Le Fils du Chat
de Louis Raoul


LYDIA

Quelques réverbères relevaient d'un ton la nuit. Il était tard et elle n'était pas encore rentrée. Grimaces au temps, à cette servitude où elle se quittait chaque matin ? Elle avait osé…
Elle marchait depuis longtemps avec la peur de cette liberté. Laisser comme ça, toute une vie, si confortablement installée dans sa mémoire. Entre l'ennui et l'inconnu, cette peur du vide…
Moteur en marche, phares allumés, une voiture était à l'arrêt sur le bord de la chaussée. Elle s'approcha sans crainte, semblant la reconnaître, se pencha pour parler au chauffeur, puis s'installa à côté. Plus question de revenir, y aller, pouvoir enfin faire ci et ça…Oui mais où, pour faire quoi ? S'en foutre, on verra bien si, par hasard, un événement…

ROULE !

Serge et Alain se sont rencontrés à C… Ville réputée pour ses salles de jeux, et ses nuits qui tremblent, sous les rires des fêtards. Quand ils revenaient de ces dérives nocturnes, ils poussaient toujours la voiture à son maximum. Mettaient une cassette de BB King, et gueulaient plus qu'ils ne chantaient, un blues à déchirer le simili cuir des sièges. Mais cette nuit-là, l'équipement de la voiture n'avaient rien à craindre. Pas de douze mesures, pas de cris : vitesse et phares allumés, contrairement aux visages… Serge donna alors le ton de la discussion :
- Pourquoi est-elle partie ? On aurait pu en parler, voir ce qui n'allait pas. Des doutes du pourquoi de sa vie, besoin de prendre le large : Tout ça, on en parle non ?
- Ouais, mais avec toi on ne peut pas parler, tout juste donner le change, en ayant un masque pour chaque heure du jour.
- Voilà, ça va être encore de ma faute. Enfin…Bon, roule, on fera le partage des tors une autre fois ! …
- Roule ! Tu parles si je roule, on vient d'accrocher les 140. Regarde cette route bien droite, nous roulons dans le vide. Avec juste cette portion que forment les phares, dansl'instant… On se croirait dans une nouvelle de Sam Shepard.
- Sam qui ?
- Non… Rien…Laisse tomber.
- Dis-moi, à propos de Lydia, il paraît que tu venais la voir souvent quand j'étais en déplacement pour mon boulot.
- Ah, et qui te l'a dit ?
- Laurent Rault
- Quoi ! Celui qui fait passer le permis ?
- Oui…D'ailleurs, il l'a refusé quatre fois à Lydia !
- Quelles raisons pour tous ces refus ?
- Une seule : refus de se soumettre à la condition.
- La condition ?
- Eh bien oui… Du sexe contre un bout de papier !
- L'ordure ! …

HEUREUSE…

Elle essayait de dormir, mais un souvenir tenace l'en empêchait. Visage du père, paroles répétés jusqu'à l'effacement. Etouffement, images censurées de l'envol.
Décisions impossibles à prendre, sans consulter l'ombre du géniteur.
C'était bien à cause de lui, ce manque de volonté. Cette distance infinie entre "dire" et " faire". Partir, tout quitter comme elle l'avait fait aujourd'hui : une prise de volonté épuisante. Trop faible pour prendre une autre décision. On allait le faire pour elle.
La voiture se déporta brusquement et roulait maintenant à gauche, de plus en plus vite. Puis les phares rentrèrent leur langue.
Elle souriait, elle était heureuse…

RENDUE A ELLE-MÊME

- Je suis tellement déboussolé, que j'en arrive à douter, dit Serge. Il me faut la vérité, OK ?
- Oh là ! Je sens qu'on va se marrer. Non ?
- Arrête tes conneries ! Et écoute :
Après tout, on ne sait pas grand chose de toi. Tu vas et viens, où ? Sait pas. Fait quoi ? Sait pas plus. Alors voilà, je te pose ces questions, même si sa paraît gonflé : tu fais comment pour vivre ? Et Lydia ? Je suis sûr que tu sais où elle est…
- Attends ! Y a des quantités de questions plus intéressantes de poser, par exemple la santé, physique ou morale. Les projets de voyages, les femmes, le dernier livre de Machin. Celui qu'on écrit(s'il faut en croire la légende), le résultat du championnat du monde d'atlethisme. Enfin des trucs directs, sincères, qui se vivent en dedans ! Mais merde ! Qu'est-ce que ça va changer dans ta vie de savoir comment je mène la mienne ? C'est vrai, les gens tu leur dis que tu es livreur de pizzas, ça les rassure, ils se sentent tout de suite mieux. Alors ils te regardent d'un air hypocrite, et pose la question bateau " et ça vous plaît ce que vous faites ?". Mais si tu leur dis que tu es vétérinaire, là, ils n'insistent pas.
Quant à Lydia : je l'ai débarrassée de ses hésitations, de ses fausses décisions. J'ai fais ce que toi, et d'autres avant, n'ont pas su. Je l'ai rendue à elle-même.
Voilà, ça te suffit ou tu vas sortir tes griffes ?
A propos, tu aimes les chats ?
- T'es dingue ! Qu'est-ce que les chats viennent foute là-dedans ? Eh bien non, je ne les aime pas : c'est des faux-culs, comme toi !
- Lydia non plus ne les aimait pas.
- Où veux-tu en venir ? …
- Mais à t'aider mon vieux…A t'aider…

