Madame Grenadine
de Liza Banaszac



Madame Grenadine était une vieille femme qui vivait dans un appartement avec pour seule compagnie ses trois chats : Boubou, Ficelle et Naomi. Tous les mercredis, à dix-sept heures trente, elle se rendait aux cours de patchwork que dispensait Mademoiselle Lowell. C'était une trentenaire spirituelle aux cheveux blonds et bouclés, qui croyait en la réincarnation, vénérait Bouddah, et dont la monture des lunettes était en écailles de python. Madame Grenadine aimait beaucoup Mademoiselle Lowell. Elles partageaient l'amour du thé pomme-cannelle. Les jours de pluie, Mademoiselle Lowell complimentait Madame Grenadine sur son parapluie rose, ce qui plaisait beaucoup à la vieille femme. En réalité, il s'agissait d'un parapluie magique. Mais ça, personne ne le savait.
L'appartement de Madame Grenadine n'était pas très grand. Il sentait toujours le pot-pourri et les murs étaient ornés de photographies de chats, défunts compagnons de la vieille femme. Sa plus grande fierté résidait en ses chaises Louis XIV, dont elle avait fait l'acquisition un jour qu'elle avait gagné une modeste somme en jouant au loto. Sur l'assise de l'une des chaises, une tache à peine perceptible embêtait beaucoup Madame Grenadine. C'était arrivé par un après-midi de février, alors qu'elle sirotait un thé en regardant son feuilleton favori à la télévision. Le monde entier venait d'apprendre que Nicky et Victor allaient divorcer. Le choc avait été dur pour la vieille femme, dont la tasse lui échappa des mains, répandant le thé pomme-cannelle sur l'assise de velours pourpre. Depuis, Madame Grenadine avait minutieusement confectionné des galettes de chaise molletonées, qu'elle avait par la suite amenées au club de patchwork afin de les harmoniser avec le reste de son appartement.
Dans la chambre de Madame Grenadine, une boîte ronde trônait tout en haut de l'armoire. C'était une boîte tapissée du même tissu que les rideaux, où se mélangeaient divers motifs floraux. Madame Grenadine aimait beaucoup cette boîte, qui renfermait kyrielles de souvenirs, trésors inestimables des jours heureux. Parfois, le soir, quand la compagnie de ses chats ne lui suffisait pas, il lui arrivait de grimper sur son tabouret de bois pour saisir la grosse boîte. Alors, elle s'asseyait sur son lit en fer forgé et soulevait respectueusement le couvercle, émue. Elle examinait attentivement chaque photographie, relisait chaque lettre en tremblant, humait un vieux marque-page qu'elle avait parfumé dans sa jeunesse. Elle se souvenait de lieux, d'odeurs, d'impressions et de gestes. De rires aussi. De blagues, d'amis, d'amours ; tout lui revenait en mémoire comme une vague qui déferle sur la grève. Puis le four tintait, le poulet était cuit. Les yeux rouges, elle rangeait cette boîte à tortures et retournait vaquer à ses occupations, le coeur lourd.


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