Love Blues
de Ludovic Kaspar



Dominique elle s'appelait.
Je l’ai rencontrée alors que j'étais malheureux comme dix adolescents agglomérant leurs malheurs par télépathie autour d'un guéridon la nuit, dans une grange de ferme. Sauf que j'étais seul à supporter cette charge démente de mal à vivre et qu’il n’y avait pas de ferme. Mes parents pensaient que c'était ma faute, et, je m'en étais persuadé finalement.

A cette époque, je comptais sur le bouddhisme pour me sortir de ce bouillon existentiel. A 18 ans, on espère encore gagner au loto. Plus tard, je ferai une croix sur l'espoir, à la craie, parce qu'on ne sait jamais ce que le temps peut effacer. Je lisais les bouquins de Kerouac les plus en rapport avec le bouddhisme, m'accrochais pour saisir le sens qu'il y mettait. Il semblait y croire mordicus.

Je tentais de méditer dans ma petite chambre avec un hublot comme fenêtre; je me figurais loger dans une cabine de bateau en route pour Lowell. Même si, l'océan, est assez éloigné de Lowell somme toute. Ces tentatives de méditation n'y faisaient rien. Malgré toute la bonne volonté que je mettais pour saisir le bouddhisme, je me heurtais à un mur. Ce qui me faisait angoisser encore plus. Pour un rien. Pour traverser une rue, pour affronter le regard du libraire, et pourtant il le fallait : la lecture était à peu près le seul moyen trouvé pour étouffer mes peurs.

Á ce régime d'angoisse je maigris de telle façon que mes potes me reconnurent à peine. Trois mois sans les voir. J'avais honte et perdu une bonne part de ma masse musculaire. Ce qui avait pour effet de me faire tenir assis sur une chaise de bar voûté tel un lézard en bout de course. Je sentais de la compassion dans le regard de mes amis. J’avais honte.
Puis, je remontais la pente et repris quelques kilos. De quoi présenter mieux. J'étais plutôt mignon d'après les derniers échos. Les sorties avec les amis reprirent de plus belle. Ca ne me contentait pas. Mon côté sombre était comme un poulpe qui vivait de mes entrailles. Prêt à ressurgir. A tromper son monde. Il n'attendait qu'une impulsion de ma part pour agripper ma gorge et mon esprit.
Je commençais à sortir seul, en plus des fêtes entre potes. Mon père me filait sa caisse, loin d'imaginer que je roulais vers mon diable.

Un de ces soirs, je m’étais décidé pour une virée discothèque au Touquet. Pour baiser. Enfin, c’est vrai, on ne sait pas si cette chose là est comme la bicyclette. Et ça faisait un bail que je n’avais pas sorti mon vélo.
Je roulais à tombeau ouvert, le sang saturé d'alcool, avalant les 120 km qui me séparaient du Touquet en ? d’heure. Une fois sur place, une angoisse diffuse me collait le bide ; descente d’alcool.
Qu'est-ce que je foutais là, après tout ? C'était une fuite, et je le savais bien. La Manche, invisible et noire, achevait ses rouleaux sur la plage. Ca caillait. Janvier. Je filais au Morituri, un bar disco où la bière n'était pas chère et je commandais plusieurs whisky-fraise. Qui n'étaient pas si abordables. Je m'en foutais bien : me perdre un point c’est tout. Devenir anonyme. Sans attache, aliéné. Libre d'être un autre. Un fêtard, un gars qui débarque de Clermont Ferrand pour affaires. Oublier.

La nuit c'est formidable pour être un autre. L'ambiance était sympa, je pensais à prendre un bain de minuit glacé mais une crise de larmes éthyliques et une soudaine envie de vomir, éloignèrent cette idée de façon organique. Les chiottes étaient occupées et je balançais ma bile au pied de la porte. Ce qui me valut une expulsion du rade. Assez rudement. Damned, j'étais démasqué ! L'air froid me remit en tête cette obsession de baiser, n'importe qui. Vraiment n'importe qui.

Le Chatham est une discothèque intime, je veux dire d'espace restreint. Je commandais un Mojito. Avalé d'une traite en laissant les feuilles de menthe au fond du verre. Voilà, j'étais chaud. Sorti de moi-même, le poulpe s'était mué en minet libertin sur la piste. Rapidement, une femme d'à peu près quarante ans me serra. C'était Dominique ; aussi vite nous nous embrassions parmi des couples enlacés et je bandais sous mon 501. Elle n’était pas belle du tout mais l’alcool est une paire de lunettes merveilleuse. N’importe qui. Quelques minutes après je me retrouvais dans son 806 bleu marine, tous sièges abaissés, pour baiser tranquilles. C'est son mari resté dans la boite qui lui avait filé les clés. Ils venaient de Rouen pour assouvir le fantasme de la dame.
Elle me suça mal. Je sentais ses dents sur ma chair. Je lui fis l'amour doucement dans un premier temps. L'ombre du mari apparaissait fantomatique à travers les vitres embuées. J'étais encore tombé sur des tarés mais au point d'abandon volontaire où j'en étais, cela m'excitait plutôt. Alors je la pris durement, en levrette cette fois. Sa tête cognait le siège conducteur et j'éjaculais un gros tas de sperme froid comme mon esprit sur ses fesses. Mon esprit sur ses fesses…
Ce ne fut pas bon. Ce fut curieux. Nous n'avions pas mis de capote et je m'en foutais. N’importe qui, n’importe comment, se perdre.

— C'était bon, tu sais.
— Oui.
— Mon mari m'a trompé et nous avons décidé que je pouvais lui rendre la pareille. Je suis content que ce soit tombé sur toi. Il faudra qu'on se revoie.
— Non. Je ne suis pas d'ici. Suis de passage. Dommage.

Nous récupérâmes le mari sagement assis sur une banquette de la boite. Il me sourit. Je lui serais la main. Sous-entendu : merci pour ta femme, elle est « bonnasse » ; mon pauvre con. Ca devait le faire bander. Et nous nous séparâmes.
Je commandai deux gins pour la route et regagnai ma caisse. Avec une envie de pleurer. Consolé, cependant, de constater que des gens cherchaient l'amour aussi désespérément que moi, aussi maladroitement que moi. J’étais loin d’être un homme et me demandais si un jour je le serais jamais.
Je regagnais Arras d'une conduite suicidaire entre deux virages trop serrés, des dépassements non autorisés, rattrapés in extremis.


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