LE FILS DU CHAT

Quand l'inspecteur prit place à côté de l'homme en âge de passer le permis. Ce dernier commença à raconter qu'il avait d'abord perdu sa mère, puis très récemment son père. Que celui-ci n'était pas le bon, qu'un autre type en était le représentant légal : Aimant les femmes, l'Angleterre, et les chats… Enfin, qu'il devait se rendre avec lui au cinéma, après en avoir fini avec ça.
- Si c'est dans l'espoir de m'amadouer, ce n'est pas la peine d'insister. Dit l'inspecteur.
- Pas du tout, c'est pour en arriver à cette question : délivrez-vous des permis de conduire posthumes ? Maman était très intelligente, m'a-t-on dit. Mais sans diplômes, et comme dans ce foutu pays on vous juge par la hauteur de leur pile. Vous comprenez ? …Ca lui ferait tellement plaisir !
- Ecoutez ! Votre mère, elle ne s'appelait pas Causette, par hasard ? Vous estes dans un véhicule école, pas dans un bureau d'aide sociale. Démarrez !

Peu après, le fils du chat, sur l'ordre de l'intègre, s'engagea sur la nationale.
Alors, l'élève demanda au maître.
- Aimez-vous les chats ?
- Non ! Ils me font peur !
- Ah, et l'Angleterre, vous aimez ? Avez-vous déjà enseigné votre art là-bas ?
- Jamais. Mais pourquoi ces questions ?
- Dans ce cas, les rôles sont inversés : je suis le maître, et vous l'élève. Car je la connais bien, moi, la conduite à gauche ! …

FICTION ?

Voilà, je viens de terminer cette nouvelle, la dernière. Je la colle avec les autres, et hop ! Basta ! Chez l'éditeur le recueil. Je m'adosse confortablement dans mon fauteuil, en regardant l'image d'Épinal qui se trouve juste en face de moi. J'y vois un écrivain derrière Son bureau, avec dessus, un cadre avec les photos de Sa famille. Ses livres, Ses souvenirs de pacotille, ramenés de Ses voyages aux pays où la vie est moins chère(pour les touristes). Ils ont fabriqué ces objets pour moi, ceux dont l'enfance n'est qu'à portée de voix…
Et cette putain de chatte qui penche toujours à gauche, et renverse à chaque fois ma collection de miniatures MATCH BOX ! …
- Alain !
- Oh ! Mon fils, je ne t'ais pas entendu entrer.
- Ne m'appelle pas comme ça. Tu sais très bien que je ne suis pas ton fils…Je ne suis qu'un de tes personnages. Et puis ce que tu viens de dire à propos d'Albion, c'est pas gentil.
- Mais, c'est parce que…Bon… Eh ! Il fait déjà nuit, le ciné-club doit être ouvert. On y va ?
- Non !
- Mais enfin ! C'est toi qui m'a invité. Qu'est-ce que tu as après moi ?
- Justement, plus rien, depuis que tu les as tués.
- Mais tué qui ? …
- Les autres…
- Quoi ! Tu m'en veux pour ça ! Mais toi, tu es là, je t'ai…Enfin…Il t'a épargné non ! Et puis ce n'est que de la fiction…
- Ah, et le fait que je me tienne là, devant toi, qu'est-ce que c'est ?
- Rien d'autre qu'un évènement attendu. Une prise de décision par procuration…
- Ah, c'est pour ça !
- Alors une question : tu n'as jamais aimé les chats, n'est-ce pas ?
- Non, c'était juste pour les besoins du rôle. En vérité, ce ne sont que des boules d'allergie pour bureaux d'écrivaillons.
- N'en dit pas plus ! Et donne-moi les clés de la voiture…
- Bonne décision !…Au fait, le film de ce soir, c'est quoi ?…
- LE GAUCHER…



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