L'enfer et le paradis
de Louis Subrini



C'est en cet an de grâce, que je m'abstiendrai de chiffrer pour ne pas tenter le diable, que je comparus devant Saint Pierre.
Ses saintes fesses reposaient sur un siège de marbre blanc, mais nettement plus confortable que le Carrare terrestre car il était mou comme un caramel, bien qu'heureusement moins collant. Saint Pierre était seul. Pas le moindre ange gardien près de lui, et sur la tête pas la moindre auréole. Moi à sa place, j'aurais eu à coeur d'avoir une auréole large comme un sombrero mexicain, avec une tripotée d'anges à voleter autour de moi. Mais bon, à chacun son truc.

- Louis, me dit-il, approche. Puis il prit mon dossier qui était le premier d'une pile impressionnante, et je compris qu'il allait découvrir mon âme, qui se serait bien passée de cette indiscrète intrusion. C'était un volumineux bouquin relié en plumes de crocodile.
Il l'ouvrit et commença à lire le livre, dont l'épaisseur ne me laissait présager rien de bon pour la suite de mon jugement, qui était hélas le dernier.
Soucieux de ne pas l'importuner durant sa lecture, je regardais discrètement autour de moi.
Pas l'ombre d'un séraphin ou d'un ange, pas même un angelot. C'est en vain que je cherchais un nuage, comme ces attendrissants cumulus qui égayent les dessins de Siné quand il veut évoquer le paradis, ce qui arrive rarement il est vrai.
Je tendis l'oreille à l'écoute de la moindre note de cette musique céleste à laquelle j'étais en droit de m'attendre. Je n'entendis que le silence. Sépulcral comme il se doit, et qu'un gardien du Père Lachaise eut apprécié.

Saint Pierre lisait l'histoire de ma vie. Sa chevelure était blanche, et une longue toge, blanche elle aussi, drapait son corps. Il hochait la tête, avec au front des rides de réprobation qui s'accentuaient au fur et à mesure de la lecture de mon passé sur la terre. Si bien que le contenu de ces feuilles de papyrus me sembla être plus proche de l'acte d'accusation que du couronnement de lauriers.
Je me sentis glacé jusqu'à la moelle des os, ce qui était d'ailleurs tout ce qui me restait hélas de mon ancien corps sculptural, de mes mains sublimes et de mon joli ventre plat.

Sa lecture terminée il referma le volume, puis tendit le cou vers moi, et prenant une voix d'outre-tombe pour me mettre dans l'ambiance, me livra l'analyse de sa lecture.
- Les avis de mes confrères les saints sont partagés à ton sujet. Je dois te dire que deux d'entre eux te sont assez hostiles. Il s'agit de St Frusquin et de St Glinglin.
Sans porter de jugement sur leur valeur spirituelle, Dieu me le pardonne, ajouta-t-il en se signant pieusement, je reconnais que ce sont là des saints de deuxième catégorie. Mais je ne peux évidemment pas passer outre l'opinion de mes confrères.
Cela commençait mal. Qu'il prenne en considération l'opinion de ces deux minables me parut du plus mauvais augure pour mon avenir éternel.

- En revanche, certains saints émettent à ton sujet un avis favorable. Il y a St Louis évidemment, mais on ne saurait demander à un ancien roi d'être impartial, et je me passerai donc de son opinion.
C'était bien mal parti avec un juge pareil, et je me voyais déjà griller en enfer pour l'éternité.
- Pour être honnête, ajouta-t-il, j'en vois deux autres qui te couvrent d'éloges. D'abord, il y a St Valentin qui est intarissable à ton sujet. Il prétend que tu étais un amant merveilleux, tendre, et attentionné.
Et cetera, ajouta-t-il pour me montrer qu'il savait parler latin. Mais je ne peux pas tout te dire, car tu comprends bien que je suis tenu au secret professionnel.
Il marqua un temps d'arrêt, arrangea les plis de sa sa toge, se caressa l'aile du nez et haussa les épaules.
Mais je connais bien St Valentin, il ne s'intéresse qu'aux choses de l'amour, qui sont bien loin de nos préoccupations célestes. Son avis est donc nul et non avenu, comme tu l'imagines.
Non je n'imaginais pas. En revanche j'imaginais l'enfer si proche que je sentais déjà l'odeur du brûlé.

