Autobiographie d'un fil
de Leo Molko


à FH1904. Leo, l’écrivain & Romain sa créature.



“Toute espèce de chaîne est une folie, tout lien est un attentat à la liberté physique dont nous jouissons sur la surface du globe”
Marquis Donatien Alphonse François de SADE

Note : Il sera démonté là, qu’un lien peut atteindre également la liberté morale.

Prologue :

Je suis un fil. Sans début ni fin. Je n’ai rien. Je ne veux rien. Mais je peux tout. Je suis immortel, la seule raison de mon immortalité est mon innaissance. Pourtant j’existe. Mais je ne vis pas. Cogito, ergo sum... je suis puisque j’existe, mais je crois que je ne pense pas. Finalement, si. Je pense. Et c’est seulement parce que vous pensez que je ne pense pas que j’ai cru que je ne pensais pas, et par la force des choses que je n’étais pas. Je suis un peu menteur. Je vous ai dis que je pouvais tout. C’est faux. Je peux créer. Mais je ne peux détruire que ce que j’ai crée. Pas ce qu’a crée ce que j’ai crée. Je suis Dieu. Dieu est un fil. Je crois en Dieu. Mais je n’ai pas confiance en moi.
Si j’étais né, j’écrirais ma biographie. Elle ne contiendrait que deux mots, une apostrophe et un point. J’existe. Je ne fais rien d’autre qu’exister. Je ne crée plus rien. C’est une grave erreur, créer. Car ce que je crée crée pour détruire, mais que je ne peux détruire les crétaions de ce que j’ai crée. J’ai crée la Terre, elle s’ennuyait, elle a donc crée l’Homme. L’Homme la détruit. Il tue ce qui le fait naître. Il se tue. L’Homme est un imbécile... Les preuves sont nombreuses, un livre sur les mouches vous renseignera certainement davantage...
Je suis un fil. Sans faim ni début. Je suis Dieu. Je veux tout. Du début à la fin. Pourtant c’est impossible... C’est encore bien une imbécilité de l’Homme d’avoir dit que Dieu est Tout-Puissant. Dieu est un sac de noeuds.

