ignorais que tu pouvais mettre les humains hors d’état de nuire ?
- C’est l’une de mes principales fonctions en tant que robot-veilleur. Par contre, je n’ai aucun pouvoir sur mes collègues à majorité robotique. C’est une soupape de sécurité entre nous, pour éviter les conflits.
- Quelle est la suite des opérations ? questionna à nouveau Sophia en tenant le précieux papier entre ses mains.
Le robot le prit délicatement avec une de ses antennes et l’analysa quelques instants.
- Il y a une puce miniature sous le timbre ! mon maître est rusé. Et cette micro-puce émet des ondes directement liées à l’ADN de votre père.
- Ainsi, il l’a conservée uniquement parce que son code génétique le lui demandait ? Mais comment Almagro de la Madeira avait-il cet ADN en sa possession ?
- Almagro et votre père ont passé de nombreuses années ensemble ! Ne l’oubliez pas !
Puis Koklak suggéra d’administrer à nouveau à Alexanden une autre drogue afin de lui faire oublier les derniers événements, du moins pendant quelques jours, le temps pour lui de finaliser les recherches concernant le rideau virtuel. Il se sentait proche du but.
- Gardez bien cette puce avec vous ! Vous seule pourrez accéder à Zaltor dans les heures, voire les jours qui arrivent.
A la question de connaître son utilité précise, Koklak ajouta que les seules instructions qu’il avait reçues de son maître, consistaient à insérer cette micro-puce dans Zaltor. La réaction de ce dernier demeurait encore inconnue : peut-être une révélation ou une destruction ?
De nombreuses questions traversaient l’esprit de Sophia , mais pour l’instant, elles n’avaient aucune réponse. Koklak prit congé.
- Au fait Koklak ! maintenant que l’on se connaît bien, tu pourrais me tutoyer ?
- Je promets de faire un effort. Le tutoiement n’est pas dans mes attributs. Mais je peux le programmer. Bonne nuit Sophia !
- Bonne nuit Koklak !
-
Quand Sophia s’éveilla, le soleil inondait de sa chaleur matinale la forêt toute proche. Les oiseaux chantaient. Il y avait même des singes qui hurlaient dans les frondaisons des arbres. Une suave senteur de fleur exotique embaumait déjà l’atmosphère. La jungle se réveillait doucement. Les succulents fruits de la plantation vite engloutis, la jeune femme s’assura qu’elle avait toujours la puce insérée dans la paume de sa main. Une petite rougeur, sans importance selon Koklak, indiquait l’emplacement. Comme ce dernier l’avait prévu, le professeur Van Dippen n’eut aucun souvenir des événements de la veille.
Aujourd’hui Sophia avait quartier libre. Rianegro lui avait interdit l’accès du laboratoire. Elle en profita pour visiter la cité et rencontrer d’autres personnes, toujours sous l’œil attentif de quelques robots espions qui surveillaient ses moindres faits et gestes. Afin de ne pas éveiller les soupçons, elle continua de jouer la comédie. Cependant, elle demeurait perplexe. Comment accéder à Zaltor, qui bénéficiait d’une surveillance continue, entourée d’entités robotiques peu commodes, mais efficaces ?

- J’ai une bonne nouvelle ! annonça Koklak aussitôt introduit dans les appartements de Sophia.
Celle-ci, installée devant le miroir, arrangeait la robe de soirée qu’elle venait d’enfiler.
- Comment me trouves-tu ?
- Cette robe de satin rouge te va à ravir, Sophia ! répondit le robot de sa voix si humaine.
La jeune femme sourit. Koklak venait de la tutoyer pour la première fois. Puis elle s’enquit de cette nouvelle et ne put s’empêcher de sauter de joie.
- Mais c’est formidable ! explique-moi tout !
Sophia s’installa sur un des poufs du salon et ne quitta plus le robot des yeux. Elle était tout ouie. Ce dernier lui apprit que la trace d’Almagro de la Madeira venait d’être retrouvée, grâce à sa puce et ceci à quelques centaines de kilomètres de la cité X3000.
