La hache
de Louis Raoul


Le Paris du matin pâle. L'écrivain Anthony Collins est assis à la table de sa cuisine. Devant lui, un bol de café, des miettes autour. La fenêtre est ouverte. On entend la pluie. Soudain il se lève, attrape le sac de voyage qui est sous la table. Il a un avion à prendre, un projet à mettre au point, là-bas, à Saint-Pétersbourg.

A son arrivée à l'hôtel, il jette son sac sur le lit, compte son argent et sort dans l'été Russe.

La Perspective Nevski. Une foule de promeneurs. Rires. Klaxons. La chaleur est étouffante. Un individu, visiblement dans la misère, bouscule Anthony. Dans le même temps, il laisse échapper un petit sac de toile qui semblait être dissimulé sous sa veste d'un autre âge. Excuses de part et d'autre. Puis l'homme propose à Anthony de lui vendre le contenu du sac, mais sans précision quant à sa nature. Anthony demande à voir. L'homme ouvre le sac et en sort une hache. Sous l'effet de surprise, Anthony fait un pas en arrière. Cette hache est une pièce unique. Il en est sûr, il l'a déjà lue… Il l'achète sans même tenter de marchander. En lui tendant l'instrument, l'homme ne dit pas un mot. Après cette rencontre inattendue, Anthony n'a plus rien à faire ici. Il reprend l'avion aussitôt.

Dans ce qui devrait être la salle à manger, des livres partout, des manuscrits. On entend des pas dans l'escalier. Bruit de clés. La porte d'entrée s'ouvre. Anthony surgit, balance encore son sac et se dirige droit vers une table encombrée de livres, les envoie tous par terre d'un revers de bras. Aussitôt, la hache prend violemment leur place. Puis Anthony la regarde, fasciné. Les fenêtres sont restées ouvertes. Silence, à peine troublé par un bruit de pages tournées par le vent du soir. Trop grande richesse d'émotion, pour un seul homme. Il la cède au calme environnant. S'allonge parmi les livres et s'endort.

Le lendemain matin. Anthony dort toujours, malgré les bruits intenses de la rue. Puis des coups frappés contre la porte viennent s'y ajouter. Quelques secondes pour réaliser ce qui se passe et Anthony se lève, difficilement, se dirige vers la porte d'entrée, l'ouvre grande. Dans l'encadrement, la belle mais coléreuse, Christine Orgeval, des éditions du même nom.

Elle entre, en claquant des talons, jusqu'au milieu de la pièce. S'arrête brusquement. Puis, se tournant vers Anthony, lui reproche d'être resté injoignable trop longtemps. Qu'il devait lui remettre un manuscrit. Qu'être son amant ne lui donne droit à aucun privilège. Anthony, plus calme, se défend en mettant en avant son projet, mais n'entre pas dans les détails. Le voyage en Russie, l'étrange rencontre avec le vendeur d'accessoires littéraires, sans mentionner la transaction avec celui-ci. Pendant qu'il parle, Christine tourne la tête. Elle aperçoit les livres jonchant le sol, la hache sur la table, mais ne dit rien. Anthony achève sa défense, puis s'approche d'elle. Lui ôte sa veste et l'embrasse. Longtemps… La colère de Christine tombe à ses pieds, avec sa robe. Alors ils s'allongent sur le sol parmi les livres. La main d'Anthony fouille dans le tas, puis agrippe le Kama Soutra, qui glisse lentement en direction des amants...


Quelques jours plus tard… Une grande Brasserie. Terrasse bondée. Christine et Anthony s'entretiennent. Le ton est à la dispute. Christine reproche à Anthony son manque d'attention envers elle, son absence de tendresse. Enfin, cette ambiguïté sur l'amour qu'il lui porte réellement. Le ton monte de plus en plus. Tout en écoutant Christine débiter la liste de ses reproches, il tourne la tête et aperçoit, assis à une autre table, deux types qui les observent en riant. Il se lève d'un bond, renversant sa chaise. Fonce droit vers eux, en attrape un par son T-Shirt, le soulève et lui assène un violent coup de tête. L'homme s'écroule. Le deuxième est déjà debout. Il tente un coup de pied. Anthony le bloque de son bras gauche, tandis que le droit guide son poing vers la face de l'emmerdeur et fait mouche. La confusion est totale sur le trottoir. Cris, injures. Anthony en profite pour partir. Passe devant Christine, qui le tire par le bras. Elle lui dit qu'elle ne l'avait jamais vu dans un état pareil. Qu'il lui faisait peur. Puis elle lui demande où a-t-il apprit à se battre ainsi. Anthony ne répond pas. Délivre son bras. Se met à marcher rapidement. S'arrête au bout de quelques pas. Puis crie, en direction de Christine, que son enseignement lui vient de James Bond… Puis, repart en riant.