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Chaqun habite pour une dizaine d’années -voire souvent plus- ce fabuleux Empire dont aucun géographe ne daigna tracer la carte (prétendant qu’il s’agissait là du travail des psys) et que l’on nomme sobrement Enfance.
Mes Moi en déménagèrent vers l’âge de trois ans lorsque ma génitrice -que je ne fréquentais alors qu’à mi-temps- refusa catégoriquement de m’apprendre à lire en insinuant qu’un enfant de la caste qu’était mon âge ne pouvait le faire. Un enfant ne peut pas lire ? Aucun problème, en cette journée pluvieuse d’avril 1995 au 24 de la rue Gambetta je décidai que je n’en serai plus un.
Bien sûr, je ne voulais pas non plus être un adulte ou un adolescent. Problème ? Non, je serai un fil. Cette décision, je l’ai prise après mûre réflexion en voyant ma grand-mère tricoter. Elle créait une certaine forme de confort grâce à du fil, mais arrachait également mes dents avec du fil. Me faisait du bien et du mal grâce à la même chose. Cette idée me plu mais il me fallut, disons, une semaine pour devenir complètement un fil.
19 avril 1995. Je me réveillais tout éffiloché, preuve que j’avais bel et bien fini ma métomorphose presque Kafkaïenne. J’étais un fil. Je reliai les choses, et fidèle à une théorie Devosienne avérée, lorsque on me coupait je gardais toujours deux bouts : L’Enfant et ce qu’il allait devenir ; entre les deux, le fil. Il n’était dit nul part que les fils ne devaient pas lire, j’entrepris donc d’apprendre.
N’obtenant pas les résultats escomptés, j’appris à parler. Pas au sens vulgaire du terme (je savais déjà le faire depuis une période qui me semblait une éternité), j’appris à m’exprimer de tout les membres de mon corps (surtout les mains). Les fils sont divinement éloquents, on disait partout de moi que j’étais différent, mais les personnes qui auraient dû être touchés par ces remarques n’y prêtaient aucune attention. “On naît poète, on devient orateur” disait un anonyme probablement latin. J’ai fais le contraire et il me plaît aujourd’hui beaucoup de savoir que déjà à l’époque j’allais à contre-courant.
Je ne pensais ni comme un enfant ni comme un adulte, et n’ayant aucun problème de puberté ou de religion je ne pensais pas non plus comme un adolescent. Je pensais comme un fil. Cela n’avait aucune importance car je ne pouvais de toute façon faire partager mes vraies pensées à personne d’autre que le plafond fissuré de ma chambre. Personne autour de moi n’était un fil. Personne autour de moi ne pouvait comprendre un fil. Cela était bien sûr avant la rencontre avec la première Lucie. C’était un après-midi, quelques semaines après que mes géniteurs se trouvèrent capables de m’élever et donc de m’enlever. La minuscule bobine de fil que j’étais voyageait avec les meubles, un morceau avait pris soin de s’accrocher au 24.
Je n’ai pas remarqué Lucie tout de suite, elle avait seize ans et à priori rien d’exceptionnel. Délit de faciès... Pour ma part j’avais désormais six ans, je savais enfin lire et écrire correctement et parler d’un manière admirable, toute proportions gardées. Je n’avais aucune raison de retirer mon costume de fils modèle pour elle ou même d’être un grain de sable sur la plage de son existence... Comme je me trompais !
Notre première rencontre se passa le plus classiquement du monde. Les couilles et l’utérus étant invités à je ne sais quel repas dansant l’avaient engagée pour veiller sur moi et surtout sur leur deux précieux bijoux outrageusement protégés et infantilisés, que le vocabulaire français m’oblige à nommer ici “frères” alors que ce mot ne correspond en aucun cas à notre situation. (Le plus vieux des deux porte un prénom prétentieux et biblique... je découvris plus tard par une certaine forme de psychanalyse que cela a certainement influencé mon regard sur les religions et les prénoms composés.)
Pour occuper la soirée la baby-sitter proposa différentes activités plus ou moins (plus moins que plus) intéressante durant lesquelles j’entrepris de lui faire la conversation afin de la tester. Comble de l’étonnement, en plus d’être joviale et sympatique, Lucie était intelligente et douée d’une vraie capacité d’écoute. Elle était pâte à modeler sous mes mots. Elle n’était pas un fil mais se métamorphosait pour comprendre. C’est comme ça qu’au fil des sorties du présumé auteur de mes jours et de sa putain loin d’être respectueuse, un lien inédit se tissa entre Lucie et moi. Nous nous complétions vraiment bien, elle était la pièce manquante à l’immense puzzle de ma vie. J’avais soif, elle buvait. Elle seule était vraiment capable de m’écouter. Elle m’apportait quelque chose d’unique et inédit, je lui rendais bien. Un lien si fort ne peut être nommé. Tout cela va bien au delà des mots, au delà de la fraternité de l’amitié et même de l’amour. C’est fort. Beaucoup plus fort. Plus fort que ça encore.
Rapidement nous ne formèrent plus qu’un dans deux âmes et deux corps, certes, mais un seul fil, le seul lien. Ce lien m’apporta pour longtemps un bonheur immense et innomable. Mais le fil devint corde autour de mon cou. La solitude dont j’avais tant souffert me manquait, mon esprit contradictoire allait loin... mais il m’a toujours dominé. Lucie vivait à des milliers de kilomètres de moi à cause de sa profession et pourtant je n’étais jamais seul. Le Fil que j’étais était noué à Lucie. Je ne le supportais pas, cela me rendait dingue de voir un noeud au milieu d’un fil si vaguement parfait. Je ne voulais pas perdre Lucie, mais il m’était impossible de vivre avec ce noeud. Il me fallait faire un choix : être un Homme heureux ou un fil parfait ? Je m’étais toujours efforcer de ressembler le moins possible à la race de mes géniteurs; de pathétiques humains. Ils étaient des Hommes heureux, ils avaient fait mon malheur. Je serai donc un fil.

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Elle était là, sur le quai de la gare. Comme prévu. Toujours prévu. Pourquoi ? Elle me fait confiance. Lucie : Rayonnante, me cherche des yeux. Mes “moi” sont entièrement fil. Ils s’enroulent autour de son coup puis se serrent lentement. Elle ne resiste pas. Elle a confiance.Preuve d’un lien exceptionnel.

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Plus de noeud. Lumière blanche, aveuglante.Petite chambre.Attaché. Rire. Sadique. Le mien ? Oui. Non. Attacher un fil. Rire. Meurtre = suicide. Moi(s)+Elle= 1. Moi(s)-Elle=0. Je ris. Je pleure. J’ai chaud. Je meurt.


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