- Un de mes collègues robots a réussi à décrypter un fichier que Rianegro tenait secret. Il y a dans la jungle un endroit insolite. Et les militaires pensent que mon maître s’y est réfugié.
- Est-il toujours en vie ?
- Je l’ignore ! le seul signal que nous recevons est celui de sa puce. Il est flou comme si elle avait été endommagée. Le seul moyen de le savoir est d’aller voir sur place, avant les militaires. Ce sont eux qui l’ont détectée et ils préparent, pour les jours qui viennent, une expédition de recherche.
La situation se compliquait. Il ne fallait en aucun cas, que Almagro de la Madeira tombe entre leurs mains.
- Dans ce cas, partons immédiatement ! Ne m’as-tu pas dit que Zaltor et son créateur étaient intimement liés ? Si je lui insère la puce maintenant ? poursuivit Sophia en observant sa main.
Mais le robot veilleur n’était pas de cet avis.
- Il est inutile que tu te compromettes ! je préfère que ce soit les robots qui fassent le voyage.
- C’est hors de question ! rétorqua-t-elle d’une voix décidée en se relevant. Ne t’imagines pas que je vais rester ici toute ma vie. Et puis, il faut dénoncer l’imposture de ce… Rianegro et ses sbires au monde entier…. Et surtout sauver Zaltor et son maître.
Koklak n’était jamais à court d’idées et celle qu’il exposa s’avérait risquée mais valable. Sophia acquiesça aussitôt.

La petite fête de bienvenue se déroulé tranquillement malgré l’impatience contenue de Sophia Le professeur et sa fille furent présentés à tous les invités et reçurent leurs félicitations. Le directeur Rianegro ne manqua pas de complimenter la jeune fille sur sa tenue. Il y avait là des dizaines d’hommes et de femmes, les meilleurs savants du monde dans le domaine de la robotique artificielle. Et, au milieu d’eux, le professeur Van Dippen nageait comme un poisson dans l’eau. Malgré l’intérêt de certains sujets abordés, Sophia avait la tête ailleurs.
- Je suis fatiguée ! annonça-t-elle. Je préfère me retirer.
- En effet ! vous avez mauvaise mine, Sophia ! répondit Rianegro. Je ne saurais trop vous conseiller de venir demain à l’infirmerie.
Elle lui sourit malgré elle et s’éloigna rapidement. De retour dans sa chambre, elle y rejoignit Koklak.
- Mon père est incorrigible ! le plan ne fonctionnera pas ! dit-elle. Il est tellement pris dans ses discussions qu’il refuse de descendre au laboratoire. Et ce Rianegro qui n’arrête pas de me tourner autour.
Pendant qu’elle se changeait rapidement et enfilait une tenue plus confortable, Koklak la rassura.
- J’ai réussi à obtenir tous les « pass ». On s’en tient au plan initial.
Le système de brouillage virtuel perfectionné que le réseau d’espionnage avait mis au point dans la cité leur permit de se rendre au plus près de Zaltor.
- Sophia ! recommanda une dernière fois le robot. Tu n’auras que sept minutes pour agir. Ne perds pas une seconde.
Consciente de sa « mission », elle n’attendait que le signal de départ.
Quelle émotion sans cesse renouvelée quand Sophia se présenta devant Zaltor, cette boule de conscience artificielle qui raisonnait et parlait comme un être humain. Devant l’humilité qui s’en dégageait, elle ne pouvait qu’être admirative. Dès qu’elle prononça la phrase codée que son père lui avait dévoilée à son insu, le liquide de la sphère changea de couleur et une énergie impalpable irradia soudain dans toute la salle.
- Que… que dois-je faire maintenant ? balbutia-t-elle néanmoins peu rassurée.
- Vous êtes la personne que j’attendais ! donnez-moi la puce maintenant !
Sophia hésita.
- Que va-t-il se passer ensuite ? Allez-vous exploser ? … ou quelque chose de ce genre ?
