Le livre rouge
de Léo Molko



Il était dix-neuf heures, la journée avait été caniculaire et harassante pour Marie. Elle longeait la grande avenue qui la réduirait à la solitude de son immense appartement. Mais pour la première fois depuis qu’elle vivait à New-York, elle était presque heureuse de le retrouver. Elle allait passer la porte blindée de la cage d’ascenseur lorsqu’un cinquantenaire bedonnant l’apostropha:
- “Eh ! Mademoiselle ! Quelqu’un m’a demandé de vous remettre ça en main propre, dit-il en lui tendant une large envelloppe kraft, son adresse est notée au dos de la pochette.”
Marie remercia le concierge d’un signe de tête, et entra dans l’ascenseur en regardant au dos du pli. L’adresse de l’expéditeur était bien notée, mais elle n’en avait pas besoin, elle avait aussitôt reconnu l’écriture fine, gracieuse et penchée, de Paul Linden, un professeur de philosophie de Harvard dont Marie avait avidemment suivi tous les cours. Mais pourquoi lui écrivait-il ? La lettre l’absorbait, l’attirait tellement qu’elle ne prit même pas le temps de passer la porte de son domicile, elle se mit assise dans une encoignure du palier et déchira le haut de la pochette. Elle contenait deux copies. Sur la première elle reconnut encore une fois l’écriture du professeur Linden :

Ma chère Marie,
Il me fût bien difficile de retrouver votre trace, je ne peux vous dire grand-chose pour le moment, mais connaissant votre passion pour les livres, j’aimerai vous faire part d’une de mes récentes découvertes, il semble que vous y soyez liée... Je vis maintenant à Paris, et j’aimerai que vous veniez très vite, tout est arrangé avec le rédacteur-en-chef du “New-York Times”(notez que je suis fort bien renseigné...)Un coursier vous apportera votre billet d’avion après-demain. Je vous ai également arrangé un congé afin que vous puissiez examiner d’un peu plus près la seconde feuille dès demain.
A très bientôt,
Professeur Paul LINDEN

Du peu qu’elle le connaissait, Marie savait que le professeur était très malicieux, elle ne chercha donc pas plus d’explications et s’accapara du second folio. Les mots d’un livre avaient été rapportés par le professeur Linden, au mot près disait-il dans l’introduction. Il n’y avait que six phrases, dans six langues différentes et un arbre, dessiné à la fin, un arbre rouge. La première ressemblait à du très vieux français ou à du mauvais latin, la seconde était écrite dans alphabet que Marie ne connaissait pas, pourtant, pendant une seconde, elle crut lire “Déchiffre-moi, mais si le coeur pur tu as, alors, il s’endormira”. S’endormira, c’est ce dont elle avait besoin, dormir. Elle rangea donc soigneusement les deux morceaux de papier et pénétra dans son appartement, puis dans sa chambre. Elle comptait aller travailler le lendemain malgré le congé octroyé par Linden, elle programma donc son réveil avant de s’enrouler, sans prendre la peine de se déshabiller, dans les couvertures.
Six heures. Elle n’entendit qu’à peine le réveil quand il fut enfin décidé à libérer son horripilante stridence. Elle était réveillée depuis quelques heures déjà. Mais avait-elle dormi ? La lettre de M.Linden n’avait en tous cas pas quitté la partie réveillée de son esprit de toute la nuit. Elle l’avait tellement obnubilée qu’elle fût prise d’un sentiment proche de l’effroi lorsqu’elle mit son agenda électronique sous tension... Il indiquait dimanche, quatre juillet. Dimanche ! Et le quatre juillet avec ça ! Cette lettre l’avait décidemment plus que perturbée... Elle la relut une fois, puis une seconde, puis une troisième... Impossible de dire combien de fois... L’arbre qui était dessiné à la fin de la missive l’intrigait presque autant que les mots rapportés du livre si étrange dont lui parlait le professeur Linden. Elle ne pouvait plus attendre le coursier, de plus, les cérémonies de commémoration de la Déclaration d’Indépendance retarderaient sans doute son arrivée. Elle fourra quelques affaires dans une valise, rassembla tout les papiers néscéssaires pour voyager à l’étranger, récupéra l’envelloppe de Linden et alla vite acheter son billet d’avion pour Paris.
Le voyage lui sembla court. Le pied sur le sol français, elle n’avait plus que Linden, sa lettre et son livre en tête. Elle prit un taxi jusqu’à l’immeuble du philosophe, sonna à l’interphone de son appartement, personne. Elle sonna le concierge et lui résuma la situation.
“- M.Linden laisse toujours sa porte ouverte à ses visiteurs... Voici la clef, mais par mesure de sécrité, j’aimerai votre carte d’identité ” demanda poliment le concierge qui ressemblait fort à celui de Marie. Elle la lui donna sans broncher, et monta à pied les quatres étages qui la séparaient de la bibliothèque de M.Linden. Elle n’eut aucun mal à trouver le livre, le même arbre rouge de la lettre était dessiné à la fois sur la tranche et sur la couverture. Elle allait enfin savoir de quoi il en retournait, pourquoi ces mots l’obsédaient tant lorsque le téléphone de Linden sonna. Machinalement, elle décrocha:
“-Marie, ne lisez surtout pas le livre avant mon retour, certaines vérités ne sont pas bonnes à savoir, vous pourriez en apprendre beaucoup trop sur vous même, cela pourrait être fatal... Je préfèrerait que vous entendiez la vérité sortir de ma bou...”
Elle avait raccroché.Elle voulait savoir, ce livre l’attirait comme un aimant est attiré par une pièce de métal, le monde n’existait plus, seul le livre et le secret qu’il devait lui délivrer comptait. Elle lut la première page, il lui était demandé, avant de poursuivre sa lecture de dessiner l’arbre rouge sur un miroir en respectant sa couleur. Elle s’éxecuta, au rouge à lèvres, sur une armoire à glace située dans la chambre de Linden, elle semblait trouver cela normal,le livre à l’arbre rouge était sa bible, elle ne faisait plus confiance qu’à ses lignes, elle n’osait l’admettre, elle en était tombée amoureuse...
Le livre qu’elle avait déposé sur le lit, s’ouvrit alors, seul, l’arbre rouge commençait à pousser en son milieu. Il provoquait des bruits étranges, glauques. Marie les entendait comme des mots. Malgré l’arbre, elle pouvait déchiffrer toutes les lignes, le coeur de la jolie Marie battait de moins en moins vite au fur et à mesure qu’elle lisait, elle le sentait, mais elle ne pouvait se détacher du livre. Lorsque Linden arriva, il trouva la jeune femme sans vie, allongée sur le lit, un sourire béat accroché aux lèvres, entourée de feuilles rouges... rouge sang. Il l’avait prévenue pour le livre, mais maintenant il était trop tard.



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