Suicide

 

Assis dans son grand fauteuil de cuir noir devant une large table en bois, un vieil homme écrit. La plume trace lentement sur le papier blanc les courbes noires de son histoire. Elle raconte la course d'un jeune homme beau et blond à travers les sombres ruelles d'une ville obscure. Au coin d'une rue l'attend une jeune et belle femme inquiète et attristée de ne pas le voir arriver. Enfin le jeune homme essoufflé apparaît devant elle. Ils se regardent et lisent la peur et l'espoir dans leurs regards. Sans un mot, ils entrent dans un square tout proche. Là, au milieu d'un fourré, ils s'allongent et unissent leurs corps dans une ultime communion avant l'affrontement. Puis le jeune homme se redresse et sort un grand couteau de son fourreau.

- Attends-moi, dit-il, avant la nuit je serais de retour et nous pourrons enfin partir.

- Est-ce vraiment nécessaire ? Demande la jeune femme.

- Tant qu'il sera vivant, nous ne serons pas libres. Cet homme doit mourir, ça a duré trop longtemps. C'est le prix de la liberté.

Le garçon ne sent plus les caresses rassurantes de la jeune femme, il ne voit plus l'angoisse dans ses yeux, il n'y a rien d'autre devant lui que la haute tour qui surplombe les plus grands arbres du square, le dernier étage illuminé où tout doit se jouer. Il s'éloigne à grands pas, monte les ruelles pavées qui mènent au pied de l'immeuble. Quelques fleurs rouges parsèment les dalles du vestibule. Il veut prendre l'ascenseur, mais celui-ci est bloqué par le lierre qui pousse sur le parquet. Il commence à monter les escaliers tapissés de feuilles de laurier, entre les pots de terre remplis de plantes de toutes sortes et disposés sur les rampes ; bientôt il doit se frayer un chemin entre les lianes et les racines qui poussent de-ci, de-là. Il arrive au dernier étage et sort son grand couteau pour ouvrir un passage dans les taillis touffus qui bloquent la porte. L'appartement est une forêt vierge, sombre, verte et silencieuse. Au fond d'une grande pièce, dans un petit renfoncement sous un saule pleureur, un vieil homme assis dans un grand fauteuil en cuir noir devant une table en bois écrit sur du papier blanc. Il n'a que le temps d'esquisser un sourire de satisfaction quand le jeune homme, sans un mot et sans une hésitation lui enfonce son grand couteau au niveau du cœur, transperçant le corps décharné du vieil homme et le cuir noir du grand fauteuil.

Le Luthier de Paris

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