- Rien de tout cela. Je vais seulement récupérer des programmes spécifiques qui ont été déconnectés par mon maître et qui vont me permettre de me défendre. Ne craignez rien ! approchez votre main !
La jeune femme s’exécuta et eut un mouvement de surprise quand l’alarme retentit. Elle poursuivit la manœuvre. Soudain, la sphère devint encore plus lumineuse tandis que sa main était complètement absorbée. Quand elle se recula, la puce avait disparu et Zaltor semblait cogiter. Subjuguée, la jeune femme n’osa plus bouger.
Pendant ce temps, l’alerte continuait de sonner.
- Koklak m’avait parlé d’un plan de diversion ! pensa-t-elle, mais de là à provoquer une intrusion virtuelle de l’intérieur ???
Une courte conversation s’engagea entre Sophia et Zaltor.
- je dois quitter la cité au plus vite ! annonça-t-il. C’est une question de vie ou de mort pour mon maître.
Soudain, les portes du laboratoire s’ouvrirent brutalement. Et Rianegro, accompagné de deux gardes armés, fit irruption.
- Tiens ! tiens ! mais qui voilà ? dit-il feignant la surprise. .. J’avais raison de me méfier. Votre comportement était trop bizarre, chère Sophia.
Celle-ci recula instinctivement près de Zaltor.
- Vous êtes fou Rianegro. Votre plan tombe à l’eau. Zaltor a récupéré sa puce et vous n’y pouvez rien.
- Tss ! tss ! sans le savoir, vous nous avez rendu un grand service. Cette fameuse puce, celle que nous cherchions en vain depuis des mois, sans le savoir, vous venez de reconnecter Zaltor à son programme initial pour lequel il a été conçu…. Et si mes calculs sont bons, il est redevenu opérationnel depuis quelques minutes.
Les deux gardes s’étaient avancés lentement dans leur direction.
- je ne vous crois pas ! Almagro de la Madeira n’aurait pas été aussi stupide pour avoir transmis la pièce à mon père en sachant que vous alliez probablement nous enlever.
- Exact ! malgré sa trahison, je reconnais à ce cher Almagro de la Madeira sa grande intelligence…En fait, nous ignorions vraiment ou cette micro-puce pouvait se trouver … jusqu’à hier !
Rianegro se délectait d’un profond plaisir de blesser Sophia dans ses convictions. Il poursuivit :
- Il faut toujours se méfier de l’amitié d’un robot-veilleur !
Sophia tomba des nues et ne peut dire un mot, complètement désemparée. Elle ne pouvait y croire, quand Rianegro lui révéla que Koklak était tout simplement un espion !!!
- Si cela peut atténuer votre déception, sachez qu’au début, il était sincère. Une programmation de ces « ferrailles » est tellement simple….. mais trêve de discussion , emmenez-là ! ordonna-t-il d’une voix autoritaire.
Les soldats empoignèrent Sophia, malgré ses vives protestations.
- Zaltor ! fais quelque chose ! défends-toi ! déprogrammes-toi !
- Je ne peux pas ! J’ai une autre mission à accomplir. Je dois simplement partir d’ici !
C’est alors que tout survint très vite.
- Sophia ! couches-toi ! hurla une voix qui semblait venir de nulle part
Sans demander son reste, elle obéit. Les faisceaux laser fusèrent de toute part. Rianegro et les militaires eurent tôt fait d’être assommés par les décharges d’énergie.
Sophia n’en crut pas ses yeux quand Adriano l’aida à se relever. Il se tenait devant elle, en chair et en os. Plusieurs indiens l’accompagnaient, tous armés.
- Il faut quitter cet endroit au plus vite ! où est Zaltor ?
- Et mon père ? il faut aller le chercher
- Impossible ! conclut le jeune homme en lui prenant la main…. Ici, il ne craint rien !
Les événements se précipitèrent. Quelques minutes plus tard, Sophia chevauchait l’arrière d’un scooter volant, qui s’engouffrait à vive allure dans la fente du dôme, provoquée par la déficience magnétique. De l’autre côté, il y avait, certes, la même jungle, mais la liberté en prime.