- L'autre, c'est une consoeur, Ste Céline. La vierge, précisa-t-il tout en modifiant à nouveau les plis de sa toge, se frottant le nez, et gigotant convulsivement des épaules, si bien que je me demandais à voir tous ces tics s'il était vraiment digne de sa fonction. Il parcourut à nouveau mon dossier, fronça le sourcil, puis exhala un long soupir, dont le souffle fit frissonner les plumes du crocodile.
- Sacrée Céline ! s'exclama-t-il.
Pour une sainte, ce n'était pas surprenant, surtout si elle était vierge comme il le prétendait. Enfin celle-là du moins, car apparemment il y avait deux saintes homonymes. Il crut bon d'ajouter :

- Elle est comme St Louis, à la fois juge et partie. En plus, toute sainte qu'elle soit, ce n'est qu'une femme tu en conviendras, et bien que le sexe des anges soit encore en discussion, celui des saintes ne l'est pas.
Le sexe de ma Céline terrestre ne souffrait pas non plus la discussion, car pour l'avoir consommé sans modération, je pouvais attester de sa merveilleuse féminité. Mais comme il n'avait pas l'air d'être porté sur la chose, je jugeais préférable de m'abstenir de mettre le sujet sur le tapis.

Le saint macho ajouta à contrecoeur :
- Je vois que durant ton séjour terrestre, tu as aimé. Aussi à titre exceptionnel, je veux bien que la noirceur de ton âme en soit atténuée. Tu as même prié pour elle, et je suis d'autant plus sensible à cette délicate attention, que c'est la seule pour laquelle tu t'es adressé à Dieu pour qu'il la tienne en sa sainte garde.
C'est de Céline dont je veux te parler, comme tu le sais. Pas des deux saintes évidemment, mais de ta Céline humaine. Je vais m'en occuper personnellement afin que tous les voeux que tu as formulés pour elle soient exaucés.
Au moins quelqu'un que j'aurais réussi à pistonner.

Il marqua un temps d'arrêt. Le moment du verdict était arrivé.
- Tu iras au Paradis. Pour que s'ouvrent ses portes, tu devras donner ton code d'entrée personnel. Ecoute moi bien, c'est le 5649AD85g76LPE5649875p1025. Tu as intérêt à t'en souvenir car je ne le répèterai pas. Inutile de te préciser qu'à la moindre erreur de syntaxe, tu irais en enfer direct.
C'était bien ma veine.
Il crut bon d'ajouter rapidement, afin de m'empêcher de mémoriser le diabolique sésame:
- Cependant, avant ton séjour paradisiaque, tu vas expérimenter un passage temporaire au purgatoire, car je devine que tu ne pourrais connaitre la félicité éternelle que si elle était près de toi. Qu'irais-tu donc faire au paradis sans elle ? .
Je pourrais toujours trouver à m'occuper, mais manifestement il s'en fichait comme de sa première toge..
- Quand elle en aura terminé avec son séjour terrestre, vous serez ensemble pour l'éternité.
Il dit, puis saisit un marteau au manche de téporidite et à la tête d'ivoire australien, et en frappa un coup sec sur une pierre de Saturne, avec le geste auguste d'un commissaire priseur de chez Christie's.
- Jugé, condamné, énonça-t-il.

N'attendant que ce verdict, apparut Lucifer.
Il ressemblait si étrangement à Jack Nicholson avec des sourcils à la Méphistophélès, que ce sentiment de déjà-vu avait quelque chose de relativement rassurant pour un séjour infernal. Son corps était moulé dans un collant rouge Ferrari, d'où émergeaient deux pieds fourchus qui devaient lui être bien utiles pour tenir la route. En revanche, il ne sentait pas le soufre, et n'avait pas la queue à laquelle je m'attendais. Sans doute ne la mettait-il que pour les grandes occasions, qu'un menu fretin comme moi ne semblait pas justifier.
- Suis-moi, ordonna-t-il. Je t'emmène au Purgatoire. Heureusement pour toi, il ne s'agit pas d'un séjour éternel, et tu en sortiras un jour. Malheureusement pour toi, les tourments y sont identiques à ceux de l'enfer, ajouta-t-il avec un rire sardonique.
Je ne m'attendais pas à cette diabolique précision, et à ces mots, mes ossements commencèrent à jouer des castagnettes, à en faire pâlir de jalousie une danseuse de flamenco.
J'en eus du mal à articuler la question qui me tenait à coeur, tant mes dents cliquetaient de la frousse que m'inspirait ce Nicholson nouvelle manière.
- Mais quand sortirais-je ?
- Dès l'arrivée de Céline. Mais cela ne dépend que de toi, tu n'as qu'à me la demander, je mets fin à sa vie, et je t'envoie ta Céline illico presto.
- Jamais de la vie, je préfèrerais mourir.
- Un peu tard mon pote " répondit-il amicalement.
Une trappe s'ouvrit alors sous mes pieds, et je tombais dans la fournaise.

Aussitôt parurent deux diablotins qui étaient mignons comme tout, et dont la queue fourchue se balançait sans arrêt de gauche à droite, qui me firent penser à l'hésitation d'un partisan du Modem dans l'isoloir. Ils me ligotèrent à un totem de style Louis XII, pendant qu'un autre petit diable s'appliqua à allumer une lampe à souder en vrai professionnel, qui dans une vie antérieure avait dû faire merveille chez SOS Plomberie.
A mon avis il avait la ferme intention de me griller vif, et j'étais curieux de savoir comment il allait s'y prendre, vu que je n'avais même plus de peau sur les os, qui étaient tout ce qui me restait hélas de mon ancien corps.

