Fiction
de Luis Alfredo

" Il jeta un œil dans le réduit. Elle reposait, recroquevillée, sur la couche de fortune.

- Elle dort... se dit-il en décollant son œil du mouchard.

Nerveusement, il consulta sa montre. C’était l’heure.

Il gagna sa voiture et, après avoir ouvert la porte du garage, il s’enfonça dans la nuit sans lune.

Sur la route déserte, bordée de fossés où croupissait de l’eau gelée, la voiture filait à vive allure. Infatigables, les balais des essuie-glaces nettoyaient le pare-brise de la pluie fine, qu’inlassablement le vent glacial y rabattait.

Pierre Romain, le visage chichement éclairé par la lumière verdâtre des témoins du tableau de bord, fixait la route sinueuse, que les phares balayaient de leurs pinceaux couleur d’urine.

Il consulta sa montre. Il était légèrement en avance. Il ralentit et alluma une cigarette brune. Il pompa une longue bouffée, puis, en recrachant la fumée, vérifia, dans le rétroviseur, qu’aucune voiture ne le suivait.

Il s’engagea dans le chemin qui menait au cimetière et se gara devant le portail en fer.

L’instant était crucial.

Son cœur battait la chamade quand il descendit de la voiture. Il souffla profondément et s’avança vers la poubelle, qui se trouvait à droite de l’entrée du cimetière. Le sac était là. Malgré le vent chargé de pluie froide qui lui fouettait le visage, un accès de chaleur le submergea lorsqu’il saisit le sac.

Sans vérifier le contenu de la sacoche, il réintégra la voiture.

Pierre Romain mit plus d’une heure pour rejoindre la maison isolée où il séquestrait Madame Sabine Latium, alors que celle-ci était à moins d’un quart d’heure de route.

Et c’est en sifflotant une vieille chanson anglaise qu’il compta l’argent de la rançon. Il n’y manquait pas un centime !

- Super ! ... s’écria-t-il.

Tout s’était déroulé à merveille. D’ailleurs, comment aurait-il pu en être autrement ? Il n’avait jamais douté du succès de son entreprise. Le mari était bien trop con pour risquer la vie de sa femme par une manœuvre hasardeuse.

Il alluma une cigarette brune, puis esquissa un pas de danse et s’achemina jusqu’au réduit où il détenait Madame Sabine Latium.

- Agite-toi ! ... On y va ! ... lança-t-il à la malheureuse en pénétrant dans la pièce.

- Où m’emmenez-vous ?

Il ne répondit pas.

A l’aide d’un sac en tissu noir, il lui enveloppa la tête. Il l’attrapa par la main et la guida jusqu’à la voiture qu’il avait rentrée dans le garage. Sans ménagement, il la fit grimper dans le coffre dont il referma le capot immédiatement.

Il sortit la voiture du garage puis il en descendit.

Le vent hurlait à la mort.

Il se dirigea vers la porte du garage pour la fermer.

Son os frontal explosa sous l’impact de la première balle. Elle réduisit en bouillie son cerveau avant de ressortir, gluante, par l’occiput. Son corps rebondit contre le mur sous le choc des neuf autres.

- Cessez le feu !... hurla le commissaire De Villemur. "

Etienne Fourcault replia la revue et la balança rageusement sur la table. Il n’aurait pas dû lire cette histoire.

Nerveusement, il consulta sa montre. C’était l’heure.

Après avoir jeté un œil dans le réduit où gisait Madame Thérèse Sabine, il gagna sa voiture et s’enfonça dans la nuit étoilée.
Fin.

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