Quand Anthony arrive à l'entrée de son immeuble, une femme y est plantée : la cinquantaine, belles fringues, regard froid. Un être parfaitement artificiel. Elle semble attendre quelqu'un. Elle tourne la tête d'un côté, puis de l'autre. Tend le cou, pour mieux voir par-dessus la tête des passants. Cela lui donne l'aspect d'une volaille, au milieu de ses congénères, cherchant à voir plus haut quelles. Anthony passe rapidement devant elle. Essaie de se faire discret. Au moment où il s'engouffre dans l'entrée de l'immeuble, la femme l'interpelle violemment. Elle lui reproche un retard de loyer. Anthony lui répond qu'il a de gros problèmes. Il tente de lui expliquer. Santé, argent, l'engrenage infernal. La relation de cause à effet. Elle lui répond que ce n'est pas là son problème. Qu'elle le considère simplement comme son débiteur. Qu'elle n'est pas une Assistante Sociale. Et, comme pour appuyer sur ce dernier argument, elle l'accuse de vivre aux crochets de la société. Anthony ne répond pas. Il reste là, immobile. Plus rien à dire. La grande Déception. Il se dirige alors d'un pas lent vers l'escalier. Gravit les marches sans modifier son allure.

Toujours en Machine lente, il entre chez lui. Les livres jonchent encore le sol. La hache est toujours sur la table. Il s'accroupit, fouille dans le tas de bouquins. En prend un et se met frénétiquement à le feuilleter. Il s'arrête à une page bien précise. S'assied par terre et commence à lire. Ensuite, le livre reprend violemment sa place parmi les autres. Puis Anthony se lève brusquement, va vers l'entrée, franchit la porte restée ouverte. Arrivé sur le palier, il se penche au-dessus de la rampe, et voit, deux étages plus bas, sa propriétaire s'entretenir avec quelqu'un qu'il ne peut distinguer. Il reste un moment dans cette position inconfortable. Alors l'interlocuteur indistinct rompt la conversation et descend l'escalier d'un pas rapide. Aussitôt, Anthony quitte sa position, se précipite chez lui. Quand il revient, il tient la hache de la main droite. Il arrive si violemment sur le palier, qu'il se prend la rampe dans l'estomac et manque de la lâcher. Il se redresse, prend soin de dissimuler la hache derrière son dos et commence à descendre les marches…


Un an plus tard. Paris. Le Palais de Justice.
— Monsieur Collins, si ce n'est pas le vol, ni le viol ou ces tas d'autres raisons qui peuvent mener au meurtre. Alors pourquoi celui-ci ?
— Mais, pour rester libre… Monsieur l'Avocat Général !
— Alors vous êtes Anarchiste ?
— Non, je n'ai aucune passion pour la politique. Je n'en ai que pour les livres.
— Voilà, nous y sommes, extrémiste, vous êtes un extrémiste ! …

Quelques semaines après le procès. Une prison en région parisienne. La cellule d'Anthony et de son compagnon. Anthony est assis sur son lit, un livre ouvert entre les mains. Il ne lit pas, mais semble plutôt réfléchir. Pendant ce temps, son compagnon s'approche de lui. S'accroupit et attend qu'il daigne lui prêter attention. Anthony sort de sa rêverie, regarde l'homme aux pattes de grenouilles et prononce mollement :
— Oui ? …
— Dis-moi Anthony, pour en revenir à ton affaire. Tu as bien été condamné pour meurtre avec préméditation ?
— Ouais, c'est bien ça.
— Mais alors, la condamnation pour plagiat ?
— Quel plagiat ?
— Ben oui ! Tu m'as dis l'autre jour qu'ils l'avaient rajoutée, pour avoir pioché, dans Crimes et Châtiment, une partie de la mise en scène de l'assassina de ta propriétaire. Jamais entendu un mec condamné pour un truc pareil.
— Moi non plus.
— Alors, c'est toi qui inaugure ?
— Non ! Pas du tout. Tu es vraiment sûr que je t'aie dis ça ?
— Oui, absolument.
— Ah, j'ai dû encore trop lire entre temps…

Anthony se remet à lire. Son compagnon arpente la cellule. Les mains dans les poches. La tête penchée en avant. Maintenant, c'est lui qui réfléchit…
Puis il s'arrête brusquement.
— Anthony ! Je sais ce que tu es en train de lire. Je sais aussi que tu as un projet… Je marche avec toi.
— Tiens donc. Et qu'est-ce que je lis ?
— Mais, le Conte de Monte Christo mon vieux…
Puis il va dans son lit. S'enroule entièrement dans la couverture.
— Et moi, devine qui je suis ? …

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