Une fille tuante
de Luis Alfredo

Bang ! ... Bang ! ...

- J’ai deux enfants et...

Pourquoi n’avait-elle pas fini sa phrase ? ... Mais peut-être ne l’avait-elle pas laissée en suspens, peut-être l’avait-elle terminée, peut-être était ce moi qui n’y avais pas prêté attention.

- J’ai deux enfants et...

Quelle poisse !

J’aurais dû me méfier dès le premier jour, dès que sa main s’était posée sur mon bras. J’aurais dû me tenir sur mes gardes. Je n’aurais pas dû agir comme un gamin ! J’aurais dû... Malheureusement, je ne l’ai pas fait ! ...

à à à à à à Ã

Notre première rencontre s’était déroulée sur la quatrième marche de l’escalier, en faux marbre, qui conduit à mon bureau. Elle était essoufflée, elle avait traversé le hall au galop. Elle avait égaré un dossier et s’imaginait, allez savoir pourquoi, que je pourrais l’aiguiller dans ses recherches.

Je ne me souviens plus de ce que je lui ai répondu. Probablement lui ai-je dit que j’ignorais tout de ce dossier, mais peut-être ne lui ai-je rien dit, peut-être suis-je resté muet. Je ne me rappelle que de l’étrange sensation que m’avait causée le contact de sa main sur mon bras. Une chaleur diffuse s’était propagée le long de mon bras, elle s’était répandue sur mon épaule, avait envahi mon torse avant de me déchirer la tête.

Aujourd’hui encore, la simple évocation de cette douce sensation me pâme d’émoi.

Faut-il que je sois sot ?

Par quoi ai-je été séduit chez cette femme brune, aux cheveux mi-long et mal peignés, vêtue d’un imperméable sombre mal taillé ? Cette question, que je me pose encore, vous vous la poserez aussi quand je vous aurai décrit mon idéal féminin. Les seules créatures qui me font rêver, qui m’attirent, ce sont les grandes blondes aux yeux en amande, au buste sculpté avec délicatesse, aux jambes gainées de soie et ciselées avec finesse, aux fesses généreusement façonnées...

Remarquez bien que lorsqu’elle retira sa main de mon bras, je repris aussitôt mes esprits, et qu’une fois dans mon bureau, mes pensées reprirent leur cours normal.

- En voilà une pour qui je ne me damnerai pas ! ... me suis-je même dit, pendant qu’un frisson de répulsion me secouait.

Alors, comment se fait-il que l’affaire n’en soit pas restée là ? J’aimerais bien le savoir.

Une quinzaine de jours plus tard, elle m’accosta, de nouveau, sur le parking, alors que je montais dans ma voiture.

Elle avait récupéré le dossier.

Que lui avais-je répondu ? ... Je l’ignore. Par contre, je me souviens très bien de la pensée qui m’avait traversé l’esprit.

- Toujours aussi mal fagotée !

Alors pourquoi l’avais-je invitée à boire un verre ? Peut-être parce qu’elle m’avait souri, peut-être parce que son sourire avait fait renaître en moi le trouble dans lequel le contact de sa main sur mon bras m’avait, deux semaines plutôt, précipité.

Quelle poisse !

Que nous sommes nous dit dans ce café du centre ville ? Des banalités ayant trait à ce fameux dossier retrouvé, des mots sans importance, des phrases sans intérêt... Mais nous n’en sommes pas restés là, au détour des paroles, dans les recoins de nos propos, une surprenante connivence s’était glissée. Petit à petit, tout en demeurant anodine, notre conversation avait changé de nature. Une incroyable complicité s’était établie entre nous.

En sortant du bar, j’avais appris qu’elle était divorcée, qu’elle avait deux enfants et... Je croyais tout savoir de sa vie.

- Drôle de femme ! ... m’étais-je dit en me couchant.

Au petit matin, j’affichais, en guise de tête, le portrait robot de l’insomniaque. Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, j’avais échafaudé mille plans pour la revoir au plus vite.

La semaine suivante, nous avons fréquenté une multitude de bars et ingurgité une quantité impressionnante d’alcool avant d’aboutir dans le même lit.

Exquis instants ! Délicieux moment ! Divines heures ! Douce nuit d’amour ! Prélude au bonheur !

Quelle poisse !

à à à à à à Ã

J’ai le bras sensible, devez-vous penser : pas plus que d’autres, du moins, je le crois. Mais que voulez-vous, les voix de la séduction sont impénétrables !

- J’ai deux enfants et...

Et un ex-mari qui n’a jamais accepté le divorce et qui vient de me coller deux balles dans le bide.

Je saigne comme un cochon sur la moquette de la chambre pendant qu’elle hurle, blottie derrière le lit.

J’ai mal, très mal, mais son enfoiré d’ex-mari ne me parait pas attendri pour autant, il me semble même qu’il projette de m’expédier un supplément de ferraille dans le crâne.

Quelle merde !

Bang ! ...

Sommaire