La cure
de Louis Raoul



Lettre de Charles
Très chère Mado,
Voici déjà un mois que vous êtes partie afin de soigner ce mal qui vous ronge. Depuis, je vous ai écrit chaque jour, et je n'ai toujours pas de réponse. Se peut-il que mes lettres ne vous parviennent pas, êtes-vous au plus mal ?… Je suis inquiet, mais je vais continuer à vous écrire. Un phénomène étrange m'y contraint, bien au-delà de mon amour pour vous : il puise mes forces par le biais de la plume.


Journal de Mado

2 Juillet 1893
Je suis bien ici, la nature me réjouit et je commence à mieux supporter la lumière du soleil. Je viens de lire sa dernière lettre, comme les autres, elle me ravive. Chères missives, vous m'apportez à chaque morsure de chagrin une part de sa vie, dont je me nourris délicieusement.


Lettre de Charles
Ma tendre amie,
Se peut-il que vous ayez rencontré un quelconque amour valant mieux que le mien. Qu'est-il donc arrivé, je ne puis même pas aller vers vous. Je suis si las, ma pâleur m'effraie, j'ai brisé les miroirs. Je ne sors qu'au petit jour avant que son avancée n'aiguise par trop sa lumière. Revenez, je vous en prie, je perds sang et âme sans vous.


Journal de Mado

4 Juillet
Mes chères forces, je vous retrouve enfin. Je puis de nouveau goûter la fraîcheur de l'eau, voir dans la forêt les secrets passages du vent. Ah mon ami, vous n'avez plus que quelques mots de votre cœur à me livrer. Pourtant j'éprouve des sentiments pour celui-là, il n'est pas comme les autres hommes. Son amour est profond, je le sais, je le sens. Mais qu'y puis-je, ma chasse est dans leur cœur, leur chagrin, mon gibier. Je ne verse pas le sang, je me nourris de leur vie par les mots qu'ils me livrent…


Lettre de Charles
Cher amour,
Je me suis enfin décidé à convoquer un ami chez moi. Il a accepté d'aller là-bas pour vous rencontrer et me donner de vos nouvelles. Et peut-être prendrez-vous la décision de rentrer avec lui. Au retour, vous épellerez près de moi les forces vives d'un cœur devant réapprendre son nom. Qu'il en soit ainsi, mais vite, car vous écrire m'épuise. Cet autre qui m'y oblige et laisse pourtant parler mon amour, est-ce cela qu'il veut : Ce trop plein de vie qui était pour vous, ce nom qui bat doucement à ma tempe ? Revenez-moi je vous en prie.


Journal de Mado
6 Juillet
Comme j'aurais aimé connaître cet homme dans une autre situation, disons plus humaine… Les autres, malgré leur chagrin, commençaient à m'envoyer au diable bien avant leur dernière lettre. Lui est exceptionnel, je ressens comme un infime partage avec lui, celui du seul mot dont j'éprouve le signifiant : Solitude. Lui, l'a à peine prononcé, moi, je le répète éternellement. L'ami qu'il m'a envoyé me paraît en fort bonne santé et bien fait de sa personne. De plus, il n'a pas l'air insensible à ma beauté. Ainsi celui à qui je prends la vie m'en envoie une autre, comme un don inconscient, le geste d'un amour affranchi.


Lettre de Charles
J'ai enfin reçu un courrier de mon fidèle ami. Il vous a donc rencontrée ; à ce qu'il me dit vous semblez avoir recouvré la santé. J'ai puisé dans ce qu'il me reste de force toute l'émotion que m'a procurée cette nouvelle. Dois-je comprendre que toutes ces lettres que je vous envoie ne sont qu'un don de ma vie ? Et qu'ainsi elle passe en vous par ce cher regard parcourant mes lignes. Mais, qu'importe, maintenant vous m'obligez, par-delà la distance, à vous écrire. Et je vous livre mon sang, de ces minces veines tracées par mon cœur. Ainsi non plus pour vous, mon amour, mais en vous.


Journal de Mado
9 Juillet
Il sait, il a compris, voici donc un homme qui aime comme peu d'autres en ont le don. Cette vie-là possède des qualités qui me renforceront pour longtemps… Mais il me faut toujours prévoir, aussi, concernant son ami, mon charme opère déjà. Il recule sans cesse le moment de partir, il se sent coupable au nom de l'amitié. Mais se prépare en lui ce qui bientôt brouillera ses yeux, avant d'atteindre ses lèvres : Ce goût salé de l'abandon.


Journal de Mado
12 Juillet
Aujourd'hui je me sens complètement rétablie, il ne m'écrira plus je le sais, je le sens. Il est mort et son visage est posé sur une feuille blanche. Couleurs confondues, comme un brouillard sur une eau pure. Son ami m'a longuement parlé de lui au cours d'une promenade. Son chagrin est immense, voici donc ce qui se prépare pour ma prochaine cure épistolaire. Oh comme j'aimerais disposer d'un répit pour éprouver comme eux ce qu'ils appellent chagrin, amour… Mais il me faut sans cesse chasser, et mon arme n'est pas même la morsure, mais la désespérance qui coule dans l'écriture tremblée de mes victimes. Il est vrai que je ne suis pas la seule, j'ai entendu parler d'un comte qui vivrait quelque part dans les montagnes de l'Est…


Louis Raoul



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