Dans la cité, l’alarme avait généré une panique parmi les invités. Même sous l’effet du champignon hallucinogène, les vraies émotions refaisaient surface.

Tard dans la nuit, le bouclier de protection reprenait sa place autour de la cité. Après avoir écourté la fête, le général Debissiera, convoqué d’urgence chez Rianegro remis de ses émotions, passa un sale quart d’heure. Le professeur Van Dippen, quant à lui, ne comprenait pas la réaction de sa ville et refusait de croire à sa trahison.
- Les faits sont là ! hurla Rianegro. Ouch !
Un violent maux de tête, conséquence du rayon laser, l’incita à modérer ses propos.
- Dès que l’aube sera levée, nous récupérerons Zaltor… et votre fille !
Il esquissa un sourire.
- Nous avons les moyens de la faire revenir, sans violence.

Pendant ce temps, Adriano conduisait sa petite équipe, Sophia et Zaltor hors de porté de la zone militaire et de ses tirs nourris. Dans le vieil hélicoptère qui datait de la fin du Xxème siècle, la jeune femme eut tout le loisir de remercier son sauveur qu’elle découvrait plus séduisant vivant qu’en mode virtuel. Zaltor, quant à lui, flottait dans un coin de l’appareil et la couleur uniforme de sa sphère indiquait qu’il somnolait.
- La réussite de la vie de mon père ! souligna le jeune homme tout en l’observant… et peut-être celle qui va lui sauver la vie.
- Savez-vous où se trouve votre père ?
- En sécurité ! nous allons le rejoindre et nous en aurons certainement pour toute la nuit. L’avantage de ce vieux coucou, c’est qu’il est devenu indétectable par les radars et les satellites de la nouvelle génération.
Avant de la laisser s’endormir, il lui fournit quelques pilules à avaler.
- Demain, nous nous occuperons de votre puce. En attendant, prenez ceci !
Le ronronnement feutré des pales du vieil engin aida Sophia à se réfugier dans les bras de Morphée. Quand elle se réveilla, l’hélicoptère s ‘était immobilisé dans une clairière et le soleil réchauffait délicieusement l’atmosphère.
- Il nous faut continuer par la rivière ! annonça Adriano en lui présentant quelques fruits… Mais auparavant, je vais devoir vous débarrasser de votre puce.
Quand il sortit son couteau de brousse, Sophia eut un mouvement de recul.
- Vous ne sentirez rien, je vous le promets. Yoaris va y mettre un analgésiant végétal.
L’indien se tenait près de lui, tenant entre ses mains, un récipient rempli d’un liquide blanchâtre. Malgré sa réticence, le regard profond du jeune homme l’incita à lui faire confiance.
- Si ça peut vous aider à vous décider, cette puce de pseudo-vaccination est une vraie calamité. Mon père en a souffert jusqu’à la limite de la mort.
Sophia lui tendit son bras. Quelques instants plus tard, Adriano tenait la minuscule pièce entre ses doigts.
- Cette monstruosité aurait pu vous tuer… Le puissant narcotique qu’elle contient a la fâcheuse tendance de se lier avec votre ADN et de vous détruire à petit feu. Et cela provoque le fameux « syndrome des savants » ! poursuivit-il en se dirigeant vers le fleuve. … Nous partons dans cinq minutes, les amis.
Sophia allait de surprise en surprise. Les révélations d’Adriano s’avéraient stupéfiantes. Ainsi, la maladie mystérieuse, à laquelle succombaient certains scientifiques avait son origine dans les propriétés même de l’hyzacdrus, aidée par une manipulation génétique. Certains savants l’utilisaient même en connaissance de cause pour accroître leurs facultés créatrices.

