Liberté
de Leo Molko



J'étais comme sourd mais je respirai mieux, beaucoup mieux qu'avant, la grippe qui me bouchait le nez depuis deux semaines semblait avoir disparu. Je ne savais pourquoi je ne ressentait rien d'autre. On m'annonçait la mort de mon géniteur, et moi je respirai. Rien de plus. C'est alors que je me suis rappelé ce que m'avait dit un viellard quand j'avais sept ou huit ans.
Je me souvenai de cet épisode de ma vie aussi bien que de ce que j'avais avalé au petit déjeuner. C'était à l'occasion d'une sortie scolaire, au zoo, il pleuvait. Un guide nous présentait chaque espèce, il nous avait présenté un éléphant d'Afrique en nous disant qu'il allait bientôt retrouver sa liberté. Liberté, je l'ai aimé ce mot, à la seconde où je l'ai entendu, le problème était que je ne savais pas ce qu'il signifiait. Vous savez comment sont les enfants ; aucun de mes camardes n'a voulu m'expliquer, alors j'ai quitté le groupe, discrètement, et j'ai parcouru le parc, seul à la recherche d'un regard bienveillant.
Il était assi sur un petit banc de marbre, il regardait fixement un gros tigre du Bengale et son petit. C'était un très viel homme, son visage ressemblait à un gros pruneau tant il était ridé. Je me suis assi à côté de lui. D'habitude les gens s'en vont lorsque l'on s'installe auprès d'eux, lui, il est resté, ses yeux étaient toujours plissés dans la direction des tigres. La pluie cessa.
Je pus observer mon viellard avec plus de précision. Il se tenait fermement à une très belle canne dont la tête était sculptée en forme d'oiseau. C'était un grand oiseau, il était beau cet oiseau. Je me souviens précisement de ses grandes ailes, fines et longues. Le retraité quant à lui semblait être originaire d'Afrique du Sud, le café au lait de sa peau me faisait penser à du caramel. Sans déplacer son regard il me dit :
- Je te sens troublé petit prince... Qu'y a-t-il ? Mon corps est celui d'un viel homme mais une grande partie de mon âme ne doit pas être beaucoup plus vielle que toi.
- J'aimerai vous demander quelque chose... hésitai-je
- Ne me vouvoies pas s'il te plaît, dans mon pays on ne vouvoie que les morts... J'espère rejoindre les anciens au plus tard... me disputa t-il gentiment.
- C'est quoi la liberté ? demandai-je avec curiosité
Mon papy aux tigres souria.
- Tu vois cet oiseau, ce grand oiseau... Il a des ailes, et quand elles peuvent se déployer sans qu'il n'ai peur qu'elles ne saignent, il est libre. Mes Ancêtres volaient très peu... A cause des tiens...
Il se leva et s'éloigna, au bout de quelques mètres il se retourna et me dit :
- J'ai bien peur que le jour où tes ailes pourront se déployer sans saigner sois le jour d'une mort... Le plus beau jour de ta vie sera celui d'une mort...
Je comprenai maintenant ce qu'il avait voulu me dire... vingt-ans plus tard... je retournerai en France dès demain, mes allergies auront sans doute cessé, je pourrai y aller sans avoir le nez bouché... je pourrai bien respirer, même en France maintenant...



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