Cette égoïste préoccupation me fit soudain prendre conscience que je n'avais plus rien autour de mon squelette, et en particulier pas de sexe, et c'est ce qui m'inquiétait le plus. Mais alors, Céline ? Elle aussi ne serait-elle qu'un squelette ?

Je devrais donc tout perdre ?
Sa bouche, le charme de ses paroles, la douceur de ses mots. Et ce fougueux élan qu'elle mettait dans les ébats intimes. Ses baisers si profonds, si purs et si tendres, quand les âmes se fondent ensemble, et que s'échangent les coeurs.
Ses seins fermes et élastiques, dont la forme était si merveilleusement adaptée à ma main, et dont la rose aréole était si douce sous mes lèvres.
Son sexe ourlé de deux pétales de fleur. Ce divin prélude à son puits de délices qui m'emmenait au septième ciel, tellement plus excitant que celui où je me trouvais.
Sa peau tout contre la mienne, qui à l'heure du repos du guerrier, se laissait aller dans le tendre abandon que l'amour offre au sommeil.
Son esprit si parfaitement en accord avec le mien, car sans vouloir la flatter, son intelligence était presque égale à la mienne.
Je perdrai tout cela ?
Qu'étais-je allé faire dans cette galère ? C'était bien fait pour moi, je n'avais qu'à rester sur la terre.

Je fus tiré de ces amoureuses réflexions par le sifflement de la lampe à souder qui lançait une flamme orange et violette du plus bel effet, mais dont les irisations me laissèrent froid. Pour l'instant en tout cas, car je devinais bien que ce n'était qu'un sursis, et que je n'allais pas tardé à être grillé, vite fait bien fait.

Survint alors l'apparition.
- Je suis Sainte Céline, se présenta-t-elle. Pas la vierge, l'autre, car nous sommes deux saintes du même prénom.
Divine surprise dont je fus d'autant plus étonné, que l'aveu des rapports sexuels de la sainte étaient aussi inattendus que sa brusque survenue. Du coup le diablotin préposé à ma rôtisserie en éteignit à regret son matériel, et le posa à terre devant ses pieds fourchus. Cette dualité des Céline m'étonna moins, car ma Céline terrestre m'avait habitué à ces imprévisibles retournements de tendance, dont les traders de Wall Street sont coutumiers.
Sainte Céline était belle, divine pour tout dire. Une vraie vision de paradis, encore plus sublime que ce que les pauvres mortels comme moi imaginaient sur la terre.

Elle n'était vêtue que de sa nudité. Au dessus de sa tête flottait une auréole transparente, qui évoquait un disque vide comme un CD de Carla. Du coup je compris que ce n'était pas à la Céline vierge à qui j'avais affaire, mais à celle qui s'était livrée au stupre et à la fornication.
Bien que mon crâne fut vide de cerveau, mon séjour terrestre m'avait donné le goût de la curiosité, et je me demandais si les ébats érotiques de la sainte avaient eu lieu en d'autres temps sur la terre, ou s'ils faisaient aujourd'hui le bonheur des saints du Paradis.
Je n'eus pas le temps de m'interroger plus longtemps.
- Viens, me dit-elle, je vais te sortir de là, et te renvoyer sur la terre.
Sa voix était douce, tendre et musicale, avec ces sensuelles inflexions dans le grave qui faisaient grimper aux rideaux les mâles terrestres. Je marchais à côté d'elle, m'efforçant de ne pas trop regarder ses seins qui se balançaient au rythme de sa marche.

Nous arrivâmes devant Saint Pierre.
- Pierre, tu as enfreins les règles. Tu n'as considéré que la voix de ma consoeur la vierge, et pas la mienne.
Il répondit en évitant de regarder la sublime déesse nue.
- Mais elle a pris sa défense ! hasarda-t-il avec timidité.
- Regarde-moi, ordonna-t-elle. Pudique il détourna le regard, mais pas moi, et j'en profitais pour mon rincer l'orbite. Elle ajouta :
- Tu as ignoré mon opinion, et ce vice de procédure t'oblige à renvoyer mon protégé sur la terre.
- Bien. Qu'il en soit fait selon les règles, accepta-t-il.

A ces mots je sentis mes os se recouvrir progressivement de mon ancien corps, et je me retrouvais avec mon anatomie terrestre au complet.
Je recherchais des yeux ma belle salvatrice.
Plus personne. Pas plus de sainte nue que de saint en toge.
J'étais à nouveau sur la terre, qui était si belle quand on est aimé.

Je suis rue Gît-le-coeur,
Il pleut et il fait froid
Mais le soleil est en mon coeur
Car Céline est à mon bras.

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