A l’autre bout de la jungle, au sein de la cité, l’effervescence militaire augmentait les tensions. De nombreuses équipes de soldats humains accompagnés de robots spécifiques entraînés pour le combat, étaient déjà parties à la recherche des fuyards. L’objectif consistait à récupérer le robot Zaltor coûte que coûte et à réduire à néant ceux qui, depuis plusieurs semaines, organisaient les attaques répétées du complexe scientifique. Cependant, les indications que donnait la puce de Sophia s’avéraient être inutilisables et les vibrations de celle d’Almagro de la Madeira trop floues pour permettre une localisation précise. Les satellites espions eux-même n’obtenaient aucun résultat. Ce qui faisait enrager Rianegro. D’autant plus que son orgueil démesuré et son malin plaisir d’avoir voulu blesser Sophia se retournait contre lui : Koklak aurait pu se débrouiller pour les accompagner et servir de relais de transmission.
Quelle était cette force inconnue et puissante qui faisait obstacle aux technologies les plus perfectionnées ???

Des heures de navigation plus tard, le groupe mené par le fringuant Adriano arriva enfin au terme du voyage : le royaume de Zerbatah. C’est ainsi que les indiens nommaient ce lieu mythique, au sein duquel, d’après les histoires des anciens, vivaient les dames blanches : ces femmes que les premiers découvreurs espagnols qui s’étaient aventurés en bordure de l’Amazonie, auraient pris pour les légendaires amazones. Cette partie de la jungle était enveloppée par un écran protecteur, constituée d’une énergie encore inconnue sur Terre. Qui l’avait placée ici, et pour quelle raison ?

Quand Adriano rejoignit Sophia au bord du fleuve, il semblait détendu et rassuré. Au bord de la mort à cause des effets de l’Hyzacdrus, Almagro de la Madeira s’était mis à délirer. Le champignon hallucinogène n’était pas la seule cause. Il s’était tellement investi dans Zaltor « son enfant » qu’il avait réussi à lui transmettre certaines de ses facultés psychiques. Et l’unique moyen pour retrouver la vie était maintenant de fusionner avec lui.
- Mon père a une chance de s’en sortir ! annonça Adriano en s’installant près de Sophia.
- J’en suis très heureuse pour vous deux !
Malgré les paroles rassurantes du jeune homme concernant le professeur Van Dippen, Sophia ne pouvait s’empêcher d’y penser. Et Koklak ! Elle souhaitait toujours croire que ce charmant robot avec qui elle avait développé une amitié complice ne s’est laissé reprogrammé que contre son gré.
Quant à Almagro de la Madeira, son « épopée » était exceptionnelle. Après s’être rendu compte de la traîtrise de Rianegro qui jouait dans le camp des militaires et de multiples efforts, sa conscience reprit le dessus. C’est alors que les effets destructeurs de l’hyzacdrus se manifestèrent. Le savant décida de neutraliser son invention et de brouiller les circuits de son cerveau artificiel afin de le rendre inopérationnel. Bien sûr, il avait envisagé de s’enfuir avec lui, car Zaltor, autonome, flottait dans les airs et se déplaçait aisément. Mais un concours de circonstances fit qu’il dût s’échapper seul le plus rapidement possible.
Les jours qui suivirent constituèrent un véritable calvaire pour le professeur, seul dans une jungle inhospitalière. Le cybercoptère dans lequel il avait parcouru une longue distance ne tarda pas à défaillir. Un orage mémorable détruisit une partie de ses batteries solaires. Puis, il fut recueilli par de mystérieux indiens qui l’emmenèrent avec eux dans un endroit insolite. Ils lui ôtèrent la puce, mais la plupart des composants s’étaient déjà répartis dans son corps, le condamnant à une mort certaine.
- Ensuite, ton père a réussi à nous contacter à Cannes !
- Oui ! J’étais à Manaus quand j’ai également reçu un appel de détresse. Et revoir mon père dans cet état après plusieurs années m’a fait un choc. J’ai aussitôt lâché mes travaux d’architecture pour lui venir en aide… et la suite tu la connais !
Le regard profond du jeune homme plongea dans celui de Sophia. Elle avait tellement de réponses à trouver.
- Chaque chose en son temps ! répondit Adriano en lui prenant la main. Ce soir, c’est la fête pour une première victoire sur la vie.
Sophia en était sûre, l’aventure ne faisait que commencer.


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