Dans la peau d'une fourmi
de Lucile Grandjean



J'avais toujours voulu savoir ce que cela faisait de tuer quelqu'un qu'on aime. Un savoir en plus parmi tant d'autres à acquérir; connaître la souffrance et le vide causé par la personne que l'on
a éliminé. Et pouvoir admirer l'horreur du crime que l'on vient de commettre. Faire disparaître la personne que l'on aime le plus au monde et qui a confiance en nous. Lire la peur dans ses yeux et sa voix lorsque l'on s'apprête à la tuer...

Ce matin-là, ma petite soeur, Rebecca, était en train de jouer dans le jardin.
- Regarde, Fred, là, cette fourmi. Elle entre dans son terrier. Comment crois-tu qu'elle fait pour respirer, sous terre ?
- Je ne sais pas. Peut-être qu'à un moment, si elle ne ressort pas, elle finit par mourir. Mais, viens, je vais te montrer un jeu.

Durant l'heure qui suivit, j'enterrai ma soeur vivante, au fond du jardin, à côté de la fourmilière. Pendant que je la recouvrai de terre, elle me parlait:
- Dis, Fred, je n'aime pas trop ton jeu. Je commence à m'ennuyer, moi. En plus, j'ai du mal à respirer. Fred, j'ai mal à la tête. S'il te plait, sors-moi de là...

L'entendre me supplier ainsi me révulsait, et je dus lutter contre moi-même pour ne pas la déterrer. C'était donc comme cela... Avoir le coeur déchiré par les supplications de la victime, la pitié qui nous pousserait à renoncer, le plaisir morbide d'entendre la voix pleine de souffrance ...

Soudain, ma soeur que j'aimais tant se tut. Sans doute avait-elle épuisé sa réserve d'oxygène. Alors je partis. Mes parents la cherchèrent toute la journée, et on la retrouva qu'une semaine plus tard, à cause de l'odeur. Lorsqu'on la déterra, le corps était en pleine décomposition. Sa peau était cireuse et verdâtre, et déjà des insectes grouillaient dans ses orbites. Sa bouche, béante, affichait ses dents jaunes et pleines de terre, dont certaines étaient déjà tombées. Ses mains, crispées, semblaient vouloir s'agripper à moi dans un dernier effort ... mortel.

Je ne sais comment décrire ce que je ressentis à ce moment-là: un mélange complexe de satisfaction et d'envie, mêlé à l'horreur de la vision du corps de ma soeur bien-aimée. C'est à cet instant là que j'éprouvai le désir de mourir. Comprendre enfin la mort, celle qui avait toujours éveillé tant de curiosité en moi ...

Et, le soir même, je passai à l'action. Tandis que je répandais de l'alcool sur les meubles et les murs, je me languissais de connaître la mort, ce bonheur suprême, que l'on garde pour la fin ... Je craquai une allumette et la jetai sur le tapis sur lequel j'étais assis. Tandis qu'autour de moi dansaient des flammes de plus en plus hautes, je réfléchissais: j'avais enfin acquis le plus grand des pouvoirs, je pouvais contrôler la vie et la mort ! Puis, en partant dans un fou rire diabolique, je me jetai dans les flammes.


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